COURS
5
mardi,
le 20 novembre 1990
II.B. Résumé
du Séminaire II (suite)
Aujourd'hui nous allons
commenter deux "moments" qui me semblent tout particulièrement
importants dans le second séminaire pour mieux situer, et de façon très concrète.
l'opposition du moi au sujet de l'inconscient. Il s'agit du commentaire sur
l'analyse du premier rêve réalisée par Freud, le rêve de l'injection faite à
Irma, commentaire que Jacques Mauger va nous présenter, puis de la lecture
d'une nouvelle de Poe La lettre volée, qui occupe deux leçons du
séminaire, mais sera reprise et amplifiée dans les Ecrits où elle sert
d'introduction au recueil. Au cours de cette lecture Lacan développe ce qu'il
ne fait qu'amorcer dans l'analyse du rêve de l'injection faite à Irma : le
statut du sujet de l'inconscient.
***
II.B. 1°) Exposé de
Jacques Mauger: Le Rêve de l'Injection
à Irma
Tout de suite, ce qui est
présenté à travers ce commentaire - ce sur quoi Lacan attire d'emblée
l'attention - c'est ce qu'il va appeler la décentrement du sujet. C'est-à-dire que même à travers l'expérience
de Freud - celle qu'on va regarder de plus près ce soir - ce qui est en cause
c'est ce mouvement qui fait partie de la méthode analytique proprement
dite. Ce mouvement qui passe, plutôt
que de regarder le rêve comme un objet extérieur, ou le rêve de quelqu'un
d'autre, Freud en fait lui-même l'expérience dans ses propres rêves, et c'est
précisément au moment où il essaie de parler de lui-même, de ses propres rêves,
qu'apparaît une autre parole. C'est
celle-là que va dégager de cet exemple de rêve la lecture de Lacan. Donc, c'est précisément quand Freud parle de
lui-même qu'il fait apparaîre quelqu'un d'autre qui parle dans ses rêves, ces
deux personnes comme dit Freud, ce décentrement comme dit Lacan.
Cela étant une première
distinction, une deuxième distinction que je voulais apporter en commençant
c'est ce que Lacan dit aussi dans les chapitres antérieurs où il rappelle
comment dès le début l'objet de la recherche humaine vue par la psychanalyse
c'est la retrouvaille au sens de la réminiscence. C'est-à-dire que l'objet humain se constitue par l'intermédiaire
d'une première perte, donc constamment à reconstituer, retrouver dans une
totalité une unité perdue. Et à
l'intérieur de cette retrouvaille, qu'est-ce qui en est du sujet? C'est un peu toujours la question que va de
plus en plus élaborer Lacan à travers cette lecture du rêve de Freud.
Autre chose, c'est ce qu'il
fait ressortir dans l'élaboration freudienne de ce qu'il appelle la coalescence
de deux séries de motivations dans le rêve ou dans toute formation
symptomatique: une série de motivations
plus sexuelles de façon proprement dite et l'autre appelée le Symbolique. Pour ce qui en est de la motivation plus
sexuelle dans le rêve d'Irma par exemple, on y voit toutes les apparences, tout
le côté manifeste de la double détermination, que ce soit de ce qui en est du
dialogue avec Fliess à l'intérieur duquel se situe ce rêve, on le sait bien, et
de toute la relation de Freud à Fliess, et aussi de ce qui en est des images
sexuelles liées à Irma et à toutes les femmes qu'elle représente, tant dans
cette dimension aussi narcissique qu'il va faire ressortir à travers son
élaboration.
Mais ce qu'il veut faire
ressortir ici principalement en rappelant cette série de motivations du rêve en
particulier, c'est la partie qu'il veut faire plus ressortir lui-même, qui
intéresser donc plus ce qui en est de l'inconscient et qui, comme il le dit
ailleurs, va toujours à être reconstruit.
Il fait ressortir dans ses propos préliminaires - c'est moi qui dit
préliminaires parce qu'ils sont un peu antérieurs dans les chapitrs qui ont
précédé à ce qui va nous intéresser plus immédiatement ce soir - que Freud en
fait nous mène à cette question que ce qui est dans l'inconscient ne peut être
que reconstruit. Ce qui intéresse
Freud, nous dira Lacan, c'est donc la transmission d'un sens, l'élément
sémantique. Il parle de la pensée du
rêve qui n'est pas à entendre comme la pensée au sens psychologique conscient
du terme bien sûr, mais qui est à entendre comme un élément sémantique et qui
s'adresse à quelqu'un. On sait comment
tout au long du rêve Lacan fait ressortir cette question-là du message, le
message comme un discours, dit-il, interrompu constamment par la censure, mais
qui insiste, et donc toute la dimension de la compulsion de répétition et de
l'au-delà du principe de plaisir. Et on
va voir comment Lacan, en insistant sur cette dimension-là du message, de ce
qui veut se dire, qui veut dire à qui et donc toute la question du sujet à
travers çà, va tenter de montrer comment il n'est pas nécesaire de faire, comme
Freud le fait et beaucoup de commentateurs par la suite, référence à la
régression. On verra comment il cherche
à démontrer comment cette référence à la régression est nécessitée beaucoup
plus par l'emploi d'un modèle, d'un schéma que Freud va privilégier dans la
question du rêve comparativement, par exemple, au premier modèle du projet.
On peut dire aussi comme préalable
ce qu'il a fait ressortir dans les chapitre précédents. Je viens de nommer les deux schémas à
travers lesquels on sait que dans les chapitres précédents de ce séminaire sur
le moi il y a toute cette lecture.
C'est assez touchant de voir ces gens autour de Lacan, je pense à
Valabrega et les autres qui sont nommés, Leclerc, Anzieux et compagnie, qui
sont en 1954 en train de lire le projet qui, si je me rappelle bien, n'est pas
encore publié en français. Il a été
trouvé et publié en 1950, donc pour nous c'est très loin mais pour eux c'était
quelque chose d'assez extraordinaire que d'avoir à dépouiller ce reste qui est
devenu si important depuis. Mais la
lecture, quand on regarde ça attentivement, que Lacan fait du projet avec ses
compères et aussi cette lecture par la suite essayant d'y voir tout ce qui se
traduit autrement dans le deuxième schéma du rêve, on verra comment sa lecture
du rêve d'Irma est très influencée par ses commentaires qu'il a déjà commencé à
poser dans cette première lecture du premier chapitre, ce que je vais faire
maintenant.
On sait, pour ne pas prendre
ça en détail parce qu'on n'en finira pas encore une fois que dans le schéma du
projet, Lacan a fait ressortir de ce que Freud en a écrit de la question du moi
comme jusqu'à quel point dans ce schéma-là le moi était beaucoup plus
clairement dans un appareil séparé de l'appareil perceptuel, du pôle perceptuel
qui était dans ces schémas-là. Je ne
donnerai pas tous les détails de çà.
Mais pour dire jusqu'à quel point c'était deux appareils
différents. Alors qu'on sait que même
chez Freud par la suite dans ses développements postérieurs, cette chose-là va
devenir beaucoup plus complexe et jamais autant que dans le projet, la question
du moi ne sera présentée avec la même clarté, surtout quant à tout le problème
de la perception et de la conscience, dont on sait bien à quel point c'est
compliqué de poser très clairement en psychanalyse surtout à partir du texte
ultérieur de Freud et des autres psychanalystes.
Je passe mes commentaires
préalables pour en arriver à la lecture que vous en avez faite comme moi et que
je vais essayer de vous rappeler ici.
Ce que Lacan présente dès le départ - donc j'ai rappelé cette question
du message précisément pour ça - c'est jusqu'à quel point la lecture qu'il va
faire du rêve de Freud, il va vraiment la poser à l'intérieur de cette
interrogation: pourquoi ce rêve-là
était-il si important pour Freud? Et
dans quelle mesure on peut réinterpréter ce que Freud en a fait, le rêve
lui-même, ses associations et l'interprétation freudienne en resituant le rêve
dans son contexte non pas uniquement historique mais de la découverte
précisément des rêves. Donc c'est un
rêve de quelqu'un qui fait des recherches sur le rêve. Lacan situe ça dès le départ de sa
lecture.
Donc le caractère inaugural
est très important, c'est que Freud
lui-même va non pas le reconnaître mais le souhaiter que ce rêve-là soit
inscrit comme le moment de sa découverte.
On sait aussi que Lacan va dès le départ comme une sorte de précaution
bien dire qu'il s'agit du premier temps de la découverte de Freud. Très intense qu'elle soit, très fervente,
il reste quand même que ce n'est pas à mélanger avec ce qu'il va en dire par la
suite même s'il n'est pas question de penser que par la suite il va en dire le
contraire, mais il reste quand même qu'il faut respecter le fait de cette
première étape où se situe ce premier rêve, c'est-à-dire en 1895. Lacan, on le sait aussi, fait venir son ami
Erikson à la barre comme pour se démarquer davantage. C'est-à-dire la dimension, la lecture de Erikson est beaucoup
plus culturaliste et psychologisante, plus intéressée, dit-il, à la psychologie
du rêveur qu'au texte du rêve lui-même.
Lacan va tenter bien sûr de faire l'opposé de ça.
François Peraldi: Il avait dit à propos d'Erikson quelque
chose qui a énormément amusé Erikson.
Il a dit: Cet homme-là est
d'autant plus dangereux qu'il est plus intelligent que les autres
Oui, effectivement il ne le
fait pas venir uniquement comme un `totoche'.
On voit bien qu'il reconnaît à l'occasion certaines de ses questions
intéressantes. Il en fait autre chose
cependant. Il fait venir Erikson, mais
toujours la même question: pourquoi
Freud donne-t-il à ce rêve une telle importance? Le rêve, on va en faire la lecture car tout de même il faut se le
rappeler même si vous l'avez lu récemment.
Avant il faut juste le présenter dans son contexte plus immédiat.
Dans l'après-midi Freud reçoit
la visite de son ami Otto qui lui apporte des nouvelles fraîches d'Irma. Irma, c'était une analysante qui avait
terminé son analyse dans les mois qui avaient précédé, au début de l'été, en
juillet, je pense bien. Il reçoit donc
la visite de son ami Otto qui lui dit qu'Irma va mieux mais pas tout à fait
bien. Et bien sûr que Freud entend là
une désapprobation, donc dans en terrain fertile, et le soir même il se lance à
faire un résumé justificatif de cette observation, de cette analyse. Et le soir après avoir écrit ce résumé de
façon étayée, il s'endort et fait le rêve suivant:
"Un grand hall,
beaucoup d'invités. Nous recevons. Parmi ces invités, Irma que je prend tout de
suite à part pour lui reprocher, en réponse à sa lettre, de ne pas avoir encore
accepté ma solution. Je lui dis: `Si tu as encore des douleurs, c'est
réellement de ta faute'. Elle
répond: `Si tu savais comme j'ai mal à
la gorge, à l'estomac et au ventre.
Cela m'étrangle.' Je prends peur
et je la regarde. Elle a un air pâle et
bouffi. Je me dis: n'ai-je pas laissé échapper quelques symptômes
organiques? Je l'amène près de la
fenêtre et j'examine sa gorge. Elle
manifeste une certaine résistance come les femmes qui portent un dentier. Pourtant elle n'en a pas besoin. Alors elle ouvre bien la bouche et je
constate à droite une grande tache blanche et d'autre part j'aperçois
d'extraordinaires formations contournées qui ont l'apparence des cornets du nez
et sur elle de larges escarpes blanc-grisâtres. J'appelle aussitôt le docteur N. qui à son tour examine la malade
et confirme. Le docteur N. n'est pas
comme d'habitude. Il est très pâle, il
boîte, il n'a pas de barbe. Mon ami
Otto est également là à côté d'elle et mon ami Léopold la percute par-dessus le
corset. Il dit: `Elle a une matité à la base gauche.' Et il indique aussi une région infiltrée de
la peau au niveau de l'épaule gauche, fait que je constate comme lui malgré le
vêtement. N. dit: `Il n'y a pas de doute, c'est une infection,
mais ça ne fait rien, il va s'y ajouter de la dysentérie et le poison va
s'éliminer.' Nous savons également de
manière directe d'où vient l'infection.
Mon ami Otto lui a fait récemment, jour où elle s'était sentie
souffrante, une injection avec une préparation propyl-propylène acide
propionique trimitilamine dont je vois la formule devant les yeux imprimée en
caractère gras. Ces injections ne sont
pas faciles à faire. Il est probable
aussi que la seringue n'était pas propre."
Bien sûr Lacan ne travaille
pas uniquement à partir du texte du rêve, mais il travaille aussi à partir des
associations. On sait que Freud avait
présenté ce rêve d'abord dans le projet - on en avait parlé vivement - et l'a
interprété dans la séance des rêves davantage à ce moment-là en faisant état de
ses associations et plusieurs commentaires.
Freud en fait explique son rêve par le désir de se décharger de la
responsabilité de l'échec du traitement d'Irma. On connaît l'histoire du chaudron versé. Lacan continue à se demander: mais comment se fait-il que Freud se
contente en un désir préconscient, très proche de la conscience. Freud savait la veille qu'il est très proche
de sa conscience, qu'il cherchait une justification dans son résumé. Comment se fait-il qu'il se contente dans sa
démonstration, dans son interprétation de ce désir préconscient? Et ce désir, d'où vient-il? Du préconscient, de l'inconscient? Et pour qui ce désir existe-t-il?
pose-t-il.
On sait qu'ensuite Lacan situe
un peu ce qu'il va faire du rêve dans son schéma qu'il avait présenté deux ans
auparavant. Vous vous rappelez le
schéma dans le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel, son texte de 1953 où
il avait présenté précisément une sorte de formalisation d'inscription de ce
qu'était l'expérience analytique à l'intérieur de laquelle on avait justement
ce qui en était du rêve, l'imagination des symboles et aussi de ce qui en était
de l'interprétation du rêve qui était la symbolisation des images. Il y avait bien sûr la symbolisation des
symboles et tout ce qu'on veut - et c'est uniquement un petit rappel - mais
c'était une formalisation déjà que j'ai remarqué encore plus schématiquement
parce que ce qui me frappait c'était comment la formalisation était tout à fait
semblable dans sa dimension ternaire.
A ce moment-ci de sa lecture,
il reprend donc l'exposition du rêve à Irma pour essayer d'en déployer ce qu'il
va en faire, faisant ressortir que dans une première partie, ce qui est mis en
place dans ce rêve c'est un éventail des intérêts professionnels de Freud, en
fait c'est l'ego vigile, le moi vigile de Freud de sa relation réelle à Irma,
qui est pour ainsi dire engluée dans les conditions imaginaires. C'est toute la première partie du rêve qui
est exposée de cette façon-là et débouche sur cette vision d'angoisse que
représente la gorge et tout ce que ça représente comme condensé à la fois de la
gorge, du sexe de la femme Irma, de d'autres femmes, de Freud. C'est ce que dit Lacan comme une dernière
révélation, comme un sommet dans son besoin de savoir ce qui en est de son
rapport moi-objet, dit-il, dernière révélation qui pourrait s'exprimer pour
ainsi dire: tu es ceci qui est le plus
loin de toi, ceci qui est le plus informe.
On reprendra ces choses-là qui peuvent paraître à ce moment-ci assez
énigmatiques dans la deuxième partie.
Après ces premières images de
la relation telle qu'elle se passe au niveau de Freud-Irma avec bien sûr cette
dimension imaginaire, arrive un premier point de culmination qui est la gorge
et la vision d'effroi et la vision d'angoisse.
Lacan emprunte la question d'Erikson, il se demande pourquoi Freud ne se
réveille pas au moment de cette vision d'angoisse. Erikson se pose la question et si Lacan emprunte la question ce
n'est certainement pas pour lui donner la même réponse parce que Erikson parle
à ce moment-là de la régression. C'est
que pour Erikson la solution c'était de dire que l'ego, le moi de Freud est
coincé et régresse. Il parle de stade
de régression du moi. Tout de suite,
Lacan s'écrit que ça va tout à fait à l'encontre de ce que Freud disait du moi,
soit comme le moi étant la somme des indentifications du sujet mais avec tout
ce que ça peut avoir de contingent.
Donc, pas question de parler en termes de stade génétique du moi qui
pourrait connaître une régression, de l'ordre de celle en tout cas qu'Erikson
propose.
Donc là où il est proposé régression
de l'ego, Lacan fait remarquer donc qu'après ce premier mouvement de
culmination de vision d'angoisse, ce qui arrive c'est, il faut le remarquer,
qu'il est de moins en moins question de Freud et de plus en plus question de ce
que Lacan appelle l'arrivée du trio des bouffons, c'est-à-dire N., Otto et
Léopold. Donc il va faire ressortir que
derrière le trio de ces noms-là se cache une triade identificatoire, des
repères identificatoires importants chez Freud. Monsieur N. c'est le demi-frère Philippe, ensuite Otto c'est le
personnage familier et enfin Léopold c'est le personnage de l'utile si on
veut. Mais les trois, cette triade-là
identificatoire, repris à l'histoire moi-ique de Freud, pourrait-on dire, jouent
un rôle dans ce rêve et sont en train de jouer avec la parole, la loi, avec ce
qui tourmente Freud dans leur discussion, ce que Lacan appellera le dialogue de
sourd. Lacan, après le premier trio,
ensuite la triade identificatoire qui s'y cache, rappelle aussi les trois
personnages associés au personnage d'Irma, elle-même, une amie d'Irma que Freud
aurait bien aimé avoir comme analysante et sa femme enceinte de Freud. Il parle derrière le trio mystique toujours
avec des trios qui reviennent bien sûr les trois femmes, les trois soeurs, les
trois coffrets, ici c'est Lacan qui associe le texte de 1973 de Freud, La
moitié des trois coffrets, où il est question de trois femmes, le choix de
la dernière, tiré de la pièce de Sheakespeare, Le marchand de Venise, et
surtout l'image de la mort, l'association à la fille de Freud, l'association
aussi à une patiente avec qui il aurait eu, après une faute professionnelle, un
danger de mort. Donc, ce qui est
présenté ici après ce point culminant de vision d'angoisse, c'est qu'il est de
moins en moins question de Freud et de plus en plus question des personnages
imaginaires qui apparaissent.
Ces trois personnages dont on
vient de parler un peu posent la question fondamentale, dit Lacan, du sens de
la névrose, du sens de la cure et du bien-fondé de la cure. Et derrière, il y a Freud qui cherche
toujours la clé, rêve qu'il cherche la clé du rêve. C'est la lecture qu'en fait Lacan. Et que ça pourrait être la même qui pourrait s'appliquer à la
fois au rêve, à la névrose et à la cure.
Donc, deux sommets. Un premier
sommet, c'est la vision apocalyptique dont on a parlé tout à l'heure de
l'angoisse, la gorge. Et un deuxième
sommet dans le rêve, c'est qu'à un moment donné tout s'éclaire, c'est Otto qui
est responsable, c'est Otto qui est le coupable avec son injection et bien sûr
l'apparition de la formule mise au tableau.
Donc, dans la première partie, quand le moi est là c'est la culmination,
c'est l'image d'horreur dont on a parlé.
Dans la deuxième partie, c'est la formule écrite, au-delà de la parole,
au-delà de la rumeur. Un peu comme en
réponse à la question que Freud se pose.
Enfin, c'est la lecture qu'en propose Lacan.
Donc cette formule elle-même
est une réponse à une question - pas n'importe quelle question bien sûr - dans
son caractère assez énigmatique et hermétique aussi. Donc, ce n'est pas une réponse comme on pourrait l'entendre à un
niveau psychologique. C'est une
question qui, à la question du sens.
Donc, ce qu'il fait apparaître à ce moment-ci, c'est qu'on peut bien sûr
garder la structure du mot, la forme symbolique, mais ce qui est important
c'est, dit-il, ces trois qui réapparaissent dans la formule, que nous
retrouvons toujours, même dans le développement imaginaire de la deuxième
partie. Donc ces trois que nous
retrouvons toujours, c'est là que dans le rêve il y a l'inconscient, dit
Lacan. Ce qui est en dehors de tous les
sujets eux-mêmes, dans l'inconscient ça veut dire si ce n'est pas dans le moi
du rêveur, dans le moi de Freud, en conversation avec Irma. Le Freud de la première partie s'évanouit
tranquillement et laisse paraître une autre voie qui prend la parole. Ce sujet hors du sujet, Lacan qui désigne
toute la structure du rêve. C'est le
sujet de l'inconscient qu'il faut se rappeler plus tard. Ici bien sûr ce qui est ambigu, en tout cas
dans la lecture que j'en faisais, c'est toujours le même mot qui est employé,
le sujet au sujet de l'inconscient et le sujet pour le sujet jeu de
l'énoncé. Mais ici ce dont il s'agit
évidemment c'est le sujet sujet de l'inconscient, sujet hors du sujet. Ce qui est mis comme second ordre c'est la
seringue dont on sait bien que d'autres interprètes vont faire plus grand
état.
Ce qui importe pour Lacan,
c'est la parole qui cherche à passer, c'est le message dont je parlais tout à
l'heure, dont la résistance qu'il rencontre bien sûr vient du moi et des images
du moi. Donc, la valeur inconsciente de
ce rêve, c'est la recherche du mot et il en vient à dire qu'au milieu de ce
chaos imaginaire, il n'y a pas d'autre mot du rêve que la nature même du
Symbolique. Ce qui est présenté à la
fin de cette première de son commentaire, c'est jusqu'à quel point ce rêve qui
est présenté comme il le fait présente justement un franchissement après la
première partie plus imaginaire entre ce qu'il appelle une foule, mais telle
qu'une foule est structurée au sens freudien du terme, et ce qu'il appelle
l'immixtion des sujets. C'est-à-dire
comme pour présenter que ce qui va apparaître comme parole, comme pensée du
rêve, ça se passera entre sujets. C'est
ce qu'il va ici dégager aussi quant à ce qu'il appelle la parole vraie qui
émerge et qui devient médiatrice entre deux sujets et les constitue.
La deuxième partie, vous le
savez comme moi, c'est un commentaire supplémentaire qui vient d'être
présenté. C'est non pas la description,
mais c'est la reprise à sa façon des grands moments, comme pour ajouter à ce
qu'une première interprétation avait déjà proposé, l'interprétation de Freud,
la situer toujours donc dans cette dimension très dramatique de la découverte de
1895 et le caractère à la fois fascinant et en même temps très dangereux de la
découverte de l'inconscient. Donc,
Lacan resitue le rêve à ce niveau-là.
Pour bien faire ressortir jusqu'à quel point, à partir du rêve de Freud,
il faut dégager un double sens, non seulement l'objet rêve mais aussi ce qui en
est d'une parole de Freud à travers ce rêve-là et son interprétation, donc la
valeur inaugurale encore une fois comme on l'a mentionné tout à l'heure, et
comment ce rêve-là peut répondre à la question que se posait Freud, au-delà
même de ce que Freud pouvait bien sûr dire, parce que Lacan dit bien que Freud
a interprété son rêve comme il le pouvait à ce moment-là mais qu'il n'était pas
en position de pouvoir à la fois interpréter ce qui en est de la position de
ceux à qui son interprétation était adressée.
Lacan se met dans cette position des analystes à qui Freud parle à
travers ce rêve et son interprétation.
Donc, la fonction particulière de l'interprétation du rêve dans ce
dialogue de Freud avec nous, dit Lacan, comme un premier pas dans la clé du
rêve, donne un premier pas.
Ensuite, il est question de
cette question de la régression. C'est
assez compliqué. Je ne pense pas qu'en
quelques minutes on peut aborder sans tomber dans un risque de confusion. Il reste quand même qu'on ne peut pas sauter
à pieds joints sur le commentaire sur la régression sans dire au moins quelques
mots. Ce qui est en cause bien sûr
c'est ce que Lacan tente de dégager du parti-pris de Freud pour essayer de
rendre compte de ce qu'il en est au niveau de la régression topique dans le
rêve du caractère hallucinatoire du rêve qui conduit Freud, d'après son schéma
(schéma du chapitre 7) à un processus régrédiant, qui sera appelé régression
pour en arriver à un mode d'expression plus primitif, le plus proche, dit
Freud, du niveau de la perception, donc dans ce mode d'expression du rêve
figuratif de passer par des éléments plus proches de la perception, plus
proches du visuel et qui se rapproche toujours de la dimension perceptuelle. Lacan dit bien que Freud n'avait pas à sa
disposition ce qui en est de l'Imaginaire, ce qui sera élaboré par lui de
l'Imaginaire, et que ça aurait pu éviter beaucoup d'ambiguïté et de paradoxe. Mais quand même, étant donné que c'est à
l'intérieur de la lecture de l'interprétation des rêves que se situe ce rêve
dont on parle, il fait ressortir comment cette question de la régression qui
sera si importante en psychanalyse est pour lui, Lacan, posée de façon non
seulement ambiguë mais paradoxale à ce moment-ci et qu'il n'est pas nécessaire
d'avoir affaire au concept de régression pour pouvoir rendre compte de la
question de la figuration de l'hallucation dans le rêve. Comme il le dit, l'hallucination dans le rêve,
il s'agit d'une perception mais d'une fausse perception. Et de la même façon que Lacan a fait
ressortir beaucoup dans le texte comment ce qu'il en est du moi dans le projet
est séparé ou en tout cas n'appartient pas à l'appareil perceptuel, de la même
façon quand il s'agit du rêve ici et même de l'élaboration au niveau
imaginaire, au niveau du moi il n'est pas nécessaire de parler de la théorie de
la régression telle qu'elle a été exprimée dans le texte de Freud, mais bien
plutôt de voir dans le schéma proposé nécessaire parce qu'il s'agit à ce
moment-là de l'élaboration des appareils psychiques, en tout cas l'élaboration
théorique que Freud en fait, toute la question du temps donc de la progrédiance
qui va à partir de la perception jusqu'à la motivité.
En introduisant le temps dans
son schéma, comparativement au premier schéma qui était beaucoup plus simple, à
ce moment-là parlant de progrédiance, il fallait aussi rendre compte d'un
mouvement qui va dans le sens inverse, régrédiant celui-là mais dont Lacan dira
bien que parler de régression c'est comme risquer de toujours laisser entendre
que la dimension imaginaire hallucinatoire ou figurative du rêve aurait quelque
chose à voir avec les images au sens de la perception elle-même, alors que dans
ce qui est en cause, il ne s'agit pas de ça mais plutôt que les images ont
beaucoup plus à avoir avec les traces nésiques, dont il a fait ressortir
comment dans le projet les traces nésiques n'avaient pas à avoir avec quelque
chose de sensoriel comme les images perceptuelles mais avaient beaucoup plus à
avoir avec ce qu'il appelle les frayages, donc un système différentiel -
frayage, c'est-à-dire neurone frémie versus neurone non frémie, espèce de
combinatoire binaire et qui n'a pas à voir avec les images par exemple de
l'associationisme psychologique.
Cette distinction-là dite de
vie très vivement comme ça, je ne sais pas si ça vous est familier ou pas, mais
bien sûr que ça prendrait beaucoup de temps pour s'arrêter là-dessus mais je
pense qu'on n'a pas le temps de faire ça ici.
Ce n'est pas le but d'ailleurs de ce qu'on est en train de faire. Mais je vous renvoie au premier chapitre de
ce séminaire où il en est beaucoup question.
Donc Lacan fait retour sur sa lecture dont il a présenté une première
approche. Pour revenir sur toute cette
question Lacan fait ressortir, surtout au niveau de cette vision apocalytique,
ce qui en est de ce qu'il appelle le réel, le fonds de la gorge, l'abîme, qui
fait autant ressortir les organes génitaux féminins, le gouffre de la bouche
qui engloutit des images de la mort - ce sont des termes que je reprends de sa
description - l'angoisse d'une image, la révélation du réel non pénétrable,
dit-il, sans médiation possible, un réel dernier, ultime, un objet essentiel,
qui n'est plus un objet, quelque chose devant quoi tous les mots s'arrêtent,
l'objet d'angoisse par excellence. Ce
point de culmination-là d'affrontement avec le réel vient après tout ce qui en
est de la relation Freud-Irma dans sa relation la plus passionnée dan la
première partie du rêve, ce qui en est du contre-transfert de Freud et tout ce
que ça peut présenter du transfert aussi.
Et ensuite peut-on parler,
comme il le disait, de la régression ou bien ce qu'il propose, tel que Erikson
le proposait, c'est que ce qui se passe après ce premier point de culmination,
cette vision d'angoisse, c'est ce que Lacan propose d'appeler déstructuraction
du vécu du rêveur. La relation change à
ce moment-là. Freud n'est plus là comme
la personne qui pourrait dire je. C'est
l'entrée des trios dont on a parlé. Et
ce que Lacan propose d'y voir c'est ce qu'il appelle la décomposition spectrale
des fonctions du moi, séries du moi, un certain nombre de repères
identificatoires encore une fois qui apparaissent et qui sont essentiels, tirés
de l'histoire de Freud, mais qui en viennent comme dans une décomposition qui
est à entendre comme une décomposition imaginaire, qui n'est pas réductible à
ce qui est proposé comme une régression.
Pour comprendre, il nous amène vers une autre façon de percevoir la
perception contrairement à cette perception plus proche de quelque chose qui
aurait à voir avec un appareil neurologique ou même la perception telle que
entendu par la psychologie. Il
introduit bien sûr le texte de Freud de 1914 sur le narcissisme. On va sauter ça parce que ça serait trop
long. Il réintroduit ce qu'il a dit
autour du stade du miroir, ce qui a à voir quant à la perception à un premier
temps de perception morcelée qui est unifié par une sorte de tension vers
l'image de son corps mais à travers le corps de l'autre, l'image, l'unité donc
perçue à travers le dehors, l'image de l'autre anticipée. Donc, que les objets, c'est ce qu'il veut
faire ressortir en rappelant le stade du miroir, qui auraient un caractère
égomorphique, vu sous cet angle-là.
Pour faire sortir bien sûr que dans ce qu'il appelle cette décomposition
spectrale imaginaire, dans ce surgissement imaginaire, c'est la révélation,
dit-il, des composantes normales de la perception, en ce que la perception
telle que présentée dans cette dimension narcissique est à comprendre comme le
tableau du rapport au monde qui comporte des éléments qui représentent des
images diversifiées du moi, donc le rapport égomorphique pour ainsi dire aux
objets, là où est le moi du sujet.
Freud dit que c'est lui qui est le moi, c'est lui qui est moi, c'est la
gorge d'Irma, c'est ma gorge, ou c'est mon nez, c'est ma chair, cette
dimension-là; le rapport narcissique donc du mode perceptif; donc l'objet dans
cette dimension toujours plus ou moins structurée comme une image du corps du
sujet; donc le reflet du sujet, on peut y voir toujours le reflet du sujet dans
le tableau perceptif; assez loin donc du premier mode perceptif dont on a parlé
tout à l'heure.
Je vais très vite sauter le
reste. Vous l'avez lu comme moi. Ce qu'il va faire valoir ensuite c'est toute
la question de la domination. Avant d'y
venir, c'est comment s'introduit à ce moment-là l'ordre symbolique. Donc il va présenter comment on peut voir de
façon tès radicalisée l'entrée en fonction du système symbolique qui à la
limite fait que le sujet devient inquiet - on dit quelqu'un qui entre dans un
système - et complètement innocenté l'objet disparaît, la culpabilité
disparaît. Mais c'est une vision, comme
il le dit bien, strictement philosophique du monde, un usage qui extermine les
caractères et tragiques du rapport à ce qui se passe. Bien sûr que par la suite pour introduire tout ce qui en est de
la nomination il va se demander comment on peut joindre ce qu'il dit de
l'Imaginaire et ce qu'il vient d'introduire quant à l'ordre symbolique. La nomination, on en parle dans les termes
de ce qui va vraiment structurer car on voit bien que ce qui est au centre de
sa réflexion, c'est toute la question de la perception et de comment on peut se
dégager de la perception telle que perçue par un autre billet qui est plus le
billet soit de la biologie, soit de la psychologie. Donc la nomination qui structure la perception elle-même des
objets, qui lui donne consistance au-delà de l'instantané du rapport
narcissique - notamment on parle toujours avec des permutations - le mot donc
emprunté à l'euphorisme de Eigel qui avait dit que le concept c'est le temps de
la chose, Lacan dira que le nom c'est le temps de l'objet, comme tenant compte
du pacte pendant lequel deux sujets en même temps s'accordent à reconnaître un
même objet. Cette reconnaissance-là
c'est ce qui fait échapper au monde imaginaire où les choses ne sont
qu'éphémères.
Et il termine sur ce qui
apparaît que dans le rêve d'Irma, au moment du chaos imaginaire, entre en jeu
le discours comme tel, un discours insensé d'abord à travers ce qu'il appellera
les bouffons et ensuite un sujet qui se décompose, ce qui est appelé, on le
sait à partir des sujets polyséthal, le sujet acéthal. Lacan dit que c'est là dans cette formule
qui apparaît à la fin du rêve, c'est ce lieu, c'est là qu'est à ce moment le je
du sujet, une voix qui n'est plus la voix de personne, le dernier mot, le mot
de tout. Ce mot ne veut rien dire,
dit-il, si ce n'est qu'il est un mot.
Ce serait quasi-délirant, dit-il, si le sujet, si Freud était seul, mais
ce mot, il nous est adressé. C'est dans
cette mesure-là qu'il prend un sens. Et
je cite ce que Freud en dit mais qui prend toute une coloration à ce
moment-ci: "Je suis celui qui
veut être pardonné d'avoir osé commencé à guérir ses malades." Lacan traduit Freud que jusqu'à présent on
ne voulait pas comprendre qu'il s'interdisait de guérir. "Je suis celui qui veut être
pardonné de celà, je suis celui qui veut n'en être pas coupable car c'est
toujours être coupable que de transgresser une limite jusque-là imposée à
l'activité humaine. Je veux n'être pas
celà. A la place de moi, il y a tous
les autres. Je ne suis là que le
représentant de ce vague mouvement qui est à la recherche de la vérité où moi
je m'efface. Je ne suis plus rien. Mon ambition a été plus grande que moi. La seringue était sale sans doute. Justement dans la mesure où je l'ai trop
désiré, où j'ai participé à cette action, où j'ai voulu être moi le créateur,
je ne suis pas le créateur. Le créateur
est quelqu'un de plus grand que moi, c'est mon inconscient. C'est cette parole qui parle en moi au-delà
de moi. Voilà", dit Lacan,
"le sens de ce rêve".
II.B. 2) Au-delà
de l'Imaginaire, le Symbolique
Nous venons de voir, avec
l'analyse du rêve de l'injection faite à Irma comment s'effectue la traversée
de l'Imaginaire jusqu'en un point de rencontre avec le Réel, frôlé, en quelque
sorte, mais immédiatement traversé pour atteindre le registre du Symbolique qui
est, à proprement parler, le lieu spécifique du sujet, son Biotrope, si j'ose
dire. Au point que si le corps de
l'homme ne peut vivre hors de l'air, ni le poisson hors de l'eau, le sujet,
l'homme en tant que sujet ne saurait exister hors du champ du langage. Un champ qu'il ne maîtrise pas plus que le
poisson ne maîtrise l'eau où il nage, un champ qui le détermine en tant que
sujet et déterminera par la position qu'il assignera à ce sujet dans le champ
de l'ensemble des relations que - pendant un temps - Lacan nommera les
relations inter-subjectives qui sont tout autre chose que les relations
imaginaires de moi au petit autre, de moi à mon alter ego, de moi à moi.
Pour illustrer la nature du
Symbolique et sa fonction par rapport au sujet, Lacan utilisera d'une part un
texte littéraire: nouvelle d'Edgar Poe,
The Purloined Letter, la lettre volée, et d'autre part il
interrogera l'apport de la sybernétique à la théorie psychanalytique du
Symbolique, dans l'avant-dernier chapitre du Séminaire sur le Moi. Il s'agit en fait d'une conférence présentée
dans le cadre d'un cycle de conférences scientifiques organisé à Ste-Anne par
le Professeur Jean Delay.
On a complètement oublié Jean
Delay aujourd'hui. C'était un homme
tout à fait remarquable. Lorsque j'étais
étudiant en médecine, j'ai fait un stage chez lui à Sainte-Anne en psychiatrie,
un stage qui en fait se limitait à des présentations de malades par Denicker,
Thérèse Lamperière devant Delay qui faisait parfois, de l'espèce de trône où il
était nonchalamment posé, un bref commentaire sybillin. C'était un représentant parfait des grands
patrons parisiens: mondain,
c'est-à-dire familier du Tout-Paris intellectuel et littéraire, très riche,
d'une exquise politesse, recevant admirablement comme le faisait Charcot,
immensément cultivé. S'il a laissé une
marque dans la psychiatrie et la médecine française, c'est en y imposant dans
les années '60 l'étude de la psychologie en première année de médecine et en
soulignant sans cesse l'importance pour tout médecin d'une solide culture
générale et littéraire. Lui-même écrira
une remarquable psychobiographie de Gide dont Lacan fera un long commentaire
(Ecrits). ôuvert à la psychanalyse, mais
de loin, il offrira à Lacan la possibilité de tenir ses séminaires à Sainte-Anne
de 1953 à 1964. Il ne faut pas
méconnaître l'importance de ces derniers représentants d'une tradition
d'humanisme médical qui semble devoir bientôt s'éteindre; ils ont créé (je
pense à Ey, à Delay, à Dannezau) un champ d'accuei pour la psychanalyse qui ne
demandait aux psychanalystes rien en retour, ni allégeance, ni de se plier aux
idéaux de la médecine d'alors. C'était
un accueil qui avait presque le caractère d'une geste gratuit, d'une dépense
absolue comme aurait dit Bataille; et s'il y avait conflits entre psychiatres
médecins et psychanalystes, la règle était d'asujettir l'ironie au mot d'esprit
ou à l'humour. Les temps ont
changé. Mais nous reparlerons de Jean
Delay qui nous a laissé dans l'attente d'une colossale psychobiographie de
Nietzsche qu'il n'a jamais pu terminer car disait-il avec une sorte de sourire
d'excuse: "je suis devenu
psychasthénique", affichant ainsi son parti pris pour Janet beaucoup
plus que pour Freud.
II.B. 2) La
Lettre volée
C'est certainement à Paul
Valery que Lacan doit d'avoir eu son attention attirée su rle personnage de
Dupin: à la fois poète, mathématicien
et logicien fasciné par les jeux du langage en tant qu'il fonde la relation à
l'autre. Plutôt que d'aller chercher
les correspondances entre Bataille et Lacan - qui certes existent - on aurait
tout avantage à aborder l'étude de l'influence de la réflexion de Valery sur la
pensée de Lacan des années '50 et en particulier sur les premières conceptions
- celle que nous abordons aujourd'hui - duu Symbolique et du Moi. C'est d'ailleurs à la refonte du terme de
Symbole par Mallarché et par Valery que Lacan devra ce terme. Ce sujet du Symbolique vers lequel nous nous
acheminons, et qui serait pure perception s'il n'y avait cet ego qui le fait,
de sa perception-même pour le contraindre dans un rapport tensionnel, qui est
essentiellement en rapport à l'autre.
On pourrait certainement voir le prototype de sujet-pur-percept dans
l'extraordinaire personnage que Paul Valery inventa en 1896: Mr Teste.
Beaucoup plus d'ailleurs un type de sujet, qu'un personnage et dont
Valery devait souligner que "l'existence d'un type de cette espèce ne
pourrait se prolonger dans le réel pendant plus de quelques quarts d'heure"[1]. Mr Teste est un homme entièrement dominé par
les lois logiques et mathématiques de la pensée, toute autre préoccupation en
étant exclue. Il faut lire le texte de
Valery, vous serez surpris par sa proximité avec ce dont nous parlons ici. Mais en fait, Paul Valery avait déjà
lui-même désigné le prototype de son Edmond Teste dans la personne de Dupin, un
détective qui joue le rôle de tout détective dans trois des Histoires
Extraordinaires d'Edgar Allan Poe: Meutres
dans la rue Margue, Le Mystère de Marie Roget et La Lettre volée. On pourrait définir le talent de découvreur
d'énigme de Dupin en disant qu'il fonde sa méthode sur une connaissance
quasi-mathématique (c'est-N-dire qui ne laisse aucune place à l'imaginaire ou à
l'imagination) des lois logiques qui gouvernent le discours (la pensée) de
l'autre. C'est d'ailleurs la thèse qui
gouverne toute l'oeuvre de Poe et qui fascinait tellement Valery: "c'est une technique entièrement a
pote riori [après-coup dirions-nous], établie sur la psychologie de
l'auditeur [il faut entendre les lois logiques qui gouvernent sa pensée], sur
la connaissance des diverses notes qu'il s'agit de faire résonner dans l'âme
d'autrui"; termes que n'endosserait pas Lacan; sauf que dans l'exemple
que développe Valery, ces notes qu'il s'agit de faire résonner dans l'autre au
lieu de l'Autre, là où ça pense, ce sont des mots, ramenés à leur valeur de
purs signifiants et qu'il s'agit - comme le Nevermere du poème Le
Corbeau - de répéter inlassablement mais dans des contextes, dans des
syntagmes toujours différents qui le vident progressivement de son sens premier
pour amener finalement le déveloilement de sa signification, vraie et dernièreà
la toute fin de l'énoncé (Point de Capitau).
C'est avec cette technique de
la circulation d'une lettre vidée de son sens et qui circule jusqu'à ce que sa
véritable signification apparaisse que fut construite l'Histoire de La
Lettre volée. En voici le thème de
l'histoire tel que raconté par Lacan:
"Le préfet de police
est chargé de retrouver une lettre qui a été dérobée par un grand personnage
parfaitement amoral. Le personnage en
question a subtilisé cette lettre sur la table du boudoir de la reine. La lettre lui venait d'un autre personnage
qui avait avec elle des relations qu'elle avait des raisons de cacher - [et,
ceci est important, dont le récit ne nous dit pas quelles elles sont; amoureuses? financières? politiques? on ne
sait pas, d'où le fait qu'on ne saura jamais non plus ce quest le contenu de
cette lettre]. Elle ne réussit pas à
dérober la lettre aussi vite qu'elle le veut, mais le geste qu'elle esquisse
fait assez voir au ministre libertin, coupable et héros, l'importance du
papier. Elle fait comme si de rien
n'était, pose la missive en évidence.
Quant au roi, qui est là lui aussi, il est destiné par définition à ne
rien remarquer, à condition qu'on n'attire pas son attention. C'est ce qui permet au ministre, par une
manoeuvre qui consiste à sortir une lettre vaguement analogue, et à la poser
sur la table, de s'emparer au nez et à la barbe... des assistants de cette
lettre qui sera pour lui la source d'un pouvoir considérable sur les
personnages royaux, sans que personne puisse rien lui dire. La reine s'aperçoit très bien de ce qui se
passe, mais elle est bloquée par la condiiton même du jeu à trois."
Cette lettre, il s'agit de la
retrouver. On fouille la maison du
ministre pouce par pouce, en numérotant chaque décimètre cube. On regarde les choses au microscope, on
passe de longues aiguilles à travers les coussins, toutes les méthodes
scientifiques sont employées. Et on ne
trouve pas la lettre. La lettre
pourtant ne peut être que dans la maison, car le ministre doit pouvoir s'en servir
à tout instant et la foutre sous le nez du roi. "Il ne la porte pas sur lui car on l'a fait dévaliser.
[Poe] joue
là sur l'idée très séduisante que plus les policiers agiront comme des
policiers et moins ils trouveront. Il
ne leur viendra pas à l'idée que la lettre est là sous leur nez, pendue à un
ruban au-dessus d'une cheminée. Le
voleur s'est contenté de lui donner un caractère usagé, de la camoufler en la
retournant et en lui mettant un cachet différent. Le personnage excessivement malin, et qui a des raisons d'en
vouloir au ministre, ne manquera pas l'occasion de prendre la lettre et de lui
en substituer une autre qui fera la chute de son ennemi"[2].
Sans doute dans l'esthétique
propre à Poe, ce qui dans ce récit est illustré, mis de l'avant, c'est
l'intersubjectivité en tant qu'elle est conçue par Poe comme étant la
possibilité pour le sujet de penser non pas ce que l'autre pense mais comment
il pense et d'aller au-delà de ce que sa manière de penser lui permet de penser
afin de le prendre au piège. Ainsi si
la loi de la pensée policière est qu'un objet volé est nécessairement caché, il
suffit au ministre-voleur de laisser l'objet bien en évidence pour que la
police ne le trouve pas. C'est parce
qu'il pense autrement qu'un policier - à savoir comme un poète mathématicien et
logicien que Dupin, qui sait que le ministre-voleur est aussi poète et logicien
- trouvera la lettre.
Ce n'est pas cette conception
de l'intersubjectivité qui retiendra Lacan, mais la structure symbolique des
situations qui se répète à travers le texte en en scandant les développements:
"La Reine a pensé que
la lettre était préservée parce qu'elle était là devant tout le monde. Et le ministre lui aussi, la laisse en
évidence, la pensant par là imprenable". Mais imprenable par des policiers dont le ministre sait qu'ils
pensent comme des policiers alors que lui pense comme unpoète. C'est parce qu'il ne pense que comme un
poète qu'il sera battu à son jeu par le super-poète (presque psychanalyste)
qu'est Dupin. Si vous lisez un ouvrage
collectif publié sous le titre The Purloined Poe et qui réunit tous les
textes qui ont été écrits à partir de cette histoire, vous verrez que ce
glissement constant de la lettre le long des significations que chacun tour à
tour lui attribue en fonction de sa logique limitée de policier, de poète, de
super-poète voire de psychanalyste, fait qu'elle n'est jamais là où on croit
qu'elle doit être. Vous verrez aussi
qu'à travers le texte de Lacan, puis de Derrida (le Facteur de la Vérité) puis
de Barbara Johnson (The Frame of Reference:
Poe, Lacan, Derrida) la même structure Symbolique de la situation
"voir ce que l'autre laisse en évidence pour le mieux cacher"
se répète de texte en texte ad infinitum.
"La valeur de cet
apologue", remarque Lacan en conclusion du séminaire du 23 mars 1955,
"[est de nous montrer que] c'est à partir de l'analyse de la valeur
symbolique des différents moments du drame que part se découvrir sa cohérence,
et même sa motivation psychologique.
Ce n'est pas
un jeu au plus fin, ce n'est pas un jeu psychologique, c'est un jeu dialectique".
Mais le plus extraordinaire
est que si ce jeu impose sa dialectique aux personnages du récit de Poe où
chacun de ceux qui entrent en possession de la lettre - sauf Dupin peut-être
parce qu'il se fait payer très cher pour la donner au Préfet de Police
après qu'il l'eut récupérée - se trouve féminisé par la lettre, il continue à
imposer cette même dialectique à tous ceux qui se sont penchés sur cette
histoire pour en élucider la signification, Lacan d'abord qui montre ce que
Poe/Dupin n'a pas eu, puis Derrida qui montre ce que Lacan n'a pas eu, puis
Barbara Johnson, etc. dans une répétition infinie de la situation symbolique.
Après cette première lecture
de La Lettre volée sur laquelle il reviendra, Lacan a fait jouer les
participants de son séminaire au jeu de pair et impair pour leur faire
expérimenter deux choses:
1) que
d'une part l'intersubjectivité qui consisterait à regarder l'autre et "croire
qu'il pense ce que nous pensons est une erreur grossière"[3].
2) que
d'autre part, au jeu même de hasard, "il n'y a pas de hasard dans quoi
que ce soit que nous fassions avec l'intention de le faire au hasard"[4]
(p. 222).
Car dans le jeu de pair ou impair, la succession des coups est elle-même
régie par des lois dont le sujet qui joue ignore le plus souvent tout, même si
chacun de ses coups est déterminé par ces lois qui règlent les transformations
possibles des séries de symboles les plus élémentaires, comme dans ces trois
séquences de +++, ++- ou +-+ que Lacan donne en exemple.
"Dès l'origine et
indépendamment de tout attachement à un bien quelconque de causalité supposée
réelle, déjà le symbole (ici l'opposition +/-) joue, et engendre par lui-même
ses nécessités, ses structures, ses organisations"[5]
Et c'est bien ce que montre -
dans la seconde lecture qu'en fait Lacan - l'histoire de Poe. En effet, au-delà de l'idée première d'une
relation intersubjective ou à condition de connaître les mécanismes de la
pensée de l'autre, on peut toujours jouer au plus fin avec lui; la structure
symbolique du récit ouvre une autre perspective, celle de l'efficacité du
Symbolique, pourrait-on dire.
Si les personnages de la
nouvelle, remarque Lacan, peuvent être définis par le type classique qu'ils
illustrent dans le répertoire limité du genre "histoire policière",
ils peuvent aussi être défini "à partir du sujet, plus exactement à
partir des rapports que déterminent l'aspiration du sujet réel par la nécessité
de l'enchaînement symbolique"[6]
Il n'y a pas de ce point de
vue six personnages dans ce récit: le
roi, la reine, le ministre, le Préfet de Police, Dupin, le comparse qui tire un
coup de revolver dans la rue pour distraire le ministre le temps qu'il faut
pour que Dupin lui prenne la lettre et en mette une autre à la place; mais il y
a dans chacune des deux grandes scènes où la lettre change de mains sous le nez
de quelqu'un qui n'y voit rien, trois sujets plus un quatrième d'un genre très
particulier, la lettre elle-même:
"La lettre",
remarque Lacan, "est ici synonyme du sujet initial, radical. Il s'agit du symbole se déplaçant à l'état
pur, auquel on ne peut pas toucher sans être aussitôt pris dans son jeu...
quand les personnages s'emparent de cette lettre, quelque chose les prend et
les entraîne qui domine de beaucoup leurs particularités individuelles. Quels qu'ils soient, à chaque étape de la
transformation symbolique de la lettre, ils seront définis uniquement par leur
position envers ce sujet radical...
Cette position n'est d'ailleurs pas fixe. Pour autant qu'ils sont entrés dans la nécessité, dans le
mouvement propre à la lettre, ils deviennent chacun, au cours des scènes
successives, fonctionnellement différents par rapport à la réalité essentielle
qu'elle constitue"[7]
Ainsi - et pour résumer très
schématiquement ce mouvement de transformation des positions subjectives
analysé par Lacan - dans la première situation il y a quatre sujets:
- la reine qui tremble, voit et ne fait rien, ne dit rien;
- le
roi qui ne voit rien et ne sait rien;
- le
ministre qui voit, sait que la reine sait et prend la lettre;
- la
lettre, qui est trahison d'un pacte mais dont on ne sait rien du contenu.
Première transformation: en changeant de propriétaire la lettre
change de valeur et d'aspect. Elle
change de valeur car signe d'une trahison, elle devient instrument d'une
pression politique de la part du ministre du seul fait qu'il la garde en sa
possession. Elle change d'aspect car
c'une lettre dont l'adresse de la reine est écrite d'une main d'homme, elle
devient - en étant pliée différemment et ré-adresée, cette fois au ministre,
elle devient une lettre de femme.
"Cette lettre dont nous ne savons pas ce qu'elle était, le
ministre se la fait en quelque sorte, envoyer sous sa nouvelle et fausse
apparence, ou précise même par qui - par une personne féminine de sa lignée,
qui a l'écriture féminine et menue - et il se la fait envoyer avec son sceau à
lui"[8]
Deuxième transformation: cette lettre transformée transforme le
ministre: "Il y a une soudaine
féminisation de la lettre, et en même temps, elle entre dans un rapport
narcissique (le sceau du ministre)".
Cette deuxième transformation amène un véritable renversement
dialectique dans la mesure où "le ministre prend, par rapport à la
lettre, la même attitude que la reine - il n'en parle pas. Et il n'en parle pas parce que pas plus
qu'elle, il ne peut en parler. Et du
seul fait qu'il ne peut en parler, il se trouve, au cours de la deuxième scène
[celle où Dupin lui dérobe la lettre] dans la même position que la reine, et il
ne va pas pouvoir faire autrement que de se faire dérober la lettre. Ce n'est pas dû à l'astuce de Dupin, mais à
la structure des choses"[9]
On aboutit alors à une
deuxième situation où les positions symboliques des sujets sont les suivantes:
- Le
ministre prend la position qui a été celle de la reine et "de même que
la reine avait en fait indiqué au ministre la lettre, de même c'est le ministre
qui livre son secret à Dupin. N'y a-t-il
pas comme un écho entre la lettre à suscription féminine et ce Pâris
alangui? Dupin lit littéralement ce
qu'est devenu la lettre dans l'attitude amollie de ce personnage dont personne
ne sait ce qu'il veut, si ce n'est pousser aussi loin que possible l'exercice
gratuit de son activité de joueur...
Pour être vis-à-vis de la lettre dans la même position où était la
reine, dans une position essentiellement féminine, le ministre tombe sous le
coup de celle-ci"[10]
- La police qui ne voit rien parce qu'elle
cherche autre chose, prend la position du roi.
- Dupin
prend la position du ministre et il n'échappe à l'effet féminisant de la lettre
que parce qu'il se fait payer. "A
partir du moment où il reçoit des honoraires, il tire son épingle du jeu".
En quoi cette histoire de
lettre dérobée concerne-t-elle ce que nous faisons lorsque nous faisons de
l'analyse? En ceci, répond Lacan, que
"la lettre pour chacun est son inconscient. C'est son inconscient avec toutes ses conséquences, c'est-à-dire
qu'à chaque moment du circuit symbolique chacun devient un autre homme"[11]
indépendamment de toute considération de rang social, de caractère, voire même
de genre.
*
* *
Pour dans deux semaines je
vous demanderai de relire - dans les Ecrits - Le Séminaire sur La
Lettre volée. Nous verrons ce qu'il
ajoute à ce que je viens de vous résumer et nous verrons également la critique
qu'en fait Derrida dans Le Facteur de la Vérité[12]. Dans ce même séminaire nous plaçerons en
parallèle à cette conception du sujet la conception Hartemaurienne du Moi
autonome afin de bien mettre en relief l'abîme qui sépare ces deux conceptions.