COURS IV

 

                      le 15 novembre 1988

 

 

 

     Gardant à l'esprit le principe que je suis votre guide pour notre long voyage en translacanie, je regardais hier un programme à la télévision sur l'alpinisme en Himalaya et je me disais que ce que nous avons entrepris est quelque chose qui ressemble à cela et que les chances d'échec d'arriver à notre but sont aussi impor­tantes sinon davantage que de devoir renoncer en cours de route.

 

     Le plus frappant est qu'une telle expédition n'a quelque chan­ce de réussir que si chacun fait très exactement le travail qui est le sien.  Notre travail - s'il est un travail de séminaire - doit être un travail collectif et s'éffectuer à plusieurs niveaux:  une grande part d'ailleurs doit s'en effectuer hors d'ici, à la fois sous forme de lecture et sous forme d'écrits.  Voici ce que je vous propose:

 

     1) Lecture:  Il est, bien sûr, impératif que nous lisions tous, tous les textes de Lacan que nous traverserons ici.  Chaque séminaire tiendra ces lectures pour faites et je prendrai soin de vous les indiquer (lorsque les textes en sont publiés) ou de vous les fournir (lorsque j'aurai à photocopier pour vous des textes inaccessibles).

 

     Il est également important, presque nécessaire, que vous lisiez - pendant les années que va durer ce séminaire - les deux tomes de L'histoire de la psychanalyse en France par Elizabeth Roudinesco.

 

     Les autres lectures que je vous indiquerai seront fonction de vos intérêts personnels à l'exception des lectures freudiennes qu'il importera de faire lorsque se précisera le "retour à Freud" de Lacan.

 

     2) Ecrits:  Nos séances de séminaires sont trop peu nombreuses et trop courtes pour qu'on y tienne une période de questions fruc­tueuse.  Mais poser des questions, faire des commentaires est es­sentiel afin que nous ne nous perdions pas de vue les uns les au­tres.  Je ne saurais trop vous prier - très instamment - de m'écri­re vos questions, vos remarques sur notre travail;  à moi ou à qui­conque présentera un travail au séminaire.  La plupart d'entre vous  l'ont fait pour m'indiquer leur souhait de participer au séminaire, je vous prie, tous, de privilégier la lettre comme mode de travail.

 

     Il ne s'agit pas seulement d'une question de temps, mais d'une question théorique proprement lacanienne et reconnue très tôt par Lacan:  à savoir l'importance de la lettre dans l'abord de l'incon­scient.  Vous avez sans doute déjà remarqué l'importance de l'écrit dans le travail de Lacan et même de Freud.  Pensez à l'analyse de Schreber.  Ecrivez, écrivez-moi, écrivez-vous les uns les autres, vous n'aurez pas à le regretter car c'est le seul moyen de vous assouplir au maniement et à l'écoute de la lettre, à l'écoute d'un inconscient structuré comme un langage.  Vos lettres trouveront réponse soit dans le corps du séminaire, soit dans d'autres lettres.  Nous pourrons bien sûr utiliser le principe des petits fascicules de lettres externes comme ceux qui contiennent les petits textes de Lacan, pour faire circuler vos écrits, vos lettres, vos questions.

 

     3) Exposé:  Je demanderai presque à chaque rencontre à quelqu'un de participer à la construction du corps du séminaire, comme l'a fait Josette Léonard, comme le fera ce soir Dominique Scarfone.  Cela me sera d'autant plus facile à faire que je connaîtrai mieux vos centres d'intérêt et ce dont vous pourrez ou souhaiterez témoigner:  des lettres!

 

     4) Prépublication du séminaire:  A la fin de l'année, je ferai une pré-publication de cette première année de séminaires qui incluera les textes non publiés de Lacan et ceux des exposés faits ici, voire des textes ou des lettres que nous aurons fait circuler dans les fascicules.

 

     5) Pensez aussi à l'idée d'une ou deux journées de travail en juin où nous pourrions inviter quelques personnes amies, exté­rieures au séminaire et où nous pourrions, sous forme d'exposés ou de tables rondes, témoigner du travail de cette année.  Une fois que vous y aurez pensé, écrivez-moi ce que vous en aurez pensé et ce que vous vous proposeriez de faire et de présenter comme travail, le cas échéant.

 

 

 

II.  Les travaux de J. Lacan:  le commencement de la pensée de l'inconscient chez Lacan.

 

 

II.A. Conception organiciste de la paranoïa.

 

     Lacan termine donc ses études secondaires en 1919 par un bac es-lettres, c'est-à-dire un bac en philosophie, obligatoire pour l'entrée en médecine.  En effet nous avons vu que de 1858 à 1928 les médecins s'opposèrent radicalement à une mesure dite de bifur­ca­tion qui aurait autorisé l'entrée en médecine de candidats ayant passé un bac es-sciences mais qui aurait introduit dans la profes­sion - disaient les médecins - "des ignares et des gens incultes". Quand on voit ce qui hante les Facultés de médecine aujourd'hui, ils n'avaient peut-être pas tout à fait tort. Les matières scienti­fiques n'étaient abordées que dans une année préparatoire à la mé­decine faite à la Faculté des Sciences, le PCN.  Mais je ne suis même pas certain que le PCN était déjà créé au moment où Lacan a fait ses études de médecine.  Peu importe d'ailleurs, ce qui impor­te c'est de bien retenir que Lacan resta profondément imprégné par l'idéologie pro-littéraire de la médecine de son temps qui trouvera d'ailleurs un déploiement mieux justifié lorsqu'il se tournera vers la psychanalyse.  Il aura toujours et toute sa vie considéré comme inculte quiconque n'avait pas une culture classique (c.a.d. philo­so­phico-littéraire) ou refusait d'en acquérir une alors qu'on pé­tendait suivre les séminaire qu'il tint de 1951 à sa mort.  Il faut reconnaître que bien des lacaniens des premières générations sont ou furent des gens d'une vaste culture qui répondirent au souhait de Freud qu'un psychanalyste soit rompu à des disciplines comme la philosophie, l'histoire et la critique littéraire, l'histoire des religions et des mythes, les sciences du langage et surtout, chez les élèves de Lacan, la logique et les diverses topologies. Lacan, de par sa formation au secondaire classique, était tout préparé pour devenir l'un de ces analystes cultivés que Freud appelait de ses voeux, beaucoup plus d'ailleurs que les médecins allemands ou viennois qui n'avaient pas nécessairement cette formation littérai­re prérequise par les Facultés de médecine françaises.

 

     Ainsi, de 1919 à 1931, Lacan suivra une formation médicale tout à fait classique.  Après ses études de médecine de 1919 à 1925, il fera de 1926 à 1932 des études de neurologie puis de psychiatrie comme on le faisait quand on voulait devenir psychia­tre.  Dans l'exposé général de ses travaux scientifiques, écrit en 1933, Lacan évoque ses tout premiers travaux de neurologie pure dont vous trouverez deux exemples dans le petit fascicule que je vous ai remis:  Fixité du regard par hypertoire, prédominant dans le sens vertical, avec conservation des mouvements automatico-réflexes[1] écrit en collaboration avec Alajouanine et Delafontaine, ainsi que Troubles mentaux homochromes chez deux frères hérédo-syphilitiques[2] écrit en collaboration avec deux psychanalystes qui ne laissèrent guère de traces dans l'histoire du mouvement:  Paul Schiff et sa femme.  Il n'y a pas grand chose à dire de ces textes si ce n'est vous faire remarquer l'extrême minutie et la précision rigoureuse de la description des cas.  Minutie et rigueur descrip­tive que Lacan continuera de pratiquer et d'exiger de ses supervi­sés lorsqu'il s'agira de rassembler les éléments de l'histoire per­sonnelle et familiale d'un analysant.  Si dans ces travaux l'ob­ser­vation est essentiellement de l'ordre du visible - dans le pre­mier cas - on voit bien dans ce que Lacan nomme sa "modeste contri­bution au problème de l'hystérie" - dont vous avez un exemple dans Abasie chez une traumatisée de guerre[3] qui date de 1928 - comment s'opère le glissement d'une clinqiue du visible à une clinique de l'audible.  Dans ce texte la description du cas est due à la plume de Lacan, dont nous possédons là l'un de ses tout premiers textes écrits.  Je voudrais vous faire remarquer l'élégance du style et l'attention portée aux mots qu'emploie cette malade pour parler de son trouble de la démarche:   "démarche que la malade appelle "en petit bateau", à petits pas; puis démarche analogue à celle "des enfants qui font de la poussière"; enfin démarche "en croisant suc­cessivement les jambes l'une devant l'autre"...  Elle consulte de nombreux médecins, attachant une extrême importance à toutes ses démarches.  Bousculée une fois dans la rue par un voyou, elle en a eu un "effondrement du thorax"; plus tard, bousculée par un agent de police, elle est restée deux jours "l'oeil gauche ouvert sans pouvoir le fermer"...  Ses troubles mentaux s'aggravant elle a des hallucinations auditives:  "elle a même fait boucher sa cheminée pour empêcher ces ondes de pénétrer", "on l'a rendue enceinte sans qu'elle le sache de deux foetus morts; c'est un médecin qui lui envoyait ces ondes..."  C'est tout à fait remarquable de constater le double niveau de l'attention de Lacan aux symptômes moteurs et autres, minutieusement répertoriés et décrits  d'une part, et à la parole de l'autre - et surtout là où cette parole provoque un effet d'étrangeté - mais plus encore qu'à la parole, à la lettre que cet­te patiente a envoyé à Lacan, c'est-à-dire aux manifestations écri­tes de son langage, à la lettre qu'il faut déjà prendre ici dans tous les sens du terme.  Nous verrons qu'ici Lacan s'avance sous l'influence d'Edouard Pichon.  Toutefois, nous sommes encore loin du primat de la parole et du langage et ce n'est pas à l'écoute des hystériques que Lacan devra de (re)découvrir l'inconscient après Freud, mais en faisant un détour par la psychiatrie où il écoutera des paranoïaques, non sans s'être "attaché tout d'abord, selon l'orientation que nous donnaient nos maîtres, écrit-il, à mettre en évidence les conditions organiques déterminantes dans un certain nombre de syndromes mentaux".  Ce dont vous trouverez un exemple dans Spasme de torsion et troubles mentaux post-encéphaliques[4] écrit en collaboration avec Henri Claude et Pierre Migault.  Ou encore dans Folies simultanées[5] des trois mêmes auteurs.  Mais je vais ici laisser la parole à Dominique Scarfone qui va nous parler des écrits psychiatriques de Lacan au cours de ces années 1931 et 1932 qui sont des années tout à fait cruciales pour le passage de Lacan de la psychiatrie à la psychanalyse.

 

 

 

Exposé de D. Scarfone: Remarque sur les premiers écrits de Jacques Lacan sur la paranoïa.[6]

 

     Le premier texte (Ey et Lacan) est une présentation de deux cas.  Premier cas:  parkinsonisme progressant rapidement chez une personne relativement jeune qui, en cours de route, manifeste d'une part des états confusionnels et d'autre part des états déficitaires (démence).  Ce cas relèverait aujourd'hui de la neurologie plutôt que de la psychiatrie et ne poserait pas de sérieux problèmes de diagnostic.  Les auteurs du DSM III seraient d'accord avec Ey et Lacan, surtout avec cette histoire de "grippe" - probablement mal diagnostiquée comme &quuot;scarlatine" - à l'âge de 13 ans.  Il s'agissait sans doute de la grippe espagnole qui aurait entraîné une encéphalite avec destruction des cellules dopaminergiques de la substantia nigra cérébrale, ce qui est la cause du syndrome parkinsonien.  Les épisodes confusionnels sont un peu plus atypiques dans un tel contexte, mais comme il s'agit d'un syndrome post-encéphalitique on peut attribuer cela à l'évolution du processus de démyélinisation cérébrale.

 

     Le second cas a en commun avec le premier une histoire de grippe ainsi que le parkinsonisme qui s'en suivra, mais beaucoup de points l'en distinguent, notamment l'histoire d'un père alcoolique et d'une mère à tendances mélancoliques.  Mais le reste de l'histoire clinique nous mène dans une tout autre direction vu que la patiente manifeste, en plus d'un intérêt marqué pour l'astrologie, des idées de persécution et un syndrome de Capgras (délire du double ou du sosie).  D'où un diagnostic de "démence précoce", appellation plus ancienne de la schizophrénie.  Sauf qu'ici le mot "démence" semble avoir gardé des relents de la démence organique et contaminer le diagnostic alors même que les auteurs ne trouvent de déficits ni de la mâmoire ni de l'attention.  Le fait que les opérations intellectuelles n'aboutissent pas peut s'expliquer tout aussi bien par le relâchement des associations idéiques (caractéristique des schizophrénies) que par une véritable démence.  En page 14 et 15 on réaffirme le diagnostic de schizophrénie, au sens de Bleuler, mais on retient le terme de démence, comme s'il y avait un flottement conceptuel, flottement vers lequel la psychiatrie actuelle revient d'ailleurs à grands pas.  On sent que l'effort des auteurs vise à rassembler en un seul processus pathologique ce qui est en fait un double tableau:  parkinson et schizophrénie.  Il faut d'ailleurs signaler que les auteurs ne pouvaient pas, à cette époque, savoir que les substrats neuropeptidiques de ces deux tableaux sont tout-à-fait contradictoires:  déficit dopaminergique dans le corps strié et les ganglions de la base du cerveau dans le cas du parkinsonisme; hyperactivité dopaminergique dans les faisceaux méso-limbiques et méso-corticaux dans le cas de la schizophrénie.

    

     Le deuxième article comporte deux autres observations très intéressantes de délire à deux.  Ces cas sont atypiques puisqu'il ne s'agit pas du mécanisme habituel d'induction du délire chez l'un par l'autre membre du couple délirant.  Remarquons que la vieille dame du premier couple délirant présente ce qu'on appelait autrefois une "paraphrénie d'involution", c'est-à-dire un délire de persécution avec hallucinations sans dislocation des processus de pensée.  Le contenu des hallucinations auditives contient une référence à une sorte de "machine à influencer" qui est ici plutôt une "machine à lire les pensées".  La deuxième observation montre un tableau paranoïaque plus classique dans le cas de la mère et un délire paranoïde plus floride dans le cas de la fille, qui fait penser par certains côtés au délire du président Schreber.

 

     Fait à remarquer:  dans ces deux observations, les filles sont des "enfants naturelles".

 

     L'article sur la schizographie est à mettre à part.  On y voit une analyse détaillée des distorsions sémantiques et syntaxiques; on y démontre l'oeuvre d'un automatisme mental, mais c'est pour mieux le distinguer de l'automatisme alors en vogue chez les surréalistes.  Malgré le titre de l'article, les auteurs soulignent que ces schizographies n'ont rien d'inspiré.  Le délire de persécution et le dérèglement du cours de la pensée fonderaient, chez les psychiatres d'aujourd'hui, un diagnostic de psychose (sans doute schizophrénie).

 

Remarques générales

 

     Nous voyons dans ces textes les produits d'une psychiatrie descriptive qui semble accumuler les observations en vue d'enrichir la classification de type "naturaliste", quasi botanique.

 

     Au terme de la lecture on se demande:  où va-t-on à partir d'ici, tant dans la théorie que dans la thérapeutique?

 

     Ce qui est remarquable, c'est qu'on se limite le plus souvent à la description des symptômes actuels; l'histoire individuelle des malades se résume à quelques faits choisis pour leur pertinence dans une théorie étiologique; il n'y a pas à vrai dire d'anamnèse au sens de ce que la psychanalyse aura introduit dans l'étude de la psychopathologie.  Des notations laissent entrevoir au passage des problématiques que nous mettrions aujourd'hui au premier plan:  les deux filles dans les cas de délires à deux sont des "enfants naturelles"; l'une d'elle tient des propos très marqués sur la bisexualité, l'identité sexuelle, la castration.

 

     Rétrospectivement, sans pouvoir le reprocher aux auteurs (ce serait un anachronisme), on voit ce qui manque de ce qu'apportera la psychanalyse comme orientation dans l'investigation clinique, comme hypothèses étiologiques et comme effet heuristique dans l'ordonnancement des observations qui mènera celles-ci bien au-delà de la description des phénomènes cliniques.

 

     Remarquons également le souci de produire des observations originales, de signaler des atypies qui ajouteraient au catalogue nosographique.  Cette démarche clinique très fine, très minutieuse ne sera pas dédaignée par la psychanalyse (qu'on pense à l'analyse minutieuse du cas Schreber pa4r Freud), mais le but en sera totalement modifié.  Il ne s'agira plus de répertorier signes et symptômes dans un but de classification.  L'investigation et l'interprétation seront intimement liées de même que la théorie étiologique et la thérapeutique ne seront plus dissociées.

 

     La psychiatrie sera pour un certain temps influencée par cet aport de la psychanalyse.  Mais la découverte, dans les années 1950, des neuroleptiques avec leurs effets de nivellement des symptômes contribuera au nivellement des observations cliniques également.  En Amérique du Nord tout au moins, la finesse diagnostique s'émoussera pour ne garder que deux grandes classes de pathologies psychotiques:  la schizophrénie et la maniaco-dépressive.  Si le DSM III prétend à un plus grand souci de précision diagnostique, il vise beaucoup plus à faire entrer tout tableau clinique dans l'une ou l'autre des cases diagnostiques qu'à souligner la particularité, voire l'unicité d'une histoire de vie.

 

     En résumé, la description psychiatrique pré-psychanalytique dont nous avons ici trois beaux exemples, portait un regard méticuleux sur la symptomatologie dans un but essentiellement descriptif, nosographique; l'histoire individuelle comptait beaucoup moins.  Pour la psychiatrie actuelle, essentiellement préoccupée de recherche empirique avec une conception positiviste de l'étiologie, l'histoire est redevenue un accessoire dans le processus diagnostique.  La psychanalyse, au contraire, avec à la fois son écoute attentive aux détails et sa position dialectique face à l'histoire individuelle - considérée comme domaine de l'après-coup et du transfert -, découpe un champ original, nettement démarqué par rapport à ces deux moments psychiatriques.  La nosographie psychanalytique, implicitement ou explicitement, existe bien mais ne joue plus un rôle de classification.  Elle sert de repère dans la démarche qui conjoint un savoir général à l'histoire particulière d'un sujet donné.  Elle délaisse le regard  clinique pour offrir son écoute à ce qui de cette histoire se remet en acte dans le transfert, en une répétition qui est essentiellement réouverture.

 

 

     Comme vous pourrez le remarquer, si vous regardez le curricu­lum en psychiatrie de Lacan, les principaux travaux dont il vient d'être question ont été présentés ou écrits en collaboration avec le groupe rassemblé autour du professeur Claude à la clinique des maladies mentales et de l'encéphale ou avec des élèves de Claude ,comme Heuyer, à Henri Rouselles avec lesquels Lacan a étudié et travaillé de 1927 à 1932, à l'exception d'une année, 1928-29, passée à l'infirmerie spéciale près de la préfecture de police auprès de Gatian de Clérambault et quelques mois au Burghölzli, auprès de Carl Gustav Jung.  C'est dans le texte Structure des psychoses paranoïaques[7], publié dans la Semaine des hôpitaux de Paris, qu'on trouve la trace de ce que Lacan doit à Clérambault.  D'ailleurs à propos de ce texte si Lacan a pu reconnaître dans une note, "Cette image est empruntée à l'enseignement verbal de notre maître, M. Gatian de Clérambault, auquel nous devons tant en matière et en méthode, qu'il nous faudrait, pour ne point risquer d'être plagiaire, lui faire hommage de chacun de nos termes".  Précaution inutile car lorsque de Clérembault lut ce texte il entra dans une fureur extrême et, au cours d'un séminaire de la Société de Psychiatrie de Paris, il vint accuser Lacan de plagiat et lui jeta à la figure l'ensemble de ses oeuvres dédicacées afin qu'il puisse continuer à le plagier tout à son aise.  Ce point est inté­ressant, d'une part parce que Lacan cessera de citer ses sources et que, d'autre part,il sera - tout comme Freud - hanté toute sa vie par le problème du plagiat même s'il put affirmer en toute occasion qu'en matière d'idées, la propriété privée n'existait pas. Il y a à ce sujet des épisodes tout à fait déplaisants dans les rapports de Paul Ricoeur et de Lacan dont des adorateurs aussi douteux  que peut l'être Elie Ragland Sullivan ont fait leurs choux gras lors d'un colloque ici sur le plagiat. Que Lacan ait plus ou moins hypo­critement protesté contre la notion de propriété intellectuelle n'a pas empêché son héritier et exécuteur testamentaire de tenter de s'emparer de l'oeuvre de Lacan et de la contrôler jusqu'au point de la "nettoyer" et ne laisser filtrer le produit de ce nettoyage dans le public que goutte à goutte. Il est heureux qu'avant de mourir Lacan ait laissé circuler l'ensemble des transcriptions de ses sémi­naires et travaux parmi les membres de son Ecole.  Il nous fau­dra parler un jour de ces questions plus en détail lorsque nous abor­derons la question de la transmission de la psychanalyse et de la créativité en psychanalyse.

 

     Dans le texte Structure des psychoses paranoîaques, donc, Lacan reprend à son compte la notion de constitution paranoïaque et de ses quatre signes cardinaux.  Surestimation pathologique de soi, méfiance, fausseté de jugement et inadaptabilité sociale (contre laquelle il justifie l'internement) et deux formes de délire, le délire d'interprétation et le délire passionnel ou délire éroto­maniaque; tous thèmes largement développés par de Cléram­beault.

 

     Toutefois - toujours dans ce texte - il opère un preemier mouvement de détachement par rapport aux théories fondamentalement organicistes de Clérambault sur lesquelles il s'appuie en introdui­sant la notion de `structures mentales', "structures, écrit Lacan dans l'exposé général de ses travaux scientifiques, qui se manifes­tent au cours des différents syndromes cliniques et dont l'analyse phénoménologique (tel qu'il la pratique dans un texte de 1933 que nous étudierons plus tard:  Le problème du style[8]) est indispensa­ble à une "classification naturelle" des troubles, source manifeste d'importantes indications pronostiques et de suggestions thérapeu­tiques précieuses".  Il reprendra et ilustrera l'automa­tisme mental - la grande invention clinique de Clérambault - dans un petit texte écrit avec Heuyer sur la paralysie générale[9].  Et ce sera tout. En fait, l'automatisme mental qui le mènera à la notion d'écriture au­tomatique, chère aux surréalistes et la notion de "structures men­ta­les" analysables à travers la dimension linguistique des délires meneront Lacan à interroger la maladie mentale à partir du "tout de la personnalité", c'est-à-dire du langage considéré dans l'ensemble de ses manifestations, anticipant déjà, sous l'influence de Pichon, sur la formule de Roland Barthes: " tout l'homme est dans son langage".

 

 

 

     A part l'année passée à l'infirmerie spéciale où Lacan apprit l'art de l'évaluation ultra-rapide qu'il pratiqua jusqu'à la fin de sa vie lors des présentation de malades (l'infirmerie spéciale était le service d'urgence de la Préfecture de Police), la forma­tion de Lacan sous ses aspects les plus décisifs s'est faite au sein du groupe du Professeur Henri Claude, professeur titulaire de la chaire de la Clinique des Maladie Mentales et de l'Encéphale à Sainte-Anne.  Le Service du professeur Claude est un lieu intéres­sant à bien des égards.  De 1922 à 1923 Heuyer en fut le titulaire intérimaire et il fut le tout premier psychiatre à tenter d'intro­duire la psychanalyse en milieu psychiatrique en invitant à Sainte-Anne une psychanalyste d'origine polonaise analysée par Jung puis par Freud qui l'a envoyée à Paris pour y être sa représen­tante, Eugènie Sokolnica.  Elle sera l'analyste d'André Gide qui donne d'elle, de ses théories et de sa pratique un remarquable portrait dans les Faux-Monnayeurs où elle est l'analyste du jeune Boris.  Lisez ce livre vous n'aurez pas à le regretter si vous désirez sentir quelque chose de cette première moitié du siècle à Paris.  Mais Sokolnica, qui est une femme fragile, perturbée et surtout non-médecin, échouera à Sainte-Anne avec les cas très lourds qui lui seront soumis et elle sera renvoyée par Claude lorsqu'il sera nommé titulaire de la chaire en 1923.  Mais Claude lui aussi main­tiendra la présence de la psychanalyse à Sainte-Anne en la personne des docteurs Laforgue et Pichon, tous les deux psychanalystes, médecins et membres de la Société psychanalytique de Paris, nouvellement créée.

 

     Claude n'est pas un grand inventeur d'idées, comme Gatian de Clérambault, mais il avait "le don de choisir ses collaborateurs et de favoriser l'éclosion des idées neuves et des jeunes talents"[10]  Lacan y était sans doute plus à l'aise pour faire ce qu'il voulait que chez Gatian de Clérambault et effectivement alors que Claude et Laforgue s'intéressent plutôt, dans la suite des travaux de Bleu­ler, à la schizophrénie, la schizonoïa selon un terme inventé par Laforgue et Pichon, Lacan s'intéressera plutôt à la paranoïa qu'il considère dans un premier temps, à la suite de Claude, comme une psychose constitutive.

 

     L'intérêt de Claude pour la psychanalyse est toutefois limité, comme la plupart des psychiatres favorables à la psychanalyse voire même les premiers psychanalystes eux-mêmes, il en rejette presque tout l'édifice théorique et surtout l'étiologie sexuelle des névro­ses pour ne conserver qu'une notion édulcorée de l'inconscient et une technique qui lui semble parfois pouvoir pallier à l'impuissan­ce des traitements psychiatriques, mais qui doit rester sous con­trô­le des médecins comme une branche de la médecine.  Lui-même n'est pas psychanalyste mais il souhaite aider ses malades et il lui semble que la psychanalyse peut être un bon instrument à con­dition d'être adapté à la conception psychiatrique française des psychoses d'une part et à "l'esprit latin" d'autre part, sans pou­voir pour autant définir autrement que par la négative ce qu'ils entendent - en le reprenant de Charles Maurras - par "esprit latin"; en opposition au génie anglo-saxon ou au "génie teuton":  la sexualité freudienne étant d'ailleurs rejetée comme étant un trait spécifique du "génie teuton", voire, pour les antisémites, de la libido hyperdéveloppée propre aux juifs:  ce fut un des éléments retenus contre la psychanalyse freudienne par les idéologues nazis en Allemagne et par les antisémites d'Action Française comme Léon Daudet, par exemple, et aussi - mais de façon plus mesurée - par le même Pichon.

 

 

II.B. Concception "linguistique" de la paranoîa.

 

     Il est intéressant pour notre propos de nous arrêter un moment sur la figure de Pichon au moins pour deux raisons, sinon trois:  d'abord parce qu'il fut l'un des fondateurs avec Laforgue du mouve­ment psychanalytique français et de cette partie du mouvement qui voulait - à partir des idées de Freud regardé avannt tout comme cel­les d'un juif allemand - construire une psychanalyse spécifique­ment française et d'esprit latin.  Ensuite parce qu'il est très certai­nement - mais de manière très paradoxale - à l'origine de l'orien­ta­tion psychanalytique de Lacan et de son intérêt pour le langage dans son rapport au "tout de la personnalité".  Enfin, peut-être, parce qu'il fait partie de ces penseurs qui ont découvert la vérité de l'inconscient malgré eux et pas là où ils la cherchaient.

 

     Pichon, né en 1890, est de 11 ans l'aîné de Lacan, pédiatre, c'est un homme lettré, comme les médecins de son temps, brillant causeur et fort en gueule, c'est-à-dire capable de passer sans sourciller du langage le plus châtié aux expressions les plus abjectes, ironique et plein d'humour il excelle à caricaturer au­trui.  Louis Aragon (un autre de ces médecins qui devint écrivain) le décrit dans ces termes:  "Un grand cheval blême à moustaches couleur de typhoïde...  le docteur Pichon qu'on l'appelait...  obscène le neveu, à souhait.  Chantant les airs sacrés de la pro­fession [les chansons de salle de garde] à en avoir des crises de tachycardie.  Ne déposant les morpions du De Profundis [De profun­dis morpionibus...] que pour parler grammaire"[11].  Neveu, Pichon l'est de Jacques Damourette, son oncle, avec laquel pendant près de 20 ans il écrira une grammaire de l'usage de la langue française.  Union étrange que celle de ces deux hommes tous deux grands mala­des.  "C'est le neveu, écrit Aragon, travaillant avec l'autre, toute pathologie mise de côté à leur grammaire monumentale, qui essayait de me détourner de la mythologie comme description de l'espèce humaine, pour m'enseigner conjointement la pataphysique et le jargon des salles de garde...  Affaire de se payer un brin ma fiole, Pichon classait mes idées linguistiques avec les auteurs romantiques allemands de l'époque pré-müllériennes, et moi-même au mieux comme un sous-fiffre de la grammaire comparée de Bopp"[12].  Une fois sa médecine terminée, il fait la connaissance de Laforgue et devient psychanalyste.  En 1927, il épouse la fille de Pierre Janet, et entre du même pas à Action Française en faisant siennes toutes les thèses nationalistes et monarchistes de Maurras à l'ex­ception - en partie - de l'antisémitisme sauvage qui faisait rage dans ce milieu.  D'une part, il tente de franciser la psychanalyse en l'adaptant aux idées de Maurras, de l'autre il essaie de faire reconnaître les idées d'un juif viennois dans un milieu germano­phile, nationaliste et antisémite.  Comme le remarque Elizabeth Roudinesco:  "Tous les thèmes pichoniens se tiennent: franciser la conceptualité freudienne, c'est lui donner une assise solide à l'intérieur d'une race et d'une mentalité.  Adapter la technique psychanalytique au discours médical, c'est soumettre le freudisme à une langue qui lui est étrangère.  La doctrine maurassienne sert de base à une position linguistique qui inclut la langue dans le mythe de la nation et celle-ci est utilisée simultanément pour construire l'édifice d'une psychanalyse conforme à la mentalité française..."  En fait, et Roudinesco souligne très justement ce point, c'est le grammairien qui fonde le psychanalyste chez Pichon, et "le grammairien est toujours un juriste en sommeil ...  sa vie entière se confond avec la croisade qu'il mène pour définir les règles juridiques d'une psychanalyse française et édifier sa lan­gue"[13].  Le plus curieux c'est que lorsqu'il parle de psychana­lyse à partir du texte freudien son souci de le désexualiser, d'en fran­ciser la pensée et le vocabulaire le font passer complètement à côté de ce dont il est question :  l'incon­scient ne lui apparaît que comme une zone d'ombre dans une personnalité dominée par le primat de la conscience.

 

     Par contre lorsqu'il redécouvre l'inconscient à partir de son travail sur la langue, il redécouvre - sans s'en rendre du tout compte - ce que l'inconscient freudien a de plus spécifique mais sans être jamais capable de faire le rapprochement, ni même de reverser ses découvertes linguistiques dans sa conception néo-cartésienne et maurassienne de la psychanalyse.  Trois articles permettent à Roudinesco de cerner les théories grammairiennes de Pichon sur l'inconscient:  La Grammaire en tant que mode d'explo­ration de l'inconscient. (Evolution psychiatrique, I, 1925), Sur les significations psychologiques de la négation en français (Journal de psychologie normale et pathologique, 1928, et La per­sonne et la personnalité mises à la lumière de la pensée idioma­tique française, Revue Française de Psychanalyse, 10, 3, 1938)  Dans une déclaration liminaire du premier, Pichon situe très exac­tement la place de ce que Lacan appellera le grand Autre, le lieu des signifiants:  "Il n'est pas besoin d'être grand clerc, pour savoir que quand on parle couramment [parole que Lacan nommera le discours courant et, plus tard, le disque ourcourant] on ne fait pas intervenir le jeu conscient de l'intelligence dans le choix et l'ordonnancement des matériaux linguistiques dont on constitue ses phrases.  Que si la culture et, à un degré plus élevé encore, l'art littéraire donne un caractère conscient à certaines parties du mécanisme, ce n'est que secondairement, et la nature essentiel­lement spontanée [entendons inconsciente] du langage n'en est pas foncièrement altérée".  Cette discussion inconsciente se révèle avec le plus d'éclat dans les lapsus, les tournures grammaticales incorrectes ou les phrases spontanées, par exemple l'écriture auto­ma­tique des surréalistes ou les écrits inspirés de la malade de Lacan dans le texte sur la schizographie.  Dans le même registre d'abord linguistique de l'inconscient, Pichon distingue deux ni­veaux de fonctionnement de la langue:  le délocutoire et le locu­toire.  Le premier est centré sur la personne ou la chose ou l'évé­nement dont on parle - c'est ce qu'on appellerait le niveau de l'é­noncé - le second l'est sur l'état d'âme de la personne, c'et ce qu'on appellerait le niveau de l'énonciation.  Vous savez toute l'importance que Lacan accordera à cette distinction dans laquelle il reconnaîtra le clivage constitutif du sujet entre un sujet de l'énoncé et le sujet de l'énonciation.  L'analyse grammaticale du temps permet également de repérer qu'au niveau affectif un incon­scient du langage, le temps n'existe pas:  "L'indépendance gramma­ticale des trois répartitoires du temps (au système de classement) prouve que l'inconscient ou du moins cette partie de l'inconscient que la grammaire nous révèle et qui est proprement le génie de la langue française, n'opère pas la synthèse des idées claires mais simples de passé, de présent et d'avenir.  Ces idées, le conscient les possède depuis assez longtemps pour que nous les voyions appar­tenir au plus ancien fond philosophique.  Elles se transmettent de peuple à peuple, mais elles sont trop privées de coleurs affectives pour pourvoir vivre dans l'inconscient".

 

     Dans le second article - et sans avoir lu le texte si essen­tiel de Freud sur la dénégation où Freud nous montre que la néga­tion permet de puiser consciemment dans le contenu inconscient négativé - Pichon analyse la négation toujours double en français : ne... pas, rien, jamais.  Il remarque qu'alors que la seconde série de termes est toujours franchement négative, et indique que quelque chose dans le réel est perdu, le "ne" par contre possède une fonction très particulière:  il marque l'exception lorsqu'il est suivi de "que":  "il n'est bon vin que de Paris"; par contre il indique une discordance dans la plupart des cas où il est suivi d'une surbordonnée, une discordance ou un doute entre les deux par­ties de l'énoncé:  "Je ne doute pas que Roudinesco ne soit une his­torienne honnête".  Cette discordance qui permettra à Lacan de fon­der sur la négation le registre de l'imaginaire, introduit - remar­que Roudinesco - "à un désordre fondamental de l'être que l'illu­sion captative ne peut masquer et que l'oblativité ne permet pas de résoudre"[14].

 

     Dans le troisième texte, discutant de la traduction possible du Ich freudien, Pichon pose une distinction que reprendra Lacan, entre le moi, sujet de l'énoncé et le je sujet de l'énonciation, c'est-à-dire sujet de l'inconscient.

 

     On voit mieux où Lacan aura appris la nécessité d'une analyse linguistique des énoncés des patients pour saisir le tout de leur personnalité, mais aussi comment il sera amené à constater que ce tout est fondamentalement divisé non pas entre une partie saine et une partie malade mais entre le registre du conscient et celui de l'inconscient.  C'est le travail amorcé dans Schizographie[15] et ce sera tout le travail de la thèse que nous verrons la prochaine fois sur les articulations essentielles.



    [1]. cf. ici-même, Annexes I, 1926.

    [2]. cf. Annexes I, 1930.

    [3]. cf. Annexes I, 1928.

    [4]. cf. Annexes I, 1932

    [5]. cf Annexes I, 1931b

    [6]  Il s'agit des trois articles suivants:  H. Ey et J. Lacan, "Parkinsonisme et syndromes démentiels"; H. Claude, P. Mignault et J. Lacan, "Folies simultanées"; J. Lévy-Valensi, P. Mignault et J. Lacan, "Ecrits `inspirés': Schizographie".

    [7]. cf Annexes I, 1931

    [8]. cf Annexes I, 1933.

    [9]. cf Annexes I, 1929

    [10]. Paul Bercherie, Les fondements de la clinique, Navarin, 1980, p. 263.

    [11]. Loyuis Aragon, Blanche ou l'oubli, Gallimard, 1967, p. 27

    [12]. Ibid pp. 27-28

    [13]. Elizabth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, II, Seuil.

    [14]. Elizabeth Roudinesco, La bataille de cent ans, Ramsay, p. 316

    [15]. Annexes I, 1931

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