COURS
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le
18 décembre 1990
Il doit nous apparaître de
plus en plus clairement maintenant que le travail théorique de Lacan tel qu'il
ne se déploie pratiquement que dans son enseignement oral n'est absolument pas
le développement pas à pas d'une théorie dont nous parcourrions les étapes
l'une après l'autre dans un ordre déterminé par, à la fois ce qu'on appelle un
ordre d'implication logique, comme dans les sciences physiques ou
mathématiques, et par un ordre de complexification croissante.
Il s'agit d'une pensée qui se
construit sur et par un remaniement continuel de l'ensemble des hypothèses
avancées précédemment. Lacan n'a pas à
proprement parlé produit une théorie psychanalytique dont on pourrait faire un
Traité, un Manuel d'enseignement, une doxa comme RST, mais il n'a cessé de
remanier une réflexion théorique sans cesse simultanément relancée 1) par sa
logique propre et celle de Freud, 2) par le mouvement des sources conjecturales
dans la seconde moitié du siècle - je vous l'ai montré en vous rappelant le
texte de Levi Strauss L'efficacité Symbolique, et 3) par le contact
quotidien avec la pratique de l'analyse.
Le travail - et j'insiste là-dessus - n'existe que dans l'après-coup de
la pratique même s'il ne cesse de la relancer, de la modifier. Dans ce sens il ne faut chercher chez Lacan
ni les règles d'un comment faire pour faire de l'analyse, ni une description
fonctionnelle ou topologique de l'appareil psychique. Tout au plus, en suivant son cheminement pouvons-nous mettre le
nôtre en résonance avec le sien.
* *
*
Nous avons eu - je crois - un
bon exemple de ce remaniement de la théorie avec l'introduction du symbolique
dans la topique de l'Imaginaire. En
jetant un regard après coup on voit bien comment du stade du miroir en '36
jusqu'au premier séminaire sur les Écrits Techniques de Freud, la
théorisation va tout à fait dans le sens d'une réflexion tant en philosophie
qu'en psychologie sur le psychisme humain où l'image, la Gestalt joue un
rôle central. On est même allé jusqu'à
se demander si le cerveau lui-même n'était pas une sorte de lanterne magique où
s'engrangeraient des Gestalt. Au
point d'ailleurs que certains psychanalystes pensent encore que les images -
c'est ainsi qu'à tort ils comprennent le mot Sach Vorstellung
(représentation de chose) - sont des formes plus archaïques du matériel
amnésique que le langage. D'où toutes
les conneries qu'on peut entendre sur le soi-disant pré-verbal. Il y a sans doute du non-verbal mais il n'y
a pas de pré-verbal. Le langage est
toujours déjà là.
C'est d'ailleurs sur ce point,
sur cette hypothèse développée de façon spectaculaire par Levi Strauss
(relisant Mauss) que s'opérera le premier grand remaniement lacanien. Non seulement Lacan - s'appuyant sur
l'efficacité symbolique et les Structures Élémentaires de la Parenté -
introduit le Symbolique dans la Topique de l'Imaginaire (sous la forme de ce
qui commande les mouvements du miroir-plan dans le schéma complet du bouquet
renversé, mais il fait dépendre les agencements de ce monde imaginaire,
c'est-à-dire la position du moi rapport à lui-même (narcissique) à ses objets
et par rapport aux autres et à ses idéaux, de l'ordre symbolique, de l'ordre du
langage. C'est l'ordonnancement
symbolique qui régit la topique de l'imaginaire. Ce sont non pas seulement des Gestalt, c'est-à-dire des
structures géométriques visuelles qui commandent la psyché humaine dans ses
rapports à elle-même et au monde qui l'entoure, mais les structures mêmes du
langage. D'où le clivage de cette
psyché entre un moi imaginaire et un sujet symbolique, d'où aussi que le moi se
reconnaît dans l'autre tandis que le sujet n'apparaît que comme un produit, un effet
de l'ordre symbolique premier. C'est en
raison de l'affirmation de cette antériorité logique que Lacan va pouvoir
substituer au schéma optique sans pour autant le renier le schéma en Z dit
schéma L, qui est le schéma de la communication intersubjective.
S a'
e
r
i
a
n
i
g
a
m
i
c
e
i
v c
a s
moi A
Ce schéma nous montre que le
sujet de l'inconscient ne se saisit jamais qu'à travers son moi en a,
lui-même restant formellement dépendant de son rapport à l'autre spéculaire,
tel que l'illustrent le stade du miroir et les premières versions du schéma
optique du bouquet renversé, mais aussi tel que l'illustre - cliniquement
parlant - le rêve de l'injection faite à Irma dans sa première partie.
Le rapport que le Sujet de l'inconscient
entretient avec ses objets est donc toujours médiatisé par l'axe aa'
dans un rapport d'incidence réciproque.
Le rapport du sujet à son moi est donc sous la dépendance de l'autre, et
inversement ce rapport de S à a' est toujours aussi sous la
dépendance du moi.
Le Schéma L montre que lorsque
S s'adresse à un Autre ou plus exactement si quelque chose de l'inconscient
de se dire à A, il ne rencontre que l'autre imaginaire S ---- a', lequel le renvoie aussitôt au moi a'
____ a.
Mais néanmoins si S
s'adresse à A c'est bien parce que de A lui vient quelque chose -
du simple fait qu'il lui parle - qui viendra buter sur le mur de la relation
imaginaire sans atteindre le Sujet dans le registre de la conscience, mais
quelque chose qui atteindra aussi le moi:
possibilité de l'interprétation:
[Une femme s'entête].
* *
*
Nous allons voir les
extraordinaires développements théoriques auxquels donneront lieu cette
primordialité logique du Symbolique sur l'Imaginaire et qui culmineront cette
durée avec le graphe du désir.
Avant cela il nous reste à
aborder nous-même une question que Lacan indique mais laisse en suspens. C'est celle du rapport entre l'œil et le
miroir concave qui peut metaphoriser le cortex.
intervention
du
langage
PSYCHANALYSE
ET NEUROSCIENCES
Robert
Pelletier, psychologue
18
décembre 1990
Introduction
Lorsque François, il y a plus
d'un mois, a fait appel à la bonne volonté de l'un d'entre nous pour résumer
l'article paru dans le Nouvel Observateur, je me suis porté volontaire
pour cette tâche, car, je dois l'avouer, je trouve un certain intérêt à cette
problématique du rapprochement des sciences psychologiques et neurobiologies. Sans doute y vois-je
là, comme en résonance, la possible harmonieuse intégration du corps et de
l'esprit...
Je me suis donc précipité chez
un libraire (tout près d'ici...) pour me procurer l'hebdomadaire en
question. Manque de pot, tous les
exemplaires avaient été vendus!
- "Ce doit être à
cause de l'article sur la psychanalyse, me dit un inconnu à la caise. Je le sais, je suis en psychanalyse...",
rajoute-t-il.
La caissière renchérit: "On a tout vendu. C'est l'article sur la psychanalyse..."
Je cours donc un peu plus
loin, chez un compétiteur.
Heureusement, il lui reste quelques copies.
"La science contre la
psychanalyse" titre en grosses lettres rouges la page couverture, où
l'on peut également voir, en caricature, un analysant sur le divan placé sur la
lamelle d'un microscope. Déjà on nous
jette l'ambiance: l'oeil de la science
exerce son emprise sur le sujet. L'oeil
de l'emprise contre la parole du sujet étendu!
Je comprends que ça pogne, drôlement accrocheur! Arrivé à la maison, je feuillette en
diagonale l'article. "Pas grand
chose là-dedans, me dis-je, mais peut-être ai-je lu trop rapidement." Quelques soirs plus tard, seconde lecture,
cette fois-ci, plus attentive. Même
impression! Que dame, je me propose
pour être le "Marc-Laurendeau" du séminaire, pour faire une
revue de presse vespérale, encore faut-il qu'il y ait du contenu à partir
duquel trvailler! "Qu'est-ce
que je vais leur résumer?, que je me dis.
Le contenu est moins épais que le papier sur lequel il est imprimé.
Le hasard veut (mais
existe-t-il des hasards?!) que, chez le même libraire tout près d'ici, sur sa
table des parutions récentes en psychanalyse, se trouve un tout nouveau numéro
de la revue Autrement dont le titre est pour le moins non
équivoque: Oedipe et neurones,
psychanalyse et neurosciences: un duel?[1]
"Ma planche de salut",
me dis-je. Je passe à travers, je le
résume et le commente: mission
accomplie! Mais là encore, déception. Les textes sont brefs, peu explicites, mal,
sinon pas, étayés expérimentalement.
Seulement de grandes considérations générales. De surcroît, rien de tout à fait nouveau. Ca me laisse donc sur mon appétit... et ma
mission à accomplir!
Je me demande alors ce que je
vais vous présenter. Comme il eût été
décevant pour moi, quant à cette question des neurosciences, de ne livrer
qu'une information lacunaire, et pour vous de n'en recevoir qu'une incomplète,
je pris parti de porter sur tout cela un oeil critique, à la manière du
psychanalyste qui écoute du discours qu'on lui livre autre chose que ce que son
oreille lui laisse à entendre.
Cela a donné, dans une
première partie, le texte qui va suivre, sorte de petite dramatisation du jeu
imaginaire dans lequel m'avait placé l'article accrocheur du Nouvel
Observateur.
Dans une seconde partie, je
présenterai d'une façon plus attendue, c'est-à-dire possiblement plus savante,
quelques informations factuelles sur les neurosciences dans leur rapport à la
psychanalyse. J'y ferai, à l'occasion,
des commentaires de nature, me semble-t-il, à identifier les enjeux et
représentations sous-jacents à la démarche neuroscientifique. Ce quii me mènera, en conclusion, à fermer
la boucle en revenant à l'enjeu imaginaire illustré par ma petite
dramatisation.
Je me propose donc de
présenter ce qui suit comme un effort, sinon un essai, de compréhension de ce
jeu intersubjectif, dont je fus l'un des protagonistes dès ce moment où
François nous orienta sur l'article du Nouvel Observateur.
J'ai intitulé ma petite
saynète: "Beaucoup trop de
papier pour si peu dire ou du mauvais usage des arbres"...
Beaucoup trop de papier pour si peu dire
ou
du mauvais usage des arbres
"Les dernières
découvertes sur le cerveau remettent en question les thèses de Freud",
"neurobiologie contre psychanalyse:
le grand match du XXIe siècle", "la science contre la
psychanalyse": tels sont les
titres chocs que me propose Le nouvel observateur dans son édition
hebdomadaire du 1er novembre 1990.
Titres provocateurs s'il en faut, j'en bave déjà! On oppose "science et psychanalyse",
le "cerveau-machine et le cerveau-mystère" (p. 4). Le ton est mordant, agressant, voire,
parfois, moqueur.
L'iconographie même est fort
évocatrice. D'abord, la caricature
principale montrant deux gants de boxe appuyés l'un contre l'autre dans une
attitude de confrontation, à droite la psychanalyse, à gauche la science. Puis, ici et là, au fil des pages, des
illustrations. Pour être plus précis,
deux catégories d'illustrations. Les
unes rapportant des cartes électroencéphalographiques permettant de visualiser
l'activité corticale, au cours du sommeil - "le rêve photographié"
(sic) - ou de la consommation de glucose dans la dépression - "le
glucose de la dépression" (resic).
Images claires, nettes, techniques; de celles réalisées par les
appareils scientifiques les plus perfectionnés. Des images faites pour voir, pour voir ce qui se passe dans la
tête de l'autre, par le trou de sa serrure:
la représentation imagée du contrôle de la pensée!
Et puis, l'autre catégorie
d'illustrations montrant des tableaux de peintres surréalistes (Dali, Magritte)
et fauvistes (Gauguin) aux thèmes inquiétants ou sensuels. Des images de rêverie, de celles qui nous
plongent à l'intérieur de nous-mêmes, qui nous mènent à un ailleurs, nous
laissent songeurs. Bien tout le
contraire de voir clair!
La science contre la
psychanalyse, l'ordre contre le chaos, le rationnel contre l'irrationnel. Deux univers psychiques, deux
représentations de l'homme s'affrontent.
L'iconographie jette d'emblée, à elle seule, le cadre de l'action. Le décor est monté.
Déjà l'atmosphère de ce grand
match m'enveloppe. Je me sens
immédiatement sollicité au voyeurisme.
Je suis le spectateur d'un combat de boxe: l'aspirant au titre, la science, le tenant actuel, la
psychanalyse. Celle-ci n'a qu'à bien se
tenir, car celui-là fait montre de ténacité et de pugnacité. Ses déclarations sont nettes et
fracassantes, telle celle-ci:
"Forte de ses progrès objectifs, tangibles,
reproductibles - ce dont ne peut se vanter la psychanalyse - la neurobiologie
se sent pousser des ailes. Un
rapprochement conceptuel avec la psychanalyse est inévitable, même si les psys
ne veulent pas l'admettre parce qu'ils se sentent dépossédés. Nous n'avons qu'un seul cerveau, il ne peut
exister deux physiques" (p. 5.).
Ou encore:
"Si le freudisme ne va pas à la biologie, la biologie
ira à Freud! Ce retour du balancier
nous promet une confrontation des plus âpres" (p. 5).
Le combat s'avère, ma foi, fort intéressant, l'aspirant a déjà la
certitude et l'arrogance du vainqueur.
Mais, au-delà de cette mise en
jeu où l'on me demande de devenir spectateur de ce "grand match",
plus précisément dans l'après-coup de cette prise de conscience, au fil de mes
dérives, se fait entendre cette question:
mais à quoi donc m'invite-t-on par cette lecture? Rien de moins qu'à la mise hors combat de la
psychanalyse! A sa mise à mort! On me demande d'assister au gommage de ce
ça-voir, au bâillonnement de cette voix du silence. Après tout ce n'est pas la psychanalyse qui provoque le
combat. La biologie ne la dérange
pas. Au contraire, elle en est souvent
curieuse. "Mais pourquoi la
biologie manifeste-t-elle donc un tel désir de disqualifier la psychanalyse?"
(p. 12). Quelque chose dérangerait-il?
Et puis, autre chose émerge
encore en moi. Cet article, dans sa
forme et son contenu, joue aussi sur une autre corde. Et la résonnance est tout autre:
je me sens sur la défensive, car c'est aussi moi qu'on attaque, moi l'analyste. Je m'en vais lire, comme dans une colonne
nécrologique, l'avis de ma propre mort, les détails des arguments qui l'auront
provoquée.
Aussi quand je m'attèle, pour
la lecture de l'article, stylo à encre rouge en main, me sens-je d'attaque pour...
la contre-attaque. M'en va le biffer,
cet articulet, que je me dis; m'en va le taillader à larges traits rouges,
lacérer sa petite chair de papier diaphane.
Je tourne donc la première
page, emporté par ce sentiment acrimonieux.
Tiens!, curieux, tout de même, la texture de ce papier. Elle ressemble à celle des livres de la
Pléiade, à celle aussi du missel de ma première communion, mais sans en avoir
la finesse, ni la transparence. Mais,
surtout, son froissement produit un si joli petit bruit, comme le frou-frou du
jupon soyeux de la dame d'en dessous, et qui ne ressemble en rien à celui,
vulgaire, du papier journal, ou, plus froid, du papier glacé. Mais... je me laisse ici distraire par ce
premier contact avec l'adversaire.
Quelle perfidie tout de même, se servir de ma faiblesse extrême!
Je tourne donc la page (en me
bouchant les oreilles):
"Pour les psychanalystes, y lit-on, la pilule est
amère: leur institution, leur pouvoir
(tiens! nous avons un pouvoir. Lequel?)
et jusqu'au fondement de leur doctrine sont de plus en plus contestés. L'innovation, la recherche - et les
résultats! - sont désormais aux mains de l'ennemi" (p. 4).
L'auteur, me dis-je, passe à l'attaque tout de go, uppercut en plein
cigare. Et d'y joindre de surcroît le
persiflage, sur un ton railleur:
"Longtemps, on a jugé que la vie psychique échappait au
champ des sciences de la nature. Malgré
l'usage répandu des somnifères et des tranquillisants, personne n'aurait eu
l'idée de répondre "molécules" quand quelqu'un disait "souffrance
mentale". Que les médicaments
soulagent, soit. Mais que la
pharmacologie soit capable de résoudre le plus petit problème moral, c'était
une autre affaire" (p. 4).
Espèce de réductionniste, me dis-je en moi-même, impérialiste
intellectuel. Espèce de p'tit connard,
t'as rien compris. Toi et moi, on
regarde pas la réalité avec la même lunette.
C'est tout!
Mais je me garde bien de lui
faire part de mes pensées et en particulier de lui exprimer mon
agressivité. Laissons-le aller jusqu'au
bout. D'autant plus que je commence à
me méfier de son ironie, il y a quelque chose de louche là-dessous. Il veut se donner prise, en piquant mon
amour propre. Comment la neurobiologie
remettrait-elle en question les découvertes freudiennes, pensai-je. Le rêve, tel qu'il se présente à l'esprit du
rêveur, peut être tout à la fois soumis aux processus psychiques tels que
dégagés par Freud, et, dans son substratum physiologique, être réglé par une
mécanique biochimique. L'un n'empêche
pas l'autre: ce sont deux ordres
consubstantiels.
Mon vis-à-vis me cherche. Il continue la provocation, passant, cette
fois-ci, de la raillerie à un semblant d'argumentation:
"Aujourd'hui, le paysage est chamboulé. Et d'ajouter, sourire en coin: "Et l'innovation ne vient pas du
côté psy. C'est la biologie du cerveau
qui, en vingt ans, a littéralement explosé.
On a dressé des cartes de plus en plus précises de l'"organe de la
pensée". On a isolé des dizaines
de neuromédiateurs, ces molécules qui servent de messagers chimiques entre
cellules nerveuses. Les techniques
d'imagerie ont fourni de puissants moyens d'observation. La caméra à positrons (qu'est-ce que
c'est que ce bidule?, que je me demande), la caméra à positrons, dit-il,
sûr de son effet, filme en direct l'activité du cerveau saisi par l'anxiété,
la panique ou la dépression.
(Faudrait pas qu'on me filme maintenant à la caméra à positrons, car on
m'y verrait en train de lui administrer une gigantesque baffe!) ...Mieux encore, on peut repérer les
aires du cortex qui s'animent lorsqu'un sujet lit, écoute, reconnaît le sens
d'un mot" (p. 4). (Ca, je le
savais déjà!).
Il continue sur sa lancée,
convaincu qu'il ébranle la certitude de ma position:
"On croyait que le cerveau était un réseau de câbles
organisés une fois pour toutes, modifié seulement par le vieillissement et la
mise hors circuit d'un nombre croissant d'éléments. On découvre un organe extraordinairement plastique. Du stade de l'embryon à la mort, le réseau
se réaménage sans cesse, les neurones changent de forme, des synapses se défont
et d'autres apparaissent. Toutes
transformations qui dépendent étroitement des interactions sociales et de
l'environnement" (p. 4-5).
(Tiens! Tiens! Ils ne peuvent quand même pas se passer de
l'Autre, que je me dis). "La
structure même du cerveau d'un individu, cite-t-il, est liée à son
histoire personnelle" (p. 5).
Plus besoin de la psychanalyse; elle n'était qu'une jolie petite
métaphore, un charmant conte de fée.
(On la connaît celle-là!). Dans
peu de temps, les neurosciences vont pouvoir tout décrire au microscope,
formules chimiques incluses.
Il reprend son souffle et en
profite, par la même occasion, pour revenir au persiflage:
C'est quand même désolant pour vous, "parce que le rêve
initial de Freud était de fonder la psychologie sur la neurologie. Lui et ses élèves n'auraient pas dû chercher
à masquer les racines biologiques de la psychanalyse, celle-ci n'en serait pas
aujourd'hui réduite à un chamanisme auquel manque sa théorie" (p. 5).
Il se tait, triomphant,
espérant sans doute une réplique de ma part.
Mais je ne lui donne pas ce plaisir.
Aussi ne dis-je rien, ni ne bouge.
Je me contiens. Mais pourquoi,
diable!, me sens-je si bouillant? C'est
qu'il me cherche, ce type. Quattend-il
de moi? Que je me mette en colère, que
j'argumente, que je contre-attaque?
Quelle place me veut-il tenir?
Me faire trébucher, me prendre à son jeu?
Il me propose alors une
confrontation en règle. Dix épreuves,
chacune sur un thème, psychanalyse et science s'y affronteront à chaque
fois. Un vrai décathlon, quoi! Les épreuves: le rêve, les lapsus, la libido, l'inconscient, le premier
sourire, la dépression, l'hystérie, la schizophrénie, l'autisme, et la
guérison.
Je vous fais grâce de la
description du match. Vous allez me
demander un remboursement, crier à l'escroquerie, au gaspillage de papier, au
mauvais usage des arbres, au dépoumonnage de la planète. Il n'y a rien eu! Rien, j'vous dis. Du sur
place! Des épreuves, oui! mais pas
d'argumentations qui se tiennent, pas de démonstrations convaincantes ou de
propos sensés. Bref, rien qui justifie
que "l'innovation, la recherche - et les résultats! - [soient]
désormais aux mains de l'ennemi" ou que "la pharmacologie soit
capable de résoudre le plus petit problème moral".
Les enjeux étaient donc
faux! On n'a fait qu'attiser mon
plaisir scopique: entrez messieurs,
dames; venez voir la psychanalyse se faire mettre... à mort! Mais que voulait-on vraiment faire taire
ainsi: la psychanalyse en tant que
révélateur de l'insupportable chaos pulsionnel? On en veut à la psychanalyse de dés-ordonner, de dé-construire,
de donner à voir l'invisible au microscope?
On nous avoue, à la toute fin
de l'article, que tout cela est quelque peu arrangé:
"C'est que la question qui nous préoccupe le plus n'est
pas de savoir lequel des deux camps a raison.
(Voyez-vous!). Mais
plutôt si ce match nul est aussi non avenu.
Autrement dit, - et je cite toujours -, psys et bios auront-ils assez
d'humilité pour accepter de cheminer ensemble?
En dépit des réflexes hautains des premiers et des tentations
impérialistes des seconds, il semble que oui" (p. 10).
Les réflexes "hautains" des psys... Etonnant, ce qualificatif! Comme si ça-voir engendrait le mépris. C'est sa crainte d'être dévoilé qu'il masque
ainsi par ce renversement?
Ainsi, dès le départ, les
enjeux du débat sont pipés. Voilà que
je suis pris dans les rets tendus par cet article à sensation. Je joue le jeu et, sans m'en trop rendre
compte, me mets aux places qu'on m'assigne:
celle d'abord du voyeur, donc du complice (et c'est horrible!), et celle
ensuite, plus horrible encore, de victime assistant à la mise en scène de sa
propre mise à mort. Ce qu'il doit
rigoler à l'autre bout...
Et avec tout cela, que vous
ai-je dit des neurosciences? Rien...
puisqu'il n'y avait rien.
Beaucoup trop de papier pour
si peu dire..., vous disais-je...
Heureusement, malgré tout,
heureusement qu'il y avait le papier, cette fine chair de papier diaphane, dont
le froissement sonnait si doux à mon oreille...
Oedipe et neurones
Revenons, pour quelques
instants, à un niveau de discours usuel, à celui qui fait mur du langage, là où
le sujet de l'énonciation se trouve plus souvent qu'autrement occulté par le
sujet de l'énoncé et les balivernes qu'il peut dire. Parlons sciences, parlons neurosciences, puisque c'est de cela
dont il devait être question. Parlons
d'un dire qui a la prétention de se prendre pour vérité.
Je m'en voudrais de ne pas
vous parler, même brièvement, du numéro de la revue Autrement (oct. '90,
no 117) dont je vous faisais mention précédemment. Malgré son manque de contenu expérimental, le livre ne manque pas
d'intérêt. Les grands débats de fond y
sont, en effet, présentés.
Neurosciences
Le champ des neurosciences
n'est pas monolithique. De nombreuses
disciplines le constituent, chacune avec ses perspectives particulières. Je regrouperai, pour les fins de la présentation,
ces diverses disciplines en six secteurs d'activité. Faisons en rapidement le tour en y indiquant quelques avenues de
réflexion.
1. Psychopharmacologie
- psychotrope
(action élective sur l'appareil psychique)
- On a
découvert que les médicaments avaient des cibles cérébrales sur lesquelles ils
s'accrochaient (p. 54-55). Certains
pharmacologues en sont alors venus à croire, qu'en modulant chimiquement les
neuromédiateurs, les synapses, les circuits neurals, et même les gènes, qu'ils
contrôlaient ou pourraient, dans un proche avenir, contrôler le processus
étiologique de la maladie (p. 55).
Mais, comme le souligne l'un d'entre eux, "j'ai beaucoup
de mal à penser qu'une cible biologique aussi réduite qu'un récepteur dans cet
organe fabuleux qu'est le cerveau puisse avoir sous sa seule dépendance la
totalité du plus petit syndrome comportemental que l'on puisse envisager"
(p. 55).
2. Génétique
- recherches
épidémiologiques sembleraient démontrer des prédispositions génétiques à
certaines maladies mentales (PMD, schizophrénie, autisme).
- Les
découvertes récentes sont étonnantes:
"... le gène n'exprime pas de manière immuable le message qu'il
est chargé de transmettre; un gène code donc pour la synthèse de telle ou telle
protéine, mais il va moduler l'émission de ce message en fonction de
l'environnement...; pas seulement l'environnement cellulaire immédiat [...]
mais en fonction de l'environnement tout court. [...] on commence seulement à
percevoir qu'on ne peut absolument pas disssocier le fonctionnement interne de
l'interaction entre le sujet et son milieu; et un courant de recherche comme la
neuro-immuno-modulation nous monre que, si l'on vit un événement purement
psychologique, on le décode grâce à notre cerveau - un engramme va rester -
mais on va informer la totalité du corps, y compris le système immunitaire, et
réagir dans notre corps à cet événement psychologique. Il y a donc une parfaite cohérence entre ces
divers éléments [...]. Imaginez que le
gène puisse au fond être en résonance avec les événements psychologiques [...]"
(p. 162-163).
3. Neurobiologie (neurophysiologie,
neuro-endocrinologie, neuro-
immunologie, etc.)
- identifier
les bases cellulaires et moléculaires fines du comportement; s'intéresser au
rôle du SNC dans le contrôle, via le système nerveux autonome, de toutes les
grandes régulations physiologiques; rôles et fonctions des sécrétions
glandulaires dans les régulations neuro-psycho-physiologiques.
- exemple: "comment les objets mentaux
émergent-ils d'interactions entre neurones? Comment les percepts, les concepts ou les mots sont-ils
représentés dans notre cerveau?" (p. 66). Deux positions extrêmes aujourd'hui réconciliées. "[...], chaque objet mental est codé
par un seul ou quelques neurones qui lui sont totalement spécifiques: chaque fois que je rencontre ma grand-mère
ou que je l'imagine, quelle que soit la situation exacte, le même groupe de dix
neurones entre en activité. Cette
position s'est intitulée l'hypothèse de la "cellule grand-mère" (ou
cellule "gnostique"). A l'opposé
se situe la notion d'"assemblée distribuée" ou de codage
"holographique", selon laquelle chaque neurone isolé ne code
pratiquement aucune information précise, un même neurone pouvant entrer en
activité dans des situations très différentes; il faut alors considérer un
grand ensemble de neurones pour comprendre ce qui est codé" (p.
66). "[...] les réponses de
chaque neurone résultent des échanges d'influx nerveux de tout un réseau
sous-jacent" (p. 67). (Il est
difficile de ne pas voir ici le Freud des tout débuts.)
4. Psychologie cognitive et neuropsychologie
- le
psychologue cofnitif s'intéresse aux algorithmes réels, i.e. aux règles
opératoires utilisées par le sujet dans l'accomplissement d'un tâche, la
résolution d'un problème, les prises de décisions, les perceptions
interpersonnelles, etc.
- le
neuropsychologue recherche l'implantation cérébrale de ces algorithmes, leur
localisation, leur pharmacologie, etc. (ex.:
localisation de certaines fonctions mentales et spécialisation des
hémisphères cérébraux [cf. M. Gazzaniga]).
5. Psycho-informatique
- fournir
des modèles informatisés, cybernétiques, qui sous-tendent des fonctions
mentales.
6. Psychosomatique
- "comment
l'esprit vient au corps. Que des
maladies physiques aient une composante psychologique ou que certains états
émotionnels soient à même d'entraîner des désordres physiologiques, voilà des
idées qui ne sont pas neuves [...].
Mais jusqu'à la fin des années soixante était maintenue la
traditionnelle distinction entre le corps et l'esprit qui, au mieux, permettait
à l'un des termes d'apparaître comme une cause du dysfonctionnement de l'autre,
mais ne les associait pas en une sule et même logique.
"Sous l'impulsion de Pierre Marty, l'école parisienne de
psychosomatique a développé l'idée qu'il existe une pathologie psychosomatique
particulière, qui constitue une entité et comporte à la fois un trouble de
l'organisation psychologique et des troubles somatiques" (p.
165).
- certains
sont plus prudents: "Actuellement
on a souvent tendance à assimiler causalité psychique et causalité
somatique. Le danger est alors de
traduire littéralement les propos ou les interprétations des patients ou des
familles: "je suis malade parce
que". Il s'agit de l'assimilation
du fonctionnement symbolique, dont les lois sont bien différentes, à la
causalité organique au moyen d'une reconstruction du vécu" (p. 101).
"On voudrait que les défenses psychologiques permettent
d'aider ou non à guérir, que l'homme puisse, par la volonté de sa pensée,
l'effet de ses représentations symboliques, influer sur le cours de la maladie"
(p. 102). Il y a souvent là, je dirais,
d'un recours à la toute-puissance magique de la pensée. "L'expérience nous [apprend] la
nécessité d'une grande prudence et, disons-le, la précarité des critères de
prédiction fondés sur la structure psychologique" (p. 102).
Commentaires sur l'ouvrage
Voici quelques commentaires
que je me permettrai de faire sur cet ouvrage.
La lecture de l'ouvrage nous
laisse avec l'impression que toutes les positions théoriques, sur le plan
épistémologique s'entend, quant au problème étudié, ont été présentées. L'éventail des attitudes est très large. On passe de l'interdisciplinarité au
réductionnisme le plus étroit: c'est
selon les auteurs! Certains soutiennent
qu'un processus psychique ne peut être abordé et compris que par une approche
multidisciplinaire, chacune avec sa perspective propre stimulant la recherche
chez l'autre. Mais peut-on envisager
qu'un synthèse de ces diverses approches soit un jour possible?
D'autres y vont carrément
d'une attitude impérialiste sectaire, voulant tout ramener à leur mode
d'appréhension, niant dès lors l'existence même des autres disciplines.
Chez les
tenants de la psychanalyse
Les auteurs d'allégeance
analytique présentent le point de vue psychanalytique sur les thèmes qu'on leur
a demandé de commenter. Sans plus! C'est-à-dire qu'ils ne s'aventurent pas sur
le terrain des neurosciences, se contentant de présenter une vision strictement
analytique.
Par ailleurs, leur attitude à
l'égard des autres disciplines pourrait être qualifiée de "bienveillante". Aucun dénigrement des autres approches, ni
ton méprisant. On ne peut en dire
autant des tenants des neurosciences.
Chez les
tenants des neurosciences
Ici les tendances sont
variées: de la multidisciplinarité à la
perspective unique. C'est certainement
chez les tenants des neurosciences, mais cependant pas chez la majorité d'entre
eux, que se manifeste une nette tentation réductionniste. Pour ceux-là, leur discipline ne peut que
donner des éclaircissements à la psychanalyse plutôt que l'inverse.
Voici quelques exemples de
réductionnisme neurobiologique:
a) "Qui
aurait pu imaginer que les appétits spécifiques, les préférences pour tel ou
tel goût, ont des causes analysables, modifiables, manipulables
expérimentalement par des molécules chimiques, par des lésions biologiques, par
des injections de telle ou telle substance dans le cerveau? Et bien, c'est le cas maintenant"
(p. 217). Et l'auteur d'y aller de
l'exemple suivant. Dans une étude
publiée dans l'American Journal of Physiology, "nous montrons
[...] pourquoi l'appétence ou la préférence pour le salé peut varier beaucoup
dans une même frarie; nous montrons qu'une préférence excessive pour le sel
peut être due à l'hyperproduction d'angiotensine[2]
au cours de la grossesse et ceci parce que la mère de tel enfant a vomi pendant
sa grossesse alors qu'elle n'a pas vomi pendant la gestation de l'enfant
suivant. La déshydratation qu'entraîne
le vomissement suffit à prédisposer l'enfant alors en gestation à développer
une appétence spécifique pour le sel.
"Précisons que le vomissement n'agit pas en tant que tel,
mais par la déshydratation extracellulaire qu'il entraîne, puisqu'un
vomissement est une perte simultanée d'eau et de sel. L'enchaînement est le suivant:
cause psychosomatique ou pas, vomissement, déshydratation extracellulaire,
secrétion régulatrice d'angiotensine et d'aldostérone, action transplacentaire
sur l'enfant, et propension de ce dernier à préférer le sel tout au long de sa
vie" (p. 218).
b) Cet
autre exemple: "Si je peux
critiquer quelque chose chez les psychanalystes - pas tous bien sûr - c'est
qu'ils ne sont pas allés voir ailleurs, ils ont préféré rester dans le domaine
du langage avec lequel on fait ce que l'on veut: on construit un univers.
[...] Les psychanalystes n'ont
que des possibilités réduites de conrôle mais ils pourraient au moins faire des
statistiques des cas qu'ils ont étudiés" (Henri Laborit, p. 214).
Et du même auteur: "Il faut, pour proposer une
hypothèse, qu'elle soit recevable aux niveaux biochimique, neurophysiologique,
comportemental, physiopathologique, etc.
[...] Je pense que toutes les
disciplines ont intérêt à participer à cette construction d'un "monde du
vivant" qui ne soit pas limité à la psychiatrie, la psychologie ou à autre
chose" (p. 215). (Le "vivant"
n'est peut-être pas entendu par celui-là comme nous nous l'entendons!).
Qu'attend-on, par ailleurs, de
la psychanalyse? Voici quelques
réponses:
- "[...]
on attend une meilleure classification de l'anomalie mentale, une meilleure
individualisation des entités pathologiques [...]. [...] Une classification
plus fine et plus sélective des maladies "psy" permettrait aux
neurociences de révéler ce qu'il y a de commun à la base d'une maladie
déterminée" (p. 218). Ce à
quoi Daniel Widlöcher (in Le Nouvel Observateur, p. 10) rétorque: "Curieusement, l'approche biologique
fait totalement confiance à un objet construit par la psychiatrie. [La schizophrénie] n'a pas été définie à
partir de molécules mais à partir d'une pratique sociale et clinique. Rien ne prouve que ça ait un sens quelconque
par rapport à la biologie moléculaire."
- "De
la psychanalyse on attend qu'elle nous révèle quelques processus évolutifs qui
déterminent les caractéristiques d'un individu. Quel est ou quels sont les mécanismes qui vont conduire des
jumeaux homozygotes l'un vers l'homosexualité et l'autre vers
l'hétérosexualité? Si la psychanalyse
pouvait dévoiler l'enchaînement des facteurs qui vont jouer un rôle si
déterminant dans la vie de quelqu'un, il serait plus aisé d'explorer quel est
le mécanisme qui sous-tend l'orientation sexuelle (p. 218). (Comme si un gène, une molécule, ou un
synapse pouvait déterminer l'imago de l'objet de notre désir!)
- "Les
disciplines traditionnellement plus littéraires comme la psychanalyse ne sont
pas exclues a priori de cette collaboration. Si les concepts qu'elles proposent sont clairement définis et
scientifiquement réfutables, elles pourraient se révéler utiles, en particulier
dans le domaine complexe de la biologie des émotions humaines" (p. 70). (ici, ce qu'on demande à la psychanalyse,
c'est de n'être plus la psychanalyse, dès lors que l'on sait que celle-ci
constitue une rupture sur le plan épistémologique et qu'elle n'a pas à se
soumettre, de par sa singularité, au mode d'appréhension des sciences tel que
l'a conceptualisé, par exemple, un Claude Bernard dans son Introduction à
l'étude de la médecine expérimentale).
Conclusion
Il est rare que l'on voie un
psychanalyste, du lieu de son savoir, prétendre définir la nature des défauts
génétiques ou des déficiences neuromédiatrices d'un sujet, alors qu'il est très
fréquent de la part des neuroscientifiques d'opérer des glissements de niveaux,
par lesquels, alors qu'ils parlaient de molécules, ils débouchent sur le
comportement, les processus de pensée ou les humeurs. "Aujourd'hui, écrit l'un deux, on veut connaître le
substratum neurochimique du caractère émotionnel, euphorique ou mélancolique[3];
demain on posera des questions sur ce qui sous-tend notre sens du sacré!"
(p. 219).
On ne peut que demeurer
abasourdi face à de telles remarques.
Il ne semble pas y avoir, en effet, de limite à ce désir de
toute-puissance, de contrôle et d'emprise, bref de savoir total (donc forcément
illusoire, du registre de l'Imaginaire), auquel nous attirent les
neurosciences, là où le moindre comportement, le moindre fantasme, la moindre
humeur se ramène au jeu des molécules, à ce seul jeu des molécules. Registre, me semble-t-il, et c'est ce que
j'essaierai de démontrer, du déni, celui d'où le manque est absent la béance
colmatée plutôt qu'envisagée, le désir avorté plutôt qu'élaboré dans des
équivalents symboliques.
Ce qui point de la lecture de
ces textes de neurosciences, c'est l'horreur d'une absence du désir, de
l'annihilation du sujet de l'inconscient, d'une robotisation et d'une
mécanisation du processus psychique. Un
véritable "Palais des rideaux", tel que peint par Magritte
(1928): des tissus de toile épousant
les formes de corps humains, mais dont les corps mêmes sont absents. Des spectres!: un corps sans chair, un cerveau sans âme, une molécule sans
vie. C'est la mort, le lent travail de
la mort, qui sourd de la lecture de ces travaux sur les neurosciences.
Voilà le désir tu, réglé à sa
source, là même où il prend naissance, s'élabore et se représente: dans la molécule, dans la cellule, dans le
circuit neural:
"On n'est pas loin du temps où le magma des psychoses
sera divisé en maladies plus précises, en partie grâce à la pharmacologie. Plus encore, on n'est pas loin de l'époque où
la nouvelle classification et la thérapie des maladies psychiatriques seront
basées sur la localisation de circuits neuronaux ou sur les neurotransmetteurs
ou sur la combinaison des deux. Par
voie de conséquence, la thérapie qui sera attachée à tel ou tel syndrome
spécifique sera beaucoup plus adaptée.
[...] dans l'avenir grâce à la localisation des agents
neurochimiques-tests, il sera possible d'individualiser, à l'intérieur du
groupe des psychoses, une psychose particulière, due à telle pathologie d'un
circuit neuronal qu aura été défini.
Une approche comparable conduira aussi à une nouvelle définition du
psychosomatisme" (Oedipe et neurones, p. 222).
C'est la mort... dans l'âme que le sujet singulier s'effacera au profit
d'une bio-nosographie hyper-différenciée, individu d'une classe organique
plutôt que sujet unique.
Autre motif, envisagé sous cet
angle, qui mène à la mort du sujet souffrant:
il est vu plutôt qu'écouté. Il
est vu au microscope; il est vu à l'électroencéphalographe; il est vu au bidule
à positrons, et par quoi d'autres encore...
C'est l'étouffement de la parole, celle qui porte le désir, par le
voir. L'emprise du sujet par le voir du
guérisseur. Voir le symptôme, voir le
corps souffrant qui, par son langage, n'en arrive pas pour autant à être
entendu, "occulté", plutôt qu'ausculté, qu'il est par la
vision de l'autre[4].
Les neuroscientifiques, du
moins certains d'entre eux, nous convient non pas à l'euthanasie, ce qui ne
serait pas si pire puisqu'au moins la mort serait assurée, mais à l'aphanisis
qui ne peut faire de l'être humain qu'un mort vivant, puisque sans désir.
Et que dire de leur modèle
thérapeutique! Approchez, gens
souffrants, c'est sans douleur que nous vous traiterons[5]. Quelques molécules de synthèse pour vos
circuits neuronaux; de l'huile à transmission pour vos mauvais contacts
synaptiques; une bielle toute neuve pour votre deux chevaux crânienne. De plus, c'est assuré, pas de souffrance; vous
n'aurez même pas à parler. Le vide qui
fait mal, l'insoutenable du manque, l'appel qui demeure sans réponse,
l'insupportable de la finitude, le cri de la solitude qui ne s'épuise
jamais: nous, nous ne connaissons
pas! On vous rétabli le circuit. Promis!
Vous reparlerez comme avant que ça déparle, de la même parole creuse.
Il n'est pas ici de nier les
découvertes des neurosciences, bien sûr, car celles-ci produisent des
découvertes, mais plutôt de pointer derrière ces découvertes les discours et
les représentations qui les engendrent.
Et j'en suis à me demander si ce n'est pas à la mort du sujet qui parle,
qu'aboutissent les sciences biologiques, dites sciences de la vie.
Voilà que je parle de mort
dans l'Mme, de la mort au service de la vie, du sujet vivant qui ne se résume
qu'à de l'organique! Mais n'est-ce pas
de l'appréhension de tout cela dont j'ai été saisi quand François, il y a un
mois, sous le coup d'un appel téléphonique le branchant sur l'article du Nouvel
observateur, nous dit, non sans une certaine inquiétude (du moins c'est
ainsi que je le reçus), qu'il y avait un article sur la psychanalyse et les
neurosciences, et qu'il nous fallait nous intéresser à ce que ces sciences
avaient à dire sur le fonctionnement psychique.
Qu'est-il passé à ce
moment-là, de l'interlocuteur premier à François, de François à moi, de
François à nous, pour que nous nous précipitions, dans les jours qui suivirent,
sur le numéro de la dernière livraison du Nouvel observateur, pour
autant que nous pûmes en trouver un parce que déjà d'autres s'étaient
précipités pris du même mal Quelque
chose a circulé, comme une certaine lettre volée. Et ce n'était pas, en tout cas pour moi, que du registre du
symbole. Ce n'était pas que de
connaissances scientifiques dont il était question, mais aussi de transmission
de signifiants dans une série commutative dont le référent premier était situé
ailleurs. A première vue, oui: la lettre, le signifiant m'a saisi, m'a fait
comporter en personne savante et curieuse des neurosciences. Mais ailleurs, autre chose circulait.
"Il n'y avait rien
là-dedans, c'était un canular", me suis-je dit, comme soulagé, après
la lecture de l'article. J'avais
craint. Je me suis placé là où on m'a
demandé d'être; je me suis oublié, pris dans les rets du désir de l'Autre. Et si l'Autre aussi avait eu peur: peur de ne plus désirer, de n'être plus
désir, peur de n'être plus? Mais alors,
c'est que son message m'est parenu sous forme inversée: il m'agresse... de sa peur de n'être plus,
de son désir d'être.
Je me rends compte maintenant
qu'en titrant ma saynète "Beaucoup trop de papier pour si peu dire ou
du mauvais usage des arbres", qu'en titrant ainsi sur le mode de
l'ironie, je me suis fait complice de ce que son message, inversé qu'il était,
promettait de son désir.
Oui, il semble bien que
quelque chose a circulé entre nous depuis le premier maillon de la chaîne, et
qui est demeuré inchangé. Je suis le
dernier à avoir eu en main la lettre.
Je la reprends maintenant pour la remettre en circulation, après l'avoir
lue. Y a-t-il un peu plus de vérité ou
n'est-ce que moi qui parle? Sans doute
les deux!
Je me permettrai une dernière
observation sur Oedipe et neurones.
A quelques occasions dans les textes de certains analystes, passent
quelques coups bas dirigés contre le lacanisme (p. 75-79, 149-150). "Logomachie du signifiant",
dit l'un d'eux pour le qualifier. Ces
textes sont saupoudrés, par ailleurs, ici et là des termes auxquels la
psychanalyse freudienne nous a habitué:
ça-moi-surmoi, transfert, régression, pulsion, etc.... tous concepts qui
se rattachent sans doute le plus facilement à une certaine biologisation de
l'appareil psychique et de son fonctionnement.
D'autre part, tous les analystes qui ont écrit dans ce numéro d'Autrement
sont membres de la Société psychanalytique de Paris. Peut-on s'étonner de ce que ces analystes se soient montrés
intéressés aux neurones d'Oedipe.
Là aussi, me semble-t-il,
quelque chose d'autre passe!
[2] L'angiotensine est une hormone qui gère la circulation sanguine,
fait retenir le sel et, en tant que neuropeptide, augmente la soif et
l'appétence pour le sel. Elle est
secrétée en réponse à la déshydratation.
[3] Il est étonnant de constater à quel point les recherches sur le
lithium nourrissent les espoirs de certains chercheurs réductionnistes, qui
envisagent celui-ci comme la pierre philosophale qui leur permettra de
comprendre l'étiologie de la maladie mentale.