COURS 10

 

                        19 février 1991

 

 

 

     Relisons les définitions de Verneinung et Verwerfung.

 

Verneinung

1956.  Verdichtung.  Verdïaugung.

J.L. III, p. 97.  Dans le registre fondamental de la loi de la symbolisation (Oedipe), "La Verneinung est de l'ordre du discours, et concerne ce que nous sommes capables de faire venir au jour par une voie articulée.  Le dit principe de réalité intervient strictement à ce niveau [...]  Il s'agit de l'attribution, non pas de la valeur de symbole, Bejahung, mais de la valeur d'existence.  De ce niveau, que Freud situe dans son vocabulaire comme celui du jugement d'existence, il donne, avec une profondeur mille fois en avance sur ce qu'on disait de son temps, la caractéristique suivante - qu'il s'agit toujours de retrouver un objet".

Objet.  Principe de réalité.

 

Verwerfung

1956.  Verdrangung.  Verneinung.

J.L. III, 171, "La Verwerfung est le rejet d'un signifiant primordial dans des ténèbres extérieures, signifiant qui manquera dès lors à ce niveau.  Voilà le mécanisme fondamental que je suppose à la base de la paranoïa.  Il s'agit d'un processus primordial d'exclusion d'un dedans primitif, qui n'est pas le dedans du corps, mais celui d'un premier corps de signifiant.

     C'est à l'interieur de ce corps primordial que Freud suppose se constituer le monde de la réalité, comme déjà ponctué, déjà structuré en termes de signifiants".

Mythe du Sa primordial.

 

     Nous en étions donc arrivés en ce point où la distinction entre Verneinung et Verwerfung permet de repérer les deux voies qui s'offrent au sujet en devenir:  d'une part celle du refoulement qui caractérise l'ensemble de ce qu'on pourrait appeler non sans ironie avec Leclaire:  les normopathies, c'est-à-dire les névroses et sans doute une bonne part du champ particulièrement flou des perversions - perversions dont vous aurez pu remarquer que Lacan ne parle que fort peu; d'autre part celle de la forclusion qui est la porte d'entrée de la structuration psychotique du sujet.  Ce qu'il y a sans doute de remarquable à propos de cette structure, c'est qu'elle ne produira pas du tout nécessairement ces phénomènes de profonde modification de la pensée qu'on appelle la psychose proprement dite.  En fait nombre de ces sujets à structure psychotique ne présenteront jamais aucun phénomène psychotique si et lorsque leurs conditions réelles d'existences en tout points construites sur le modèle de celles des normopathes ne ré-ouvre pas la faille de ce qui est forclos dans le rapport que ces sujets entretiennent au champ du signifiant; ce champ qui les structure et leur confère - comme à tout sujet - ce qu'on pourrait appeler une ossature symbolique.  Ces "comme-si", comme les a désigné Hélène Deutch d'un terme que je n'aime guère car il connote la fraude, l'imposture, peuvent très bien traverser l'existence et occuper dans certains domaines (de l'art, de l'enseignement et des sciences de la pensée, voire de la politique, du juridique, ou du religieux) sans que jamais aucun trait psychotique n'apparaisse dans le cours de leur vie.

 

     Par ailleurs, même lorsque le phénomène psychotique s'est manifesté de façon indubitable, ce qui a pu amener une hospitalisation, il peut très bien disparaître à nouveau et ne pas réapparaître facilement, voire même - si les conditions de l'hospitalisation permettent le rétablissement d'un certain semblant de normopathie - ne jamais réapparaître.  C'est sans doute ce qui s'est passé pour l'infortunée Camille Claudel - la soeur de l'écrivain Paul Claudel et une merveilleuse sculpteuse proche de Rodin - et qui a donné lieu à toutes sortes d'élucubrations des bonnes âmes toujours prêtes à se scandaliser dévénements qui appartiennent à l'histoire et qui ont tenté de montrer que, puisque pendant les quelques trente années de son internement, Camille n'a jamais présenté de trait délirant, tout au plus une sorte de profonde apathie mais toujours lucide, elle n'aurait pas été psychotique et qu'elle n'aurait été que la victime du sort inique fait aux femmes par les hommes, en l'occurence son frère Paul.  Il s'agit là d'une pensée qui trouverait sa place dans le grand dictionnaire des idées reçues que Gustave Flaubert avait commencé à rédiger et où l'on trouve d'admirables définitions comme celle-ci, par exemple, du mot "malade:  Pour remonter le moral d'un malade, rire de son affection et nier ses souffrances", ou de la "médecine:  s'en moquer... quand on se porte bien".  Je n'en ai pas trouvé de la folie, si ce n'est celle-ci pour les "maladies de nerfs:  Toujours des grimaces", où vous reconnaîtriez la définition pré-freudienne de l'hystérie.  En fait, ce que personne n'a vraiment pris en compte à propos de Camille, c'est que ce que sa psychose manifeste - et les symptômes gravissimes qu'elle présentait lors de son internement n'étaient pas des grimaces - c'est que c'est la folie incestueuse de Paul qui est la contre-partie, le complément structural de sa psychose à elle, qui montre bien que la psychose est toujours une affaire de famille.  Elle a eu beau tenter de remplacer Paul par Rodin pour mettre une distance entre elle et Paul, ça n'a pas fonctionné.  Et Paul a eu beau tenter de fuir Camille en Chine et d'y aimer de façon complètement délirante (comme Camille avait aimé Rodin) une femme, Yoée, qui rompra aussitôt avec lui, qu'il suivra comme un fou à travers les Pays-Bas, ce qui provoquera en 1905 un épisode délirant de trois mois où il sera comme interné chez des amis qui se concluera par son mariage avec Reine Sarate Marie Persiu qui lui permettra de reconstituer sa normopathie.  Ca semblera marcher mais sa normopathie réacquise restera fragile.  Une normopathie qui sera consolidée par la psychose où sombrera Camille dans ces annés 1905-1913 et, tout de suite après la mort de leur père, amènera son internement après une crise aiguë qui ne durera pas.  Le diagnostique de psychose paranoïaque entraînait à l'époque l'internement à vie.  Ce qui d'ailleurs aurait été le destin d'Aimée - la patiente que Lacan décrit dans sa thèse de médecine de 1932 - si son fils, Anzieu, ne s'était pas occupé d'elle (Cf., Allanch).  Sans vouloir porter un jugement sur ces internements qui nous paraissent peut-être inhumains, il est presque certain que si Camille était sortie, c'est à Paul qu'il serait revenu d'avoir à s'en occuper et qu'on ne peut que penser que le phénomène psychotique serait alors réapparu chez l'un comme chez l'autre au contact l'un de l'autre.  Je dirai - en étant très lapidaire - que l'apathie de Camille et son internement d'une part et la fabrication du personnage d'ambassadeur et homme de lettre qu'a incarné Paul d'autre part, sont les deux paramètres d'une existence "comme si" qui leur a permis à chacun de survivre.

 

     D'ailleurs un esprit aussi perspicace et psychotique que Gauvreau ne s'y est guère trompé qui a reconnu en Claudel son maître en matière de discours.  Pas tant sans doute pour la somptuosité syntaxique du discours littéraire de celui-ci que pour ces espèces de ruptures où brusquement se fait entendre un tout autre discours, un discours délirant, le discours de l'Autre.  Ainsi, par exemple, cette jaculatoire sidérante dans les premières années du Journal (vers 1910) où Claudel fait un long commentaire d'un texte biblique et où sa phrase s'arrête brusquement en plein milieu d'une citation:

 

              Que amaria facilitus intellectu...

 

pour laisser place à ceci:  "il ondule de la touffe, il yoyotte du tuyau, il gargouille de la glotte" - pour qu'aussitôt reprenne le cheminement tranquille du signifiant latin quam imaginatione percipiuntur.

 

     Or justement, Lacan nous montre bien comment cette brusque émergence de la langue fondamentale qui - selon lui - signe de façon indubitable le phénomène psychotique est difficile à obtenir, même chez des psychotiques hospitalisés.  Il lui faut plus d'une heure de conversation tranquille et normale avec une psychotique qui lui est présentée à Sainte-Anne pour qu'elle laisse finalement surgir le seul signifiant en langue fondamental dont il disposera comme signe et signature de son délire:  le néologisme "galopiner".

 

Willy Apollon

 

     Sans doute aborder l'écoute des psychotiques par le biais de l'articulation du sujet au signifiant comme semble l'indiquer Lacan n'est-il pas à portée de main du premier venu.  Dans un livre aussi ambitieux par son titre:  Traiter la psychose, que celui de Lacan, Question préliminaire à tout traitement possible des psychoses est modeste et circonspect, Willy Apollon - qui se prétend lacanien - montre bien comment cette dimension du signifiant s'il la reconnaît n'est pas pour autant essentielle et comment, faute de savoir qu'en faire, lui et son équipe en sont revenus à prendre en compte l'ensemble des comportements aux dépens des trois registres où se noue et se dénoue la pensée psychotique.  Ainsi au 388 le psychotique n'est-il "inscrit" psychotique que lorsqu'il manifeste une première crise comportementale que Willy Apollon décrit dans les termes:  "où l'on voit bien que l'observation de l'objet psychotique prenant - du moins semble-t-il - l'écoute de sa parole.  On l'observe, on voit et on note". 

 

     "La première crise que nous avons appelée `crise d'inscription' au 388, à cause de ses caractéristiques, arrive en quelque sorte comme une surprise.  Pourtant les intervenants l'attendent.  Ils peuvent même l'attendre depuis longtemps.  Mais quand elle arrive, elle est nécessairement une surprise.  En effet, tant qu'un usager n'a pas fait sa première crise au 388, nous ne le connaissons pas vraiment, il n'est pas vraiment inscrit au Centre et tout est provisoire et sujet à remaniement avec lui.  D'un autre côté, le patient lui-même prend son temps avant de se manifester.  Il apprend par les anciens comment les choses se passent.  Il peut aussi constater auprès de ses collègues pus anciens dans le programme `l'efficacité du Centre' et la confiance qu'ils ont dans les intervenants.

 

     La première crise est donc attendue et accueillie par les intervenants et par les cliniciens du Centre comme un point de départ décisif.  On voit enfin la position du sujet dans la psychose.  Tout est noté, tous les signes précurseurs, perte du lien social, désorganisation du temps, perte de la gestion de l'espace, intrusion et sentiment d'effraction psychique, etc"[1].

 

     Si vous cherchez l'exemple que je vous ai reconstitué du Journal de Claudel vous passerez des heures à lire des considérations très savantes sur les textes sacrés avant que ne vous saute en plein visage ces trois phrases extraordinaires, à la limite du non-sens.

 

     On peut se demander pourquoi Claudel ne l'a pas rayée de son texte lorsqu'il fut soumis à publication.  Peut-être parce que pour le psychotique, à la différence du névrosé qui veut savoir ce dont par ailleurs et dans le même temps il ne veut rien savoir, à savoir ce qu'il en est de son rapport à l'Autre, le psychotique - lui - veut faire savoir à tout le monde ce que l'Autre lui impose, lui inflige, il prend le monde à témoin de sa relation à l'Autre.  Même lorsque tous les autres semblent avoir cessé d'exister au point d'être réduits à presque rien, des ombres d'hommes, des hommes bâclés à la six quatre deux, il y a toujours pour Schreber un autre, "un autre singulièrement accentué, un Autre absolu, un Autre tout à fait radical, un Autre qui n'est ni une place, ni un schéma, un Autre dont il nous affirme que c'est un être vivant à sa façon" - un Autre qui recouvre tout le champ de l'altérité, efface l'autre imaginaire et impose un discours qui finit par envahir presque tout le champ de la pensée et qui finalement apparaît dans toute sa netteté chez le psychotique, beaucoup plus que chez le normopathe, comme "le lieu où la parole se constitue".  Sans doute Schreber a-t-il parfaitement raison de protester contre Kraepelin lorsque celui-ci prétend que les paranoïaques rapportent tout à eux, et que leur égocentrisme est envahissant.  "Ce n'est pas du tout mon ego qui envahit tout le champ de la conscience, rétorque Schreber, c'est l'Autre qui rapporte tout à moi".

 

     Je vous ai présenté la semaine dernière un film qui dramatise bien (un drame c'est une mise en action d'un conflit, ici du conflit psychotique d'une jeune femme), les diverses questions que soulève Lacan à propos du phénomène psychotique tel qu'il se manifeste dans le rapport du sujet au signifiant.  Through a dark glass.

 

     Il y a vers le milieu du film, vous vous en souvenez certainement, une scène extraordinaire où Karin, la jeune femme psychotique, entraîne son frère Minus en l'absence de leur père et du mari de Karin, Martin, dans une chambre abandonnée où elle lui raconte ce qui se passe et dont nous avons déjà eu quelques indices au début du film.  Elle veut faire savoir ce qui lui arrive contrairement à un obsessionnel qui multiplierait les obsessions pour n'en rien savoir ou à un hystérique qui le convertirait en symptômes physiques.  Elle veut le faire savoir non pas en le montrant, car elle sait très bien comme Schreber d'ailleurs - que ce qui se passe là n'est pas de l'ordre du visible et que même si elle a parfois des hallucinations visuelles de hiboux aux grands yeux jaunes ou de loups aux crocs découverts, personne d'autre qu'elle ne le voit.  D'ailleurs quand elle évoque ses hallucinations pour Martin lorsqu'ils vont se coucher après la petite représentation théâtrale pour le père, elle ne lui reproche pas de ne pas les voir ni de ne pas entendre les cris et les chuchotements qu'elle-même ne cesse d'entendre à tout moment, elle lui reproche de ne pas coire, de ne pas reconnaître, que ces phénomènes qu'elle lui décrit sont, pour elle, très réels, même si leur réalité est peut-être d'une autre nature que celle des perceptions que tout le monde partage.

 

     Dans la chambre déserte où elle l'entraîne, Karin veut donc faire savoir à son frère Minus ce qui se passe pour elle, en le lui racontant au lieu même où ça se passe.

 

     Chaque matin, elle est réveillée par une voix morne qui l'appelle.  Et chaque matin elle doit se rendre à l'appel de cette voix dans la chambre où ils se tiennent.

 

     Là, elle entend des voix qui chuchotent et semblent venir de derrière un mur.  La première fois - guidée par la logique du monde "comme-si" - elle cherche dans un placard si quelqu'uun n'y serait pas caché.  Elle ne trouve rien et comme elle s'appuie sur le mur d'où semble venir les voix elle le traverse comme s'il était fait de feuillage et se retrouve dans une grande salle pleine de gens qui parlent une langue qu'elle comprend - mais qu'elle le signale nous indique qu'il s'agit d'une autre langue que la langue courante, c'est la langue fondamentale de Schreber ou encore celle que parlent à Artaud ses cinq filles premières nées (ses infirmières à l'hôpital psychiatrique de Rodez).  Le langage dans lequel est écrit le livre Letura d'Eprahi Falli Totar Feudi Photia o Fotre Indi.  Une langue qui impose son rythme d'un seul coup et qu'il ne s'agit pas d'essayer de saisir syllabe par syllabe ni même de comprendre en le lisant:  écrit, ici (il en donne un exemple), cela ne dit rien et n'est pus que de la cendre, écrit Artaud de Rodez à son éditeur.

 

     Dans cette langue inconnue donc, et que Karin comprend, il lui est dit, par cette foule anonyme qui n'a qu'une sorte de luminosité en place et lieu de visage, d'attendre qu'Il arrive, qu'Il ouvre la porte et... la phrase s'arrête.  Qui est-Il?  Les voix ne le disent pas, mais pour Karin cet Autre basolu, radical et qui est un être vivant à sa façon, ne peut être que Dieu.  Mais quand elle le désigne par ce nom, c'est aussi parce qu'elle n'a pas d'autre signifiant à sa disposition pour le désigner.  Elle n'affirme pas comme les mystiques dans l'attente de la révélation ou comme Claudel à Notre-Dame:  c'est Dieu! ou c'est la Vierge Marie, mais elle dit que pour elle cet Autre qui n'a pas de nom, mais qu'on attend et qui ne peut pas ne pas venir, il lui semble que ce doit être Dieu.  Non pas Dieu, mais un Dieu, un Dieu doué d'une réalité, d'une existence propre, "un dieu, dit-elle plus tard, qui descend des montagnes et traverse des forêts obscures au milieu de bêtes féroces" (sans doute le monde à quoi tend à se réduire le monde des autres en voie de déshumanisation de Karin) n'est-il pas un dieu réel?  Qu'attend-elle, qu'attendent-ils tous de lui dans cette chambre des chuchotements?  Une parole qui les libère de leur attente et les introduise à jamais et sans retour dans le monde de l'Autre.

 

     La souffrance de Karin, la souffrance psychotique n'est pas du tout provoquée par l'appel de ce monde Autre, mais d'osciller entre deux mondes incompatibles:  d'une part le monde des autres, où vit Martin, lui Minus à qui elle dit tout cela, leur père, le monde d'une sexualité dont on verra qu'elle n'est pas marquée par le tabou de l'inceste, d'une sexualité sans doute fort peu différenciée, le monde en somme de l'Imaginaire (même si cet Imaginaire est tissé, brodé sur les fils du langage, sur la texture du signifiant); et d'autre part le monde de l'Autre, du langage inconnu mais qui dit la vérité.  Il me faut choisir, dit-elle, textuellement entre ce monde-ci et l'Autre monde.  Or, elle a déjà choisi puisqu'elle a renoncé à Martin pour le monde de l'Autre, car dit-elle, elle ne pouvait pas ne pas le choisir.  On ne résiste pas à la parole, à l'injonction de l'Autre.

 

     Pourquoi raconte-t-elle tout ceci à Minus?  Parce qu'elle espère qu'il reconnaîtra que pour elle ce monde Autre n'est pas le monde des rêves et qu'il s'agit, pour elle, d'un monde dont il importe, même si les autres n'y ont pas accès, qu'ils le reconnaissent comme réel dans et à travers ce qu'elle leur en montre par la parole et qu'elle ne peut leur montrer que par sa parole car ce n'est en réalité un monde qui n'est que de parole et - comme tel - radicalement Autre.

 

     Bien sûr, Minus, qui n'oscille pas entre l'Imaginaire et le Symbolique comme le fait Karin, mais est noué par les deux, ne peut pas reconnaître la réalité du seul monde de la parole, du lieu de l'Autre, chez lui refoulé, comme on le voit bien dans la piècette de théâtre où il attaque l'image pompeuse de son père; il le dit à Karin "Tout cela pour moi n'est pas réel!"  A ce moment le visage de Karin se fige, elle se tait et elle le chasse brutalement de la chambre des chuchotements, puis, lorsqu'elle en sort quelques minutes plus tard, elle a rejoint le monde des autres, le monde des "comme-si", et elle fait promettre à Minus de ne rien dire aux autres (le père, Martin) du monde de l'Autre (exemple de F.R., de la table mise et de la remarque à elle faite par F.R. (6 ans)).  C'est là que commence l'écoute du psychanalyste et non dans cette espèce d'espionnage généralisé qu'on propose au 388.

 

     Avec un art absolument consommé de la dialectique cinématographique, Bergman enchaîne la scène que je viens d'évoquer sur une scène entre Martin, le mari de Karin et le père de Karin et Minus qui pêchent à quelque distance de l'île.  Le père reproche à Martin de ne rien dire, ce à quoi Martin répond qu'il n'est pas nécessairement bon de parler et que la parole, surtout lorsqu'elle est plus ou moins truquée, peut être très dangereuse et il lui raconte comment Karin a lu dans le journal du père qu'elle était inguérissable (ce que Martin ne lui a jamais dit) et qu'il était tenté de l'observer en train de devenir complètement folle (ce qui pour lui est la répétition de la folie de la mère de Karin.  Mais ce n'est pas sur ce détail choquant que Martin articule les reproches qu'il adresse à son beau-père, ce n'est pas à cette froideur, ce manque d'amour paternel qu'il attribue une quelconque fonction dans la folie de Karin, mais au statut inconsistant de sa parole qui ne dit jamais aucune vérité même si elle ne ment pas nécessairement, uen parole qui ne soutient en somme, ni vérité, ni mensonge, ni loi, une parole qui peut engendrer le monde imaginaire de la fiction - qui peut dire à moitié certaines vérités entrevues, une parole - et là Martin dit quelque chose d'extraordinairement juste (ou d'extraordinairement lacanien) - qui lui confère un nom comme écrivain, mais pas un nom comme père.  En jargon lacanien une parole qui ne lui a pas permis d'instaurer auprès de ses enfants la métaphore du Nom du Père et - sauf peut-être en partie pour Minus, et encore - une parole qui a fait défaut à soutenir une structuration oedipienne qui aurait permis à Karin d'échapper à l'emprise absolue de l'Autre aliénant, en nouant cet Autre à l'Imaginaire.

 

     Ce n'est pas tant son absence réelle que ces deux enfants reprochent à leur père - ses séjours en Suisse, son voyage culturel en Yougoslavie - ce n'est pas ses étourderies, ni ses aventures avec des femmes depuis la mort de leur mère, mais c'est que sa parole n'a pas de valeur:  il promet qu'il revient pour toujours et annonce pourtant qu'il repart un mois plus tard; c'est que cette parole n'a pour eux ni valeur de loi ni valeur de vérité et que bien qu'il parle tout le temps, le père, en fait, n'a jamais su leur parler vraiment ni lier sa parole à la loi, sauf - peut-être? mais c'est un peut-être lourd de bien des points d'interrogation - lorsque Karin emmenée vers un internement qu'elle souhaite définitif, le père parle à Minus de la Loi de Dieu, c'est-à-dire de la Crainte de Dieu qui, selon Lacan mais aussi selon Freud (Moïse, Totem et Tabou) est un signifiant primordial majeur de notre civilisation.  Je vous renvoie quant à sa fonction de signifiant à l'extraordinaire analyse qu'en fait Lacan dans sa lecture d'Athalie de Jean Racine.  Une des pus belles tragédies de Racine encore qu'elle passe à tort - et c'est bien dommage - pour une des plus emmerdantes, uniquement parce qu'on la lit, du moins en France, à quinze ans alors qu'il faut avoir dépassé le mitant de son existence (c'est-à-dire dans le meilleur des cas la cinquantaine) pour en être saisi.  Lacan montre comment le signifiant Crainte de Dieu introduit par Joad, le grand-prêtre juif, sur le point de renverser la reine Athalie (adoratrice de Baal et donc impie), dans le discours d'Abmer, qui est comme le chef du FBI et du CIA d'Athalie mais qui est resté attaché à la religion mosaïque, va amener Abmer à complètement basculer de position subjective et à soutenir Joad dans son entreprise révolutionnaire.  C'est l'introduction du signifiant "Crainte de Dieu" au bon moment, par le grand-prêtre (en position de grand Autre), dans le contexte d'une situation pré-révolutionnaire incertaine où nul ne sait ce qui se passe, qui va faire basculer Abmer de la position nostalgique de Zélateur à celle - beaucoup plus sûre pour le grand-prêtre - de fidèle.  Fidèle à la lignée royale de David qu'Athalie a tenté de détruire afin d'usurper leur trône, et fidélité qui le contraindra à prendre nettement position en faveur de Joad, descendant de David, et de son Dieu, contre sa reine Athalie et son faux-dieu:  Baal.  Au fond le maniement assuré d'un signifiant primordial permet à Joad de provoquer un renversement dialectique tout comme le fait l'interprétation dans l'analyse.  C'est aussi l'introduction de ce signifiant qui met en échec la toute-puissance monstrueuse et dévoratrice (Baal était un Dieu qui dévorait les victimes humaines qu'on lui offrait) d'Athalie et de son Dieu sans loi à la différence du Dieu des Juifs, mais non sans un insatiable désir de dévoration, d'incorporation des hommes.

 

     Or cette "crainte de Dieu", ce signifiant qui aurait pour fonction d'introduire et de soutenir la Loi du Père, précisément c'est ce qui - dans le film de Bergman - fait défaut.

 

     Dans une autre des scènes vers la fin du film, lorsque son père et Martin reviennent et trouvent Karin réfugiée dans l'épave d'un vieux bateau, Karin demande à Martin à rester seule avec son père car elle veut lui parler avant de basculer à jamais dans le monde de l'Autre.  Or que lui- dit-elle?

 

     Elle lui dit que parce qu'il est comme il est elle n'a pas pu ne pas transgresser la loi oedipienne et qu'en leur absence, elle a eu un rapport sexuel avec Minus.  Pas du tout - on le voit bien dans ses rapports avec son frère tout au long du film - pour transgresser la loi, mais plutôt pour faire savoir que - pour elle - la loi, le tabou de l'inceste, n'existe pas, n'a aucun sens, aucune fonction, aucune valeur, et que c'est en ce point et en ce point précisément que son père lui a fait défaut, en tant que père, et que, de ce fait, la seule issue pour elle est d'être, à jamais, internée, c'est-à-dire livrée à l'Autre.

 

     Il n'est pas certain que cela ait été le choix de Camille Claudel, mais il n'est pas non plus certain qu'elle n'ait pas senti que tout rapprochement avec un frère qu'aucun tabou ne lui interdisait n'aurait pas - comme il se passe pour Karin - reprovoqué l'émergence des phénomènes psychotiques, délire et hallucinations.  Les premières manifestations psychotiques de Camille se sont produites en 1906, année où Camille pensait rejoindre son frère en Chine, ces manifestations l'en empêcheront et - elle aussi - entrera de plein pied et à jamais dans le seul monde de l'Autre, un monde qui n'est fait que de langage, un monde qui a échappé au capitonnage, à la liaison oedipienne, si tant est que l'Oedipe se définit comme suit:

 

Oedipe

1956.  Père.  Imaginaire.  Stade du miroir.

J.L. III, 111.  "Le complexe d'Oedipe veut dire que la relation imaginaire, conflictuelle, incestueuse en elle-même, est vouée au conflit et à la ruine.  Pour que l'être humain puisse établir la relation la plus naturelle, celle du mâle à la femelle, il faut qu'intervienne un tiers qui soit l'image de quelque chose de réussi, le modèle d'une harmonie.  Ce n'est pas assez dire - il y faut une loi, une chaîne, un ordre symbolique, l'intervention de l'ordre de la parole, c'est-à-dire du père.  Non pas le père naturel, mais de ce qui s'appelle le père.  L'ordre qui empêche la collision et l'éclatement de la situation dans l'ensemble est fondé sur l'existence de ce nom du père".

 

     Voilà, repris à l'occasion du film de Bergman, les thèmes essentiels abordés par Lacan tout au long de son séminaire sur les Psychoses.

 

     Nous reprendrons la prochaine fois en parcourant très rapidement le séminaire suivant sur la Relation d'objet, la question de la structuration oedipienne du sujet comme obstacle aux effets de la forclusion et nous reviendrons une fois encore sur ces questions, laissées ouvertes et qui le resteront longtemps, d'une Bejalung primordiale, des signifiants primordiaux et de la métaphore paternelle ainsi que du point de capitan qui noue l'Imaginaire au Symbolique et le désir au langage.



    [1]  Willy Apollon, Danielle Bergeron, Lucie Cantin.  Traiter la psychose, Collection Noeud, Gifric, 1990, p. 87.

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