COURS VI

 

                      le 6 décembre 1988

 

 

 

II. B. 2. La thèse (suite)

 

      Avant que Josette Léonard ne prenne la parole, je voudrais faire une remarque : L'approche de Lacan ne se situe pas dans la ligne d'un empirisme inductif qui voudrait qu'on accumule des cas afin d'en induire un certain nombre de thèses qui possèderaient une validité statistique.  Bien plutôt il s'agit de travailler sur un cas qui, analysé dans le plus grand détail, lui permet de poser un certain nombre d'hypothèses dont il déduira certaines conséquences qu'il validera ou non, ensuite, dans sa pratique.  Démarche hypo­thé­tico-déductive beaucoup plus cohérente avec l'épistémologie ba­chelardienne qui est la sienne, au regard de l'infinie diversité des cas de la psychiatrie dont aucun classement ne s'est avéré à date satisfaisant, avec surtout la psychanalyse- mais Lacan est sur le point de la découvrir - car sa manière de questionner la folie ne le mène pas vers une science psycho-sociale de la psychose mais vers une pensée entièrement nouvelle du sujet qui substitue à la vieille dualité individu/société celle du Sujet et de l'incons­cient, qui plus tard deviendra celle du Sujet barré et du grand Autre.

 

     Le cas choisi est celui d'une patiente vue quotidiennement pendant un an et demi et dont l'"examen a été complété par tous les moyens qu'offraient le laboratoire et l'enquête sociale"[1].  Le travail accompli avec elle a donc pu répondre aux exigences d'in­ves­tigation de la conception lacanienne de la personnalité qui rassemble:

 

      1°)  Un développement biographique défini par une évolution typique des relations de compréhension qui s'y lisent - et se tra­duit pour le sujet par les modes affectifs sous lesquels il vit son histoire.  Et il convient de se rappeler qu'ici Lacan distingue - dans la perspective spinoziste - l'affectio qui regarde les affec­tions du corps de l'affectus qui sont les manifestations, les af­fects qui rendent manifestes les transformations, les discor­dances et les recompositions des puissances de la pensée et du corps, en d'autres termes tout autant spinoziens, des désirs de la pensée et du corps.

 

     2°)  Une conception de soi-même... qui se traduit par les ima­ges plus ou moins idéales que le sujet ramène à la conscience.

 

     3°)  Une certaine tension des relations sociales qui se défi­nit objectivement par l'autonomie pragmatique de la conduite et les liens de participation éthique qui s'y reconnaissent.  Elle se tra­duit pour le sujet par la valeur représentative dont il se sent af­fecté vis-à-vis d'autrui.

 

 

     La dimension dite "matérialiste" de cette conception tient à ce qu'elle ne fait aucunement appel à quoi que ce soit qui serait extérieur au sujet, considéré d'abord en son histoire, en sa per­son­nalisation plus qu'en sa personnalité à tel ou tel moment de son histoire.  C'est une fois replacés dans un devenir diachronique que les moments synchroniques de sa personnalité prennent leur sens; et ensuite dans son histoire replacée au sein de l'histoire de la société des sujets qui l'entourent.

 

     Une note précise ce point de vue:  "Les types réalisés de personnalité sont extrêmement divers.  Pour en donner un exemple dont la construction idéale ne peut être d'ailleurs qu'artificiel­le:  une réalisation personnelle `heureuse' se crac­tériseront par la régularité et la signification humaines du déve­loppement per­sonnel, la cohérence des idéaux, des conduites et de leur progrès, l'harmonie et le loyalisme des relations sociales; une réalisation `malheureuse' par les propriétés contraires".[2]  J'insiste sur cette opposition entre réalisation personnelle ou personnalisation "heu­reuse" versus personnalisation "malheureuse" dans le droit fil de l'opposition spinozienne "bon" versus "mauvais" parce qu'elle se situe au-delà de l'opposition morale du Bien et du Mal et que ce faisant elle exclut radicalement tout jugement de valeur.  Il ne s'agit plus d'opposer le vice à la vertu, mais le triomphe de la discordance des affects et des désirs au "bon" harmonieux de la conjonction.  Si j'insiste sur ce point ce n'est pas seulement pour souligner comment Lacan se démarque fortement de certains psychia­tres ou psychologues de son temps toujours trop pris dans leurs idéologies moralisantes et plus ou moins religieuses.  Il évoque ce ton de persiflage supérieur dans le livre pourtant remarquable de Jules de Gaultier sur le bovarysme en citant ce passage d'une "énergie expressive, mais d'une valeur analytique plus discutable:  `Ridicule, comique... le paranoïaque dont la présomption dépasse de beaucoup des moyens, et que nous nous réjouissons de voir comme le clown, s'étaler sur le sable de la piste...'".  Je le souligne éga­lement parce que ce ton n'a malheureusement pas quitté les milieux "psy-" et que je le retrouvais dans le mépris avec lequel une psy­chologue qui veut orienter psychanalytiquement son écoute me par­lait sur le divan d'un de ses patients suicidaire en terme de "sa­lope perverse qui manipule tout son monde avec ses dix-huit ten­tatives de suicide raté" et du soulagement avoué par l'équipe si elle "réussissait le dix-neuvième".  Sans doute pouvait-elle dans le même temps travailler sur sa culpabilité à avoir de telles pen­sées.  Mais - et je suis certain que tous ici pouvez m'entendre - il y a un long et péril­leux chemin de pensée à parcourir avant de parvenir à se tenir en ce lieu d'écoute entièrement situé `Par-delà le Bien et le Mal'.  Ou, c'est peut-être cette réussite qui rend la thèse de Lacan si remarquable, même aujourd'hui et indépendamment de ce qu'à partir de ce moment-là Lacan a pu devenir.  Si l'on veut faire un petit saut spéculatif je dirai que ce passage au-delà du Bien et du Mal,  est l'une des conditions premières du devenir analyste, de l'accès à l'analyse.  Comme vous le voyez il s'agit déjà chez Lacan de tout autre chose qu'une neutralité bienveil­lante, il s'agit déjà d'un déchiffrement de ce qui se peut lire dans les trois registres d'une personnalité figée et discordante "malheureuse", afin de réinstaurer le devenir d'une personnali­sation recomposée et "heureuse", sans qu'à aucun moment aucun jugement de valeur ne vienne réintroduire la condamnation en place de la compréhension.  C'est en tout cas ce qu'il tente avec Aimée.

 

     Pourquoi Lacan a-t-il choisi de parler d'Aimée? sans doute de l'aveu même de l'auteur, le cas est particulièrement démonstratif:  "il répond en effet à une psychose paranoïaque, dont le type cli­nique et le mécanisme méritent à nos yeux d'être individualisés.  L'un et l'autre nous semblent donner la clef de certains problèmes nasologiques et pathogénique de la paranoïa, et particulièrement de ses rapports avec la personnalité".

 

     Sans doute - vous l'avez déjà pressenti - ce n'est pas la paranoïa comme entité pathologique qui intéresse Lacan mais beau­coup plus la personnalité humaine et ses discordances et si la paranoïa d'Huguette Duflos le retient, c'est bien parce qu'elle illustre les infortunes de l'amour et les discordances fondamen­tales de la personnalité dans le registre du désir.  Huguette Duflos, Aimée, oui, sans doute, mais Aimée de qui?  de Lacan?  C'est un peu vite dit, encore qu'assurément l'attention extraor­dinaire portée à cette femme (et plus tard à son fils, Didier Anzieu) témoigne, ainsi que l'oubli ultérieur de qui elle était lorsqu'il la retrouvera femme de ménage chez son propre père, qu'il y avait là un "amour" peu commun, mais un amour que Lacan savait certainement déjà être - à l'instar de celui que ressentit Breuer pour Anna O. - un amour de transfert qui en aucune manière ne pouvait trouver sa solution ailleurs que dans l'analyse et, en ce qui nous occupe ici, pas tant l'analyse d'Aimée que celle de Lacan lui-même entreprise avec Loewenstein dès la fin de sa thèse.

 

 

 

Exposé de Josette Léonard

 

Résumé du résumé que fait Lacan de

l'histoire des doctrines sur la paranoïa

 

     Partant du concept de compréhension, on peut dire que Lacan, dans sa thèse, nous propose une analyse compréhensive de la para­noïa.

 

     Compréhensive à trois titres:

 

     1o D'abord il se propose de chercher la clé de la psychose paranoïaque dans une "analyse psychologique concrète" qui s'appli­que à tout le développement de la personnalité (synthèse psychique) impliquant à la fois:

        - les événements de son histoire, c'est-à-dire le développement biographique;

 

        - les progrès de sa conscience, c'est-à-dire le développement de sa conception de soi-même;

 

        - enfin ses réactions dans le milieu social, c'est-à-dire le développement d'une certaine tension des relations sociales et de liens de participation éthique.

 

     2o Compréhensive, parce que cette méthode d'analyse qu'il applique à un cas de paranoïa d'autopunition, Lacan émet l'hypo­thèse qu'elle permet d'éclairer et de comprendre l'ensemble du champ de la paranoïa.

 

     3o Compréhensive, enfin, parce que son analyse va lui permet­tre de tenir ensemble, sans les rejeter mais en les raffinant con­sidérablement, certains des facteurs privilégiés de manière parfois trop exclusive et restrictive par la littérature qui le précède.  Lacan, en effet, n'élimine ni l'idée de processus organique, mais comme cause occasionnelle, ni l'idée de l'importance des conflits vitaux qu'il maintient comme cause efficiente, mais il y ajoute, comme cause spécifique la dimension de la personnalité et de son développement.

 

     Par rapport à cette question du développement de la person­nalité, Lacan pose le problème suivant:  La psychose paranoïaque "représente-t-elle le développement d'une personnalité, et alors traduit-elle une anomalie constitutionnelle, ou une déformation réactionnelle?  Ou bien la psychose est-elle une maladie autonome, qui remanie la personnalité en brisant le cours de son dévelop­pement?"[3].

 

     Lacan retrace d'abord l'histoire des doctrines sur la paranoïa et les regroupe en deux grands chapitres: celles qui proposent une conception de la psychose paranoïaque comme développement d'une per­sonnalité et celles qui proposent une conception de la psychose paranoïaque comme étant déterminée par un processus organique.

 

     1o La psychose paranoïaque comme développement d'une personnalité:

 

     Le délire conserve l'économie générale de la personnalité.  Ceci a d'abord été envisagé de façon élémentaire, c'est-à-dire la simple constation d'une continuité des idéaux et des tendances personnelles avant et pendant la psychose.

 

     Nous ne reviendrons pas ici sur toute la théorie de Kraepelin.  Mais on peut remarquer que Lacan lui réserve une place privilégiée, pour deux raisons:

 

        - la valeur clinique de sa classification qui donne un cadre autonome au vaste ensemble des psychoses para­noïaques;

    

        - parce que, par une voie différente, les données de Kraepelin et celles de Lacan fondent toutes deux l'auto­nomie de ce cadre sur une pathogénie psychogénique.

 

     Il reste, dit Lacan, une ambiguïté entre la notion d'un développement autonome, c'est-à-dire par causes internes, et un développement réactionnel, c'est-à-dire par réaction aux causes extérieures.  Pour la paranoïa, Kraepelin va adopter la seconde conception.

 

     L'école française met l'accent sur la première et l'allemande sur la deuxième.

 

     a) L'école française s'attache en effet à l'étude des facteurs constitutionnels, donc de causes internes.

 

     Sérieux et Capgras se fondant sur le délire d'interprétation qu'ils rattachent aux tendances anciennes du caractère élaborent la notion de constitution paranoïaque qui donne son unité au délire paranoïaque et son caractère d'épanouissement naturel, c'est-à-dire, comme le dit Dromard, "les erreurs de l'interprétant crois­sent ainsi qu'elles doivent croître dans un cerveau qui les impli­que toutes en puissance dès son origine"[4].

 

     Lacan émet des réserves sur cette prétendue constitution para­noïaque dont les preuves de l'existence chez l'enfant posent de sérieux problèmes.   Si la constitution paranoïaque correspond à une certaine réalité clinique, il existe toutefois des prédispo­sitions de caractère très différentes.

 

     b) La littérature allemande met l'accent sur les facteurs réactionnels, donc les réactions aux causes extérieures.

 

     Conception psychogénique qui trouve son élaboration dans les travaux de Bleuler pour qui l'explication du délire est à chercher du côté des réactions du sujet à des situations vitales (surtout sexuelles et professionnelles) qui dépassent ses moyens d'y faire face et qui donc perturbent son affectivité en lui faisant ressen­tir de l'infériorité et éventuellement, de façon réactionnelle, en exaltant son sentiment de soi.  Mais à côté des événements et des situations vitales, Bleuler fait place à certaines prédispositions, rejoignant quand même un peu les constitutionnalistes.

 

     Mais les Allemands ont mis de l'avant la grande diversité des dispositions ou prédispositions de caractère chez les délirants.  Le caractère sensitif par exemple développé chez les délirants.  Le caractère sensitif par exemple développé par Kretschmer n'a rien d'un état constitutionnel, il s'agit plutôt d'une disposition acquise qui représente toute une personnalité dans laquelle trois facteurs entrent en jeu:  le caractère, l'événement vécu et le mi­lieu social.  "Le délire, dit-il, prend origine de l'action cumu­lative d'expériences typiques sur une disposition de caractère ty­pique, avec l'appoint fréquent d'une constellation sociale typi­que"[5].  Il ajoute même que le facteur biologique (épuisement par exemple) peut apporter un concours essentiel au déclenchement de la maladie.  On a donc affaire ici à une constellation fort complexe assez proche de la définition de la personnalité de Lacan.  Elle représente la paranoïa d'un point de vue totalement psychogénique comme étant la réaction d'une personnalité et comme moment de son développement.

 

     Lacan conclut ce chapitre en marquant bien la différence entre cette conception et les thèses constitutionnalistes qui donnaient une unicité aux différents délires paranoïaques.  Il rappelle en effet cette phrase de Bleuler qui marque bien la différence:  "Il n'y a pas de paranoïa, il n'y a que des paranoïaques".

 

     2o La psychose paranoïaque comme déterminée par un processus organique:

 

     Il ne s'agit plus ici d'étudier la psychose paranoïaque comme réaction de la personnalité compréhensible psychogéniquement, mais de la regarder comme conditionnée par un processus de nature orga­nique.  Les auteurs qui défendent cette conception se fondent sur l'allure clinique des troubles des psychoses paranoïaques pour avan­cer leur identité de nature avec les psychoses organiques.

 

     A l'appui du déterminisme organique de la paranoïa, les auteurs la rapprochent:

 

        - des troubles de l'humeur de la psychose maniaco-dépressive;

 

        - de la dissociation mentale des psychoses paranoïdes et de la schizophrénie (alors que Kraepelin ou Sérieux et Cap­gras distinguaient justement la paranoïa par la conser­vation de l'ordre de la pensée et la cohérence logique du délire avec lui-même et avec la personnalité antérieure);

        - des psychoses d'intoxication et d'auto-intoxication.

 

     Lacan souligne que ces rapprochements laissent entier le pro­blème et ne permettent aucunement de présumer d'une pathogénie or­ganique univoque de la paranoïa, d'autant qu'il n'y a aucune alté­ration organique décelable.

 

     Enfin Lacan présente un dernier groupe d'auteurs qui opposent à la conception du développement de la personnalité une analyse psychologique des symptômes et de l'évolution de la psychose.

 

     a) Du côté français ces doctrines ont un seul lien entre elles:  la notion d'automatisme psychologique.

 

     Les troubles font irruption dans la personnalité et ne décou­lent pas des tendances préexistantes de celle-ci.  Ils provoquent des réactions secondaires qui constituent le délire, la preuve de ce caractère secondaire étant d'abord la perplexité engendrée par les troubles primitifs et ensuite les oscillations de l'élaboration délirante.

 

     "Quand l'ordre de la causalité psychogénique (...) est modifié par l'intrusion d'un phénomène de causalité organique, on dit qu'il y a phénomène d'automatisme"[6].  Le terme "automatique" dans son sens de fortuit et neutre s'entend par rapport à la causalité psy­chogénique, et dans son sens de déterminé s'entend par rapport à la causalité organique.

 

     Par ailleurs les auteurs divergent quant à leur conception de la nature précise des phénomènes d'automatisme.  Mignard et Petit par exemple ont recours au terme d'automatisme mental pour désigner leur conception d'un délire relativement autonome par rapport à la personnalité.

 

     b) Du côté des auteurs allemands, Lacan souligne un de leurs mérites auquel il est sûrement particulièrement sensible:  c'est l'extrême intérêt qu'ils portent aux documents autobiographiques, à l'écrit.

 

     Lacan s'intéresse au concept majeur de Jaspers, celui de processus psychique.  Cette notion s'oppose:

 

        - à l'idée de processus organique;

 

        - à l'idée de développement de la personnalité, car elle introduit dans la personnalité un élément nouveau et hétérogène;

 

        - au facteur réactionnel qui était réductible, alors que le processus psychique entraîne une modification définitive.

 

     Le processus psychique est "un changement de la vie psychique qui n'est accompagné d'aucune désagrégation de la vie mentale.  Il détermine une nouvelle vie psychique qui reste partiellement acces­sible à la compréhension normale et partiellement lui demeure impé­né­trable"[7].  On a donc affaire avec cette notion de processus psy­chique à l'idée d'une modification générale de la personnalité et de la conscience, ayant un caractère typique pour chaque cas.  Lacan voit l'intérêt de ce concept dans ce qu'il permet d'opposer aux formes de paranoïa déterminées psychogéniquement un groupe d'affections plus proches des paraphrénies.



    [1]. Jacques Lacan, Thèse, p. 151

    [2]. Jacques Lacan, Thèse, note 26 p. 63

    [3]. Jacques Lacan, Thèse, p. 15

    [4]. Jacques Lacan, Thèse, p. 71

    [5]. Jacques Lacan, Thèse, p. 93

    [6]. Jacques Lacan, Thèse, p. 128

    [7]. Jacques Lacan, Thèse, p. 142

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