COURS
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décembre 1990
Je vais reprendre où je
m'étais arrêté. Je vous avais fait une
petite présentation brève après que Jacques nous ait rappelé ce qu'avait été
l'analyse lacanienne du rêve princeps de Freud, du rêve de l'injection faite à
Irma. J'avais commencé à parcourir ce
qui me semble être un autre moment important du deuxième séminaire, celui sur
le moi, et qui est un moment suffisamment important sur le plan théorique de
mise en place de la théorie du sujet pour que Lacan ait repris les deux
séminaires qu'il a consacré à La Lettre volée d'Ecarpeau et, en effet,
le texte d'ouverture des écrits. La
dernière fois j'avais le temps à la fin de commencer à vous faire cette lecture
en deux temps, en deux séminaires qui sont séparés par un troisième.
J'avais donc eu le temps de
vous évoquer rapidement la première lecture qu'il en donne, et après cette
première lecture de La Lettre volée au séminaire suivant, Lacan - si
vous avez relu ce deuxième séminaire - a fait joué les participants du
séminaire au jeu de pair et impair pour leur faire expérimenter deux choses. On peut imaginer n'importe quel type de jeu
où il s'agit de dire vrai ou faux, est-ce que j'ai une bille dans ma main ou
est-ce que j'en ai deux, et on enregistre les réponses. Je ne vous propose pas de jouer à ça parce
que non pas que ce ne serait pas amusant mais je serais dans la totale
incapacité d'analyser les résultats, à moins qu'il y ait parmi nous un
mathématicien. Peu importe, le jeu est
extrêmement simple, c'est un jeu d'enfant, c'est un jeu d'ailleurs qui est
évoqué par Dupin dans le récit de La Lettre volée et c'est aussi un jeu
dont Lacan va reprendre dans l'avant-dernier séminaire du séminaire sur le moi
ce qu'il essaie d'y avancer quand il fait sa conférence Psychanalyse et
Cybernétique.
En tout cas, ce qu'il
s'agissait de faire expérimenter aux participants du séminaire, c'était deux
choses. C'était que, d'une part,
l'intersubjectivité qui consisterait à regarder l'autre et à croire qu'il pense
ce que nous pensons, que nous pouvons penser ce qu'il pense, est une erreur
grossière. C'est là-dessus que repose
la technique que ce petit garçon qui pique toutes les billes de ses petits
copain à l'école utilise pour penser ce qu'ils pensent et à ce moment-là
anticiper sur leur action pour pouvoir les plumer. La deuxième chose qu'il s'agit de faire expérimenter aux
participants du séminaire, c'est qu'au jeu même du hasard - puisque c'est un
jeu de hasard - il n'y a pas de hasard dans quoi que ce soit que nous fassions
avec l'intention de le faire au hasard.
C'est quelque chose qui va être complètement développé dans la
conférence Psychanalyse et Cybernétique. C'est-à-dire, que même si nous établissons des séries de gestes
qui semblent être accomplis tout à fait au hasard, néanmoins la série elle-même
ne pourra se développer que selon certaines lois.
En fait, dans le jeu de pair
ou impair chaque coup bien sûr est un coup qu'on peut dire au hasard, mais
c'est la succession des coups qui est elle-même régie par des lois dont le
sujet qui joue ignore le plus souvent tout, même si chacun de ces coups est
déterminé par ces lois qui règlent les transformations possibles des séries de
symboles les plus élémentaires. Dans
son texte, Lacan donne un exemple où il propose trois séries de symboles, +++,
++-, +-+, et il montre comment les séries que l'on peut établir par
permutation à partir de ces trois combinatoires de signes en fait sont régis
par des lois d'exclusion, des lois d'inclusion, des lois de succession et qu'il
n'y a aucun hasard dans les séries que l'on peut établir à partir de ces signes. Dès l'origine, indépendamment de tout
attachement à un lien quelconque de causalité supposé réel, déjà le symbole,
ici par exemple l'opposition +-, joue et engendre par lui-même ses
nécessités, ses structures, ses organisations.
Et c'est bien ce que montre la seconde lecture que Lacan fait de
l'histoire d'Ecarpeau. En effet,
au-delà de l'idée première, donc d'une relation intersubjective ou à condition
de connaître les mécanismes de la pensée de l'autre on peut toujours jouer au
plus fin avec lui, la structure du récit ouvre à une autre perspective qui
serait celle de l'efficacité symbolique, si j'ose dire.
En évoquant ça, je me suis dit
que peut-être après tout ce serait peut-être le moment d'aborder cette deuxième lecture de La
Lettre volée d'Ecarpeau, de nous remémorer cet extraordinaire texte de
Lévi-Strauss, parce que je crois que ce qu'il y énonce et ce qui y est énoncé
pour la première fois - c'est un texte de 1949 - est véritablement une matrice
théorique de tout ce que Lacan va développer ultérieurement sur la théorie du
sujet. J'ai pensé que peut-être on
pourrait rafraîchir un peu les mémoires à propos de ce texte L'Efficacité
symbolique. Et je voudrais vous
lire deux ou trois pages de Lévi-Strauss où vous verrai qu'elles tombent tout à
fait et qu'elles soulèvent un certain nombre de questions déjà dès 1949 que
Lacan ne reprend pas nécessairement, mais que nous allons avoir à reprendre
dans 15 jours au retour des vacances de Noël.
Vous vous rappelez que L'Efficacité
symbolique est un texte qui s'interroge sur l'efficacité d'une pratique
shamanique qui se faisait - je ne sais pas si elle se fait toujours - chez les
Indiens Cuna de la région du Panama. On
a récolté avant la guerre un chant qui est utilisé par les chamans lorsque les
femmes Cuna ont des difficultés d'accouchement. C'est donc un chant d'accouchement, et c'est un chant d'autant
plus exceptionnel qu'en fait les femmes indiennes accouchent de manière
générale beaucoup plus facilement que les femmes occidentales et que les
complications à l'accouchement sont très rares. En général un accouchement se fait de la même façon partout dans
le monde, c'est-à-dire que c'est une sage-femme qui s'occupe d'accoucher les
femmes sauf qu'il peut se présenter certains cas complexes où l'accouchement ne
se fait pas, se fait mal, déclenche d'effroyables douleurs, le bébé ne sort
pas, à ce moment-là on fait appelle au shaman.
Et le chant que le shaman va
utiliser pour faire accoucher la parturiente comme on dit, est un chant de 18
pages qui comprend 535 versets. Donc
c'est un texte assez long et lorsque l'on fait appel au shaman pour chanter le
chant Mu et favoriser ou faire en sorte que l'accouchement ait lieu malgré les
difficultés. Le shaman arrive,
s'installe sous un hamac dans lequel est couché la parturiente, allume toutes
sortes d'herbes, de bougies qui évoquent et invoquent les esprits familiers, et
ce qui est intéressant c'est que l'e chant qu'il va psalmodier sous le hamac
peut durer quatre, cinq, six jours. Ca
peut durer très longtemps, le chant peut être répété de nombreuses fois. A l'intérieur du chant il peut y avoir
toutes sortes de variantes en fonction des réactions organiques, corporelles de
la parturiente. Le shaman raconte dans
son chant comment la malade est venue le chercher, comment il a parcouru le
chemin depuis sa hutte jusqu'à la hutte de la malade, comment il a fait les
préparatifs pour que le chant puisse avoir toute son efficacité et finalement
il entre dans le chant d'une certaine manière parce qu'il est lui-même celui
qui agit ce que le chant raconte et il part en quête du Purba, qui est une
sorte de double ou d'âme de la patiente qui a été volé par Mu, d'où le nom du
chant de Mu.
Et alors Mu c'est une sorte
d'entité femelle, une sorte de divinité féminine qui avec ses filles vit dans
le séjour de Mu, et qui est en quelque sorte la déesse qui préside aux
accouchements. Mais - c'est quelque
chose qu'on retrouve beaucoup dans les religions où les déesses ont un rôle
particulièrement central - il peut lui arriver de jouer de sales tours,
c'est-à-dire qu'à la fois elle va favoriser l'accouchement, elle est la déesse
de l'enfantement, etc., mais il peut lui arriver qu'au passage elle décide de
voler l'âme de la femme qui est en train d'accoucher, ce qui à ce moment-là va
déclencher toutes sortes de douleurs et l'impossibilité d'accoucher. Elle vole donc le Purba de la parturiente et
le shaman part à sa recherche dans le séjour qu'habite Mu et qui est, comme on
va le voir, l'utérus. Bien sûr le
Purba, si l'incantation est réussie - et le plus extraordinaire de tout c'est
qu'en général elle réussit - va être récupéré, mais après toutes sortes
péripéties que le shaman raconte assis sous le hamac. Il y a des démolitions d'obstacles, des animaux féroces, il faut
traverser des flottes de sang, il faut monter sur des collines, descendre dans
des vallées, contourner des ravins, rencontrer toutes sortes de péripéties
comme dans n'importe quel récit comme ça, et le tout se termine par un grand
tournoi qui est livré par le shaman qui est parti dans le pays de Mu accompagné
des esprits qu'il a invoqué au début de ses préparatifs et de la
cérémonie. Et le tournoi se termine par
une lutte entre le shaman et ses aides d'une part, et Mu et ses filles de
l'autre. Et là le shaman et ses aides
qui ont amené avec eux les chapeaux magiques les posent sur la tête de Mu et
ses filles, et comme les chapeaux sont trop lourds, ça les écrase sur le sol,
ça les rend impuissantes. Et vaincue, Mu
libère le Purba de la malade, et à ce moment-là très souvent, la plupart du
temps, l'accouchement a lieu. Toutes
sortes de modifications organiques se sont produites qui ont permis
d'accoucher.
Ce qui est intéressant
là-dedans et ça rejoint des divinités indiennes, c'est que la féminité ici, Mu
qui est la féminité par excellence, n'est pas du tout une mauvaise déesse. Ce n'est pas une déesse destructrice,
simplement que parfois emportée par quelque chose qu'on ignore elle commet des
abus. C'est un peu la même chose que la
déesse Cali aux Indes qui est la déesse de la féminité absolue et qui se laisse
parfois emportée par des abus jusqu'à ce qu'elle soit calmée. Et ce qui est amusant c'est que quand
l'accouchement a lieu, la fin du chant laisse parler Mu, cette divinité qui a
été vaincue, et en fait ce qu'elle dit au shaman c'et que c'était un très bon
tournoi, je suis très contente, à la prochaine, j'espère qu'on se reverra
bientôt. Quelque chose de tout à fait
extraordinaire c'est que même si elle vaincue, ils redeviennent amis, et elle peut
ensuite recommencer ses trucs.
Alors ce que souligne
Lévi-Strauss et je crois que ce qui est très important c'est les
extraordinaires succès thérapeutiques attestés par des médecins occidentaux des
ces accouchements - qu'eux-mêmes d'ailleurs n'auraient probablement pas réussi
à faire aussi bien avec des méthodes modernes d'accouchement. Ce qui est plus frappant - vous vous en
souvenez sûrement pour ceux qu'ils l'ont lu - c'est que le pays de Mu n'est
absolument pas un pays mythique, ce n'est pas comme dans les mythes en général
une sorte de région où vivent les esprits, où il se livrerait des conflits
entre les esprits du mal et les esprits du bien, etc., mais en fait ce qui est
très net quand on lit le texte - et Lévi-Strauss donne des exemple - et ce qui
est aussi très net dans la conscience des Indiens Cuna eux-mêmes, du Shaman et
de la parturiente, c'est que le pays de Mu c'est donc un chemin très complexe,
tortueux, qui mène à un espèce de lieu de séjour, un cul de sac. Les descriptions du chemin de Mu et du
séjour de Mu réfèrent de la façon la plus explicite au vagin, c'est le chemin
de Mu, et à l'utérus de la femme enceinte que le shaman finalement va explorer
mais uniquement avec des mots. Et en
quelque sorte, dit Lévi-Strauss, ce qu'il y a de très remarquable dans ce chant
de Mu, dans cette cérémonie de Mu, c'est que c'est une thérapeutique purement
psychologique, une manipulation purement psychologique de l'organe malade. Et, en fait, il reviendra plus tard
là-dessus en disant que c'est une manipulation purement symbolique du corps de
la parturiente, et une manipulation symbolique qui produit des transformations
tel qu'un accouchement impossible devient possible.
Alors je voulais à ce sujet-là
vous lire quelques petits passages de Lévi-Strauss où, puisqu'il s'agit d'une
manipulation psychologique et symbolique d'un sujet qui souffre, il entreprend
dans ce texte une comparaison entre la psychanalyse et le shamanisme. Mais il va faire un certain nombre de
remarques sur ce que ces deux techniques apparemment si éloignées l'une de
l'autre peuvent avoir en commun et sur ce que surtout le shamanisme peut
enseigner à la psychanalyse. Et je
crois que c'est dans ce registre de ce que le shamanisme peut enseigner à la
psychanalyse à travers Lévi-Strauss que Lacan a puisé pour fonder, pour asseoir
d'une certaine manière sa théorie du Symbolique et sa théorie du Sujet. Donc je pense que c'est important de raviver
ces textes-là à notre mémoire.
Alors comparant la
psychanalyse et la cure shamanistique, Lévi-Strauss remarque ce qui suit: "Dans les deux cas [cure
psychanalytique et cure shamanistique] on se propose d'amener à la conscience
des conflits et des résistances restés jusqu'à alors inconscients. Soit en raison de leur refoulement par d'autres
forces psychologiques, soit dans le cas de l'accouchement, à cause de leur
nature propre qui n'est pas psychique mais organique ou même simplement
mécanique. Dans les deux cas aussi, les
conflits et les résistances se dissolvent non du fait de la connaissance réelle
ou supposée que la malade en acquière progressivement, mais parce que cette
connaissance rend possible une expérience spécifique au cours de laquelle les
conflits se réalisent dans un ordre et sur un plan qui permettent leur libre
déroulement et conduisent à leur dénouement.
Cette expérience vécue reçoit en psychanalyse le nom d'abréaction. On sait qu'elle a pour condition
l'intervention non provoquée de l'analyste qui surgit dans les conflits du
malade par le double mécanisme du transfert comme un protagoniste de chair et
de sang vis-à-vis duquel ce dernier peut rétablir et expliciter une situation
initiale restée informulée. Tous ces
caractères se retrouvent dans la cure shamanistique. Là aussi il s'agit de susciter une expérience et dans la mesure
où cette expérience s'organise, des mécanismes placés en dehors du contrôle du
sujet se règlent spontanément pour aboutir à un fonctionnement ordonné. Le shaman a le même double rôle que le
psychanalyste. Un premier rôle
d'auditeur pour le psychanalyste et d'orateur pour le shaman établit une
relation immédiate avec la conscience, immédiate avec l'inconscient du
malade. C'est le rôle de l'incantation
proprement dite. Mais le shaman ne fait
pas que proférer l'incantation, il en est le héros puisque c'est lui qui
pénètre dans les organes menacés à la tête du bataillon surnaturel des esprits,
et qu'il libère l'âme captive. Dans ce
sens, il s'incarne comme le psychanalyse objet du transfert pour devenir grâce
aux représentations induites dans l'esprit du malade le protagoniste réel du
conflit que celui-ci expérimente à mi-chemin entre le monde organique et le
monde psychique. Le malade atteint de
névrose liquide un mythe individuel en s'opposant à un psychanalyste réel,
l'accouchée indigène surmonte un désordre organique véritable en s'identifiant
à un shaman mythiquement transposé."
Alors en fait Lévi-Strauss va
relativiser cette opposition du mythe individuel qui serait des représentations
d'événements, qui caractériserait l'analysant en analyse et du mythe social qui
caractériserait le chant de Mu, en s'interrogeant dans deux autres passages que
je voudrais vous lire. et puis on passera à autre chose.
"L'analogie entre les
deux méthodes serait plus complète encore si l'on pouvait admettre, comme Freud
semble l'avoir suggéré à deux reprises, que la descprition en termes
psychologiques de la structure des psychoses et des névroses doive disparaître
un jour devant une conception physiologique ou même biochimique. Cette éventualité pourrait être plus proche
qu'il ne semble puisque des recherches suédoises récentes [ça n'a plus de
valeur maintenant] on mis en évidence des différences chimiques portant sur
leur richesse respective en polynucléotide entre les cellules nerveuses de
l'individu normal et celles de l'aliéné". Je vous cite ce passage qui n'est pas tout à fait dans la ligne
de ce que j'étais en train de dire auparavant parce que je voudrais qu'on y
revienne la fois prochaine. "Dans
cette hypothèse ou dans toute autre du même type, la cure shamanistique et la
cure psychanalytique deviendraient rigoureusement semblable. Il s'agirait chaque fois d'induire une
transformation organique consistant essentiellement en une réorganisation
structurale en amenant le malade à vivre intensément un mythe tantôt reçu,
tantôt produit et dont la structure serait à l'étage du psychisme inconscient,
analogue à celle dont on voudrait déterminer la formation à l'étage du
corps. L'efficacité symbolique
consisterait précisément dans cette propriété inductrice que possèderaient les
unes par rapport aux autres des structures formellement homologues pouvant
s'édifier avec des matériaux différents aux différents étages du vivant: processus organique, psychisme inconscient,
pensée réfléchie. La métaphore poétique
fournit un exemple familier de ce procédé inducteur mais son usage courant ne
lui permet pas de dépasser le psychique.
Nous constatons ainsi la valeur de l'intuition de Rimbeault disant
qu'elle peut aussi servir à changer le monde."
Et alors ce sur quoi
Lévi-Strauss insiste c'est que ce n'est pas tellement dans le maniement ou la
réactualisation des mythes eux-mêms, que ce soit des mythes individuels ou des
mythes sociaux, que réside le succès thérapeutique, même si cette réactivation
ou cette reconstitution des mythes en psychanalyse et l'utilisation du mythe
social du chant de Mu dans l'accouchement pour ces malades indiennes semble
jouer un rôle. En fait, ce qu'il
convient de se demander, dit Lévi-Strauss, c'est si au fond au-delà du récit
mythique dans sa concrétude signifiée, c'est si la valeur thérapeutique de la
cure tient au caractère réel des situations remémorées, c'est-à-dire le mythe
individuel que chacun peut se raconter comme une fomentation par exemple
mythique du petit Hans autour d'un certain nombre d'événements réels que Freud
essaie de reconstituer ou bien le mythe que se constitue l'homme aux loups
autour d'une scène politique qu'on essaie de reconstituer comme si elle avait
eu réellement lieu.
"Donc, ce qu'il
convient de se demander, dit Lévi-Strauss, "c'est si la valeur
thérapeutique de la cure" - et on peut se poser cette question dans
les termes où il le fait justement en comparant la cure shamanistique et la
cure psychanalytique - "tient au caractère réel des situations
remémorées ou si le pouvoir traumatisant de ces situations ne provient pas du
fait qu'au moment où elles se présentent le sujet les expérimente immédiatement
sous forme d'un mythe vécu. On entend
par là" - et je crois que c'est cette déclaration-là de Lévi-Strauss
qui fonde la théorie lacanienne du Symbolique - "que le pouvoir
traumatisant d'une situation quelconque ne peut pas résulter de ses caractères
intrinsèques mais de l'aptitude de certains événements surgissant dans un contexte
psychologique, historique et social appropriés, à induire" - et je
crois que c'est ça la phrase cruciale là-dedans - "une cristallisation
affective qui se fait dans le moule d'une structure préexistente".
Et c'est bien là tout le
travail que va faire Lacan quand il reliera à l'audience la nouvelle de
Poe. Et c'est un travail qui finalement
abolit les distinctions entre mythe individuel et mythe social. Il s'agit, au-delà de la manière dont les
mythes se constituent en semblant remettre en scène des événement traumatiques
réels, si ces événements traumatiques réels n'ont pas été mis en récit, mis en
mythe par le sujet, que ce soit la malade ou que ce soit la personne en
analyse, à partir de structures préexistentes, à partir de structures on pourrait
dire de fictionalisation ou de mutification déjà présentes et qu'au fond, le
travail de l'analyste ou du shaman, c'est à travers la présentation mythique
qui est faite de retrouver les structures préexistentes déjà là peu nombreuses
et d'une manière ou d'une autre, d'agir sur ces structures. L'ensemble de ces structures donc qui
viendrait donner forme aux événements vécus pour en faire soit un mythe
individuel, soit un mythe social, car ce serait les mêmes structures qui
seraient à l'oeuvre, formerait ce que nous appelons l'inconscient. Nous verrions ainsi s'évanouir la dernière
différence entre la théorie du shamanisme et celle de la psychanalyse. L'inconscient cesse d'être l'ineffable
refuge des particularités individuelles, le dépositaire d'une histoire unique
qui fait de chacun de nous un être irremplaçable. Il se réduit par un terme par lequel nous désignons une fonction,
la fonction symbolique spécifiquement humaine sans doute mais qui chez tous les
hommes, s'exerce selon les mêmes lois, qui se ramène en fait à l'ensemble de
ces lois.
Alors ça c'est la proposition
fondamentale qui fonde la théorie du Symbolique chez Lacan sauf que - on voit
ici dans la suite de la nouvelle d'Edgar Poe et on le verra surtout en
traversant le séminaire sur les psychoses - Lacan va préciser la nature de ces
structures qui mettent en forme les événements traumatisants de l'existence
individuelle ou sociale de l'existence psychologique ou organique pour en faire
des mythes individuels ou sociaux, il va essayer de dégager en quoi ces
structures sont des structures de langage.
On verra ça plus tard mais je pensais que ce n'était pas inutile de
rappeler, juste là au moment où en est de la mise en place et de l'élaboration
de la théorie du Symbolique, ce texte qui est véritablement un philome de la
théorie du Symbolique chez Lacan (1949).
C'est un texte tout à fait étonnant, il faut le lire si par hasard
certains d'entre vous ne l'ont pas lu.
C'est un texte de 30 pages dans Anthropologie structurale.
Alors revenons sur la deuxième
partie de la lecture du séminaire de La Lettre volée. Lacan remarque, à propos des personnages de
la nouvelle - le roi, la reine, le ministre, le préfet de police, Dupin et
quelques autres comparses - que si les personnages peuvent être définis par le
type classique qu'ils illustrent dans le répertoire assez limité d'ailleurs du
genre histoire policière, ils peuvent aussi, remarque toujours Lacan, être
définis à partir du sujet, plus exactement à partir des rapports que
déterminent l'aspiration du sujet réel par la nécessité de l'enchaînement
symbolique. Tout ce qu'il a développé
pendant les années qui suivent, c'est que le sujet c'est ce qui n'apparaît que
comme surdéterminé par une structure symbolique inconsciente, par une structure
de langage inconsciente, et non pas un renversement complet de l'idée qui
voudrait que le sujet maîtrise les structures du langage, alors qu'en fait ce
qu'il s'agit de montrer c'est que des structures de langage, les structures du
type symbolique, peuvent surdéterminer le sujet, ce qui est tout à fait dans la
perspective ouverte par Lévi-Strauss.
Alors en fait dans ce récit de La Lettre volée que je vous avais
résumée la semaine dernière, il n'y aurait pas, si on se place du point de vue
du sujet, six personnages dans le récit.
Il y a bien six personnages dans le récit mais ce ne sont pas eux qui
comptent, à savoir le roi, la reine, le ministre, Dupin, le préfet de police et
le comparse qui va tirer un coup de revolver dans la rue quand Dupin va
chercher la lettre chez le ministre.
Il y a en fait dans chacune
deux grandes scènes où la lettre change de main. La première scène, c'est la scène où le ministre voit la reine
poser sur une table une lettre qu'elle vient de recevoir parce qu'elle n'a pas
le temps de la cacher et devine que c'est un document compromettant. Il la vole et s'en va. Et la deuxième scène qui est le pendant
symétrique de la première, c'est que le ministre a caché quelque part cette
lettre. Le préfet a fait toutes les
recherches qu'un préfet de police peut faire et de ce fait n'a pas trouvé la
lettre, et c'est à Dupin, personnage qui apparaît dans la nouvelle de Poe,
qu'il appartiendra, parce qu'il n'est pas préfet de police mais qu'il est poète
et logicien, en allant rendre au ministre, de repérer qu'il y a la lettre comme
dans la première scène bien en évidence dans un petit porte carte au-dessus de
la cheminée. Il reviendra une deuxième
fois avec une fausse lettre, il substituera la lettre volée et la remettra au
préfet de police contre une somme d'argent.
Donc ce sont les deux grandes scènes symboliques du texte où la lettre
change de main sous le nez de quelqu'un qui n'y voit rien.
Ce qu'il importe de remarquer,
dit Lacan, c'est que dans ces deux grandes scènes elles sont lisibles en tant
que trois sujets plus un quatrième qui sont mis en place. Les trois sujets étant des sujets "humains"
et le quatrième étant la lettre elle-même.
La lettre, remarque Lacan, est ici synonyme du sujet initial,
radical. Il s'agit du symbole se déplaçant
à l'état pur auquel on ne peut pas toucher sans être aussitôt pris dans son
jeu. Quand les personnages s'emparent
de cette lettre, quelque chose les prend et les entraîne qui domine de beaucoup
leurs particularités individuelles.
Quels qu'ils soient, à chaque étape de la transformation symbolique de
la lettre, ils seront définis uniquement par leur position envers ce sujet
radical. Cette position n'est
d'ailleurs pas fixe. Pour autant qu'ils
sont entrés dans la nécessité, dans le mouvement propre à la lettre ils
deviennent chacun au cours des scènes successives fonctionnellement différents
par rapport à la réalité essentielle qu'elles constituent.
Pour résumer très
schématiquement ce mouvement de transformation des positions subjectives analysées
par Lacan, on peut dire que dans la première situation, celle qui met en scène
le roi, la reine, etc., il y a donc quatre sujets, la reine qui tremble, voit
et ne fait rien, ne dit rien, le roi qui lui bien sûr ne voit rien et ne sait
rien, le ministre qui voit, sait que la reine sait et prend la lettre, et enfin
la lettre qui est sujet en tant qu'elle est trahision - et Lacan élabore un peu
longuement là-dessus - d'un pacte, mais trahision d'un pacte dont on ne sait
rien - pacte politique? pacte d'amoureux? foi jurée? On sait simplement qu'elle est trahison d'un pacte. La première transformation est la
suivante: en changeant de propriétaire,
la lettre change de valeur et d'aspect.
Elle change de valeur dans la
mesure où justement lorsqu'elle apparaît dans le boudoir royal, elle est signe
d'une trahison, mais dès qu'elle passe entre les mains du ministre, elle n'est
plus le signe d'une trahison, elle devient instrument d'une pression politique,
instrument d'un chantage de la part du ministre du seul fait qu'il la garde en
sa possession. Même s'il ne l'utilise
pas, même s'il ne dit à personne qu'il la possède, la reine elle sait qu'il la
possède et ça devient à ce moment-là un instrument de chantage. Ce qui est intéressant à ce que souligne
Lacan aussi dans cette première partie du texte, c'est que le ministre y est
présenté comme un individu extrêmement autoritaire, sans scrupules, capable de
tous les mauvais coups, bref un vrai ministre comme on n'en voit plus, un homme
de tête, un homme fort, un homme sans scrupules, à la limite une sorte de
ganster.
Par ailleurs, la lettre
elle-même donc change de valeur comme on vient de le voir, mais elle change
aussi d'aspect car d'une lettre dont l'adresse de la reine est écrite d'une
main d'homme, le duc de Esse, on le saura à la fin, elle devient, entre les
mains du ministre, en étant pliée différemment et réadressée cette fois au
ministre lui-même, une lettre de femme.
Vous vous rappelez que le ministre la plie différemment, se fait
adresser - alors ça c'est une idée complètement folle et magnifique d'Edgar Poe
- cette lettre de la reine, sur un bout duu papier qui est restée blanc donc qui
peut être utilisé pour marquer l'adresse en pliant la lettre différemment, par
une femme de sa famille mais il met son propre sceau sur la lettre et non pas
le sceau de cette femme de sa famille, qui est un geste très singulier. Cette lettre, dit Lacan, dont nous ne savons
pas ce qu'elle, on ne le saura d'ailleurs jamais, le ministre se la fait
envoyer en quelque sorte sous sa nouvelle et fausse apparence, on précise même
par qui, une personne féminine de sa lignée qui a l'écriture féminine et menue,
avec son propre sceau. Donc première
série de transformations.
Deuxième série de
transformations: cette lettre transformée
et volée va à son tour transformer le ministre alors que dans la première
partie du récit, le ministre apparaît avec tous les signes du matchisme, de la
virilité "excessive et affichée", brusquement quand Dupin va
le rencontrer dans son hôtel particulier il trouve un homme qui n'est plus du
tout cet homme audacieux, bold on dirait en anglais, de la première
partie. Il y a une soudaine
féminisation à la fois de la lettre et en même de celui qui est rentré en sa
possession, une féminisation et une narcissisation du ministre lui-même. Et cette deuxième transformation du ministre
féminisé par la lettre qu'il a lui-même
féminisé, cet espèce de redoublement de la transformation et de la
féminisation, amène un véritable renversement dialectique dans la mesure où le
ministre prend par rapport à la lettre la même attitude que la reine. Il n'en parle pas parce que pas plus qu'elle
il ne peut en parler et du seul fait qu'il ne peut en parler, selon le texte de
Lacan, il se trouve au cours de la deuxième scène, celle où Dupin lui dérobe
cette lettre, dans la même position que la reine, la même position structurale
même si la position est décrite dans des termes concrets un peu différents, et
il ne va pas pouvoir faire autrement que de se faire dérober la lettre.
Ce n'est pas dû - et je crois
que ce point-là est important dans l'analyse de Lacan - à l'astuce de Dupin et
à l'aveuglement du ministre mais c'est dû à la structure des choses, la
structure qui impose ce fait que malgré toute sa finesse et sa roublardise le
ministre féminisé par cette lettre elle-même féminisée ne puisse pas ne pas de
ce fait se retrouver dans la position subjective de la reine. Indépendamment du fait qu'il est un homme,
qu'il est un ministre, il devient ce qu'était la reine quand la reine possédait
la lettre. On aboutit alors à une
deuxième situation où les positions symboliques des sujets sont les
suivantes: le ministre bien sûr prend
la position qui était celle de la reine et, je cite Lacan, "de même que
la reine avait en fait indiqué au ministre la lettre, de même c'est le ministre
lui-même qui livre son secret à Dupin". "N'y a-t-il pas", remarque Lacan, "comme
un écho entre la lettre à suscription féminine et ce Paris alangui". Quand Dupin vient le voir, il est vautré comme
ça dans son fauteuil, complètement mou, rêveur, parlant de poésie, tout à fait
autre chose que le ministre qu'on a vu dans le boudoir royal, Dupin lit
littéralement ce qu'est devenue la lettre dans l'attitude amollie de ce
personnage dont personne ne sait ce qu'il veut si ce n'est pousser aussi loin
que possible l'exercice gratuit de son activité de joueur. Pour être vis-à-vis de la lettre dans la
même position où était la reine, dans une position essentiellement féminine, le
ministre tombe sous le coup de celle-ci.
Alors ça c'est la première des quatre positions subjectives dans la
deuxième scène. La police quant à elle
qui ne voit rien parce qu'elle chercher autre chose, prend la position du
roi. Dupin quant à lui prend la
position du ministre de la première scène et il n'échappe - en tout cas
l'hypothèse que fait Lacan mais est-ce qu'elle est si juste que ça? - à l'effet
féminisant de la lettre, puisqu'il va entrer en possession de la lettre à un
moment donné, que parce qu'il se fait payer très cher. A partir du moment où il reçoit des
honoraires, il tire son épingle du jeu.
Donc il échappe finalement, il semble en tout cas échapper au circuit
infernal qui en principe devrait continuer.
Il devrait à son tour être féminisé, quelqu'un devrait pouvoir arriver,
par exemple la personne à qui il raconte l'histoire puisqu'il il y a quelqu'un
qui se fait raconter toute cette histoire par Dupin, pourrait prendre la lettre
à Dupin, et ainsi de suite sans fin.
Alors en quoi cette histoire
de lettre volée concerne-t-elle ce que nous faisons lorsque nous faisons de
l'analyse? Eh bien, en ceci, répond
Lacan - je trouve que cette phrase résume le tout de sa position théorique à ce
moment-là, que "la lettre pour chacun est son inconscient". C'est-à-dire que c'est une manière déjà de
faire un pas de plus par rapport à Lévi-Strauss. Ce dernier ne précise pas, en tout cas dans l'efficacité
symbolique, quelle est la nature des structures à l'oeuvre qui mettent en forme
les mythes, que ce soit mythes individuels ou sociaux. Lacan va dire que c'est une structure de
signifiants. Quand il dit que la lettre
pour chacun est son inconscient, vous remarquerez qu'il n'emploie pas encore le
terme signifiant mais qu'il emploie le terme lettre ici à la fois comme une
lettre, une missive, mais aussi la lettre comme une lettre pour écrire, les
lettres de l'alphabet, c'est-à-dire un des éléments constitutifs du signifiant,
de la dimension matérielle du signe. La
lettre pour chacun est son inconscient, c'est son inconscient avec toutes ses
conséquences, c'est-à-dire qu'à chaque moment du circuit symbolique, chacun
devient un autre homme ou une autre femme puisque c'est une position
subjective. En tant que position
subjective, elle sera position subjective masculine ou féminine - ce sera
développé beaucoup plus tard encore - indépendamment du fait que le sujet
puisse être par ailleurs un homme au niveau biologique d'une femme. Donc c'est-à-dire qu'à chaque moment du
circuit symbolique, chacun devient un autre homme ou une autre femme,
indépendamment bien sûr de toute considération de rang social, de caractère,
voire même de genre.
Là donc ce qui peut être dit
en résumé de cette lecture qui centre ce qui avait déjà été amorcé dans la
lecture déjà présentée de l'injection faite à Irma, qui centre cette définition
du sujet comme surdéterminée par des structures qui sont des structures de
langage, des structures de signifiants.
Je vous ai lu tout à l'heure ce passage où Lévi-Strauss fait allusion à
l'espoir que Freud avait entretenu qu'un jour toute la théorie psychologique
des névroses et des psychoses devrait s'effacer devant la théorie
neurophysiologique. Donc Lévi-Strauss
reprend ça, il reprend une découverte qui finalement n'a pas permis de
reconnaître ce qu'on n'arrête pas d'essayer de faire. Quelqu'un rappelait il y a quelque temps qu'à Robert Giffard, on
vient enfin de découvrir que la schizophrénie est produite par un gène ou une
hormone. Je voudrais qu'on aborde, -
Lacan ne permet pas vraiment de le faire - qu'on mette en parallèle cette idée
d'un sujet dont la position se trouve surdéterminée par des structures
inconscientes en interrogeant qu'elle est la nature de ces structures
inconscientes. Ce qui est extrêmement
intéressant, c'est que Lacan en définissant l'inconscient comme étant
structuré, comme un langage, c'est-à-dire en définissant ces structures qui
constituent l'inconscient et qui mettent en forme à la fois les récits qu'on
peut faire de notre propre existence au niveau des mythes individuels mais
aussi bien les mythes sociaux qui existent aussi bien dans les sociétés
primitives que dans les nôtres, après avoir analysé ces structures
constitutives de l'inconscient en termes de structures symboliques, de
structures signifiantes va arriver à les définir comme des structures ........
(fin de cassette).
Exposé de Pauline Bernier: Présentation sur Heinz Hartmann -
La psychologie du Moi et le problème de l'adaptation
(PUF, Paris 1968 - (1939))[1]
Pour situer un peu cet auteur,
rappelons qu'en 1933, Hartmann, à l'occasion de son départ de la clinique où il
travaillait, s'est vu offrir par Freud de continuer avec lui sa formation
analytique (1934-36) (il sera l'un des rares sujets à avoir en cet
honneur). En effet, il semble que
Hartmann était son "favorite pupil".[2]
C'est en 1937 que Hartmann
présente à la Société Psychanalytique Viennoise un texte sur la Psychologie
du Moi et le problème de l'adaptation, qui sera complété pour être publié
en 1939. (Rapaport en a donné une
traduction anglaise en 1958 et Anne-Marie Rocheblave-Spenlé en fit en 1968 la
traduction française à partir de la version allemande. Elle n'a gradé que les titres de chapitres
de la version anglaise.)
A cette même époque toute une
série de textes importants ont été présentés.
L'on trouve, entre autre, celui d'Anna Freud, en 1936 sur Le Moi et
les mécanismes de la pensée, et en 1937 ceux de Freud, Analyse terminée
et analyse interminable; de Fenichel, Early Stages of Ego Development;
de Balent, Developmental Stages of the Ego, pour n'en nommer que
quelques-uns. En même temps, un autre
courant s'éloignait de la psychanalyse classique, avec Karen Horney, Kardiner
et Harry S. Sullivan, en suivant une approche interpersonnelle et culturelle.
Hartmann, regardé comme "le
père de la psychologie moderne" est l'un des plus importants
théoriciens de la psychanalyse structurale (ou génétique) (pas dans le sens des
structures lacaniennes) avec Kris, Loewenstein, Spitz, Anna Freud et
Jacobson. Cette école accorde une place
importante à la compréhension génétique en psychanalyse.
Hartmann dans son livre, La
Psychologie du Moi et le problème de l'adaptation (1939), nous avertit
d'emblée qu'il s'est intéressé aux fonctions du Moi, de même qu'à la
personnalité totale et ainsi qu'à cet "état d'adaptation à la réalité". Il se veut, dans une tentative
d'approfondissement psychanalytique, de domaines délaissés jusque-là, une
psychologie analytique du Moi.
Chapitre 1 - La sphère du Moi libre de conflit
Il commence sur l'idée que la
psychanalyse est née avec l'étude du pathologique et des états à la limite du
normal et du pathologique - à cette époque, le champ de recherche se trouvait
être le ça et les pulsions. Puis elle
s'est ouverte vers une théorie générale de la vie psychique avec des apports
impo....... sur la psychologie du Moi, avec les travaux de Freud des 15
dernières années, puis ceux d'Anna et ceux de l'école anglaise, qui appuient
aussi sur les conceptions formulées par Freud.
Il admet que le "Moi
se constitue en s'appuyant sur les conflits, mais ceux-ci ne se présentent pas
la racine unique de la formation du Moi.
Une psychologie générale du développement... doit prendre en
considération des domaines étudiés par la psychologie non analytique... et en
faire une nouvelle élaboration selon le point de vue et les méthodes de la
psychanalyse... Tout processus
d'apprentissage ou de maturation ne constitue pas nécessairement un
conflit... Il y a un développement non
conflictuel de la perception, de l'intention, de la conception des objets,
de la pensée, du langage, des phénomènes du souvenir, de la productivité; y
figurent aussi les stades bien connus du développement moteur - la préhension,
la reptation, l'apprentissage de la marche - et enfin les processus universels
de maturation et d'apprentissage..." pour n'en citer que quelque-uns.
Il propose de désigner la
totalité de ces fonctions, dans la mesure où elles se déroulent pratiquement en
dehors du domaine des conflits psychiques par le terme de "sphère du
Moi libre de conflit".
En plaçant une sphère libre de
conflit à côté d'une sphère où s'exprime les conflits, il pourra ainsi tenter
d'établir un parallèle entre l'évolution des processus de ces deux zones et
voir dans quelle mesure il y a interaction entre les deux. Il tentera aussi de démontrer comment les
viscissitudes des pulsions influencent et accaparent ces fonctions et à
l'inverse comment ces fonctions peuvent aider ou nuire à l'individu qui cherche
à maîtriser ces conflits pulsionnels.
Des processus de ces deux
zones peuvent être impliqués au niveau de l'adaptation. L'adaptation qui représente la maîtrise de
la réalité, est d'abord un "rapport, une relation réciproque entre
l'organisme et son entourage".
Elle est assurée par l'équipement primaire de l'individu, par la
maturation de cet équipement et enfin par l'activité celloplastique de
celui-ci. Cette adaptation se fait de
deux façons, par progression en suivant une ligne d'évolution et par
régression, à travers le fantasme, les images symboliques, par exemple, où
l'INC a partie liée. De plus, les
relations que cet individu a avec son environnement vont influencer ses
réponses face à l'entourage, avec tout ce que cela peut comporter de
possibilités et de limites.
Examinant les deux côtés de
cette relation, il parle d'entourage conforme à la moyenne, "average
expectable environment", avec la mère dont les besoins maternels
répondent à ceux de l'enfant. Il y a le
père et enfin toute la société et son héritage. Dans un tel environnement les fonctions dites autonomes de
l'enfant peuvent s'épanouir. Elles ont
en effet besoin d'un terrain favorable.
Autonomes parce qu'elles ont une origine indépendante des pulsions,
elles sont quand même relativement dépendantes pour leur épanouissement, et du
milieu, et des pulsions.
Sur l'influence du milieu, il
souligne que la structure sociale détermine, du moins en partie, les chances
d'adaptation des divers modes de compo.......... de l'homme et il appelle ce
fait, par analogie avec "la complaisance somatique", la
complaisance sociale.
A la naissance, le bébé est
déjà muni de fonctions rudimentaires, autonomes et défensives, servant à
l'adaptation et relevant de l'instinct.
Ce qui l'amène à postuler un stade indifférencié (différent de la
conception de Freud) d'où progressivement le ça et le Moi vont se dégager. Alors qu'à l'origine l'on ne pouvait parler
ni de l'un, ni de l'autre. A la suite
de cette différenciation, le Moi va remplacer ou compléter ces régulations
primitives. Le Moi se développe donc
sous l'influence de son équipement primaire (fonctions autonomes), de
l'environnement extérieur et des pulsions instinctuelles. Il possède un état d'équilibre propre de par
sa fonction synthétique, qui organise et relie entre eux les divers éléments de
son origine, dans le sens de l'adaptation, de la différenciation et de la
synthèse.
Dans une recherche qui porte
sur les relations de l'être humain avec son environnement, le problème de l'action
est important. Une psychogénétique de
l'action apporterait des connaissances à la fois par la théorie du
développement du Moi, par celle de l'intention et des relations objectales.
L'action passe toujours par le
corps, qui fonctionne avec beaucoup d'automatismes: motricité, perception, pensée.
Il leur accorde une large place - à ces automatismes - qui représentent
une économie d'attention, d'investissement CS, en général, et aussi
d'énergie. Quant à l'action, il la
regarde sous ses deux faces: à savoir
l'intention, les motifs, l'acte volontaire et de l'autre côté, les appareils
physiques et psychiques qui la soutiennent.
Il lui semble important de connaître ces ppareils quand on "vise
à une psychologie générale de l'action". Toujours en considérant les fonctions du Moi qui ne sont pas
relatives à la pulsion, il parle de "développements autonomes du Moi". Ces appareils, innés ou acquis, dont le Moi
se sert, agissent sur ses fonctions et leur développement, et ont besoin d'une
impulsion pour fonctionner, "une psychologie des fonctions ne peut se
comprendre qu'avec une psychologie des pulsions".
Mais dans un autre sens, ces
appareils autonomes du Moi, peuvent au cours de leur développement être
secondairement placés sous l'influence des pulsions. Par exemple, la fonction perceptuelle peut être plus ou moins
altérée par sa participation à une tendance orale agressive, mais le Moi dans
sa tendance à se soumettre à la réalité, tend à se libérer de ces emprises. Ces appareils peuvent aussi intervenir au
niveau des défenses du Moi et en déterminer partiellement la succession
chronologique, de par leur propre rythme de maturation.
Il croit que dans la sphère
autonome, les premières façons de réagir au stimuli, comme le bébé qui cligne
des paupières devant une lumière, pourraient être éventuellement utilisées
activement par le Moi pour construire ses défenses. C'est le sens chronologique mentionné plus haut.
Le changement de fonction
Il s'agit d'attitudes, de
fonctions, qui à l'origine pouvaient avoir une fonction de défense ou autre, et
qui éventuellement ont pu se libérer et former une unité indépendante dans son
fonctionnement de la première utilisation.
Différents buts, attitudes, intérêts doivent le jour à ce changement. De là ils peuvent servir à d'autres fins du
Moi, comme l'adaptation, la synthèse.
Dans son article de 1950 (Comments
on the Psychoanalytic Theory of Ego), il accordera à ces fonctions une
"autonomie secondaire" par rapport aux pulsions, à cause de la
stabilité du changement effectué.
Hartmann introduisit aussi un
autre concept important en 1948, celui de la neutralisation: "I think it is true of both drives
(sexuality and aggression) that their energy can be neutralized in the service
of ego and superego". Concept
qui sera repris avec E. Kris et F. Hoewenstein en 1949, dans Notes on the
Theory of Aggression.
Alors que Freud avait
développé l'idée que la libido pouvait être sublimée ou modifiée en vue de
donner une E.......... désexualisée, qui contribue à l'établissement des
relations objectales permanentes et à la formation de la structure O, les trois auteurs
étendent ce principes à l'énergie agressive.
Au niveau du Moi, cette énergie agressive neutralisée, représente l'un
des éléments qui contrôlent les actions et aident à l'acquisition ou à
l'utilisation de la dextérité manuelle (que l'on pense à l'exemple classique du
chirurgien) et contribuent à la faculté de travail de l'individu. Il faut encore noter que la capacité du Moi
pour la neutralisation dépend partiellement de la quantité d'investissement
logé dans le soi.
Sur l'idée de Freud concernant
le fait qu'une inhibition de l'agressivité produirait des tendances
auto-destructrices, ils ajoutent que l'agressivité internalisée peut être
partiellement neutralisée et servir "dans divers phénomènes ayant pour
résultat un renforcement du Moi et du Surmoi". Ce serait plutôt le manque de neuralisation
de l'agressivité dans des situations où celle-ci devrait être exprimée ou
modifiée, qui produira ces tendances auto-destructrices. La force du Moi peut se vérifier dans sa
capacité à neutraliser l'agression, de même que de la quantité d'énergie
instinctuelle neutralisée.
Quant à ces énergies
neutralisées, en 1950, dans Comments on the Psychoanalytic Theory of the Ego,
il les voit plus près l'une de l'autre que les deux pulsions d'où elles
originent, quoiqu'elles conservent quelques-unes de leurs propriétés
originales. Leur degré de
neutralisation est variable. Le
rapprochement relatif entre ces énergies du Moi et les pulsions peut avoir un
rôle important dans la pathologie, quand elles sont insuffisamment
neutralisées, rendant ainsi le moi incapable d'assumer son rôle d'organisation
et d'assumer le lien entre le moi et la réalité.
Il assume aussi que cette
énergie agressive neutralisée est la source énergétique pour les mécanismes de
défenses. Si donc, il y a un problème
au niveau de la neutralisation, l'on peut supposer que l'individu est atteint
directement au niveau de son système de défense, ce qui limite considérablement
l'activité du Moi.
Un autre point à mentionner
brièvement, est l'explicitation d'un conflit intra-systémique au niveau du Moi
et dont dépend, pour ainsi dire sa force.
Celle-ci se base sur les fonctions autonomes du Moi, leur
interdépendance et hiérarchie structurale, de même que la façon dont elles
peuvent se maintenir en rapport au système de défense. Le degré de neutralisation de
l'investissement énergétique de ces fonctions est aussi rès important.
Haartmann, H.
- Comments on the Psychoanalytic Theory of Instinctual Drives, 1948.
- Comments on the Psychoanalytic Theory of Ego, 1950.
Tiré de Essays on Ego - Psychology:
- Selectedd Problems in Psychoanalytic Theory,
International University Press, Inc., New York, 1964.