COURS 2

 

                       le 2 octobre 1990

 

 

 

II.B.     Résumé du Séminaire 1:  Les Ecrits techniques de Freud (1953-1954).

 

     Durant cette année scolaire 1953-1954 qui est aussi la pre­mière année d'existence de la Société Française de Psychanalyse, la production enseignante de Lacan n'est pas considérable.  Il faut dire que - comme je vous l'ai indiqué la denière fois - l'année 1953 fut une année particulièrement troublée et que tout un chacun s'est trouvé pris dans une lutte qui fut aussi, pour reprendre un terme de Hegel cher à Lacan, "une lutte de pur prestige".

 

     Outre les textes dont nous avons parlé l'an passé, à l'excep­tion du Mythe individuel du névrosé dont j'espère bien que Jean Imbeault parviendra à nous parler cette année, on ne trouve guère dans la bibliographie établie par Joel Dor, que le texte publié du séminaire sur les Ecrits techniques de Freud et - dans les Ecrits - Introduction et Réponse au commentaire pparlé de Jean Hyppolite sur la "Verneinung" de Freud.  Il s'agit de la leçon du 10 février 1954 qui fut remaniée pour être publiée, avec le remarquable exposé de Jean Hyppolite, dans le premier volume de la revue La Psychanalyse, revue de la Société Française de Psychanalyse.  Une revue remar­qua­ble qui devait malheureusement disparaître lors de la deuxième scission de 1964, après 9 ou 10 numéros.  Non seulement remarquable en tant qu'objet livresque (qualité du papier, des caractères, etc.) mais remarquable parce qu'elle fut une sorte de forum où se rencontrèrent des textes de psychanalystes, de philosophes, de linguistes, d'anthropologues, etc.  La seule revue de psychanalyse que je connaisse qui ait maintenu cette exigence tout au long de son existence.

 

     La naissance de la Société Française de Psychanalyse s'est produite dans la haine.  Une haine dont on entend les échos se répercuter avec plus ou moins de violence dans l'ensemble des manifestations publiques de Lacan.  Autant cette haine fut tue par les membres de la Société Psychanalytique de Paris, autant Lacan n'a pas hésité à la dire, voire à la clamer à chaque occasion qui lui était offerte de traîner dans la boue ses anciens compagnons, presque des frères - en ce qui concerne Nacht du moins au mariage duquel il fut témoin.  Une haine fraternelle, une haine qui ca­ractérise pleinement le registre Imaginaire de la première scis­sion.

 

     La haine chez Lacan, n'était jamais bien loin et, on va voir pourquoi, il eut été impensable qu'il ne la manifestât pas.  Pas seulement parce qu'il aurait eu un sale caractère , sur ce plan-là, d'après les témoignages de certaines de ses amies qui l'ont fort bien connu, il n'était pas pire que quiconque, il était même - si l'on en croit le témoignage autobiographique de Claude Levi-Strauss - extrêmement agréable et amusant en société.  Il recevait beaucoup avec Sylvia sa femme tant à Paris qu'à la campagne, à Guitrancourt, et il organisait, ce qui ne se fait plus guère aujourd'hui, toutes sortes de jeux surréalistes:  Octave Mannoni y fait allusion dans le séminaire.  J'ai joué à ces jeux chez Leonor Fini qui fit partie - vous le savez peut-être - du milieu des surréalistes, lors de réunions où il y avait tout un monde d'écrivains et de peintres.  Ce qui est remarquable dans ces jeux - et c'est pourquoi je vous en parle - c'est d'une part la prévalence accordée à la parole mais surtout, essentiellement à la valeur créatrice du signifiant.  Ce qui donnait à ces réunions un caractère extrêmement intense et tout à fait ludique dans la mesure où, dans ces jeux des signifiants, c'était la parole qui explosait en tous sens sans être porteuse d'aucune pensée de haute volée.  Une parole éclatée dont on trouve tant de témoignages dans les écrits, d'un Max Ernst, par exemple, qui adorait ces jeux et participait souvent à ces réunions ou à d'autres et qui a réuni dans ses écrits et ses collages certaines trouvailles:

 

          "Le grand saint Nicolas est suivi d'impec­cables parasites et guidé à distance par ses deux appendices latéraux (La femme cent têtes)".

 

Car c'est dans cette parole que, s'il ne se donnait pas à entendre comme dans une séance d'analyse, "le désir inconscient, c'et-à-dire impossible à exprimer, trouvait moyen de s'exprimer tout de même"[1].

 

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     Mais, pour en revenir à la haine, il y avait beaucoup de haine chez Lacan et - c'est cela qui est important - lorsqu'elle surgis­sait il ne la cachait pas,  que ce soit dans ses textes, dans ses séminaires, voire dans sa vie privée où toutes ses amitiés masculines ont été détruites par d'extraordinaires accès de haine dont l'un des plus célèbres est peut-être ce jour où il déjeunait chez Lipp et pour une peccadille s'est mis dans une fureur inouïe, a hurlé en insultant son convive, le doux Merleau-Panty, comme un chien et en jetant les assiettes sur les autres convive, tout cela pour s'étonner plus tard:  "C'est curieux, je ne garde aucun ami!"

 

     Or, je le répète, ce n'est pas - en tout cas pas seulement - parce qu'il avait un sale caractère, ou parce qu'il était para­noïaque comme le répétaient la princesse Bonaparte et Loewenstein -l'analyste de Lacan et amant temporaire de la Princesse - à qui voulait l'entendre; c'est aussi parce que la haine est constitutive du registre Imaginaire de la relation à l'autre, à l'ami voire à l'aimée.  Faire semblant qu'elle n'est pas là au coeur des rela­tions les plus intenses n'est pour Lacan pas seulement une effro­yable hypocrisie, l'une des manifestations de la fonction de mé­connaissance du moi (et non la marque d'un moi fort, comme l'ont prétendu les Nacht, les Lebovici et cie,  qui ont toujours prétendu régler le conflit et la scission de '53 sans haine); mais ainsi méconnue dans sa dimension constitutive du moi, elle ne peut de surcroît que faire retour sous une forme quasi délirante et infi­niment plus dangereuse dans le Réel.

 

     "Il y a une dimension imaginaire de la haine, rappelle Lacan à la fin du premier séminaire, pour autant que la destination de l'autre est un pôle de la structure même de la relation intersubjective.  C'est, je vous l'ai indiqué, ce que Hegel reconnaît comme l'impasse de la coexistence de deux consciences, d'où il déduit son mythe de la lutte de pur prestige".  Il s'agit de la haine constitutive de la relation spéculaire, de la relation au personnage du frère qui pour Freud - mais n'est-ce pas aussi le cas pour Lacan dont le frère fut le préféré de la mère - est "cet ami-ennemi dont il nous dit que c'est un personnage absolument fondamental dans son existence et qu'il faut qu'il y en ait toujours un qui soit recouvert par cette sorte, dit Lacan, de Gegenbild"[2] (on pourrait traduire ça par l'image hostile).  Cette haine évoquée par Saint-Augustin dans un passage si souvent cité par Lacan, du frère aîné contemplant son jeune frère appendu au sein maternel avec un regard empreint d'une haine implacable.

 

     Pourquoi cette haine?  Précisément en raison de la structure spéculaire du moi.  Avant que le désir du sujet n'apprenne à se reconnaître il n'est vu que dans l'autre... la tension qu'il pro­voque alors n'a pas d'autre issue que la destruction de cet autre.  Je ne me souviens pas de la haine que déclenchait mon petit frère de quatre ans plus jeune que moi lorsqu'il têtait ma mère sous mes yeux, par contre, je sais - encore aujourd'hui - que le bruit du suçotement crée en moi une tension haineuse qui exige que ce bruit s'arrête, que le suceur crève sur le champ, disparaisse.

 

     "Le désir du sujet, indique Lacan, ne peut dans cette relation se confirmer que d'une concurrence, que d'une rivalité absolue avec l'autre quand à l'objet vers lequel il tend.  Et chaque fois que nous approchons, chez un sujet, de cette aliénation primordiale, s'engendre l'agressivité la plus radicale - le désir de la dispari­tion de l'autre [et non pas, notez-le bien celui de jouir de l'ob­jet dont il jouit, de le lui prendre] en tant qu'il supporte le désir du sujet".[3]

 

     Mais, bien sûr, les choses pour l'homme - comme pour l'animal d'ailleurs qui est assujetti aux mêmes lois de base du registre spéculaire - n'en restent pas là et la jalousie n'aboutit pas tou­jours à ce qu'on fasse manger à son frère ses propres enfants en pâté pour qu'il en crève d'horreur à la fin du repas quand on lui apporte au dessert les têtes tranchées des enfants (comme dans l'Atrée de Crebillon), sinon il n'y aurait plus beaucoup de monde sur cette planète.  Si pour l'animal la solution est la soumission (très rarement la mort dans les combats de prestige entre mâles, comme les éthologues l'ont bien montré pour les loups, par exemple, qui, au moment où ils perdent le combat dans la lutte de pur pres­tige, offrent soudainement leur gorge au vainqueur qui se fige, inhibé, et qui laisse ainsi le temps au vaincu de s'enfuir); pour l'homme, les choses sont très différentes car "Dieu merci, remarque Lacan, le sujet est dans le monde du symbole, c'est-à-dire dans un monde d'autres qui parlent.  C'est pourquoi son désir est suscep­tible de la médiation de la reconnaissance [par la parole] sans quoi effectivement toute fonction humaine ne pourrait que s'épuiser dans le souhait indéfini de la destruction de l'autre comme tel"[4].  Et chaque fois que le désir du sujet trouve sur l'autre le trait qui le suscite et lui fait le reprojeter sur cet autre, le désir ne reste pas captif de l'autre, auquel cas la haine se déclencherait, mais le désir revient de 'autre vers le sujet.  Et il revient sous une forme verbalisée. C'est dans ce retour, dans ce transfert que se constitue la Verliebtheit, l'état amoureux.

 

     [Je pense ici à tout ce qu'apporterait cette analyse de la haine à l'étude des rapports entre les Indiens Mohawks et les Blancs.]

 

     Nous voici amenés par le biais de la haine, de la haine dans le contexte de laquelle s'est opérée la scission de 1953 et s'est tenu le premier séminaire de l'enseignement de Lacan à la Société Française de Psychanalyse, mais aussi de la haine dans son articu­lation primordiale au désir originairement aliéné dans l'autre, à ce qui constitue le thème central, le thème organisateur de l'en­semble de ce séminaire, un thème qui est une reprise et une refonte (au sens épistémologique de ce terme) du concept de stade du mi­roir, un thème que Lacan épingle du titre de topique de l'Imagi­naire.  Il s'agit d'une première élaboration de la distinction du moi et du sujet d'une part, du primat du Symbolique sur le Réel et l'Imaginaire et, d'autre part, d'un premier essai d'en tirer les implications techniques dans la conduite d'une analyse tant du côté de l'analyse des résistances que de celui du maniement du trans­fert, les deux questions étant intimement liées du fait que le transfert apparaît d'abord dans la situation analytique comme une résistance majeure.

 

     En bonne guerre épistémologique, Lacan, tout en situant avec beaucoup plus de précision, sa topique de l'Imaginaire, rompt explicitement avec tout un courant du développement de la théorie psychanalytique du moi illustré au pire par le trio New Yorkais (Hartman, Kris et Loewenstein), au moins pire - du moins à cette époque - par Anna Freud et il oppose aux théoriciens de la relation d'objet (dont son "ami" Balint, et Maurice Bouvet contre lequel il ne déchaînera sa haine qu'un peu plua tard), sa théorie de la rela­tion intersubjective qui repose sur la topique de l'Imaginaire remaniée par la fonction du Symbole ou de la parole.  (Ce dont je vous ai donné un aperçu tout à l'heure à propos de la haine primi­tive subsumée par la reconnaissance du désir verbalisé et se mutant en Verliebtheit, en état amoureux.

 

     Se retournant, au seuil de la pénultième leçon du séminaire sur le chemin parcouru, Lacan nous en résume le mouvement de cette façon magistrale qui est parfois la sienne lorsque sa pensée ne vole pas en éclats superbes sous les coups de boutoirs de la haine et/ou du désir inconscients : "Nous sommes partis des règles techniques telles qu'elles sont exprimées pour la première fois dans les Ecrits techniques de Freud [réunis en français sous le titre La Technique psychanalytique aux Presses Universitaires de France], à la fois parfaitement formulées et des plus incertaines.  Par une pente qui était dans la nautre du sujet, nous avons été amenés à ce autour de quoi nous sommes depuis le milieu du trimestre dernier - la structure du transfert"[5].

 

     Que Lacan ait ainsi voulu commencer son enseignement avec ces deux thèmes techniques est congruent avec sa conception même de l'en­seignement de la psychanalyse qu'il énonçait dans l'article pre­mier du Règlement et doctrine de la Comission de l'Enseignement qu'il avait rédigé pour la Société Psychanalytique de Paris en 1949 : "La connaissance et l'exercice de la psychanalyse exigent une expérience de sa matière propre, à savoir des résistances et du transfert, qui ne s'acquiert au premier chef que dans la position du psychanalysé.

 

     C'est pourquoi la psychanalyse dite didactique est la porte d'entrée d'un enseignement où la formation technique commande l'intelligence théorique elle-même".

 

     "Pour situer les questions qui s'y rapportent [à cette technique centrée par le transfert], il faut partir du point central où notre investigation dialectique nous a menés, à savoir qu'on ne peut rendre compte du transfert comme d'une relation duelle, imaginaire, et que le moteur de son progrès, c'est la parole".[6]

 

     Ici, rappel bref des ruptures épistémologiques nécessitées par l'introduction de la fonction de la parole et du champ du langage en psychanalyse et par l'introduction du stade du miroir:

 

     "Mettre en jeu la projection illusoire d'une quelconque des relations fondamentales du sujet sur le partenaire analytique [le prendre pour sa mère, par exemple] ou encore la relation d'objet (en tant que tout désir pourrait trouver à se satisfaire d'un objet réel) le rapport entre transfert et contre-transfert, tout cela reste dans les limites d'une two bodies' psychology (terme de Rickman réintroduit par les Balint) est inadéquat.  C'est ce que nous montrent, non seulement les déductions théoriques, mais les témoignages concrets des auteurs que j'ai cités.  Rappelez-vous ce que Balint nous dit de ce qu'il constate lors de ce qu'il appelle la terminaison d'une analyse - [l'identification du moi de l'ana­lysant au moi de l'analyste] - ce n'est rien d'autre qu'une rela­tion narcissique.

 

     Nous avons donc mis en évidence la nécessité d'un troisième terme, qui seul permet de concevoir le transfert en miroir et qui est la parole.

 

     Malgré tous les efforts que nous pouvons faire pour oublier la parole, ou pour la subordonner à une fonction de moyen, l'analyse est comme telle une technique de la parole, et la parole est le milieu même dans lequel elle se déplace.  C'est par rapport à la fonction de la parole que les différents ressorts de l'analyse se distinguent les uns des autres, et prennent leur sens, leur place exacte"[7].  Ceci est la thèse fondamentale de l'enseignement de Lacan et il n'a pas tort d'annoncer que tout l'enseignement qu'il développera par la suite ne fera que reprendre cette vérité sous mille formes.  Mais il est loin de se douter où cette vérité l'en­traînera à partir de ce concept de `parole' qui - pour l'instant - est encore fondamentalement saussurien.  C'est-à-dire une parole dont chaque élément constitutif du phomène à la phrase en passant par le mot ne remplace pas la chose à laquelle il renvoit mais ne vaut (et n'a de sens) que par rapport à l'ensemble des autres éléments du langage avec lesquels il forme un système de valeurs autonomes, indépendant du monde des choses en tant que les mots sont les choses mêmes, mais non sans effet par contre sur la réalité des choses.

 

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     C'est donc par la question:  "Que faisons-nous quand nous faisons de l'analyse?" que s'ouvre le premier séminaire et que se marque le premier pas du retour à Freud.

 

     D'emblée une première réponse s'impose à la lecture de textes de Freud qui s'étendent de l'Homme aux loups à Reconstruction dans l'anayse:  "C'est la reconstitution complète de l'histoire du sujet qui est l'élément essentiel, constitutif, structural, du progrès analytique"[8]

 

     La technique est un ensemble de moyens forgés, inventés, il faudrait dire "bricolés" par Freud, qui vise à conquérir les points de cette histoire dans toute sa singularité.  Or il faut ici faire une distinction cruciale en remarquant que l'histoire n'est pas le passé, elle n'est le passé que pour autant qu'il est historicisé dans le présent, fictionnalisé, mis en récit dans le présent parce qu'il a été vécu dans le passé.  Dans ce sens la reconstruction prime sur la remémoration.  Il ne s'agit pas tant dans l'analyse de se souvenir du passé que de (ré)-écrire l'histoire.

 

     A la question:  "Que faisons-nous lorsque nous faisons de l'analyse?" on peut donc répondre:  nous réécrivons l'histoire du sujet dans toute sa singularité et au-delà des limites du mémorable.  La technique psychanalytique est l'ensemble des moyens qui permettent cette reconstruction".

 

     Il y a, bien sûr, d'autres réponse à cette question qui trou­vent également leur origine dans une lecture de Freud, mais dans une autre lecture, une lecture qui ne tente pas de dégager le sys­tème de pensée à l'oeuvre dans l'ensemble du texte freudien, mais qui prend certaines déclarations de Freud au pied de la lettre, sans en faire la critique, une lecture qui fait du texte freudien, un dogme.  C'est ainsi qu'on a pu voir la relation analytique comme un moyen pour transformer un mode relationnel fantasmatique en un mode réel.  Cette réponse repose sur une acception tout à fait autre du concept de moi que celle développée par Lacan.  Mais cette conception, soutenue par des auteurs comme Otto Fenichel et Anna Freud ne peut pas être conservée dans la théorie analytique car elle est contradictoire en effet:

 

     " - d'une part on affirme qu'on ne peut connaître que le moi, que nous ne nous adressons qu'au moi, que nous n'avons de communication qu'avec le moi et que tout doit passer par un moi conçu comme l'organe de synthèse par excellence;

 

     - mais d'autre part, et dans la même foulée, le moi est décrit par Anna Freud (dans le Moi et les mécanismes de défenses) struc­turé comme un symptôme.  A l'intérieur du sujet il n'est qu'un symptôme privilégié.  C'est le symptôme humain par excellence, c'est la maladie mentale de l'homme"[9].

 

     Il n'est pas possible, remarque justement Lacan, de construire une théorie cohérente - c'est-à-dire non contradictoire - sur une hypothèse fondamentale aussi radicalement contradictoire.  Et effectivement, Lacan aura beau jeu de montrer à quelles contradic­tions les théories aboutissent sur de telles prémisses :  contra­dictions internes qui obligent à abandonner tour à tour des con­cepts aussi fondamentaux que ceux d'inconscient (réduit à un ré­servoir biologique à pulsions/instincts) d'Oedipe et de pulsion de mort,  contradictions externes, dans le cas d'auteurs comme Balint, entre une pratique qui reste strictement psychanalytique et la théo­rie qu'ils en donnent qui vise à la psychologie.  Lacan atti­rera souvent l'attention sur ces bons praticiens qui sont de médiocres théoriciens.  Maurice Bouvet en est un autre.

 

     Pour échapper à ce dilemme il ne s'agit pas, pose Lacan, de choisir entre le moi comme organe de synthèse et le moi comme symptôme, mais de partir d'une autre thèse influencée par les travaux des éthologues, à savoir que "le système du moi n'est pas concevable sans le système de l'autre.  Le moi est référentiel à l'autre.  Le moi se constitue par rapport à l'autre.  Il est son correlatif.  Le niveau auquel l'autre est vécu situe exactement le niveau auquel, littéralement, le moi existe pour le sujet"[10].

 

     Mais si tel est bien le registre dans lequel se constitue le moi, c'est aussi celui dans lequel s'établit la relation analytique entre deux sujets, doués chacun d'un moi, unis par le tiers terme de la parole.  C'est donc bien dans le système du moi à l'autre que se constitue la résistance non pas tout comme refus de se remémorer un au-delà du discours qui se tend entre le moi et l'autre, mais bien plutôt comme impuissance du sujet à aboutir dans le domaine de la réalisation de sa vérité, comme impossibilité à assumer la si­gni­fication véritable de ce qu'il dit et ne lui apparaîtra que lors­que l'analayste lui en renverra le message.  Mais encore faut-il que l'analyste ne soit pas habité par des théories fausses qu'il tentera à tout prix de vérifier, d'imposer, et à travers lesquelles il filtrera la parole vide de l'analysant.  Car plus le discours de l'analysant est vide et moins il est à même d'historiciser son passé, plus l'analyste est amené lui aussi à se rattraper à l'autre, c'est-à-dire à faire ce qu'on fait tout le temps dans cette fameuse analyse des résistances, à chercher l'au-delà de son discours - au-delà, réfléchissez bien, qui n'est nulle part, au-delà que le sujet a à réaliser, mais qu'il n'a pas justement réalisé et qui est alors fait de mes projections à moi au niveau où le sujet le réalise à ce moment-là.  "...Mais lorsque la fonction de la parole (que ce soit celle de l'analysant ou celle de l'analyste lorsqu'il se laisse prendre par la fascination spéculaire de l'autre où son moi s'aliène) a si bien versé dans le sens de l'autre qu'elle n'est même plus médiation mais seulement violence implicite, réduction de l'autre à une fonction corrélative du moi du sujet, que pouvons-nous faire pour manier encore valablement la parole dans l'expérience analytique?"[11]

 

     Il s'agit d'abord de remarquer que tandis que le moi déploie tout son bavardage à méconnaître ce qu'il est, le sujet cependant le dit tout de même et cette parole devient pleine lorsque l'analyste en reconnaît les accents, les marques de vérité.  Il n'est peut-être pas d'exemple plus frappant de la révélation de la vérité du sujet ou de ce que Lacan nomme encore révélation de l'être que le mécanisme de la dénégation qui permet au sujet de penser, sans l'indice du négatif, des pensées refoulées.  Nous reviendrons plus tard sur la dénégation mais j'espère que vous vous souvenez tous du texte de Freud.

 

     Tout ce qui précède converge donc vers la nécessité d'une reprise de la théorie du moi.  Or il est remarquable que, tant chez Freud que chez Lacan, la compréhension de ce qu'est le moi passe par, s'appuie sur un détour par l'optique.  Repartant du schéma de Freud - présenté dans le chapitre VII de l'Interprétation des Rêves - où l'inconscient est métaphorisé en strates successives de traces (images, souvenirs) enregistrées puis refoulées, s'étageant entre perception (impression instantanée) et décharge motrice, Lacan souligne une remarque de Freud qui, dit-il passe généralement inaperçue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     "L'idée offerte - par le schéma - est celle d'un lieu psychique.  Ecartons aussitôt la notion de localisation anatomique.  Restons sur le terrain psychologique et essayons seulement de nous représenter l'instrument qui sert aux productions psychiques comme une sorte de microscope compliqué, d'appareil photographique, etc.  Le lieu psychique correspondra à un point de cet appareil où se forme l'image.  Dans le microscope et le télescope on sait que ce sont là des points idéaux auxquels ne correspond aucune partie tangible de l'appareil".  C'est donc fier de l'appui et de la mise en garde freudienne (ne pas prendre le montage pour ce qu'il représente) que Lacan va reprendre sa description du stade du miroir en faisant appel à un petit montage optique que Daniel Puskas nous a présenté l'an passé:  l'expérience du bouquet renversé (schéma 1) où, lorsque l'oeil de l'observateur est convenablement placé, il peut voir l'image réelle du bouquet réel caché dans la boîte, venir se placer dans le goulot du vase.

 

     Cette expérience, pose Lacan, est métaphorique de la constitution du moi primitif, le Ur-Ich ou Lust-Ich.  Celui qui - au seul nom du principe de plaisir - intériorise ou expulse l'objet qualifié bon ou mauvais lors du premier temps de l'acquisition du jugement sous la forme de jugement d'attribution (cf. die Verneinung).  Bien sûr, ce schéma ne présente rien de ce que nous manions dans l'analyse, mais il a "au moins le mérite d'illustrer de manière simple ce qui résulte de l'intrication étroite du monde imaginaire et du monde réel dans l'économie psychique"... "D'une certaine façon l'inmage du corps est comme le vase réel qui contient le bouquet de fleurs imaginaire.  Voilà comment nous pouvons nous représenter le sujet d'avant la naissance du moi et le surgissement de celui-ci"[12]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Ce schéma implique deux conséquences:

 

1)   D'abord on peut intervertir à son gré Réel et Imaginaire,  soit le pot et les fleurs, à condition de respecter un certain ordre qu'on peut noter + ou - (ceci prendra toute sa valeur lorsque nous résumerons le séminaire sur le Moi et que nous parlerons du jeu de Pair ou Impair et des rapports de la cy­ber­nétique et de la psychanalyse).

 

2)   Il convient que l'oeil de l'observateur se trouve dans un certain point du cône optique déterminé par la réflexion des rayons du miroir sphérique.  Cet oeil n'est pas tant le sujet qu'il ne représente ce qui dans le rapport de l'Imaginaire au Réel est la place du sujet en tant qu'elle détermine la constitution du monde.

 

     Les exemples cliniques qui suivent l'introduction de schéma, le petit Dick de Mélanie Klein et l'émouvant Robert le Loup de Rosine Lefort illusrent cliniquement la solidification mortelle et angoissante des formes imaginaires et réelles des objets d'une part, mais aussi comment, d'autre part, le Symbolique y est inséré comme une parole qui vient de l'autre.  Avant, il y a une sorte d'inertie psychique informe dans le sujet et - c'est particuliè­rement net dans l'exemple de Dick - c'est à l'analyste, à Mélanie Klein, qu'il revient de "greffer sur l'inertie moïque initiale de l'enfant les premières symbolisations extrêmement crues de la situation oedipienne" et de lui structurer un inconscient qui se structurera comme discours de l'autre (le discours qui lui est adressé par Mélanie Klien).  Vous vous souvenez l'enfant joue avec une gare et un train et Mélanie Klein lui dit:  "le train c'est ton papa, la gare ta maman et le train qui rentre en gare c'est ton papa qui rentre dans ta maman".  Mais comme remarque Lacan : "ça marche!"  Ca marche parce que Dick entre en relation avec Mélanie Klein comme autre.  C'est en ce point que le transfert fait son entrée dans la mesure où il représente la possibilité de lier par le langage l'absence de l'objet dans le Réel et sa représentation imaginaire.  C'est pour faire comprendre le mode de fonctionnement primitif du transfert que Lacan demande à Rosine Lefort de présen­ter le cas de Robert.

 

     Robert est un petit garçon qui ne connaissait que deux mots "le loup" et "madame".  Il s'agit d'un enfant dont les rapports avec les choses, avec les personnes sont strictement limités au Réel; c'est-à-dire quelqu'un qui, comme tel ne peut pas fantasmer, ne peut pas maintenir une relation érotique libidinale avec les personnes et les objets s'ils ne sont pas là.  Et si l'objet ou la chose-personne disparaît, il est détruit.  Il s'identifie à ces objets qui disparaissent et il ressent cette disparition comme une destruction totale:  c'est ce qu'il manifeste plus qu'il ne le signifie en criant dans ces cas-là "le loup!, le loup!"  Il est intéressant tout de même de remarquer comment Lacan lie à la fonction de la parole, mais d'une parole réduite à sa plus simple expression, cette prééminence de l'Imaginaire, c'est-à-dire la possibilité pour un fantasme de prendre la place des personnes et des objets.  Ce que dans le cas de Robert il nomme la parole ré­duite à son trognon, à l'état nodal, c'est la trace la plus in­fime de la possibilité pour cet enfant de déployer dans l'Imagi­naire l'urgence du Réel qui l'angoisse.  Par ailleurs dans ce cas la thématique du contenant/contenu est prévalente.  Ce qui rejoint bien ce que Lacan avait déjà mis en évidence dans le stade du miroir.  Dans le cas de Robert "on voit l'enfant se conduire, se comporter avec la fonction plus ou moins mythique de contenant (il est le pot qu'il ne cesse de transporter avec lui et remplir des objets les plus hétéroclites) et seulement à la fin - lorsque le transfert de parole est introduit - pouvoir le supporter vide.  Pouvoir en supporter la vacuité, c'est l'identifier enfin comme un objet proprement humain, c'est-à-dire un instrument capable d'être détaché de sa fonction"[13].

 

     En somme c'est par le biais de l'Imaginaire que Lacan introduit le transfert.  Le moi, avec sa fonction de synthèse cosntruit à distance une image de l'objet qui disparaît (transfert imaginaire).  "Il y a ici, remarque Jean Paul Gibson qui a commenté ce séminaire dans sa thèse de doctorat, une notion essentielle quant à la topologie adressée au corps dans la mesure où le schéma optique par une sorte d'effeuillage imaginaire introduit à la fonction de l'objet non seulement comme consistance contenant/contenu, pot/bouquet, mais bien plus comme différence entre les éléments, comme introduction du vide"[14].

 

     Ce transfert dans l'Imaginaire, il faut l'entendre:

 

1)   Comme Imaginaire en tant que ce qui s'y établit relèverait d'un processus Imaginaire.  Conception classique du transfert telle qu'on peut la trouver chez Freud.

 

2)   Mais il faut aussi l'entendre comme une transposition du processus analytique, du point de vue de l'Imaginaire, car, remarque Lacan, il y a - traversant l'espace Imaginaire - un transfert Symbolique.  Il se passe quelque chose de l'ordre de la parole qui change la nature des êtres en présence.  C'est bien ce qu'illustre le cas du petit Dick.

 

     Cette émergence de l'amour de transfert au sein de la struc­ture narcissique primordiale va d'abord être métaphorisée par une complexification du schéma optique et l'introduction dans le schéma du bouquet renversé d'un miroir-plan (Schémas 2 et 3) dans lequel l'oeil qui changera de position et viendra se placer du côté du miroir concave regardera se chevaucher les images virtuelles cette fois du pot et du bouquet dans le miroir-plan en position d'Idéal du Moi.

 

     Alors que le premier schéma métaphorisait aussi bien le monde spéculaire du sujet primtiif du Ur-Ich ou Lust-Ich, que celui de l'animal tel que décrit par les éthologues, le second dit schéma des deux miroirs lui permet de préciser le statut tout à fait spé­cial du rapport de l'humain à l'Imaginaire. Après avoir présenté un premier narcissisme, une sorte d'Ur-narzissismus", celui où grâce au miroir l'individu parvient à avoir une appréhension imaginaire de l'unité de son corps une sorte de moi didéal (Ideal Ich), Lacan nous introduit à un second narcissisme qui résulte d'une transfor­mation du premier narcissisme du fait que l'homme ne se développe pas seulement - comme peut le faire la pigeonne isolée lorsque, par exemple, elle devient fécondable en se regardant au miroir - devant un simple miroir, mais dans une relation à l'autre qui constitue le pattern humain fondamental.

 

     Cet `autre', lorsqu'il émerge au sein du narcissisme primaire, comme autre " se confond pour l'homme à l'image que le moi se pro­pose à lui-même:  c'est le Ich Ideal [l'idéal du moi].  C'est l'i­dentification à l'autre qui permet à l'homme de situer son rapport imaginaire et libidinal au monde.  Le sujet voit son être dans une réflexion par rapport à l'autre"[15]. C'est cette dimension que fait surgir dans le schéma l'introduction du miroir-plan.

 

     Nous nous arrêterons ici pour ce soir et poursuivrons l'expli­cation des schémas 2, 3 et 4 avant de survoler le deuxième sémi­naire.

 

                               *

 

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     J'aimerais que quelqu'un me prépare un rapide compte-rendu des thèses principales du `grand ouvrage' d'Anna Freud, comme dit Lacan, Le moi et les mécanismes de défense.

 

     Mais j'aimerais aussi que quelqu'un essaie de jouer avec les trois premiers schémas soit sur un cas clinique, soit sur un événement d'actualité.  Pourquoi pas les Mohawks?

 

 

 

 

                             NOTES

 



[1]. J. Lacan, Les ecrits techniques de Freud, Seuil, 1975, p. 270.

[2]. Jacques Lacan, opus cité, p. 175.

[3]. Jacques Lacan, ibidem.

[4]. Jacques Lacan, ibidem.

[5]. Jacques Lacan, opus cité, p. 287.

[6]. Jacques Lacan, Règlement et doctrine de la Comission de l'Enseignement in La scission de 1953, Ornicar?, Navarin, p. 29.

[7]. Jacques Lacan, opus cité, p. 287.

[8]. Jacques Lacan, opus cité, p, 18.

[9]. Jacques Lacan, opus cité, p. 22.

[10]. Jacques Lacan, ibidem.

[11]. Jacques Kacan, opus cité, p. 62.

[12]. Jacques Lacan, opus cité, pp. 93 et 94.

[13]. Jacques Lacan, opus cité, pp. 120-121.

[14]. Il s'agit d'une thèse de doctorat en cours de rJdaction dont l'auteur nous a fait lire le manuscrit en cours de rédaction.

[15]. Jacques Lacan, opus cité, p. 144.

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