COURS 12

 

le 7 mai 1991

 

 

 

1.  De la musique

 

     Certains d'entre vous ont pu peut-être manifester quelque surprise que je vous fasse passer tout le temps à écouter de la musique dans un séminaire consacré à la psychanalyse et, plus précisément, à l'enseignement de Lacan.  Alors qu'il est de notoriété publique que Lacan, pas plus que Freud d'ailleurs, n'aimait pas la musique.  En fait ce n'est pas tout à fait exact.  Freud aimait certaines musiques.  Quelqu'un m'a dit qu'il aimait le Don Juan de Mozart, mais je sais qu'il aimait des musiques plus légères comme La Belle Hélène d'Offenbach.  Et je ne trouve pas sans humour l'image de Freud dodelinant de la tête en écoutant le roi Ménélas se présenter au public:

 

               Je suis l'époux de la reine

                          poux de la reine

                          poux de la reine

 

     Le roi Ménélas, le roi des Myrmidons.  Le roi Ménélas qui deviendra plus loin le roi Ménéné...  Lacan, quant à lui, aimait un extraordinaire opéra pré-surréaliste:  Les Nouvelles de Tiresias, sur un livret d'Apollinaire et une musique de Francis Poulenc.  Je vous en ferai entendre quelques passages l'an prochain et vous verrez qu'en rapport à l'enseignement de Lacan sur l'identification sexuelle, c'est loin d'être sans intérêt.

 

     Quoiqu'il en soit ce n'est pas pour combler un manque évident et - à mon sens très problématique - dans la théorisation de Freud et de Lacan sur le rapport du sujet à son langage que j'introduis ici le langage musical - et plus particulièrement la musique d'opéra - mais parce que cette musique me permettra peut-être de vous indiquer quelque chose à propos du signifiant que la musique d'opéra et sans doute plus particulièrement ce Don Juan de Mozart qui retiendra notre attention jusqu'à la fin de l'année.

 

     En effet, mais j'y reviendrai la fois prochaine de façon plus détaillée, la musique est un système de signifiants purs dont chaque élément vaut par la place qu'il occupe dans le système clos des notes.  Qu'elles soient 8 ou 12 ou davantage pour une octave (comme dans la musique de l'Inde), elles obéissent dans leurs jeux de substitution, de permutation, d'enchaînement et de juxtaposition à des lois très semblables à celles qui régissent les quelques 18 ou 20 phonèmes sur quoi notre langue parlée est construite.

 

     Comme les phonèmes de la langue, les notes n'ont pas de sens, ne sont pas doublées d'un signifié quelconque.  Toutefois - comme les phonèmes de la langue - elles ont, lorsqu'elles insistent dans la chaîne signifiante, une signifiance.  J'ai montré il y longtemps que l'accumulation de bilabiales dans les derniers poèmes d'Edgar produisait une certaine signifiance propre à l'oralité.  De même en musique où une pièce en ré mineur ne produira pas du tout la même signifiance qu'une résolution en ré majeur:

 

     Pierre Jean Jauve dans son admirable étude sur le Don Juan de Mozart remarque que "le ré majeur dans lequel Don Juan pousse le cri final, modulation relative au ré mineur fondamental au ton tragique de l'ouvrage amène normalement (entendre ici selon les lois syntaxique de la musique de cette époque) le sol majeur de la scène ultime qui engendre enfin le ré majeur stable et définitif, antithèse du ré mineur.  Il y a ainsi une indication musicale formelle que le double ici de la mort ne peut pas terminer l'opéra."

 

     On peut aussi parler pour l'ut ________________ tonalité de la scène où D. Giovanni offre la fête à tous et à toutes produit un effet de signifiance de luminosité, de joie de plénitude, de _____________ à l'exact opposé de ce ré mineur dont je parlais tout à l'heure qui est la tonalité funèbre du Requiem.  A noter que ce n'est pas par une sorte de vertu naturelle que ces tonalités sont associées aux signifiances que j'indique mais par convention.

 

 

 

     Ceci dit ce n'est pas du tout cette signifiance vague, cette sorte de signifié flottant et insaisissable qui compte.  En fait la dimension de l'inconscient est plutôt vendue par la tension qui s'instaure entre la chaîne des signifiants parlés (qui possèdent un signifié immédiat) et la chaîne des signifiants musicaux qui introduisent, par rapport à ce qui est dit une discordance plus ou moins radicale qui non seulement produit des signifiés nouveaux mais qui appellent l'interprétation et indique dans la béance de la tension une position subjective.  L'inconscient de l'oeuvre dans Don Juan c'est le discours de l'Autre, c'est-à-dire les signifiants que l'auditeur pourrait laisser surgir en lui et placer au lieu même de la discordance.  Je pense ici à tout ce que Montrelay a pu dire sur la fonction interprétative de certains Sa de l'analyste.

 

 

 

     Lorsque Lacan a commencé par décrire le discours dans l'analyse comme une chaîne signifiante S dont ce serait le signifié s qui serait l'élément refoulé, le refoulement étant représenté, dans son premier algorithme par la barre séparant S de s = S / s; il s'agissait là d'une représentation très inadéquate car en fait ce n'est pas un signifié qui est refoulé, mais un autre signifiant S2 presque identique au premier signifiant S1, et qui, lorsqu'il réémergera de l'inconscient produira de nouveaux signifiés que la chaîne signifiante S1 masquait et représentera dans l'espace ouvert entre S1 et S2 une position subjective du S de l'ics.  En fait - nous développerons cela davantage dans 15 jours - l'algorithme du discours dans l'analyse devrait plutôt s'écrire

 

                              S1          s2

                            ______

 

                              S2

 

 

où le signifié de S1 ne compte pas où c'et S2 qui est refoulé et dont c'est la levée du refoulement qui frappait S2 qui va lui permettre de re-circuler dans le discours en engendrant de nouveaux signifiés.

 

     Ce qui compte dans la structure du signifiant t qui apparaît dans la parole consciente c'est qu'il peut toujours impliquer la présence d'un autre signifiant S2 refoulé qui, lui, est constitutif de l'inconscient.  [Toujours penser devant le passage du train des signifiants à cette affiche qu'on trouvait en France à tous les passages à niveaux:  Attention un train peut en cacher un autre!]

 

     Cette tension entre S1 et S2 est parfaitement illustrée par la tension être le signifiant parlé et le signifiant musical d'autant que le signifiant musical ne produit que peu d'effet de signification.  Par ailleurs elle nous permet de souligner une fois de plus que le signifiant n'est pas quelque chose qui se définit par le sens qu'il produit mais par la place qu'il occupe dans un système conventionnel d'autres signifiants auxquels il ne peut s'articuler que selon des règles fixes et par les Sa auxquels il renvoit grâce à son ambiguïté signifiante.  Ce qui est valable pour les signifiants du langage parlé l'et aussi pour le langage musical ou pictural car est langage tout ce qui est structuré de cett manière.  Le sens n'est qu'un effet, un produit de l'actualisation de ce système dans un énoncé, sa présence n'est pas une condition nécessaire pour qu'il y ait langage.

 

     Dans ce sens, Lacan souligne fortement au nom de la structure du langage que l'inconscient n'et pas le lieu des signifiés, et le préconscient le lieu du langage parlé comme dans la daxa freudienne mais au contraire qu'il faut renverser cette daxa et poser que l'inconscient est le lieu des signifiants refoulés et le préconscient le lieu des signifiés que le démarquage des signifiants refoulés produit.

 

     Si comme référence musicale j'ai pris le Don Giovanni de Mozart c'est aussi parce que les protagonistes ne sont absolument pas des personnages fictifs de roman, il n'ont aucun trait caractériel qui les définisse, ils ne sont marqués - à la différence du Don Juan de Molière - d'aucune trace de leur roman familial, de leur histoire.  D'où viennent-ils?  Qui sont-ils?  où se passe l'action?  Rien ne permet de le dire avec certitude et Lasey est parfaitement justifié de faire se rérouler la scène à Venise et Karajan dans une sorte de vision très abstractivée d'un palais mabrilène glacial et blanc.

 

     En fait émergeant de l'espace tensionnel tendu entre les signifiants musicaux et les signifiants verbaux, ces personnages qui n'en sont pas illustrent plutôt, indiquent, marquent des positions subjectives (plutôt que des sujets) face au désir acté par Don Juan.  Remarquons que le seul qui ait une vague consistance psychologique, c'est cette créature visqueuse, cette pâte molle, cette espèce de larve répugnante qu'est Don Ottavio.  Ce que Lasey a admirablement, mais non sans excès peut-être, souligné.  Je vous en reparlerai en vous montrant dans le grand monologue d'Ottavio que ce n'est pas moi qui le voit ainsi mais la musique qui le réduit à cela en réduisant totalement la tension entre les S musicaux et les S parlé ce qui fait de son discours une parole entièrement vide, un bavardage et réduit le malheureux à n'être qu'un moi transparent et dont tout l'intérêt est de n'en avoir aucun.

 

     Mais je ne veux pas continuer dans cette direction car avant de développer davantage cette conception de la chaîne signifiante pour l'articuler au désir, je voudrais reprendre où j'en étais resté il y a trois semaines:  sur la question de l'objet autour de quoi semble se nouer le désir.

 

 

 

2.  L'Objet

 

     Le plus étrange dans la théorie psychanalytique de l'objet et du désir n'est pas tant que l'objet ne vaut qu'en tant qu'il manque et que le désir, toujours aliéné au désir d'être reconnu par l'Autre est voué à une insatisfaction radicale, mais que ces pôles essentiels de la psychanalyse, ces pierres angulaires de toute la découverte freudienne auront été très rapidement corrodés, ramenés par les héritiers du leg freudien à de simples conceptions pré-psychanalytiques et psychologiques de l'objet qui interdisent de penser le désir sur la voie pourtant ouverte depuis longtemps par Spinozza et Hegel et qui est celle sur laquelle Freud a continué el chemin et le travail repris par Lacan.

 

     Dans deux articles écrits respectivement en 1924 et 1925:  Esquisse d'une histoire du développement de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux et Etude psychanalytique de la formation du caractère, Karl Abrahams reprend et développe de manière systématique, à partir de sa clinique, la théorie des stades du développement psychosexuel du sujet - depuis la phase première de l'auto-érotisme à la phase dite génitale en passant par les phases orales et anales définies tour à tour par la zone du corps d'où semble s'originer la pulsion et où, à certains moments de la vie de l'enfant, la libido semble être comme concentrée.  Cette zone - Lacan reviendra là-dessus abondamment - est conçue par Karl Abraham comme un trou que ce soit la bouche, l'anus ou le vagin et - pour le garçon - le pénis dont la fonction de trou n'apparaît avec évidence que lors de la phase dite uréthrale ou dans l'éjaculation.  Déjà on peut remarquer ici que définir la bouche, l'anus, le vagin voire le canal uréthral comme des trous qui définiraient le passage entre une dehors et un dedans de divers objets qui entreraient dans le corps ou en sortiraient est une erreur profonde, une erreur très grave qui, si elle peut trouver une excuse dans le manque de connaissance embryologique des psychanalystes du temps de Freud et d'Abraham, ne saurait être maintenue - fut-ce sans les espèces d'une métaphore facile - aujourd'hui.  Posons très vite que les soi-disant trous qui seraient les lieux d'origines de la pulsion ne sont pas des trous, mais des bords et que de surcroît ces bords ne délimitent pas un dehors et un dedans du corps, car il n'y a pas de dedans du corps il n'y a que des imaginations, des repliements infiniment complexe de quelque chose qui - à l'origine - n'est et ne rest equ'une surface.  Un homme ou une femme, fondamentalement c'est cela [prendre une feuille de papier et la chiffonner en une boulette.]  Il se peut que les psychanalystes fassent semblant de ne pas le savoir ou de n'y accorder qu'une importance tout à fait secondaire, tout el travail de Lacan est de montrer que l'appareil psychique, lui, ne l'ignore pas, même si ce savoir est inconscient, constitue l'inconscient.

 

     Mais revenons à Abraham.  Pour lui chacune de ces phases est caractérisée par l'activité qui va se déployer autour de ces trous beaucoup plus que par l'objet sur quoi cette activité s'exerce et qui est à la fois objet de satisfaction des besoins physiologiques inhérents à ces zones du corps (nutrition, défécation, mixion ou éjaculation) et objet de la satisfaction des exigences libidinales du principe de plaisir qui double la satisfaction des besoins physiologiques.  (Sein, urine, fécès, etc...).  Par ailleurs ces textes sont toujours fort intéressants en ce qu'il extrapole sur la fonction de l'objet dans la structuration libidinale du sujet à partir des effets psychopathologiques que le manque d'objet ou la carence de l'objet aura pu provoquer chez les sujets en analyse chez lui (mélancolie, manie, dépression, états maniaco-dépressifs).

 

     Par contre les considérations prudentes d'Abraham sur les stades et les objets que le sujet semble privilégier à telle ou telle étape de son développement, ont amené les théoriciens français des années cinquante avec qui Lacan vient de rompre une première fois en 1953, Nacht et Bouvet en particulier à pousser beaucoup plus avant et dans le sens d'une réalité objectale et instinctuelle plus concrète la théorie des relations qui unissent le sujet à ses objets au cours de son histoire.  Leurs développements suivent deux axes:

 

     1) d'une part les étapes du développement sont déterminées par une maturation instinctuelle d'origine biologique et,

 

     2) d'autre part les objets nécessaires à la satisfaction instinctuelle et pulsionnelle à chaque étape sont en quelque sorte pré-inscrits dans les gènes du sujet qui n'aura qu'à les retrouver dans la réalité environnementale.  C'est ce qu'ils entendent par retrouvaille de l'objet.  Un peu comme la fourmi qui à peine sortie de l'oeuf sait les taches qu'elle a à accomplir dès le départ.  Un peu ce qui fait dire à James que le garçon est pour la fille comme le fil pour le chat de l'aiguille et ce de toute éternité.

 

     Dans une telle perspective on peut comprendre que ces théoriciens pensent que l'objet existe et que non seulement il peut mais doit être trouvé par l'enfant ou lui être fourni pour qu'il puisse trouver les satisfactions nécessaires à un développement harmonieux, tant instinctuel que pulsionnel même si chaque étape est marquée d'un conflit.  Par ailleurs la trouvaille de l'objet culmine dans la trouvaille finale de l'objet génital qui culmine et - en quelque sorte - scelle définitivement le destin sexuel du sujet et son bonheur.  Ainsi peut-on lire sous la plume de Maurice Bouvet cette déclaration à tout le moins quelque peu surprenante:  "Lorsque le sujet résoud le dernier conflit structurant de l'enfance (Oedipe), sa liquidation parfaite, si l'on peut s'exprimer ainsi, aboutit à cette adaptation si heureuse au monde que l'on nomme la relation d'objet génitale et qui donne à tout observateur le sentiment d'une personnalité harmonieuse, et à l'analyse, la perception immédiate d'une sorte de limpidité cristalline de l'esprit ce qui est plus une limite qu'une réalité."

 

     Si nous voulons toujours nous appuyer sur Don Juan, je dirai que la malheureuse Donna Elvira croit fermement que l'objet génital existe, que c'est Don Juan et qu'avec lui - moyennant quelques petites concessions de sa part (!) - elle trouverait et pourra toujours trouver ce bonheur, cette union, cette harmonie dont parlait Bouvet dans la petite citation que je viens de vous lire.  Tenez voilà la scène.  Don Elvira, trompée, mal traitée, rejetée par Don Juan est encore prête à le croire et à croire qu'il lui reviendra dans la scène du jardin où Don Juan lui envoie Leporello à sa place (D.E.I.).

 

     En fait cette scène en dit long sur l'aveuglement des théoriciens de l'objet génital.  Car au fond que veut Donna Elvira si elle confond si facilement Don Juan et Leporello et qu'elle donne ou prend au second ce qu'elle a si souvent donné ou pris au premier sans même s'apercevoir de la différence ni de la substitution - et faisons le crédit à Donna Elvira de ne pas être une conne intégrale?

 

     Donna Elvira, tout comme le tenant d'une relation objectale où à chaque étape du développement le désir s'organiserait autour d'un objet de satisfaction réel le sein pour le désir oral, la merde pour le désir oral et enfin le pénis pour le désir génital, prend en fait des vessies pour des lanternes et se voue aussi longtemps qu'elle ne renoncera pas à sa théorie de l'objet à d'amères désillusions.

 

     Contre ces idéalistes qui se croient des penseurs matérialistes de la psychanalyse (Nadet, Bouvet, Lebovics), Lacan soutient que chez Freud et dès les trois Essais sur la sexualité, l'objet ne vaut pas par ce qu'il est ni par le genre de satisfaction qu'il apporte au désir (voire, pire, aux besoins), mais il vaut - en tant qu'objet du désir - essentiellement parce qu'il manque qu'il est toujours déjà perdu et qu'il ne s'agit pas tant dans l'économie du désir de trouver l'objet adéquat à sa satisfaction que de re-trouver un objet irrémédiablement perdu à travers en somme n'importe quel volant - pour qui - de toute façon - ne procurera jamais la satisfaction complète tant désirée, ne mènera jamais à cette plénitude tant touhaitée à cette harmonie pour l'éternité qui fait délirer Bouvet autant que Donna Elvira.  (Ecoutons la délirer doucement dans les bras de Leporello qu'elle prend pour Don Juan (Donna Elivra II).  Il ne convient donc pas d'aborder l'objet en fonction du type de branchement que tel objet effectuera sur telle zone pulsionnelle du corps, mais de l'aborder par les modalités du manque de l'objet.

 

     Ce manque de l'objet diffracté par le prisme catégoriel du Réel de l'Imaginaire et du Symbolique aura trois aspects:  La frustration qui est le dam imaginaire.

 

     "Quand nous en parlons, dit Lacan, c'est la notion d'un dam (ou grand dam de).  C'est un besoin, un dommage.  Ce dommage tel que nous avons l'habitude de le voir s'exercer, la façon dont nous le faisons entrer en jeu dans notre dialectique, montrent qu'il ne s'agit jamais que d'un dam imaginaire.  La frustration est par essence le domaine de quelque chose qui est désiré sans aucune référence à aucune possibilité, ni de satisfaction, ni d'acquisition; la frustration est par elle-même le domaine des exigences effrénées, le domaine des exigences sans loi, le centre de la notion de frustration en tant qu'elle est une des catégories du manque est un dam imaginaire, c'est sur le plan imaginaire que se situe la frustration."

 

     Dans notre Don Juan c'est Donna Elvira qui témoigne de façon effrénée, frénétique de sa frustration dans la première scène où elle apparaît au tout début de l'opéra en hurlant qu'elle veut tuer Don Juan.

 

     Donna Elvira III

 

     Quel est l'objet du manque, quel est l'objet de la frustration d'Elvira.  Eh bien toute imaginaire que soit la frustration, son objet est bel et bien un objet réel, c'est un objet réel qui est manquant.

 

     Est-ce Don Giovanni?

 

     Non puisqu'elle le confond avec Leporello.

 

     Est-ce la queue de Don Giovanni?

 

     Il faut croire que non puisque nous avons vu que celle de Leporello fait l'affaire.

 

     Il faut sans doute penser que cet objet très réel qui lui manque, dont le manque la frustre et la lance dans un imaginaire exacerbé c'est son propre pénis à elle ou du moins celui dont elle a envie.

 

     L'agent de la frustration, restera - pour l'instant, un mystère, du moins en ce qui concerne Elvira, car dans l'analyse, on le sait, c'est la mère.

 

    

 

     La seconde catégorie du manque de l'objet, de manque réel, c'est la privation.  La privation est un manque dans le réel, un trou dans le réel.  Je dirai que dans Don Juan, ce trou dans le réel c'est la perte du père pour Donna Anna.  Sa mort fait trou dans le Réel mais le constitue aussitôt en la seule chose que saurait être un père:  un père symbolique.  Il manque à sa place de père Réel (il y a reparaîtra sous sa forme hallucinée) pour advenir dans l'ordre symbolique comme la figure même du père symbolique - autour de laquelle toute l'activité d'Anna sera articulée et à laquelle finalement Don Juan se heurtera.

 

     Donna Anna

 

     Enfin la dernière modalité du manque, le manque symbolique, c'est la castration.  La castration est une notion absolument coordonnée à la notion de la loi primordiale, à ce qu'il y a de loi fondamentale dans l'interdiction de l'inceste et dans la structure de l'Oedipe.  La castration est quelque chose qui ne peut que se classer dans la catégorie de la dette symbolique.  Dans Don Juan je dirai que la castration et la dette symbolique n'apparaît que comme ce que Don Juan refuse de tout son être de désir.  Quel est l'objet que Don Juan refuse de cesser d'être ou de cesser d'avoir, c'est sans doute ce qu'il incarne pour les femmes qu'il séduit, un objet purement imaginaire:  le phallus.

 

     Dans son interprétation du Don Juan de Mozart Lasey a fort bien rendu cette dimension phallique de Don Juan en choisissant un Don Juan qui n'a rien - comme homme - de séduisant, de sympathique ou d'érotique, qui n'a pas de phallus car Il est le phallus imaginaire des femmes et c'est parce qu'il refuse de cesser de l'être, qu'il refuse la dette symbolique, qu'il transgresse l'ordre des rapports humains et se heurte à une loi qui les transcende et les ordonne, loi incarnée par la statue de pierre du commandeur, le Père Symbolique d'Anna, le Père Réel auquel il se heurte jusqu'à en mourir.  Mais entendez bien par Père Réel il faut entendre un père impassible, un père qui n'a pas de sens, un père inimaginarisable, un père de pierre auquel le sujet se heurte.

 

     Pourquoi un refus aussi radical? 

 

     Sans doute du fait de la structure très particulière de Don Juan mais nous ne verrons ce qu'on peut en dire que la fois prochaine et nous verrons de quoi le désir se soutient si l'objet de sa satisfaction manque toujours.

 

  Don Juan

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