COURS
IX
le
31 janvier 1989
III. B. Coonceptions de la paranoïa chez les
disciples de Freud
III. B. 1<°) Conception de la paranoïa chez Bleuler et Jung.
Avant
de poursuivre notre étude de la paranoïa dans le champ psychanalytique de
l'entre-deux guerre, j'ai voulu refaire une espèce de survol de la question des
psychoses telle qu'elle a été travaillée et retravaillée pendant plus d'un
siècle dans les milieux psychiatriques franco-allemands qui - tout au long de
la suite des moments féconds de cette histoire - ce sont souvent avérés
complémentaires: les allemands
excellant dans la construction d'immenses systèmes psychopathologiques dont le
Traité de Psychiatrie de Kraepelin est assurément la manifestation la
plus exemplaire : vaste synthèse des connaissances du temps, alors que les
français ont toujours été plus soucieux d'une clinique qui est toujours restée
pour eux le fondement de toute théorisation, tout autant que le lieu d'une
vérification constante des théories élaborées par eux ou par d'autres tout
aussi bien. Si chacun des deux groupes
connaissait bien le "génie" de l'autre et si le traité de Kraepelin
a apporté aux français une synthèse d'une envergure et d'une rigueur dont ils
étaient sans doute incapables, les travaux cliniques de ces mêmes français,
grâce à leur précision et la minutie des observations, ont amené les théoriciens
allemands - nommément Kraepelin - à reprendre entièrement leurs édifices
théoriques lorsque ceux-ci ne parvenaient pas ou plus à rendre compte de
certains phénomènes cliniques nouveaux et incontournables: c'est ce qui a amené Kraepelin à reconstruire
son Traité pour la huitième édition de 1913 autour de la notion de paraphrénie. C'est d'ailleurs ensemble et à la même
époque, aux alentours de 1930, que les travaux des psychiatres français et
allemands culmineront dans la synthèse qu'en fera Jaspers sans pouvoir aller
plus loin. L'au-delà de la grande
psychiatrie clinique ou de la clinique des maladie mentales devait se profiler
par-delà un saut de la pensée que franchirent certain psychiatres, d'une coupure
épistémologique qui a pour nom Freud, l'inventeur de la clinique
psychanalytique des troubles psychiques.
Nous
allons donc, si vous le voulez bien, refaire très rapidement et de très haut
le survol des mouvements - les ruptures intra-idéologiques - qui ont animé la
psychiatrie franco-allemande de Pinel/Esquirol à Jaspers; et de l'accumulation
des connaissances qui culminent dans les grands traités de Kraepelin et de
Jaspers construits au moment même où Freud aperçoit seul par le saut de sa pensée
- la découverte de l'inconscient - cette ccoupure épistémologique qui devait
marquer Bleuler et Jung (qui font le lien, la charnière entre la psychiatrie
et la psychanalyse) et ouvrir le champ nouveau de la clinique psychanalytique
où Louise Grenier nous a montré quelles furent - concernant la paranoïa et/ou
les psychoses - les grandes étapes de la révolution freudienne.
Louise
Grenier nous a rappelé il y a quinze jours la courbe tracée par l'intérêt de
Freud pour la paranoïa et/ou les psychoses. La distinction entre le deux ne sera jamais
nettement formulée par Freud encore qu'il semble bien qu'il range la paranoïa
du côté des névroses là où au fond il la plaçait dès le début de sa découverte
de l'inconscient dans son travail avec les hystériques.
Très
tôt - dès le début du siècle, Bleuler et Jung s'intéressent très sérieusement
à la découverte freudienne de l'inconscient chez les patients névrotiques et
surtout hystériques, non pas pour étudier les névroses mais pour mieux
comprendre les psychoses car ce sont surtout des patients psychotiques qu'ils
traitent au Burghölzli. C'est à
Bleuler qu'il a appartenu de renommer les démences précoces, schizophrénies, à
partir de ce qui lui semble être une structure psychique (et non pas un
symptôme) fondamentale et caractéristique de l'ensemble des psychoses: la "Spaltung."
"Je
nomme la démence précoce Schizophrénie parce que... la Spaltung des fonctions
psychiques les plus diverses en est une des caractéristiques les plus
importantes".
En
fait la notion bleulerienne de Spaltung est très différente de la notion
freudienne qui résulte, sous la forme du Clivage du Moi, du déni d'une
perception. Chez Bleuler - comme chez
Jung d'ailleurs - la Spaltung est avant tout une perturbation des associations
qui régissent le cours et le travail de la pensée.
Par
"association", Bleuler et Jung désignent - dans la tradition
associationiste - "un processus psychique extraordinairement flottant
et changeant, lié à d'innombrables phénomènes psychiques qui ne prennent pas
toujours être mis en évidence objectivement.
Dans la vie normale, le mécanisme associatif est dominé par l'attention
qui - en tout premier lieu - le dirige et le modifie; mais il dépend également
- surtout dans des situations de troubless physiques ou mentaux - de l'appareil
affectif qui à son tour peut prendre la direction des associations et les
modifier".
Quant
à l'attention, Jung la définit ainsi:
"elle est ce mécanisme infiniment complexe qui par
d'innombrables fils, lie le processus associatif à tous les autres phénomènes
du domaine physique et psychique dans la conscience". Jung a commencé sa carrière au Burgholzli
en analysant les associations chez des sujets normaux en pensant - dans la
suite de Wundt et Kraepelin - qu'il fallait partir d'une pleine et claire compréhension
du psychisme normal pour élucider les maladies mentales.
Freud
nous a laissé dans l'Esquisse, une reformulation originale de la
théorie associationniste sous les espèces de la théorie des frayages. Des
quantités pures créent, lors de leur premier passage au niveau des synapses,
des frayages qui, aux bifurcations et aux points de contact des neurones
constituant des barrières, ouvrent un
passage privilégié. Ces chaînes de
neurones discontinus et différentiels peuvent être assimilés à des représentations,
des signifiants dira Lacan, dont la signification dépend du complexe que chaque
unité constitue avec d'autres éléments.
Complexes que Lacan nommera "chaîne signifiante."
Mais
c'est surtout l'acception freudienne des associations telles qu'il la développe
dans ses Etudes sur l'hystérie qui retiendra l'attention de Bleuler et
Jung.
Tout
d'abord Freud remarque qu'une idée qui surgit (Einfall) comme hors
contexte est toujours en fait un élément relié consciemment ou non, à d'autres
éléments avec lesquels ils constituent des séries, des "syntagmes" au
sens éthymologique du terme, qui s'entrecroisent en réseau avec des points
nodaux: ce que Lacan nommera des
"points de capiton".
Ces
associations, une fois reconstituées, montrent comment la mémoire est
organisée, un peu à la manière d'un fichier de bibliothèque, selon divers
principes de classement qui permettent de retrouver chaque unité dans des
syntagmes différents. Certains de ces syntagmes sont comme clivés du cours
associatif normal. C'est de ce clivage
défensif que s'origine l'inconscient
Par
ailleurs le jeu des associations dépend de facteurs économiques et du
déroulement complexe des déplacements et des fixations des énergies
d'investissement d'un élément complexuel ou syntagmatique à un autre : "Le
groupement des associations, leur isolation éventuelle, leurs "fausses
concessions", leur possibilité d'accès à la conscience s'inscrivent dans
la dynamique du conflit défensif".
Pour
Bleuler les associations peuvent être clivées dans deux registres de troubles:
- Le registre primaire qui est celui de l'expression directe du
processus morbide qui, pour Bleuler comme pour Jung, est fondamentalement, dans
le cas des schizophrénies, d'origine organique voire hormonale.
- Le registre secondaire, celui des réactions psychiques du malade au
processus pathogène organique.
Dans
leurs perturbations primaires ce sont les liens associatifs eux-mêmes qui se
relâchent et s'effritent: "les
associations perdent leur cohésion.
Parmi les milliers de fils qui guident nos pensées, la maladie en rompt,
ici et là, de façon irrégulière, tantôt tel ou tel, tantôt un certain nombre,
tantôt une grande partie. De ce fait
le résultat de la pensée est insolite et souvent faux du point de vue logique"
(Bleuler cité par Laplanche).
Au
niveau secondaire, l'affect se substitue à l'attention (et à la logique
détruite des associations) et crée des associations qui n'ont pour but que de
créer des états affectifs intenses.
"Etant donné que tout ce qui s'oppose à l'affect est réprimé
plus qu'il n'est normal et que ce qui va dans le sens de l'affect est favorisé
de façon également anormale, il en résulte finalement que le sujet ne peut plus
du tout penser ce qui contredit une idée marquée d'affect: le schizophrène dans sa prétention ne rêve
que de ses désirs; ce qui pourrait empêcher leur réalisation n'existe pas pour
lui. C'est ainsi que des complexes
d'idées dont le lien est plutôt un affect commun qu'une relation logique se
trouvent non seulement formés mais renforcés.
N'étant pas utilisées, les voies associatives qui viennent d'un tel
complexe à d'autres idées perdent, en ce qui concerne les associations
adéquates, leur viabilité; le complexe idéatif marqué d'affect se sépare
toujours davantage et parvient à une indépendance toujours plus grande".
Cette
vision des mécanismes secondaires de la Spaltung est certainement très
marquée par la manière dont Freud explique l'inconscient par le clivage de
certains groupes associatifs qui amène la subsistance côte à côte de syntagmes
associatifs indépendant les uns des autres.
Mais
Bleuler ajoute l'idée d'une Spaltung primaire qui est un véritable
éclatement du substratum psychique, du réseau des frayages pour reprendre le
terme freudien, du à une cause organique et est beaucoup plus grave que la Spaltung
secondaire parce qu'irrémédiable, irréparable. "La Spaltung (secondaire) est la condition préalable de
la plupart des manifestations plus compliquées de la maladie; elle imprime son
sceau particulier à toute la symptômatologie". Cette Spaltung serait celle mise en
évidence par Freud dans l'hystérie, ce serait également celle qui, bien que
qualitativement différente quant à la nature des affects, serait à l'oeuvre
dans la paranoïa qui, chez Bleuler, reste semblable à la paranoïa restreinte de
Kraepelin (ce qui excluerait de la paranoïa le cas Schreber). Mais dans le cas de la schizophrénie (ou
des démences précoces) "derrière cette Spaltung systématique en complexes
idéatifs déterminés, nous avons trouvé antérieurement, un relâchement primaire
de la texture associative qui peut conduire à une Zerspaltung (une Spaltung
primaire) incohérente de formations aussi solides que les concepts
concrets. Dans le terme de schizophrénie
j'ai visé ces deux sortes de Spaltung dont les effets souvent se fondent
ensemble".
D'un
côté, donc, les hystériques et les paranoïaques simplement marqués par la Spaltung
secondaire, monoclivés en quelque sorte; de l'autre les schizophrènes
doublement clivés, la ligne de partage étant marquée par la Zerspaltung
ou Spaltung primaire provoquée par un trouble organique.
Si
j'ai insisté sur la conception bleulerienne de la Spaltung, c'est parce
que la conception lacanienne du sujet en tant que barré, clivé, marqué d'une Spaltung
fondamentale telle qu'il en amorce la description dans le Stade du Miroir, doit
certainement beaucoup plus à la conception bleulerienne de la Spaltung
qu'à la conception freudienne telle qu'elle apparaît tant dans les Etudes
sur l'hystérie, comme résultat d'un mécanisme de défense contre une
représentation insupportable ou plutôt reconciliable, discordante, par
refoulement (hystérie) ou rejet à l'extérieur (paranoïa) voire telle qu'elle
apparaîtra plus tard comme conséquence du déni.
Je
vous indique ceci en passant pour deux raisons, d'une part pour vous inciter à
lire Jung et Bleuler, d'autre part parce que j'y trouve l'explication d'un
détail dans la vie de Lacan qui m'a toujours intrigué: le fait que celui qui se voudra le héros du
retour à Freud n'ait jamais cherché à rencontrer ce dernier et que même
lorsqu'il travaillait à sa thèse ce n'est pas chez Freud qu'il est allé prendre
des informations mais au Burghölzli où il est allé faire un stage l'été de 1930
et où il a bien connu Jung, l'Ennemi par excellence des freudiens et - il faut
tout de même l'ajouter - des juifs.
On
comprend la carte laconique de Freud en réponse à l'envoi de la thèse de
Lacan. Soit qu'il ne l'ait pas lue,
soit s'il l'a lue qu'il n'ait pas manqué d'y repérer l'influence de Jung dans
la manière dont Lacan travaille le texte associatif d'Aimée.
On
comprend aussi qu'au Congrès de Marienbad, en 1936, Lacan ait été interrompu
par Jones lors de sa présentation du Stade du Miroir où ce qui s'y annonce
comme structure clivée du "Je" doit plus à Bleuler/Jung qu'à
Freud. Encore que Lacan voit dans la Spaltung
fondamentale la coupure nécessaire à l'avènement du Sujet alors que Bleuler y
voit la cause de la détérioration schizophrénique d'un sujet marqué par un désordre
organique encore inconnu.
Il
est dommage que la rupture entre Freud et Jung ait amené les psychanalystes à
oublier Jung au point de ne plus du tout le lire. Son travail sur la démence précoce est certainement beaucoup plus
riche que les considérations de Freud sur les psychoses à la même époque
(1900-1906) dans ses études sur les psychonévroses de défense. Il est vrai qu'à cette époque Freud s'il
voyait quelques patients paranoïaques (au sens restreint) voyait peu sinon pas
de grands psychotiques comme ceux qui étaient internés au Burghölzli.
Dans
une première partie - qui est une sorte de revue de la littérature de l'époque
- Jung remarque que quels que soient les hhorizons théoriques d'où elles
viennent, les études sur la démence précoce (Jung ne la nommera définitivement
schizophrénie qu'après la parution en 1911 de la grande monographie de Bleuler)
pointent toutes vers une discordance centrale qu'on a diversement nommée :
détérioration aperceptive (Weygandt); dissociation, abaissement du niveau
mental (Masselau, Janet - à noter que Jung connaît très bien les théoriciens
français); désintégration de la conscience (Grass); désintégration de la
personnalité (Neisser et autres). S'y
est ajouté la notion de fixation introduite par Masselau qui expliquerait
l'apauvrissement émotionnel. Mais Freud
et Grass ont éclairé les mécanismes qui provoquent ce phénomène central de
discordance, observé par tous plutôt qu'expliqué, en montrant toute
l'importance du mécanisme de clivage des idées que Freud a su expliquer en démontrant,
grâce à sa connaissance clinique des hystériques mais aussi de la paranoïa, le
"principe de conversion", c'est-à-dire le refoulement et la
réapparition indirecte de certains complexes d'idées clivés. Toutefois à cette époque Freud n'a pas été
capable d'éclairer pourquoi un sujet choisi soit l'hystérie soit la paranoïa
voire sous sa forme démentielle (démence paranoïde) pour se défendre contre des
chaînes de représentations inconciliables avec le complexe moïque. C'est la raison pour laquelle, en l'absence
d'une explication freudienne de la raison de ce choix, Jung formule l'hypothèse
(qu'il reprend de Bleuler) qu'il doit s'agir, dans le cas de la démence
précoce, d'une action concomittante d'affects spécifiques et d'une toxine qui
provoque la fixation terminale du complexe et abîme les fonctions psychiques
dans leur ensemble. La possibilité
d'une telle intoxication pourrait être due à des causes somatiques complexes et
elle fixerait le dernier complexe apparu de façon définitive et pathogène.
Dans la suite de son ouvrage et après avoir rendu hommage une fois de plus à Freud et à sa découverte des complexes d'idées clivés et leur rôle dans l'hystérie, la paranoïa, les névroses et les rêves, Jung précise la nature de ces complexes dans le cas de la démence précoce et, sur ce point, déjà, s'écarte de la théorie freudienne fondée sur le primat de la sexualité. Ce sont des complexes à tonalité affective car, pose Jung, le fondement essentiel sur lequel se construit notre personnalité est l'affectivité. Car il donne - dans la suite de Bleuler à qui il reprend la notion - une définition de l'affectivité qui dépasse de loin la sexualité freudienne: il s'agit non seulement des "