COURS
VIII
le
17 janvier 1989
III. Conceptions
psychanalytiques de la paranoïa dans l'entre-deux guerres.
III.A. Connception de la paranoïa chez Freud.
Exposé de Louise Grenier.
Il
m'a paru intéressant de suivre l'évolution de la pensée de Freud au sujet de la
paranoïa et des psychoses depuis les débuts de son incursion dans la
psychiatrie (1894) jusqu'en 1939. J'ai
divisé cette évolution en trois périodes, chacune correspondant à des
mutations de la métapsychologie freudienne et à des modifications du point de
vue clinique. La première période
s'étend de 1894 à 1900; la seconde, de 1907 à 1920; la troisième, de 1920 à
1939, année de sa mort.
III. A. 1<°) Première période: 1894-1900
Pour
l'étude de cette phase de découverte créatrice du champ psychanalytique, j'ai
recouru aux textes suivants:
a) Corresppondance Freud-Fliess: in, La Naissance de la Psychanalyse.
-
24 janvier 1895: Manuscrit H
-
1 janvier 1896:
Manuscrit K, lettre 39
- 24 janvier
1897: lettre 57
- 2
mai 1897: lettre 61
- 25 mai
1897: lettre 63
- 9
décembre 1899: lettre 125
b) Publicaations d'articles:
- Les psychonévroses de défense, 1894;
- Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense, 1896, toutes
deux dans Névrose, Psychose et Perversion, PUF, 1973.
Dès
son article de 1894, Les psychonévroses de défense, Freud veut
identifier une défense propre à la psychose.
Décrivant les mécanismes défensifs des phobies et obsessions contre une
représentation inconciliable par séparation de celle-ci d'avec son affect, il
repère dans la psychose - telle la confusion hallucinatoire "une forme
beaucoup plus efficace de défense. Elle
consiste en ceci que le moi rejette (Verwirft) la représentation insupportable
(unertraglich) ou inconciliable (unvertraglich) - on hésite chez les
traducteurs; en même temps, le moi rejette son affect et se comporte comme si
la représentation n'était jamais parvenue jusqu'au moi." Il s'agit donc du rejet d'une représentation
ici et non d'une perception (déni ou Verleugnung), terme qui
n'apparaîtra dans son sens actuel qu'en 1928, à propos du fétichisme.
Dans
le même article, Freud donne l'exemple d'une jeune fille qui, déniant l'absence
de l'être aimé qui d'ailleurs ne lui rend pas son amour, vit dans la croyance
en la présence continuelle de l'aimé.
"Le moi, dit Freud, s'arrache à la représentation inconciliable mais celle-ci est
inséparablement attachée à un fragment de la réalité si bien que le moi en
accomplissant cette action, s'est séparé aussi, en totalité ou en partie de la
réalité."
S'intéressant
spécifiquement à la paranoïa dans le Manuscrit H (1895) et dans "Nouvelles
remarques sur les psychonévroses de défense" (1896) Freud range la
paranoïa dans les cadres de l'hystérie et des obsessions à cause de son
origine affective; elle est une psychose de défense - psychose intellectuelle -
provenant du refoulement des souvenirs pénibles et dont les symptômes sont déterminés
dans leur forme par le contenu du refoulé.
Pour lui, c'est un fait, la paranoïa chronique sous sa forme classique
est un mode pathologique de défense comme l'hystérie, la névrose obsessionnelle
et les états de confusion hallucinatoire.
Dans
ces deux textes, Freud rapporte deux cas de paranoïa. Une jeune fille se plaint d'avoir été victime de séduction de la
part d'un pensionnaire. Quelques années
plus tard, elle présente un délire de persécution et d'observation. Freud, suivant la technique cathartique,
échoue à restaurer le "souvenir" traumatique; la malade nie la scène
à présent. Freud croit que la malade,
voulant éviter le reproche lié au souvenir de ce qu'elle a vu projette ce
dernier dans le monde extérieur.
Le
second cas est celui d'une femme de 32 ans, Madame P., qui tombe malade six
mois après la naissance de son premier enfant.
Elle devient méfiante, fermée, déprimée, anorexique, se plaignant d'être
persécutée et observée par ses voisins.
En particulier, elle croit qu'on l'observe quand elle se déshabille. Placée en clinique, elle ressent une
lourdeur dans le bas-ventre ("main lourde"), elle hallucine
des femmes nues - parfois des hommes - prête à autrui des pensées
inconvenantes, etc. Suivant la même
méthode que pour la cure de ses hystériques, Freud procède à l'analyse de
chacun des symptômes et remonte le fil des associations de ces derniers
jusqu'à la scène traumatique initiale.
Il parvient à relier un affect de honte - auto-reproches - à des jeux
érotiques infantiles entre la patiente et son frère. Non sans provoquer l'aggravation de la maladie et l'interruption
du traitement!
Freud
acquiert la conviction que les hallucinations contiennent un fragment de
vérité historique; ce sont, dit-il, des symptômes du retour du refoulé. Il se convainc que la projection est le
mécanisme de défense spécifique de la paranoïa; mais il s'agirait d'une
mauvaise utilisation de la projection qui, en tant que défense, existe dans la
vie psychique normale. Le problème
étant que le sujet refuse de reconnaître quelque chose - reproches et souvenirs
par exemple - chose qui fait retour dans le monde extérieur. Il s'agit d'un changement de lieu; un fait
psychique interne s'impose à l'extérieur sous la forme de voix ou de visions.
Mentionnons
aussi le fait qu'en cette année 1896, Freud a l'intuition des rapports qui
lient la paranoïa au narcissisme quand il écrit: "En tous les cas, la ténacité avec laquelle le sujet
s'accroche à son idée délirante est égale à celle qu'il déploie pour chasser
hors de son moi quelque autre idée intolérable. Ces malades aiment leur délire comme ils s'aiment eux-mêmes"
(p. 101).
Dans
les lettres 39 (1896), 57, 61 et 63 (1897), Freud assimile encore la paranoïa
à la névrose dont il construit l'explication psycho-dynamique suivante: la cause en est une séduction précoce
active, puis passive dont le souvenir sera refoulé après-coup (à cause de la
libération du déplaisir lié à l'émergence de représentations s'y rattachant);
c'est le "déplaisir" qui sera ici projeté à l'extérieur sous forme de
reproches.
Comme
dans les névroses, il existerait quatre sortes de symptômes:
1. primaires de défense: méfiance envers les autres par exemple;
2. des formations de compromis
ou retour du refoulé: pensées qui
surgissent tout à coup, des hallucinations, des illusions;
3. des symptômes secondaires
tels les délires d'observation et de persécution;
4. des symptômes de soumission
du moi soit par la mélancolie, soit par la mégalomanie indiquant l'existence
d'un processus de déformation du moi (altération); ils sont dûs à la croyance
du malade aux phénomènes hallucinatoires et autres.
Dans
le Manuscrit N (lettre 64, 1897) Freud suppose que les délires de persécution
émanent de pulsions hostiles (désir de mort) à l'endroit des parents de même
que les obsessions des obsédés.
L'intuition du complexe d'oedipe comme complexe nucléaire des névroses
affleure ici.
Préoccupé
par la question du choix de la névrose, en novembre 1897, il suggère à Fliess
que ce choix dépend du stade d'évolution au cours duquel s'est produit le
refoulement. Deux ans plus tard, le 9
décembre 1899, lettre 125, il précise que le dit choix ne dépend pas de l'âge,
ni du moment de l'incident primaire mais du but érotique et de la présence ou
non d'un objet d'amour. Ainsi,
écrit-il, l'hystérie (et la névrose obsessionnelle) est allo-érotique et se
manifeste principalement par une identification à la personne aimée alors que
la paranoïa défait les identifications, rétablit les personnes que l'on a
aimées dans l'enfance et scinde le moi en plusieurs personnes psychiques. "Voilà pourquoi, j'ai été amené à
considérer la paranoïa comme la poussée d'un courant auto-érotique, comme un
retour à la situation de jadis" - voilà qui n'est pas sans évoquer la
future pulsion de mort et le premier principe du fonctionnement mental, le
principe du plaisir qui l'a précédée pour expliquer la nostalgie du retour aux
jouissances et objets d'autrefois).
Freud ajoute: "La
solution perverse correspondante serait ce qu'on appelle la folie originelle. Les rapports particuliers de l'auto-érotisme
avec le "moi" primitif éclaireraient bien le caractère de cette
névrose. C'est ici que le fil se rompt"
(p. 270, in Naissance...).
Commentaires
Comme
nous venons de le rappeler, la paranoïa dénommée par Freud indifféremment
psychose de défense, neuro-psychose, psycho-névrose ou simplement névrose,
trouve dans la lignée névrotique - hystérie, névrose obsessionnelle - son
modèle psycho-dynamique; elle s'explique par un conflit entre une représentation
inconciliable et une défense du moi.
Nous y trouvons en outre le commencement d'une interprétation basée sur
l'hypothèse de représentations pulsionnelles inconscientes, soit de nature
hostile, soit de nature érotique. S'y
amorce encore l'idée d'une poussée auto-érotique ramenant le moi paranoïaque au
moi primitif.
Dans
la paranoïa qu'il ne distingue pas de la schizophrénie ou démence précoce selon
sa conception pré-kraepelinienne, les contenus des symptômes en tant que
retour du refoulé renvoient aux souvenirs refoulés d'événements traumatiques,
aux affects correspondants et aux modes de défense utilisés, en l'occurence
le refoulement et la projection. Quant
à la raison du choix de la névrose - pourquoi une paranoïa et pas une hystérie
quand l'étiologie est la même? - il la recherche d'abord dans le mécanisme
défensif, ensuite dans la nature du but érotique et dans l'objet (présent ou
non) de la pulsion sexuelle.
En
cette amorce de conceptualisation, nous trouvons à l'état embryonnaire les futures
notions de narcissisme, de déni, de clivage et de pulsions de mort. S'y esquisse aussi l'importance des
expériences infantiles et le complexe d'Oedipe, le point de vue génétique et
l'importance des rapports du moi avec le monde extérieur pour rendre compte de
l'évolution vers la psychose.
III. A. 2°) Deuxième période: 1900-1920
En
ce qui concerne la question de la paranoïa, cette période est marquée par la
parution des "Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas
de paranoïa (le Président Schreber)" en 1911. Ces remarques ne sont pas sans avoir subi
l'impact de la théorie du désir telle qu'elle se formule dans l'Interprétation
des rêves (1900) et l'influence des "Trois Essais sur la théorie de
la sexualité" (1905). La
publication du cas Schreber donnera naissance au terme et à la notion de
narcissisme élaborée peu après et s'ajoutera aux présentations cliniques de
"L'Homme aux rats" et de "L'Homme aux Loups".
Rappelons
que cette analyse du cas Schreber est basée sur les "Mémoires d'un
névropathe" (1903) écrites par Schreber lui-même et sur les rapports
succints des médecins. Résumons cette
histoire. Schreber a été soigné pour
hypocondrie grave en 1884 et s'en est remis au bout de cinq mois. Sa gratitude et celle de sa femme envers le
médecin, le Professeur Flechsig aurait été immense. Il dit avoir été heureux ensuite pendant huit ans malgré la
stérilité de son épouse qui conservait à son chevet la photographie de
Flechsig. Après sa nomination, en 1893,
à la présidence de la Cour d'Appel de Saxe, il tombe à nouveau malade: insomnies, rêves où il s'imagine malade
comme la première fois; un beau jour, il se réveille avec l'idée qu'il serait
beau d'être une femme subissant l'accouplement. A partir de là, il entre en clinique et y reste jusqu'en 1902,
soit neuf ans (cela évoque l'idée d'une grossesse). Son état empire: délires
hypocondriaques dont la négation d'organes, ramollissement du cerveau; il croit
être mort, avoir la peste; délires de persécution: on va livrer son corps et son âme au Pr Flechsig pour des
expériences; hallucinations visuelles et auditives accompagnées de stupeur;
tentatives de suicides. A la fin, les idées
délirantes prennent un caractère mystique:
il est en rapport avec Dieu, le diable se joue de lui; il acquiert la
conviction que son émasculation est la condition nécessaire au rachat du monde
et à la production d'hommes nouveaux.
Il aurait été fécondé par les "rayons divins" - ou voix
parlant la "langue fondamentale" - avec lesquels il est raccordé en
permanence en vue d'une volupté constante.
Flechsig, Weber, puis Dieu deviennent successivement ses persécuteurs
qui eux-mêmes se clivent en "supérieurs et inférieurs", persécuteurs
qui abusent sexuellement de lui, qui assassinent son âme dans une atmosphère de
fin du monde car autour de lui n'apparaissent plus que des "ombres
d'hommes bâclés à la six-quatre-deux", c'est-à-dire des images
d'hommes morts.
Pour
Schreber, tout est signe, tout est signifiant.
Chaque événement, chaque parole prendront place dans l'organisation
délirante rédemptrice subséquente qui, comme l'observera Freud, permet la
récupération du lien libidinal avec le monde extérieur.
Freud
veut donner sens au délire comme au texte d'un rêve, ou à un symptôme
névrotique. Il écrit: "ces mécanismes psychiques
singuliers si éloignés de la pensée habituelle des hommes découlent des
processus les plus généraux et les plus naturels de la vie psychique." Il veut en découvrir les mobiles comme les
voies de transformation. (p. 270, in Cinq
psychanalyses)
Freud
se livre ainsi à un essai d'interprétation visant à traduire un mode
d'expression paranoïde en mode d'expression normale. Procédé bien sûr identique à l'analyse du rêve et du symptôme
névrotique. Dans L'Interprétation
des rêves (1900), il écrit: "Le
rêve est le premier membre d'une série de formations psychiques anormales,
parmi lesquelles la phobie hystérique, les obsessions, les idées délirantes
doivent, pour des motifs pratiques, intéresser le médecin, (...). Quiconque n'a pas réussi à expliquer
l'origine des images du rêve cherchera vainement à comprendre les phobies, les
obsessions, les délirantes et à exercer sur elles une influence thérapeutique"
(préface à la première édition).
Un
an auparavant, soit le 3 janvier 1899, il écrivait à Fliess: "La structure du rêve est
susceptible d'application universelle.
La clef de l'hystérie s'y trouve en fait." Donc le rêve servirait de paradigme à
l'explication des symptômes. Plus
encore, il serait lui-même un modèle de l'hallucination, du délire, comme le
deuil sera le modèle de toute mélancolie.
Pareillement,
dans l'analyse du délire schreberien, Freud découpe le discours en séquences
et/ou en thèmes. Pour expliquer le
déclenchement de la second maladie, Freud fait appel à un transfert non résolu
sur la personne du Pr Flechsig qui avait soigné le Président lors de sa
première maladie. La vénération envers
le médecin est dans un premier temps attribué à sa femme: c'est elle qui l'aime. La cause occasionnelle serait ainsi un
fantasme de désir de nature féminine auquel s'oppose une résistance émanant de
l'ensemble de la personnalité sous la forme d'un délire de persécution. Le fantasme d'émasculation serait donc
primaire et non secondaire comme serait tenté de nous le faire croire le système
délirant du patient et les rapports des psychiatres. Le moi s'en dédommage ensuite par la mégalomanie, à savoir le
fantasme de rédemption. Rappelons que
Scheber disait que la condition pour sauver le monde était sa transformation
en femme.
La
seconde maladie aurait débuté par la nostalgie de l'objet aimé perdu
accompagnée d'une poussée libidinale homosexuelle: cet objet, c'est le Pr Flechsig lequel sera bientôt rejoint par
le Dr Weber et Dieu lui-même. Ces
figures autrefois aimées sont devenues persécutrices par suite du refoulement
de la représentation honnie, de sa négation, du retournement en son contraire
de l'affect et de la projection de l'ensemble de la représentation ainsi
déformée à l'extérieur. Notons ici que
Freud reste fidèle au concept de refoulement typique de l'hystérie. Plus loin, il expliquera la projection par
l'abolition d'une perception interne, non plus par sa répression. Nous y reviendrons, de même que sur
l'interprétation donnée du transfert comme déplacement du "complexe
paternel".
Demandons-nous
d'abord comment est venue à Freud cette interprétation du fantasme paranoïaque
comme désir homosexuel inconscient.
Comment s'est faite l'évolution des hypothèses soulevées dans la
correspondance avec Fliess aux thèses actuellement soumises? La question de la bisexualité n'est-elle un
des héritages de la relation avec Fliess qui, on le sait s'est terminée de
manière paranoïde?
Nous
savons qu'en 1897, Freud abandonne sa théorie de la séduction réelle pour
adopter celle du fantasme de séduction considérée plus tard comme fantasme
originaire. Dans les Trois Essais
sur la théorie de la sexualité (1905), il écrit que les symptômes morbides
représentent une conversion de pulsions sexuelles dites perverses (au sens
large du mot). Chez tous les névrosés,
il constate dans l'inconscient l'existence de tendances à fixer leur libido
sur une personne de leur sexe; on y trouve aussi une tendance aux
transgressions anatomiques et parmi celles-ci, celles qui donnent aux
muqueuses anale et buccale une valeur de zone génitale; enfin, il attribue un
rôle important aux pulsions partielles formant des couples antagonistes et
pouvant constituer de nouveaux buts, telles les pulsions de voir et de montrer,
la pulsion de cruauté dans ses formes active et passive. Il écrit:
"C'est cet élément de cruauté dans la libido qui est cause de
cette transformation de haine en amour, d'émotions tendres en mouvements
hostiles qui se retrouve dans la symptomatologie d'un grand nombre de névroses
et forme, presque en son entier, la symptomatologie de la paranoïa."
(p. 55)
On
trouve encore des traces de l'évolution de sa pensée concernant la paranoïa
dans une lettre à Ferenczi en date du 11 février 1908 au sujet de la paranoïa
d'une femme. "Théoriquement, il
s'agit d'une libido détachée de sa composante homosexuelle. Toutes les femmes qu'elle attribue à son
mari, c'est à elle qu'elles plaisent en réalité: c'est le résultat d'une fixation homosexuelle juvénile",
conclut-il. Conception qui rejoint
celle formulée dans les textes de 1905, "Le cas Dora", de
1908, "Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité"
et 1909, "Considérations générales sur l'attaque hystérique"
où il expose le rôle des fixations homosexuelles dans la pathogenèse.
Mais
Freud compare la paranoïa surtout à la névrose obsessionnelle, une formation
excluant l'autre et ayant en commun un noyau hystérique. "L'homme aux rats" (1909) montre
le lien intime entre l'idée obsessionnelle et le délire de persécution, entre
l'érotisme anal et le fantasme de procréation chez l'homme. Les rats qu'il imagine s'enfonçant dans
l'anus de personnes chères - père, femme aimée - lui procurent au dire de Freud
"l'horreur d'une jouissance par lui-même ignorée". Se trouvent réunis dans le fantasme, le supplice
(la persécution) et le plaisir homosexuel.
Et bien d'autres choses encore sur lesquelles nous ne pouvons nous
attarder pour le moment.
Car
cette question de l'homosexualité inconsciente nous renvoie à celles du
narcissisme et de l'ambivalence amoureuse.
Dans une note adresssée à Jung en 1910, il met l'accent sur le fait
qu'au cours de son évolution la libido passe de l'auto-érotisme à l'amour
objectal. Le narcissisme est au coeur
de l'explication qu'il donne du passage de la paranoïa persécutoire à la
paranoïa mystique du Président Schreber.
Dans ses Trois essais... Freud avait déjà avancé l'idée que
chacun des stades libidinaux est susceptible d'entraîner uen fixation et par
là de fournir les bases d'une prédispoition à telle ou telle
psycho-névrose. Il suppose que le point
faible de l'évolution des paranoïaques est situé quelque part aux "stades
de l'auto-érotisme, du narcissisme et de l'homosexualité.
Recherches des caractéristiques
essentielles de cette pathologie
Rappelons
d'abord les formes du délire paranoïaque selon Freud:
1. persécution: "Je ne l'aime pas, je le hais, il me
hait, je peux donc le haïr".
"Je le hais" n'arrive pas à la conscience, il y a
projection. Verbe.
2. érotomaniaque: "Ce n'est pas lui que j'aime, c'est elle
que j'aime, donc elle m'aime"; la seconde partie de la phrase n'est pas
consciente. Objet.
3. jalousie: "Ce n'est pas moi qui aime l'homme,
c'est elle qui l'aime"; sujet.
4. jalousie: "Ja n'aime personne, je n'aime que
moi".
Freud
recherche les facteurs spécifiques de cette entité morbide dans les mécanismes
de formation du symptôme et ceux du refoulement. Pour la formation du symptôme, le trait le plus frappant reste la
projection telle que définie ci-dessus; il s'agit d'une "perception
interne abolie qui parvient au conscient en passant par l'extérieur." Il décrit enfin les trois temps du refoulement: fixation, refoulement après-coup et retour
du refoulé que nous n'élaborerons pas ici.
Soulignons seulement que le processus propre au refoulement
paranoïaque consiste selon lui en un retrait d'investissement libidinal envers
les personnes aimées ou les choses, et parfois en son intérêt tout court envers
le monde extérieur. Processus
sous-terrain masqué par le délire ou une tentative de "guérison"
permettant la restauration du lien au monde.
Freud dégage cette conclusion du fantasme de fin du monde de
Schreber. Il s'agirait véritablement de
la fin du monde interne, catastrophe projetée à l'extérieur et causée par le
retrait d'amour. Or, cette libido
retirée aux objets se fixe sur le moi:
Freud pointe ici ce qu'il considère comme le caractère spécial de la
paranoïa, à savoir un retour au narcissisme infantile.
Ces
questions au sujet du narcissisme et des rapports du sujet avec le monde
extérieur apparaissent comme conséquence de sa relation étroite avec Jung,
autour de 1907-09. C'est qu'en effet,
Jung s'oppose à l'assimilation de la paranoïa à la démence précoce (influence
de son maître Bleuler) et conteste l'importance exclusive accordée par Freud à
la sexualité du paranoïaque au dépens du besoin d'affirmation du moi, de la
situation vitale, de la personnalité et des rapports sociaux. Ces critiques pousseront Freud à
l'exploration du rôle du narcissisme jusqu'à la parution de "Pour
introduire le narcissisme" en 1914, précédée par une étude du Moi en
1911, "Formulations sur les deux principes du fonctionnement mental".
Freud
rejette, dans une lettre à Abraham de 1907, l'emploi de l'expression
"personnalité" car, dit-il, "elle appartient à la psychologie
de surface et qui pour la compréhension des processus réels, pour la
métapsychologie, donc, ne nous fournit rien de particulier". Pourtant il tient compte de la critique de
Jung et poussera plus avant sur les rapports entre le refoulant et le refoulé,
entre le moi et la libido, entre le moi et le monde extérieur. De ces recherche vont naître les deux
principes du fonctionnement mental, principe de plaisir-principe de réalité,
et la dualité, pulsions sexuelles-pulsions du moi.
Commentaires
En
cette phase de la pensée freudienne, on relève les points suivants:
- la relation entre le choix d'objet homosexuel, le narcissisme et
l'auto-érotisme;
- l'exposé des rapports entre les formations de compromis - les
symptômes - et la fixation ou refoulement originaire;
- la recherche du facteur spécifique de la paranoïa, soit dans les
contenus du refoulé originaire, soit dans le mode défensif. Il lui manque le concept d'un mécanisme
spécifique à la psychose et se situant dans les rapports du sujet au monde
extérieur. Ce sera le déni...
Enfin,
j'oubliais, un article de 1915 intitulé, "Communication d'un cas de
paranoïa en contradiction avec la théorie psychanalytique"
(Névros...). Dans cet exemple, le
persécuteur n'est pas de même sexe que la patiente et on découvre derrière
celui-ci la figure maternelle auquelle le lie, en tant que substitut
paternel, des rapports amoureux. Freud
nous renvoie au fantasme de scène primitive.
III. A. 3°) Troisième période: 1920-39
En
cette période de refonte de la métapsychologie freudienne et l'introduction des
notions de "pulsion de mort" et de la seconde topique, on peut se
demander l'impact qu'aura cette refonte sur les conceptions de la
paranoïa. L'oeuvre machiavélique de la
pulsion de mort s'effectuerait silencieusement par l'intermédiaire du Moi et du
Surmoi. En cette période, il concentre
sa recherche clinique sur les psychoses et les perversions sexuelles. La psychose consiste de façon très
schématique, en un conflit entre le moi et le monde extérieur ou réalité. Or, cette réalité se représente dans le
psychisme sous la forme du Surmoi: la
mélancolie serait une névrose narcissique, dit-il, car elle est marquée par un
conflit entre le Moi et le Surmoi.
A
propos des psychoses, par comparaison avec la névrose, il publie en 1924,
"Névrose et Psychose" et "La perte de la réalité dans
la névrose et dans la psychose" où il réaffirme la position
suivante: "Pour la névrose ce
serait donc la surpuissance de l'influence du réel, et pour la psychose celle
du ça qui serait déterminante. La perte
de la réalité serait pour la psychose donnée au départ; pour la névrose, il y
aurait lieu de penser qu'elle y est évitée". La névrose, écrit-il, ne dénie pas la réalité, elle ne veut rien
savoir d'elle; la psychose la dénie et cherche à la remplacer. Vraisemblablement, dans la psychose, le
fragment de réalité repoussé revient sans cesse forcer l'ouverture vers la vie
psychique, comme le fait dans la névrose, la pulsion refoulée.
S'obstinant
à distinguer la névrose de la psychose au niveau psycho-dynamique, Freud
souligne que dans la psychose l'accent doit être mis sur le premier temps du
refoulement qui est morbide en soi; dans la névrose, c'est le deuxième temps
qui échoue.
Freud
n'a pas abandonné la paranoïa qu'il situe encore dans l'ensemble plus vaste des
névroses puisqu'en 1922, il publie "Sur quelques mécanismes névrotiques
dans la jalousie, la paranoïa et délirante l'homosexualité". Au moyen de l'analyse de deux cas de
jalousie chez des hommes, il fait ressortir l'importance du point de vue économique
dans l'évaluation de la pathologie. Il
montre la capacité du paranoïaque à lire l'inconscient d'autrui et à s'en
servir, de même que l'intensité de la revendication d'amour et de la haine qui
est corollaire.
Il
faudrait lire aussi "Une névrose démoniaque au XVIII siècle"
(1923, in Essais de psychanalyse appliquée, 1933) où se fondant sur le
compte-rendu d'un moine, il procède à l'analyse d'un cas d'exorcisme
réussi. Christophe Haitzmann, peintre,
a été saisi de terribles convulsions le 29 août 1677. Il avoue avoir signé un pacte neuf ans plus tôt avec le Diable,
Diable qui est venu neuf fois le tenter à une époque de dépression et de deuil
(mort du père). Mais en fait, on
apprend qu'il a signé deux pactes: l'un
avec de l'encre, l'autre avec du sang où il s'engage à être le fils du Diable
pendant neuf ans, terme au bout duquel il lui remettra son âme et son
corps. On comprend que cette histoire
ait attiré Freud quand on remarque les analogies avec la "possession de
Shreber". L'interprétation de
Freud reste d'ailleurs la même que pour le délire de ce dernier. Le Diable est un substitut paternel,
substitut du père primitif car précise Freud, le Diable n'est que la figure
inversée de Dieu: "Dieu et
Diable étaient identiques au début, une personnalité unique, laquelle plus
tard, fut scindée en deux figures douées chacune de qualités opposées". Il y a eu clivage de l'objet.
Cette
notion du clivage d'une représentation réapparaîtra comme clivage du Moi quand
il sera question du fétichisme en 1928, "Le fétichisme". Dans cet article, il définit enfin un
mécanisme spécifiquement psychotique et indépendant du refoulement. Rejetant l'appellation de
"scotomisation" proposée par Laforgue pour désigner le refus de
prendre acte d'une perception extérieure, en l'occurence l'absence du pénis
chez la femme, il lui préfère le terme de "déni" ou Verleugnung. Paradoxalement, en même temps qu'un courant
psychique rejette la perception, un autre courant l'accepte. Les deux positions, celle fondée sur le
désir, l'autre sur la réalité peuvent coexister. C'est le clivage qui accompagne toujours le déni, et qui serait
caractéristique des états psychotiques, tel la paranoïa. Car, ajoute Freud, beaucoup plus tard dans
"L'Abrégé de psychanalyse" (1938), il n'arrive jamais que le
Moi se détache complètement de la réalité, que ce soit dans la paranoïa ou même
dans la confusion hallucinatoire. Dans
des états semblables, il suppose qu'il existe un clivage psychique. Au lieu d'une unique attitude psychique, il
y en a deux: l'une, la normale, tient
compte de la réalité, alors que l'autre, sous l'influence des pulsions,
détache le moi de cette dernière. Les
deux attitudes coexistent mais l'issue dépend de leurs puissances relatives. Ainsi, le conflit est désormais situé dans
le Moi lui-mLme annonçant la création du champ des pathologie du narcissisme et
des états-limites.
Commentaires
Et vint Lacan...