"1953"
L'an passé nous avons en quelque sorte balayé la production de Lacan sur une période qui s'étend de 1926 à 1952. Nous ne pouvons pas parler pour cette production d'"enseignement". Lacan a voulu, pour des raisons que nous évoquerons cette année, que le commencement de son enseignement datât de 1953. Ces raisons ne sont pas seulement circonstancielles, mais épistémologiques et nous devons donc les respecter et les comprendre si l'on veut comprendre le sens que Lacan donne au mot "enseignement".
Pendant cette première période - qu'on pourrait qualifier de "propédeutique" - formé à la psychiatrie franco-allemande héritée de Kraepelin et francisée (ou dans une visée plus pichonesque et davantage liée à l'influence diffuse de Maurras, gallicisée) par Gaetan Gatien de Clérambeault et l'école du Professeur Henri Claude entre autres, Lacan opère avec sa thèse une première coupure, une première démarcation plutôt, dans le champ de la psychiatrie en posant et en développant l'hypothèse nouvelle que la paranoïa ne peut se comprendre de façon exhaustive, voire être traitée par la psychanalyse, que si elle est considérée avant toute autre chose comme un trouble de la personnalité. La personnalité quant à elle étant définie par Lacan comme un noeud, une sytnthèse des tensions sociales au sein desquelles le sujet (Lacan n'emploie pas encore ce terme) se constitue. Cette hypoyhèse conduit Lacan à s'interesser à Freud, mais au Freud dit de la deuxième topique dont les travaux étaient presque contemporains des recherches du jeune Lacan. S'interrogeant, parallèlement à Freud, sur la formation, la structure et la fonction du moi, Lacan attribue à l'image, dans un premier temps, un rôle prépondérant dans la formation du moi et il place ce dernier - renversant la proposition freudienne - au fondement même du narcissisme.
Durant presque toute cette période, l'image est l'un des pôles du questionnement de Lacan, avec tout ce qu'elle peut entraîner après elle de questions secondaires sur le miroir, l'agressivité, le narcissisme et l'identification. Un autre pôle, qui n'est jamais abordé que de biais, sauf peut-être dans son article de 1938 : La Famille et celui de 1945 : La Psychiatrie anglaise et la guerre, est occupé par ce qu'il nomme dans sa thèse : "les tensions sociales" qui commencent par la famille, certes, mais s'étendent jusqu'à inclure le collectif à la dimension de l'état, et dont il a abordé l'étude grâce à une logique amusante. Il convient toutefois de noter que l'appel à la logique se fera par la suite de plus en plus insistant et, plus précisément à partir du séminaire qu'il consacrera à l'identification.
Toute cette première période est également marquée par l'affirmation toujours plus accentuée, plus virulente et plus polémique - contre d'anciens compagnons de travail comme Henri Ey et le groupe d' Evolution Psychiatrique - de l'originalité et de la spécificité de la psychanalyse, ainsi que de son irréductibilité tant à la psychiatrie qu'à la psychologie. C'est certainement cette prise de position qui conduira très vite Lacan, ainsi sans aucun doute que l'influence marquante de sa lecture de Hegel pendant la fin des années trente, à essayer d'amener la psychanalyse vers la science et ceci de deux manières : 1) en s'interrogeant sur la scientificité de la psychanalyse et en tentant de répondre à cette question : "à quelle condition la psychanalyse peut-elle être une science ?" et 2) quels sont les rapports de la psychanalyse et des sciences?", c'est incontestablement Bachelard qui aura été le guide de Lacan sur cette voie, beaucoup plus que Koyré. Ce questionnement entraînera Lacan, tout comme il avait entraîné Hegel lorsqu'il tentait, dans La Phénomènologie de l'Esprit, de mener la philosophie vers la science, à redéfinir le concept de vérité afin de lui trouver sa place dans la pensée psychanalytique tout autant que dans la cure.
Il convient de souligner que la question de l'image est au centre des débats, des critiques et des controverses dans le petit monde des intellectuels français, en particulier des philosophes et des psychologues (sans oublier qu'à cette époque, la psychologie faisait encore partie de la philosophie), mais également des éthologues qui commençaient à faire des découvertes passionnantes qui fondèrent l'éthologie comme discipline scientifique et relancèrent les débats dans de nouvelles directions où Lacan n'hésitera pas à s'engager, rompant ainsi en partie avec les positions philosophiques et psychologiques d'alors qu'on trouvera magistralement exposées dans deux ouvrages de jean Paul Sartre que Lacan ne mentionne pas mais qu'il a certainement lus comme le montrent des remarques ultérieures à la fois incidentes et incisives : L'imagination (1936) et L'imaginaire (1940).
Tout au long de cette période, Lacan poursuivit le cursus psychanalytique classique à la Société Psychanalytique de Paris (S.P.P.) Il fit ce qui était alors considéré être une longue psychanalyse didactique avec Rudolph Loewenstein (1933-1938), et devint Membre titulaire de la S.P.P. en 1938. Il ne tardera pas à réfléchir sur les rapports entre la psychanalyse et les lois de fonctionnement de l'institution psychanalytique en particulier en ce qui concerne la transmission de la psychanalyse et dès sa nomination comme membre de la S.P.P. il jouera un rôle actif dans le fonctionnement de l'institution. C'est d'ailleurs autour de la création d'un Institut de Psychanalyse au sein de la S.P.P. que se fera en 1953 la première scission dans le monde psychanalytique français.
Dans sa tentative d'affirmer avec une vigueur toujours plus grande la spécificité de la psychanalyse contre les visées récupératrices et réductionistes de la médecine psychiatrique ou de la psychologie, voire même des sciences biologiques, Lacan commencera vers la fin des années trente à chercher un appui ambigu dans d'autres disciplines, ce sera d'abord dans la philosophie de Hegel transmise par Kojève dans ses cours à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes sur La Phénomènologie de l'Esprit (1933-1939), ainsi que dans la littérature des surréalistes et l'emphase qui y est mise mise sur la connaissance paranoïaque par Salvador Dali et René Crevel; dans l'éthologie naissante; dans les recherches, qu'il est difficile de réduire à la littérature, de Georges Bataille; puis dans la logique jusqu'à ce que s'opère en 1950-1951 une rencontre décisive avec la linguistique structurale de Ferdinand de Saussure et la sémiotique de Charles Sanders Peirce par l' intermédiaire de Roman Jakobson et de Claude Levi-Strauss les grands amis du jour.
C'est cette linguistique, d'ailleurs transformée selon ses besoins, qui devait permettre à Lacan d'opérer une première révolution au sein même de la psychanalyse, révolution préparée de longue date, certes, mais qui n'éclate sur plusieurs fronts qu'en 1953 et qui va entraîner toute une séries de ruptures et de remaniements spectaculaires :
1° ) en ramenant à trois - comme chez le sémioticien-logicien Peirce - les catégories fondamentales de la pensée psychanalytique : l'Imaginaire, déja très élaboré, le Symbolique, qu'il introduit en 1953 dans son rapport de Rome : Fonction et champ du langage et de la parole en psychanalyse, et le Réel, seulement postulé dans un premier temps;
2° ) en développant très largement le Symbolique et en affirmant son primat sur l'Imaginaire, tout en tirant toutes les conséquences théoriques et techniques d'une théorie du signifiant;
3° ) en entreprenant un retour à toute l'oeuvre de Freud (une relecture inspirée par l'analyse structurale des textes alors naissante), à la fois dans le but d' éclairer la métapsychologie freudienne grâce au nouvel instrument linguistique (la "linguisterie", comme il dira plus tard) qu'il remodèle pour convenir à l'espace psychanalytique, tout en cherchant et en trouvant dans la clinique freudienne: Dora, l'homme aux rats, l'homme aux loups, le petit Hans et le Président Schreber, ainsi que dans les trois grands textes du début du siècle, L'Interprétation des rêves, Psychopathologie de la vie quotidienne, et Le mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient, une justification de son entreprise de refonte théorique; (Lacan fait remarquer à juste titre que si Freud ne possèdait pas la théorie linguistique qui lui aurait été fort utile lorsqu'il commenca à conceptualiser l'inconscient, pour la bonne raison que Saussure était en train de l'inventer à Genève dans un grand isolement, elle n'en reste pas moins la théorie la plus apte à rendre compte des réflexions qu'il poursuivait sur le langage dans son rapport à l'inconscient. Les grandes découvertes, celles qui font rupture dans la continuum des connaissances, ne sont jamais le fait d'un seul homme, elles sont le fait d'une conjoncture historique même si ce sont des individus à qui il revient de les catalyser en quelque sorte. Une même pensée du langage s'est faite jour au début du vingtième siècle chez Freud, chez Ferdinand de Saussure et sans doute chez d'autres, mais sa formalisation fut poussée plus avant chez Saussure que chez Freud);
4° ) en rompant avec l'institution psychanalytique française (et par voie de conséquence avec l'Association Psychanalytique Internationale) dominée par Sacha Nacht et Maurice Bouvet (les amis d'hier) qui tentaient de ramener la psychanalyse sous l'hégémonie de la médecine, de la biologie et de la neurophysiologie.
C'est cette première grande coupure, fondatrice de l'enseignement de Lacan, que nous étudierons cette année. Elle constitue le point de non-retour à partir duquel un nouveau discours psychanalytique commence qui ne reconnait que le discours freudien comme constituant ses origines et qui va entreprendre un grand travail de réfutation des discours déviants qui se sont multipliés après Freud comme autant de tentatives de réduire la portée de la révolution freudienne. Nous aurons à évaluer la portée de cette coupure qui marque le commencement de l'enseignement de Lacan, à en apprécier la portée épistémologique réelle, la valeur théorique, les incidences techniques dans la pratique de la cure ainsi que la portée éthique. Nous aurons également à examiner en quoi cette immense entreprise de reformulation de la pensée psychanalytique a pu se présenter constamment comme "freudienne" jusqu'à la toute-fin de l'enseignement de Lacan. "Soyez lacaniens si vous voulez déclarait Lacan à Caracas en 1980, moi, je suis freudien." Mais rappelons-nous également que le même Lacan déclarait, quelques vingt cinq années auparavant : "qui dit "je" entre dans l'Imaginaire".
A partir de 1953, l'enseignement de Lacan sera sous-tendu par deux questions qui sont comme l'avers et le revers d'une seule :
1° ) que faisons-nous lorsque nous faisons de la psychanalyse?
2° ) à quel titre la psychanalyse pourrait-elle être considérée comme une science? ou bien quel est son rapport à la science?
Ces deux questions entraîneront Lacan très loin. Dirons-nous qu'il a répondu à la première? Non. Au seuil de sa mort, Lacan, aussi pessimiste que le fut le Freud de l'Abrégé de psychanalyse, pouvait confier qu'il ne savait toujours pas pourquoi la psychanalyse fonctionnait "on ne sait pas pourquoi ça marche, mais ça marche!" Quant à la seconde question, Lacan, toujours à la fin de sa vie aura pu déclarer que son enseignement sur ce point débouchait sur un ratage, à ceci près que ce ratage était consubstantiel à la pensée psychanalytique comme science ou dans son rapport à la science. Paradoxe certes, mais qui est peut-être fécond, car si pour un psychanalyste comme François Roustang ce ratage omniprésent devait conduire Lacan d'équivoque en équivoque à une impasse définitive, ce même ratage, pour d'autres, devait permettre d'élaborer un nouveau discours scientifique et psychanalytique dont le vocabulaire ne serait plus constitué de métaphores métapsychologiques, ni de concepts plus ou moins rigoureusement formalisés, mais des mathèmes. L'idée de mathématiser entièrement un discours appartenant aux sciences dites de l'homme n'a rien de bien extraordinaire en soi. Un étudiant américain a ré-écrit Les Structures élémentaires de la parenté de Claude Levi-Strauss uniquement en langage mathématique, ce qui en fait un ouvrage beaucoup plus court et, de l'avis de Claude Levi-Strauss lui-même, tout aussi rigoureux que celui que nous connaissons. Ce nouveau discours psychanalytique que Lacan souhaitait ardemment voire se constituer doit également se charger de désigner aux sciences ce qui cloche dans leur propre élaboration et, en particulier l'insuffisance de leur conception du sujet et de sa place dans l'expérimentation dite scientifique tout autant que dans les discours qui en constituent la théorisation. L'idée n'est d'ailleurs pas si nouvelle qu'il y parait et, là encore, Lacan emboîte le pas à un prédécesseur de génie : Gaston Bachelard. En effet, Bachelard faisait appel à la psychanalyse pour lever les obstacles à la formation de l'esprit scientifique et il comptait beaucoup sur elle pour favoriser l'émergence et, en quelque sorte, purifier de ses scories originelles, ce qu'il appelait Le nouvel esprit scientifique. Sans doute, Bachelard avait-il de la psychanalyse une conception différente de celle de Lacan, mais il n'en reste pas moins qu'il fut l'initiateur de la pensée épistémologique française dans les années trente et que la pensée de Lacan lui doit beaucoup plus qu'on a bien voulu le remarquer jusqu'à présent. Mais nous n'en sommes pas là et il nous reste un très long chemin à parcourir avant d'y parvenir.
PROGRAMME POUR L'ANNEE 1989-1990:
Je n'ai pas préparé de plan pour le travail de cette année. Nous commencerons par rassembler le premier moment de la théorie de l'image et de l'Imaginaire que nous avons vu l'an passé se constituer de 1926 à 1952 et nous en montrerons la spécificité relative en la comparant avec les théories de l'image alors en vogue en psychologie et en philosophie. Ensuite nous ferons un relevé rapide des fils de la trame du texte lacanien que nous avons laissés en suspens. Il nous faudra étudier le phyllum hégelien, dans la présentation qu'en a faite Kojève pendant ses cours de 1933 à 1939 aux quels Lacan a assisté (ainsi que beaucoup d'autres intellectuels de l'époque dont Batailledont nous ausrons à parler). Sans ce détour par Hegel, il serait totalement illusoire de tenter de comprendre quoi que ce soit de ce que Lacan développera ultérieurement sous les mots de "désir", "objet", "négation", "identification" et "dialectique".
Je me propose ensuite de faire avec vous, tout au long de cette année, la lecture de deux textes :Le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel et Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse. Ces deux textes datent de 1953, et tous deux marquent la naissance d'une nouvelle ère psychanalytique en France et ils posent les fondements théoriques auxquels devait se rallier la toute nouvelle Société Française de Psychanalyse née de la scision au sein de la S.P.P. en 1953. Ils constituent la leçon inaugurale, pourrait-on dire, de l'enseignement de Lacan, sa pierre d'angle et ce sont eux qui témoignent de la première coupure épistémologique éffectuée par Lacan dans le champ tout autant que dans l'institution psychanalytiques. En les prenant comme guides et comme axes de notre réflexion de cette année, nous pourrons examiner au passage les autres textes écrits ou présentés verbalement par Lacan durant cette période (1951-1953) et faire toutes les digressions nécéssaires vers d'autres lieux du champ psychanalytique (en particulier les auteurs vis à vis desquels Lacan opère toutes les ruptures nécéssaires au maintien de la coupure épistémologique qu'il a instaurée), mais aussi vers d'autres disciplines auprès desquelles Lacan cherchera et rependra le bien de la psychanalyse d'une part, et sur lesquelles, d'autre part, la psychanalyse et les critiques lacaniennes s'avèreront dans l'après-coup avoir eu des effets de remaniement tout à fait remarquables.
Il nous faudra également montrer là l'aide d'exemples cliniques les effets de cette première coupure sur la pratique de la psychanalyse et en quoi elle exige des remaniements parfois considérables de ce qu'il était alors convenu d'appeler, et qu'on appelle encore dans certains groupes : le maniement classique de la cure. Il nous faudra, autant que cela nous sera possible, examiner jusqu'à quel point notre pratique à nous, participants de ce séminaire, a subi les effets de l'enseignement de Lacan et jusqu'où notre pratique s'en est trouvée remaniée.
TEXTES DE LACAN QUE NOUS ETUDIERONS CETTE ANNEE :
-1951, Intervention sur le transfert, Ecrits, Seuil, 1966, pp.215-226.
-1952, Le séminaire sur l'homme aux loups, Fascicule F.P.
-1953, Statuts proposés pour l'Institut de Psychanalyse, in La scission de 1953, Supplément à Ornicar?, 1976, pp. 57-63. Nous examinerons d'aillers tous les documents concernant cette première scisssion contenus dans ce numéro spécial d'Ornicar?
- ibid, Le mythe individuel du névrosé in Ornicar? 1979, Nos 17-18.
- ibid, Le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel, in Fascicule F.P.
- ibid, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, in Ecrits, Seuil, 1966, pp. 237-322.
- 1954, Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la "Verneinung" de Freud et Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la "Verneinung" de Freud in Ecrits, Seuil, 1966, pp. 363-367 et 369-399.
- Ibid, Les Ecrits techniques de Freud, Le Seminaire N° I, Seuil, 1975.
TEXTES DE FREUD
- La technique psychanalytique, P.U.F., 1967
- Fragment d'une analyse d'hystérie (Dora) in Cinq psychanalyses, P.U.F., 1967.
- Extrait de l'histoire d'une névrose infantile (l'homme aux loups) in Cinq psychanalyses, P.U.F., 1967.
AUTRES TEXTES
- 1989, Jean Imbeault, L'Evennement et l'inconscient, Tryptique. Ce livre est une lecture minutieuse de Freud. Il constituera le meilleur contrepoint très rigoureusement freudien à notre parcours lacanien.
- G.W.F. Hegel, La Phénomènologie de l'esprit, Aubier Montaigne, trad. Jean Hyppolite.
- Alexandre Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, 1947. Ces deux ouvrages sont essentiels à lire. La pensée de Hegel a si profondément transformé la pensée moderne qu'elle constitue un édifice incontournable. Je ne saurais trop insister sur leur importance pour comprendre certains aspects tout à fait fondamentaux de la pensé lacanienne.
- J'indiquerai au fur et à mesure des nécéssités de notre parcours d'autres titres d'ouvrages qu'il conviendra de consulter. D'ores et déja il serait souhaitable que vous lisiez ce à quoi Lacan se réfère lorsqu'il parle des "écrits techniques de Freud" et que vous les lisiez dès le commencement de ce séminaire.