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Ã*'ÔCOURS 7œƒ
Ã*$ÔLe 16/01/1990œƒ
Tout d'abord à tous une bonne année, une bonne et fructueuse année puisque c'est celle qui nous voit entrer d'un bon pas dans ce qu'il convient d'appeler : ”l'enseignement de Lacan, et dont le texte que nous allons introduire aujourd'hui est sans doute la trace inaugurale. La trace d'un saut de la pensée dans un espace de la connaissance entièrement à redéfinir par trois catégories : Le Réel, le Symbolique et l'Imaginaireœ. Je parle d'un ”"saut de la pensée" car jusque-là l'univers du connaissable se fondait sur les quatre grandes catégories de Kant ou, pour être plus précis les 4x3 = 12 catégories de Kant. Ainsi, d'ailleurs, que sur les catégories d'Aristote. Ce saut, ce passage de l'univers quadri-catégoriel Kantien à l'univers sémiotique des trois catégories est une coupure épistémologi¬queœ. Il ne nous reviendra pas d'en discuter maintenant ni ici. Disons que je le pose comme hypothèse de base qui reste à démontrer.
A supposer donc - et nous le supposerons - que ce saut constitue une coupure épistémologique. La deuxième question qui se pose est de savoir si lorsque Lacan l'effectue explicitement et lorsque - à sa suite nous l'effectuons, pour ceux en tout cas d'entre nous qui s'en seront avérés capables - nous ne faisons que répéter, mais de manière plus explicite, le même saut effectué également par Freud mais dont le nouveau champ tricatégoriel ainsi défini serait resté implicite jusqu'à ce qu'il soit luœ et donc nomméœ par Lacan; ou bien si Lacan introduit lui-même, invente en quelque sorte ces trois catégories, "radicale¬ment nouvelles", selon certains, en opérant alors lui-même une coupure par rapport à la pensée freudienne.
Pour ma part, et c'est aussi la position de Lacan, je persiste à penser que Freud , en inventant la psychanalyse, a opéré ce saut de pensée et qu'il a effectué ce faisant une coupure épistémologique qui a ouvert un passage vers de nouveaux mode et monde de connaissance dont les fondements catégoriels: Le Réel, le Symbolique et l'Imaginaire ont été dégagés et nommés par Lacan.
Ì ÌJ'ajoute¬rai même, au risque de paraître excessif et quelque peu Þ OÞ dog¬matique qu'on reconnaît le psychanalyste à ce qu'il se tient tout entier dans ce nouveau champ de la connaissance et que dans sa pratique, tout comme dans sa réflexion, on doit toujours pouvoir repérer le fondement tri-catégoriel de la pensée psychanalytique qui est supposément la sienne.
Il faut en ce point exercer une vigilance critique constante contre les effets leurrants de la mode. Certains psychologues du Moi, pour ne pas parler des professeurs de lettre, n'hésitent pas à employer, parce que la mode médiatique, le bavardage et la doxa s'en sont emparés, les mots d'Imaginaire, de Symbolique et de Réel, mais il s'avère vite que dans leur bouche ou sans leur plume ce ne sont que des mots vides et qu'ils continuent à penser leur objet, le Moi ou le Texte littéraire, voire le champ social s'ils sont sociologues, dans les vieilles catégories kantiennes ou aristoteliciennes, qu'ils n'ont pas véritablement opéré le saut de pensée que inhérent à l'expérience psychanalytique et que leur discours n'est enÜn[1]Üsomme que du semblant. On le constate à leur impossibilité de rompreœ explicitement avec les philosophies et les idéologies qui précèdent la coupure freudienne (par exemple pour ne viser que les Psychologues du Moi: l'idéologie du Moi autonome, totalement incompatible avec les fondements tricatégoriels de la pensée psychanalytiques dans laquelle le Moi ne saurait être qu'une structure duelle, donc Imaginaire. Nous aurons largement l'occasion de le montrer dans les années à venir.)
”La Double transmission de la psychanalyse
Samedi matin l'un d'entre nous me faisait remarquer combien il était sensible au fait que dans le travail dit de "supervision" que nous faisons ensemble s'entremêlaient deux discours de transmission : d'une part, la référence à un savoir qu'on peut à la limite trouver dans les textes de psychanalyse et, d'autre part, un autre discours beaucoup plus fragmentaire dans son émergence qui est celui de la parole transmise. Par exemple, il peut m'arriver de dire à cette personne ce que j'ai entendu Lacan dire ou ce que m'ont dit au cours de conversations plus ou moins familières des psychanalystes comme Serge Leclaire ou Michèle Montrelay voire Margaret Malher ou d'autres encore qu'il m'est arrivé de rencontrer et avec qui il aura été possible de parler en confiance.
Il y a une double transmission de la psychanalyse : l'une, quasi ésotérique, se fait par la parole transmise d'un "Maître" à un "élève" qui, lorsqu'il se trouve en position de la retransmettre devient "Maître" à son tour ou disons, d'un terme que je voudrais inventer pour l'occasion : un trans-Maîtreœ. J'appel¬lerai cette première transmission : la transmission viveœ. Et puis il y a une autre transmission qui serait celle de l'impossible écriture de cette parole vive: des textes qui, au mieux, posséderaient la qualité de relancer la pensée qu'ont les textes de fiction. Comment s'articulent ces deux discours, je l'ignore. La question était soulevée par Lacan à Caracas lorsqu'il se demandait ce que deviendrait son enseignement "loin de son corps", c'est-à-dire loin de sa parole vive, et qu'il confiait la transcription de celle-ci à Jacques Alain Miller.
Ici, dans notre séminaire, nous jouons sur les deux registres : entre le texte transcrit de Lacan, ou écrit de Freud et d'autres psychanalystes, et la parole vive - la mienne, moins écrite et lue qu'il n'y paraît - ou celle de Jean Imbeault lorsqu'il nous a "parlé", l'homme aux loups, ou celle de tel ou tel d'entre vous qui ont ou vont parler. A titre de question je dirais que la parole vive témoigne le mieux peut-être du nouage, du jeu tri-catégoriel (tricoté) de la pensée psychanalytique si l'on veut bien penser que le Réel suscite cette parole qui se heurte à l'impossible de rendre compte de ce qui la suscite mais qui ne s'en déploie pas moins dans une tentative impossible de saisie globale du Réel en oscillant continuellement entre son imaginarisation et sa symbolisation. Du Réel, en fait, elle n'en saisit, au mieux, qu'un petit bout. Quant au texte je dirais qu'il témoigne - au mieux, c'est-à-dire lorsque son discours est essentiel et nécessaire (c'est rare) - du primat de la lettre, c'est-à-dire du Symbolique, et de son pouvoir de relancer sans cesse la tentative de saisie du Réel ou plutôt d'un petit bout de Réel, dans le devenir de l'Histoire de la pensée psychanalytique que nous accomplissons tous. C'est ainsi que le Texte de l'Homme aux loups a eu ce pouvoir de (re)-susciter dans la pensée de Jean Imbeault ce à quoi la pensée de FreudÜnÜ- qui traverse Jean et devrait traverser tous les psychanalystes - s'était confrontée dans et pendant l'analyse de l'Homme aux loups. Non seulement de le (re)-susciter mais d'en permettre en plus la transmission ”et le développement.
”Amitié et Transfert de travail
Revenons un moment à la discussion que nous avions avec cette personne qui vient me parler de son expérience psychanalytique. Je lui faisais remarquer que Russell Jacoby avait mis en évidence comment les premiers analystes émigrés aux Etats-Unis (Otto Fenichel, Annie Reich, Edith Jacobson et d'autres) avaient développé ces deux modes de transmission de la psychana¬lyse l'un secret et plus ou moins parlé (dans des lettres ou une sorte de journal privé qui circulait entre eux), l'autre public et textuel dans des travaux voués à la publication. Peu importe pour l'instant que finalement il semblerait qu'aux Etats-Unis le textuel ait prévalu sur le parlé au point de produire des textes morts qui ne resuscitent plus la pensée ni la parole vive. Je pense en disant cela aux livres publiés par Otto Kernberg, si mornes, d'un interêt si douteux, alors que l'homme lorsqu'il parle loin des spotlights est d'une sensibilité et d'une vivacité d'intelligence tout à fait remarquables. Les choses ici semblent se passer autrement. Mais je disais à cette personne que la parole vive ne saurait apparaître dans la relation de trans-Maître à disciple (si l'on veut utiliser ces mots dont je me méfie) que si elle est soutenue par une ”Amitié de travail, elle-même partie de ce qu'on pourrait appeler un ”transfert de travail. Pensez au commencement de la conférence de Lacan : ”Le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel : "Mes bons amis!". Un ”transfert de travail où il conviendrait de repérer toujours - et ici même entre autres lieux - d'une part, la dimension imaginaire qui fait effet de mise en scène, décor de théáƒátre, ce qui se raconte, par exemple, entre vous, le bavardage sur ce "Peraldi" qui, dans l'Imaginaire des psychanalystes montréalais voire même français qui ne me connaissent pas ou peu, ressemble - diront-on - à un personnage de Sade, de Sacher-Masoch ou de Genet; et, d'autre part, la dimension symboli¬que où à la fois gráƒáce à ce montage imaginaire et malgré lui, des ouvertures peuvent s'opérer par où une parole vive qui nous vient de Freud et à laquelle se sont ajoutées celles de Lacan et de nombreux autres analystes, peut, à travers ma propre parole de trans-Maître vous atteindre et y susciter cette fonction de symbolisation qui est aussi la vôtre et ce,malgré tous les quiprocos auxquels l'inévitable présence de l'espace imaginaire qui nous enveloppe, comme des acteurs la scène de théáƒátre et les décors où ils jouent sous le regard de spectateurs invisibles, nous condamne irrémédiablement mais non sans que nous y trouvions un plaisir tout à la fois douteux et certain.
Mon irritation et ”Meine Sorgue (pour reprendre un terme puissant et essentiel de šHeidegger) surgissent lorsque je constate que des analystes ou des individus qui se prétendent tels, prennent ce décor pour la réalité voire le Réel et qu'ils retombent ce faisant dans un mode de penser pré-psychanalytique où la rumeur, la doxa, le qu'en dira-t-on, la parole Imaginaire en somme, tient lieu de parole vraie; où un bavachage mort et stéréotypé l'emporte sur la parole vive. Ils cessent alors(mais je pourrais aussi bien dire nous cessons lorsque nous-mêmes nous laissons entraîner dans ce registre) d'être analystes. Peut-être ne peut-on pasÜnÜendurer d'être analystes, c'est-à-dire se tenir vigilants dans le registre tri-catégoriel de la pensée psychanalytique, que pendant de brefs moments pour retomber aussitôt dans le monde régi par les catégories d'Aristote et de Kant. Cela est triste car cela fait penser à ces gens qui connaissant la structure galiléenne de l'Univers continuent à vivre dans leur quotidien comme si la terre était plate, immobile au centre d'un cosmos figé. Ils n'ont pas fait réellement le saut ni opéré la coupure et les ruptures nécessaires. Ils ne peuvent pas soutenir une pensée špsychanalytique du "monde" (comme disait Heidegger), c'est-à-dire le penser selon les trois catégories du Réel, de l'Imaginaire et du Symbolique qui constituent le fondement de la pensée psychanalytique. Je dirais même plus : ceux qui explicitement ou šimplicitement n'accèdent pas à cette pensée tricatégorielle ne sont pas, ne seront jamais psychanalystes, ce qui d'ailleurs n'a qu'une important très relative.
”Les Amitiés fondatrices et le fondement catégoriel de la psychanalyse
Je vais d'abord vous lire un passage du ”Gai Savoir de Nietzche:
Ã*"ÔAmitiés d'astresƒ
"Nous étions amis et nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre. Mais il est bon qu'il en soit ainsi, et nous ne chercherons pas à nous le dissimuler ni à l'obscurcir comme si nous devions en avoir honte. Tels deux navires dont chacun poursuit sa voie et son but propres: ainsi sans doute nous pouvons nous croiser et célébrer des fêtes entre nous comme nous l'avons déjà fait - et alors les bons navires reposaient côte à côte dans le même port, sous le soleil, si calmes qu'on eá–át dit qu'ils fussent déjà au but et n'eussent eu que la même destination. Mais ensuite l'appel irrésistible de notre mission nous poussait à nouveau loin l'un de l'autre, chacun sur des mers, vers des parages, sous des soleils différents - peut-être pour ne plus jamais nous revoir, peut-être aussi pour nous revoir une fois de plus, mais sans plus nous reconnaître: des mers et des soleils différents ont dù nous changer! Que nous dussions devenir étrangers l'un à l'autre, tel le voulait la loi au-dessusœ de nous: c'est par là même que nous devons devenir l'un pour l'autre plus respectables! C'est par là même que la pensée de notre amitié d'autrefois doit nous être plus sacrée! Il est probablement une immense courbe invisible, une immense voie stellaire où nos routes et nos buts divergents se trouvent inscritsœ comme d'infimes trajets - élevons-nous à cette pensée! Mais notre vie est trop brève, notre vision trop faible pour que nous puissions être davantage que des amis au sens de cette possibilité sublime!"
Au début des années 50, six grands amis passaient souvent leurs week-end ensemble: Les Lacan, les Levi-Strauss et les Merleau-Ponty. "Nous fá–ámes très amis pendant quelques années. On allait avec les Merleau-Ponty déjeuner à Guitrancourt où [Lacan] avait une maison", confiait Lévi- Strauss à Didier Eribon dans ”De près, de loin, et curieusement - mais pas tout à fait cependant - il ajoute "nous ne parlions guère dde psychanalyse ou de philosophie; plutôt d'art et de littérature. Lacan avait une culture très vaste, il achetait tableaux et oeuvres d'art; cela tenait une place dans nos conversations." Cela constituait aussi ajouterai-je le cadre imaginaire d'un transfert de travail, d'une amitié de travail qui devaitÜn[1]Üpermettre à Lacan d'accéder à ce que la pensée de Lévi-Strauss et de Merleau-Pauty pouvait contenir, aux yeux de Lacan, d'”agalmata, c'est-à-dire de ces objets sacrés šqu'Alcibiade supposait que le corps de Socrate contenait, qu'il convoitait et qu'il désirait lui dérober dans le même temps qu'il tentait de le séduire (Platon, ”Le Banquet). Ce sont ces ”agalmata qui serviront à Lacan de prototype, de métaphore première à la construc¬tion théorique de l'objet ”a. Lacan a certainement séduit ces deux hommes et il les a suffisamment lus dans ce contexte soutenu d'une amitié pour trouver chez eux ce qui devait lui permettre de constituer les bases de son propre mode de travail. Théorie de l'Image chez Merleau Pauty, théorie du Symbolique chez Levi-Strauss.
Ì ÌIl faut aussi ajouter au trio Lacan/Levi-Strauss/Merleau- Ponty unÞ OÞ plus-un occasionnel, mais essentiel, introduit par Levi-Strauss dont il fut l'ami pendant 40 ans: Roman Jakobson. "Une amitié sans faille, déclare Levi-Strauss, une amitié de 40 ans. C'est un lien qui ne s'est pas reláƒáché, et, de ma part, une admiration qui n'a jamais cessé." De la part de Roman Jakobsan non plus d'ailleurs qui, quelques jours avant sa mort envoyait à Levi-Strauss un tiré-à-part avec cette dédicace : "à mon frère". "Je le réunis avec Lacan, dont j'étais très ami". Comme on pouvait s'y attendre, Lacan fut im¬médiate¬ment conquis et Sylvia, sa femme, aussi. ..."Ils acceuillirent ma suggestion de loger Jakobsan quand il venait à Paris. Pendant plusieurs années, Jakobson eut ainsi sa chambre chez Sylvia Lacan." Que Jakobson ait été le "plus- un" du trio - c'est moi qui le suppose - s'avérerait d'une part à ce que Levi-Strauss dit de lui et que Lacan n'aurait pas démenti: "C'était un penseur d'une puissance intellectuelle qui dominait tout autour de lui. Il maîtraisait une dizaine de langues, il avait une érudition prodigieuse, qui allait des anciens linguistes de l'Inde à Husserl... Il s'intéressait à tout, à la peinture, à la poésie d'avant-garde, à l'eth¬nologie, à l'informatique, à la biol¬ogie ..." Mais cette "présence" n'eut pas suffi à faire de lui le "plus-un" du groupe s'il ne leur avait pas révélé, à Levi-Strauss d'abord, à Lacan ensuite, "l'existence d'un corps de doctrine déjà constitué dans une discipline: la linguistique. Pour moi, avoue Levi-Strauss, ce fut une illumination." Et pour Lacan c'en fut également une par contre-coup. De surcroît si Jakobson introduisit Lacan au structuralisme en linguistique, il lui parlait surtout - c'est de Jakobson que je le tiens - du grand sémioticien Peirce et ... de ses trois catégories fondamentales de la sémiotique: Primeá‹áté, Secondeá‹áté et Tierceá‹áté. Il faut préciser que pour Peirce, la Sémiotique est la science de la réalité humaine en tant qu'elle n'est constituée que de signes: Le monde, l'homme sont pour Peirce des signes dont la sémiotique est la science = une science qui se déploie toute entière à partir de trois catégories fondamentales.
”Les Catégories
En 1976, dans la leçon inaugurale du séminaire intitulé ”L'Insu-que-sait de l'une-bévue s'aile à mourre, Lacan évoque la scission de 1953 et la date du 8 juillet: "J'ai énoncé le symbolique, l'imaginaire et le réel en 1953, en intitulant une conférence inaugurale (inaugurale de la fondation de la Société Française de Psychanalyse) de ces trois noms devenus en somme par moi ce que Frege appelle ”nom propre." Mais entre 1953 et 1976 le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel seront tantôt considérés comme des notions, comme des registres et, le plus souvent comme des catégories maisÜnÜpas déjà comme des noms propres. Ils deviendront noms propres du fait de l'extension du nom de Lacan à ces trois termes. Extension qui les fera ”consister. Nous aurons à nous expliquer ce mystère: à savoir que l'extension du nom de Lacan à ces termes leur aurait permi de consister - c'est-à-dire de "prendre corps". Nous n'en sommes pas là.
Pourtant "nom propre" doit nous retenir un instant en ce que les noms propres (chez Frege) ont ceci de caractéristique parmi les mots qu'ils ont un sens d'une part mais qu'ils fondent leur définition dans un référent: c'est-à-dire l'objet spécifique qu'ils dénotent (au sens logique du terme) or cet objet que les noms propres Symboliques, Imaginaires et Réels dénotent ne sont pas à proprement parler des étants - comme on a pu, à tort d'ailleurs, le penser des 10 catégories d'Aristote - mais l'objet spécifique de la découverte freudienne, à ceci près qu'inommé comme tel par Freud il est revenu à Lacan de donner ses noms propres, d'où la majuscule ”Symboliq¬ue, ”Imaginaire, ”Réel, à l'objet de cette découverte. C'est de le nommer en ces termes que s'inaugure le retour à Freud de J. Lacan, car désormais c'est tout le texte freudien qu'il s'agira de relire à travers le prisme diffractant et, nous le verrons, relativisant des trois catégories. D'où l'idée que cet "Homme aux loups" que Lacan a lu l'année précédente et où il a pu repérer le dessin des trois catégories, il lui faudrait maintenant le relire complète¬ment à la lumière de ce qu'il y a découvert. Ce qu'il fera d'ailleurs, mais de façon sporadique et dispersée tout au long des séminaires qui suivront.
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Toute la pensée occidentale - et pas seulement la philosophie mais aussi la science - est sous-tendue par la notion de catégories. C'est peut-être le plus grand titre de gloire d'Aristote de les avoir - le premier - dégagées et traitées systématiquement. Il s'agissait pour Aristote - vous vous en souvenez peut-être - de concepts très généraux, dont la généralité ne relèvait pas de l'expérience, mais en quelque sorte la précèdait, puisque c'était eux et eux seuls qui nous permettaient et qui d'ailleurs nous permettent encore dans un certain registre, de la penser et de l'organiser. Ce sont:
la Substance le Temps la Quantité l'Action la Relation la Relation la Qualité la Situation le Lieu l'Avoir
En fait, ces catégories sont toujours pensées par Aristote comme ayant le sens d'attribution (actif) ou d'attribut (passif). Pierre Aubenque, dans l'ouvrage collectif qu'il a consacré aux catégories d'Aristote, fait remarquer que les catégories sont d'une façon ou d'une autre des prédicats ou des modes de la prédication. Elles se tiennent aussi au point de rencontre de la chose dans sa manifestation et de la parole dans son intention signi¬fiante. Il est intéressant de remarquer avec l'un des premiers grands commen¬tateurs d'Aristote, Simplicius, que le monde des catégories aristotéli¬ciennes exclut les deux pôles de l'existence, brute (nommée ”hypostasis) et du dire pur ou signifiant pur (”lexis). ÜlÜŒ La question des catégories sera reprise par Kant - que je ne cite ici que pour faire la traansition vers les catégories de Peirce - sur une toute autre base. En fait il connviendrait de montrer qu'entre temps les philosophes du Moyen-Age ont fait un énorme travail sur les catégories qui a beaucoup impressioné Peirce, mais nous passerons tout de suite à Kant. Il ne s'agit plus ici des catégories de l'être ou du discours sur l'être, ou encore des "expression qui se disent sans aucune liaison", c'est-à-dire des termes simples qui signifient indépendamment de leur position éventuelle dans une phrase, mais des catégories de l'entendement. Au lieu de partir de la "rapsodie" des catégories aristotéliciennes, Kant pense qu'il convient de partir des jugements ”considérés dans leurs différentes formes. Ainsi tout jugement est universel, particulier au singulier en quantité; affirmatif, négatif ou infini en qualité; catégori¬que, hypothétique ou disjonctif dans la relation de ses parties; et problématique, assertorique ou apodictique dans sa modalité. Chacune de ces 12 modalités de classification des jugements en logique correspond à une fonction de l'entendement indispensable à la formation d'un jugement; et chacune de ces fonctions est le support d'une catégorie - pur concept de l'entendement - dans l'une des quatre grandes divisions des catégories: ”la quantité, ”la qualité, ”la relation et ”la modalité.
” Malgré les différences très grandes qui séparent les classifica¬tions catégorielles d'Aristote et de Kant, elles ne possèdent pas moins en commun de présupposer toutes deux la forme sujet-prédicat comme fondamentale - c'est-à-dire la forme qu'illustre un énoncé comme : Socrate est un homme. Pour Peirce l'effondrement des théories aristotéliciennes et kantiennes s'est avéré inévitable à partir du moment où la logique a progressé, au-delà de la logique aristotélicienne, vers une logique des relations. Car à partir de 1870 - c'est-à-dire des travaux de De Morgan - l'attention des logiciens s'est tournée de plus en plus vers ”la forme logique du raisonnement. Critiquant Kant, Peirce remarquait que "il aurait dá–á ne pas se limiter aux divisions des proposi¬tions ou `jugements' ... mais qu'il aurait dá–á tenir compte des moindres différences de forme, même élémentaires et significatives, existant entre les énoncés-signes. Je découvris surtout que Kant n'aurait pas dá–á ne pas tenir compte des formes fondamentales du raisonnement." Ainsi, par exemple, aussi longtemps qu'on ne tient pas compte du fait qu'un énoncé ou un signe comme "Carmen a jeté une fleur à Don José" n'a fondamentalement pas la même forme logique que le signe "Don José est jeune", les catégories chez Kant restent déterminées par ce qui ne sont que des variantes de la forme de base un-sujet-un-prédicat, c'est-à-dire par la prédication a une-place. En fait Peirce devait montrer que des énoncés comme "Carmen jette une fleur à Don José" sont des prédicats à trois places (x jette y à z) et qu'ils ont une forme logique différente des énoncés de prédicats à une place "Z est jeune". "Après les deux plus dures années d'activité intellectuelle que j'ai jamais connues, écrit Peirce à la suite de sa critique de Kant, le seul résultat valable et de quelque importance auquel je suis arrivé était qu'il existe seulement trois formes élémentaires de prédication ou signification qui, ainsi que je les avais dénommées à l'origine, sont ”les qualités (du sentiment), ”les relations (dyadiques) et les ”prédications (de représentations). Ces trois formes de relations: ”monadiques, ”dyadiques, et ”triadiques seront ultérieurement nommées - au sens du nom propre - les catégories de ”Primeá‹áté, ”Secondéá‹áté et ”Tiercéá‹áté. Elles sont, du point de vue formel, radicalement différentes, irréductibles les unes aux autres et de surcroît suffisantes. C'est un titre de gloire de Peirce d'avoir logiquement sinon démontré du moins montré que les trois formes relationnelles qui sous-tendent les troisÜnÜcatégories sont irréduc¬tibles. Ainsi la monadicité est indécomposable, la dyadicité n'est pas réductible à un composé de relations monadiques et la triadicité n'est pas réductible à des composants monadiques ou dyadiques; par contre toute relation supérieure à trois, tétradique, pentadique, etc., est réductible à des composantes monadiques, dyadiques ou triadiques. On verra avec Lacan que le ”nouage boroméen des catégories illustre très exactement cette propriété des trois formes relationnelles fondamentales de la logique des relations.
En quoi consistent, définitionnellement les trois catégories špeirciennes? Je vous le désigne rapidement en vous renvoyant à la lecture des ”Ecrits sur la Signe de Peirce, traduits pour le Seuil par Gérard Deledalle:
1)Ì ÌLa Priméá‹áté est la catégorie du sentiment et de la qualité.Þ OÞ 2)Ì ÌLa Secondéá‹áté est la catégorie de l'expérience, de la lutte et du fait.Þ OÞ 3)Ì ÌLa Tiercéá‹áté est la catégorie de la pensée et de la loi.Þ OÞ
Elles sont nécessaires et suffisantes pour rendre compte de façon logique et non psychologisante du ”phaneron. "Par ”phaneron - précise Peirce - j'entends la totalité collective de tout ce qui, de quelque manière et en quelque sens que ce soit est présent à l'esprit, sans considérer aucunement si cela correspond à quelque chose de réel ou non", (p. 67.) Présent ”quand à l'esprit de ”qui? A l'esprit de tout homme qui parle et pense depuis qu'il y a le langage, moment dont on ne connait rien, si ce n'est que le langage est apparu d'un seul coup et dans toute sa complexité (Levi-Strauss).
Nous reviendrons plus en détail sur les catégories peircéennes lorsque nous aurons développé les catégories lacaniennes afin de mieux souligner leurs ressemblances formelles mais aussi leurs différences šontologi¬ques, et les raisons qui ont pu amener Lacan à abandonner ultérieurement (du moins en partie) la logique des relations que vous verrez se déployer dans toute son élégance formelle dans la lecture qu'il fera du Petit Hans dans le Séminaire sur ”La Relation d'Objet que nous lirons l'an prochain. En fait, cette logique des relations commencera à s'avérer insuffisante à partir du moment où Lacan posera le problème de l'Identification et qu'il devra introduire la ”topologie, la logique des relations s'avérant insuf¬fisante à rendre compte de la complexité formelle des processus d'iden¬tification.
Mais nous n'en sommes pas là, nous ne sommes qu'en 1953 et il s'agit encore de rendre compte du tout de l'expérience analytique qui n'est - je vous le rappelle et nous le verrons souligné très fortement par Lacan dans Le Discours de Rome - qu'une expérience dans le champ (pour l'instant toujours dit inter-subjectif) du langage et de la parole en tant que s'y jouent les tensions sociales sur lesquelles le sujet humain se constitue. Il s'agit aussi de rendre compte de la spécificité de ”l'objet de la découverte freudienne qui fonde l'expérience analytique. Or cet ”objet, dès 1936 et de façon anticipée, dès le texte qui sert de fondement épistémologique à son entrée dans la psychanalyse : ”Au-delà du "principe de réalité", Lacan le définit comme, d'une part, "réduit aux faits du désir" et, d'autre part "essentiellement définissable en termes relativistes", au sein de cette réalité spécifique des relations inter-humaines qui elle-même recquiérera pour sa description cette logique des relations inventée par De Morgan et Peirce et reprise à son compte, en 1953 seulement, par LacanÜn[1]Ülorsqu'il inaugurera son enseignement et la nouvelle Société Française de Psychanalyse, d'une conférence titrée du Nom propre des trois catégories fondamentales de la logique des relations: le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel.
Rappelez-vous cette phrase qu'on peut dire prémonitoire ou programmatique de ce texte de 1936:
"C'est dans cette réalité spécifique des relations inter-humaines qu'une psychologie [la psychanalyse] peut définir son objet propre et sa méthode d'investigation. Les concepts [et j'ajouterai les catégories] qu'impliquent cet objet et cette méthode ne sont pas subjectifs [c;est-à-dire psychologiques] mais relativistes [c'est-à-dire logiques]. (”Ecrits, p. 88). Ì ÌIl faudra simplement dix-sept ans à Lacan pour trouver et maîtriserÞ OÞ ces catégories. "Une bonne durée", aurait dit Peirce, pour se familiariser avec la logique.
François Peraldi