COURS
VII
le
20 décembre 1988
II.B.2. Lees écrits de 1933
Ouverture à l'exposé de Jean Imbeault sur les
objets surréalistes.
"Je
suis voué aux excentricités, que je le veuille ou non. J'ai trente-trois ans. Je viens de recevoir un coup de téléphone
d'un jeune psychiatre des plus brillants.
Il vient de lire dans le Minotaure mon article sur les
`Mécanismes internes de l'activité paranoïaque'. Il me félicite et s'étonne de la précision de mes connaissances
scientifiques - si rares en général - sur un tel sujet. Il veut me voir pour débattre cette question
en tête-à-tête. Nous décidons de nous
rencontrer le soir même dans mon atelier de la rue Gauguet à Paris. Je passe tout l'après-midi surexcité par
l'imminence de notre entrevue, m'efforçant de dresser un plan des choses dont
nous devrons parler. Je suis flatté au
fond que mes idées, considérées généralement comme des boutades paradoxales
même parmi les amis les plus proches du groupe surréaliste, soient prises en
considération dans un milieu scientifique.
Je tiens à ce que notre premier échange d'idées se passe normalement et
même avec quelque gravité. En attendant
l'arrivée du jeune psychiatre, je continue de travailler de mémoire au
portrait que je suis en train de faire de la vicomtesse de Noailles. Cette peinture réalisée sur cuivre était
particulièrement difficile. Pour voir
mon propre dessin sur la surface brunie et formant miroir de la plaque, j'avais
remarqué que dans les parties où les reflets étaient plus clairs, je
distinguais mieux les détails de mon oeuvre.
Aussi travaillais-je avec un morceau de papier blanc de trois
centimètres carrés, collé sur la pointe de mon nez. Le reflet de ce blanc rendait parfaitement visible ce dessin.
A six
heures exactement, on sonne à la porte.
Je range mon cuivre et ouvre à mon visiteur. Jacques Lacan entre et nous commençons immédiatement une
discussion technique très serrée. Nous
sommes surpris de constater que nos points de vue sont, pour les mêmes raisons,
opposés aux thèses constitutionnalistes généralement admises. Nous parlons pendant deux heures dans un
véritable tumulte dialectique.
Jacques Lacan me quitte avec la promesse de maintenir un contact
régulier pour l'échange de nos idées.
Après
son départ je marche de long en large dans mon atelier, m'efforçant de faire la
synthèse de notre conversation et de soupeser plus objectivement les rares
points de désaccord qui se sont révélés entre nous. Mais je suis également intrigué par la façon intrigante dont le
jeune psychiatre me dévisageait par instants.
On eut dit qu'un sourire étrange allait effleurer ses lèvres et qu'il se
retenait pour ne pas manifester son étonnement. Se livrait-il à une étude morphologique de ma physionomie animée
par les idées qui agitaient mon esprit?
J'ai la réponse de cette énigme lorsque je vais laver mes mains (c'est
d'ailleurs le moment où l'on voit avec le plus de clarté n'importe quelle
question!). Mais cette fois la réponse
m'est donnée dans mon miroir. Oubliant
d'ôter le papier blanc à la pointe de mon nez, pendant deux heures, j'ai parlé
avec le plus grand sérieux de questions transcendantales, sur un ton objectif
et grave à la fois, sans me douter du ridicule de mon nez! Quel cynique mystificateur aurait pu jouer
ce rôle jusqu'au bout?"[1] Voilà, mon cher Jean, un biais
pour introduire à la question des objets surréalistes dont tu vas nous entretenir
un instant.
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Exposé de Jean Imbeault
L'exposé n'a pas été enregistré
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Afin
de construire une articulation entre le clin d'oeil surréaliste de Jean
Imbeault et le commentaire de Jacques Mauger sur le problème du style et les
formes paranoïaques de l'expérience[2] de Jacques Lacan, voici un petit passage du texte de Dali, Interprétation
paranoïaque - critique de l'image obsédante de "l'Angelus" de Millet,
où Dali rapproche sa méthode paranoïaque-critique dans l'interprétation des
objets picturaux à la création de ses propres objets des thèses de Lacan sur la
paranoïa:
"A
l'opposé des nouvelles interventions raisonnantes coercitives de nature à
faire supposer toute autre intervention de l'idée de systématisation sur les
conteurs délirants, la considération du mécanisme paranoïaque comme force et
pouvoir agissant à la base même du phénomène de la personnalité, de son caractère
"homogène", "total", "subit", de ses
caractéristiques de "permanence", d"accroissement", de
"productivité" inhérents au fait systématique ne fait que se
confirmer d'une manière rigoureuse à la lecture de l'admirable thèse de
Jacques Lacan, De la Psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité. C'est à elle que nous
devons de nous faire, pour la première fois, une idée homogène et totale du
phénomène, hors des misères mécanistes où s'embourbe la psychiatrie
courante. Son auteur s'élève
spécialement contre les idées générales des théories constitutionnalistes
rasant l'abstrait, suivant lesquelles la systématisation s'élaborerait
après-coup par suite du développement de très vagues facteurs constitutionnels,
ce qui contribue à créer les équivoques grossières de "folie
raisonnante". Cette dernière
notion, en annulant l'essence concrète et réellement phénoménologique du
problème, fait encore ressortir par son statisme unilatéral, toute
l'éblouissante signification dialectique du processus paranoïaque qui ne peut à
cette occasion manquer de nous apparaître comme éminemment exemplaire. L'ouvrage de Lacan rend parfaitement compte
de l'hyperacuité objective et "communicable" du phénomène, grâce à
laquelle le délire prend ce caractère tangible et impossible à contredire qui
le place aux antipodes mêmes de la stéréotypie de l'automatisme et du
rêve. Loin de constituer un élément
passif propice à l'interprétation et apte à l'intervention comme ceux-ci, le
délire paranoïaque constitue déjà en lui-même une forme d'interprétation. C'est précisément cet élément actif né de la
"présence systématique" qui, au-delà des considérations générales
qui précèdent, intervient comme principe de cette contradiction en laquelle
réside pour moi le drame poétique du surréalisme. Cette contradiction ne peut mieux trouver sa conciliation
dialectique que dans les idées nouvelles qui se font jour sur la paranoïa, et
selon lesquelles le délire surgirait tout systématisé et autour desquelles
s'articule la réflexion de Lacan.[3] Reflexion dont Jacques Mauger va nous dire un mot à propos d'un très
beau petit texte sur le style [4]
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Exposé de Jacques Mauger.
L'exposé n'a pas été enregistré.
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Si en
écoutant Jacques Mauger vous aviez feuilleté distraitement les pages du Minotaure
où se trouve l'article de Lacan, tout de suite après la conclusion de l'article
sur la nature du crime paranoïaque, vous seriez tombés sur les premières pages
du manuscrit d'un ballet musical composé par Kurt Weil sur un livret de
Bertold Brecht, Les Sept péchés capitaux des petits bourgeois, créé à
Paris cette même année 1933 et qui, vous allez l'entendre nous fera passer en
musique aux deux soeurs Papin qui ne se nomment pas Anna I et Anna II comme
chez Brecht mais Christine et Léa.
Audition :Prologue ddes Sept péchés capitaux de K.
Weil et B. Brecht. Dialogues adaptés
par Réjean Ducharme et chantés par Pauline Julien et Sylvie Kura Chevalier.
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En
écho aux voix des deux Annas on peut entendre - avec la même dissymétrie
dominante/dominée - les voix des deux soeurs Papins. Alors que Christine décrit l'assassinat des dames Lancelin avec
une précision dans le détail sadique digne de Sade, Léa parle en second et
accentue cette place de double, de soeur siamoise dépendante de sa
soeur: "Tout ce que vous a dit
ma soeur est exact, les crimes se sont passés exactement comme elle vous les a
narrés. Mon rôle dans cette affaire est
absolument celui qu'elle vous a indiqué.
J'ai frappé autant qu'elle, comme elle; j'affirme que nous n'avions pas
prémédité de tuer nos patronnes. L'idée
nous en est venue instantanément quand nous avons entendu que Madame Lancelin
nous faisait des reproches. Pas plus
que ma soeur je n'ai le moindre regret de l'acte criminel que nous avons
commis. Comme ma soeur, j'aime mieux
avoir eu la peau de mes patronnes plutôt que ce soit elles qui aient eu la
mienne".
Je ne
reprendrai pas ici le récit du crime qui rendit célèbre les deux soeurs et qui
fut maintes fois repris dans des récits ou des films, peut-être, sûrement même,
en raison de son caractère aveugle et pulsionnel. Comme nous en étions convenus au début du séminaire je tiens pour
acquis que vous avez lu les textes de Lacan dont nous avons prévu de parler en
notre calendrier.[5]
Ce
crime permet à Lacan dans l'année qui suivit la soutenance de sa thèse de
reprendre un problème soulevé à la fin de la thèse, lorsqu'il fait le tour des
hypothèses de recherche que sa méthode d'analyse psychologique concrète des
trois registres de la personnalité lui permettra d'aborder, dont, entre
autres, l'évaluation des "pulsions agressives, spécialement homicides,
qui se manifestent parfois sans épiphénomène délirant et "à la
muette", n'en révèlent pas moins une anomalie spécifique, identique à la
psychose, et posent dans les mêmes termes le problème de la responsabilité du
sujet". En d'autres termes, il
s'agit d'y reprendre l'étude du passage à l'acte. C'est également un retour vers l'étude des "folies
simultanées" ou "folies à deux". Ces deux points constituent une étape
seconde vers la postulation du Stade du miroir qu'il présentera trois
ans plus tard au Congrès de Marienhad (1936).
Le
crime des Soeurs Papin est donc l'occasion d'une application de la méthode
qu'il a inventée pour analyser la paranoïa d'Aimée. Cette application va lui permettre de confirmer, de préciser et
de réviser certaines des thèses avancées dans la thèse.
Tout
de suite après l'exposé du récit du crime, Lacan rappelle en un résumé d'une
densité remarquable, ce qu'est - en gros - la paranoïa, entité incertaine qui
répond aux traits classiques suivants:
"a) un délire intellectuel qui varie ses thèmes des idées de
grandeur aux idées de persécution; b) des réactions agressives, très
fréquemment meurtrières; c) une évolution chronique"[6]
Il
rappelle très rapidement les deux grandes conceptions dominantes de l'époque: la théorie constitutionnelle qui tient la
paranoïa pour le développement d'une "constitution" morbide,
c'est-à-dire un vice congénital du caractère, et l'autre la théorie des "folies
inconscientes" où le délire est considéré comme "un effort
rationnel du sujet pour expliquer d'étranges expériences de perception qu'on
qualifie d'interprétatives, et l'acte criminel comme une réaction passionnelle
dont les motifs sont donnés par la conviction délirante". Reconnaissant les mérites probables de chacune
de ces conceptions mais soulignant leurs insuffisances certaines, Lacan en a
fondé une nouvelle "sur une observation plus conforme au comportement
du malade".
"Nous
avons reconnu ainsi comme primordiale, tant dans les éléments que dans
l'ensemble du délire et dans ses réactions, l'influence des relations sociales
incidentes à chacun de ces trois ordres de phénomènes (éléments ensemble du
délire et réaction), et nous avons admis comme explicatives des faits de la
psychose la notion dynamique de tensions sociales dont l'état d'équilibre ou
de rupture définit normalement dans l'individu la personnalité".
Et
effectivement dans le cas d'Aimée le noyau le plus profond le plus constamment
refoulé des tensions sociales perturbées d'Aimée (son rapport imaginaire à
l'académicien, à l'actrice qu'elle frappe de son couteau, à Sarah Bernhardt, à
Mademoiselle C. de N., sa collègue et amie) est la relation d'Aimée avec sa
soeur aînée. Où il y a - remarque
Philippe Julien - "discordance entre ce qu'il attendait des
déclarations d'Aimée (les griefs qu'elle pourrait à jsute titre formuler contre
cette soeur envahissante) et ce qu'elle dit (ses dénégations répétées de tout
sentiment d'agressivité à l'endroit de cette même soeur qui, au contraire
est, par ses hautes vertus morales généralement reconnues, l'image même de
l'être qu'elle (Aimée) est impuissante à réaliser... Sa lutte sourde, précise Lacan, avec celle qui l'humilie et lui
prend sa place ne s'exprime que dans l'ambivalence singulière des propos
qu'elle tient sur elle."
Ce
qui étonne Lacan c'est le pourquoi de la transposition sur d'autres femmes de
cette agressivité qu'Aimée ne peut diriger directement contre sa soeur, et
également pourquoi cette situation traumatisante a déterminé une psychose
plutôt qu'une névrose.
Si ce
n'est pas la cause événementielle du délire qui pose question, il faut alors se
tourner vers ce qui constitue la base même de la psychose, au sein de la
structure de la personnalité et qui perturbe l'unité, la cohésion, la
composition (Superego) de cette personnalité.
L'analyse
minutieuse du cas Aimée montre qu'il s'agit d'un conflit entre la conscience
morale élevée d'Aimée et une pulsion agressive inconsciente intense.
"La
pulsion agressive, qui se résout dans le meurtre, apparaît ainsi comme
l'affection qui sert de base à la psychose.
On peut la dire inconsciente, ce qui signifie que le couteau
intentionnel qui la traduit dans la conscience ne peut se manifester sans un
compromis avec les exigences sociales intégrées par le sujet, c'est-à-dire
sans un camouflage de motifs qui est précisément tout le délire"[7]. Mais un camouflage qui n'est
pas sans adhérer à l'objet qu'il dissimule.
Mais
cette pulsion est empreinte elle-même de relativité sociale: elle a toujours l'intentionnalité d'un
crime, presque constamment celle d'une vengeance, souvent le sens d'une
punition, c'est-à-dire d'une sanction issue des idéaux sociaux, parfois enfin
elle s'identifie à l'acte achevé de la moralité, elle a la portée d'une
expiation (auto-punition). Il y a entre
cette description et celle qu'on trouve dans la thèse un renversement du
rapport agression/auto-punition.
Ce
qui compte ici n'est pas tant l'acte lui-même que les buts inconscients qu'il
cherche à atteindre et qui - une fois atteints -fait s'évanouir le délire
(c'est aussi bien le cas d'Aimée que de la survivante des deux soeurs, Léa
Papin) et qui permet à Lacan de parler très hypothétiquement de guérison.
La
question thérapeutique s'oriente donc toute entière vers l'étude de la pulsion
agressive inconsciente. C'est -
remarque Philippe Julien[8] - sur cette question que Lacan quitte le texte psychiatrique pour faire
appel au texte freudien. Tout d'abord,
au Problème économique du masochisme[9] où Freud montre comment une catastrophe dans sa vie peut
"guérir" un névrosé non pas tant parce qu'elle viendrait satisfaire à
un sentiment inconscient de culpabilité, mais bien plutôt à un besoin de
punition. Une punition qui doit être
scandée par la parole qui fait loi (par exemple, Christine recevant à genoux
sa sentence: la peine de mort). Sans doute s'agit-il là d'une fonction qui
serait propre au sur-moi, mais qui a été détournée par une resexualisation de la
conscience morale, par régression, par retour à un point originaire où jouissance
et souffrance sont une seule et même chose.
Pourquoi
ce retour? Lacan, pour y répondre, fait
appel à un autre texte de Freud de 1922.
"Sur quelques mécanismes névrotiques de la jalousie, de la
paranoïa et de l'homosexualité"[10], qu'il traduit. Freud y aborde l'étude - dans le cadre de la
deuxième topique - de la relation de la libido au moi.
Dans Pour
Introduire le narcissisme[11], Freud avait déjà montré en 1914 que la libido pouvait investir soit
l'autre comme objet de satisfaction soit le moi par narcissisme, ces deux choix
étant inversement proportionnels.
Dans
l'article traduit par Lacan Freud, huit ans plus tard, montre qu'en fait même
le choix d'un objet peut être un choix narcissique si cet objet, cet autre,
s'avère n'être qu'une image du moi. Le
choix narcissique de l'objet peut se manifester dans le choix d'un objet du
même sexe que celui du "moi".
Dans une situation où, l'agressivité étant conçue comme primaire, il y
a eu d'abord agression contre un objet de même sexe qui s'est en amour narcissique
par réaction surmoïque contre les pulsions agressives: le persécuteur devient l'aimé (dans la
paranoïa).
Lacan
reprend cette thèse à son compte en reconnaissant dans le délire d'Aimée une
tentative de remettre en jeu l'hostilité première contre sa soeur devenue objet
d'amour narcissique, sur d'autres femmes que sur sa soeur, mais son échec tient
à ce que ces autres femmes, tout comme sa soeur, ne sont en fait que des images
d'elle-même qu'elle ne peut qu'aimer narcissiquement et haïr en même temps.
Le
passage à l'acte d'Aimée qui s'avère être en fait doublement
auto-punitif: c'est elle-même qu'elle
frappe et c'est pour ce crime qu'elle sera punie, pour Lacan, s'explique par un
masochisme primordial (article de Freud de 1924) par fixation au narcissisme
secondaire et érotisation de l'objet narcissique persécuteur.
"L'ambivalence
affective envers la soeur aînée dirige tout le comportement auto-punitif de
notre "cas Aimée". Si au
cours de son délire, Aimée transfère sur plusieurs têtes successives les accusations
de sa haine amoureuse, c'est par un effort pour se libérer de sa fixation
première, mais cet effort est avorté; chacune de ses persécutrices n'est
vraiment rien d'autre qu'une nouvelle image, toujours toute prisonnière du
nacissisme, de cette soeur dont notre malade a fait son idéal. Nous comprenons maintenant quel est l'obstacle
de verre qui fait qu'elle ne peut jamais savoir, encore qu'elle le crie, que
toutes ces persécutrices, elle les aime:
ce ne sont que des images"[12]. On peut entrevoir ici que la
paranoïa n'est que la fixation régressive à un stade normal de formation du
moi, le stade narcissique secondaire où le moi n'est pas distinct de l'image de lui que l'autre (d'abord haïssable)
avant d'être lui renvoie. Le Moi
s'annonce déjà comme fondamentalement narcissique, spéculaire et paranoïaque.
Dans
la Solution du passage à l'acte,[13] Francis Dupré montre bien le pas franchi par Lacan entre le cas Aimée
et le Crime des Soeurs Papin. Si
dans le premier l'acte du crime raté repose tout entier sur le besoin de
punition inhérent au narcissisme secondaire tel que le montrait Freud dans ses
articles de 1922 et 1924, mais où l'objet est tout de même à la distance de
l'idéal du moi; dans le second, l'acte criminel est tout entier soutenu par la
passion narcissique du moi et l'impossibilité dans l'état de fusion où vivent
les deux soeurs de prendre quelque distance que ce soit (type moi/idéal du moi)
par rapport à l'objet narcissique à meurtrir.
Si cet objet narcissique incarne chez Aimée une image idéale d'elle-même
porteuse de toutes les vertus et déjà - en dépit de sa position narcissique -
sur la voie d'une socialisation possible, l'objet chez les soeurs Papin est
beaucoup plus archaïque, d'où sans doute la pauvreté du délire chez les
soeurs. La nature de cet objet nous est
dévoilée non pas par la lecture que Lacan a fait du crime, mais par l'application
rigoureuse de la méthode d'analyse psychologique concrète promue par Lacan à
l'ensemble des documents concernant ce crime et réunis 50 ans après par
Francis Dupré: "C'est alors que
le crime lui-même des soeurs Papin s'éclaire à la lumière de cet objet dont
elles ont laissé la trace par les deux petits pains: elles ont préparé Madame Lancelin et sa fille comme on prépare un
bon plat cuisiné comme deux lapins: on
les assomme, on les saigne, on les dépouille, on leur enlève les yeux quand on
est une bonne cuisinière, c'est tout à fait recommandé dans les manuels de
cuisine de 1900, c'est une question de présentation; toujours dans ce même
manuel, il faut pratiquer des ciselures - c'est le terme exacte en cuisine, les
soeurs disent (peut-être comme au Mans) - "des enciselures" -, sur
les grosses pièces de gibier de façon à ce qu'en les arrosant, le jus imbibe la
chair en cuisant, et quand on a tout terminé - "En voilà du propre!"
-, on nettoie tout, en cuisine, c'est élémmentaire. Et cela va jusqu'aux ustensiles de cuisine que les soeurs
emploient. Après tout, elles auraient
bien pu employer le fameux fer à repasser ou des outils de jardin ou n'importe
quoi. Non, après les avoir assommées,
elles n'ont pris que ce qui est utile pour préparer un plat qui se mange. C'est très exactement à la lumière de la psychanalyse
qu'un tel crime est compréhensible.
[...]
Christine et Léa, dans leur passage à l'acte ont produit les deux dames comme
des objets creux, qu'elles avaient ainsi préparés - en cuisine on dit
"parés": prêts à cuire."
C'est
sur cette vision à mi-chemi entre l'horreur et la dinde de Noel parée pour la
cuisson, que je vous laisserai pour aujourd'hui.
Au
retour des fêtes de Noel nous verrons ce que la psychanalyse freudienne et
post-freudienne a à dire de la paranoïa pendant cette période où le délire
fascine la culture européenne des années 30.
[3]. Sa;vador Dali,
Interprétation paranoïaque-critique de l'image obsédante de l'Angélus de
Millet, Le Minotaure, I. p. 66
[4]. Jacques Lacan,
Le problème du style et la conception psychiatrique des formes paranoïaques de
l'expérience, in De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité, Seuil, 1975, p. 383.
[5]. Jacques Lacan,
Motifs du crime paranoïaque : Le crime des soeurs Papin, in De la psychose
paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil, 1975, p. 389
[9]. Sigmund Freud,
Le problème économique du masochisme (1924) in Névrose, psychose et
perversion, PUF, 1973