COURS
III
Le
18 octobre 1988
I.B.) La cconjoncture culturelle et l'éducation
de 1858 à 1950 en France.
Tout
d'abord permettez-moi de vous rappeler que dans le voyage que nous faisons
ensemble, ma position de guide est plus qu'incertaine car je ne prépare le
périple où - lorsque je parle- je vous invite à me suivre, qu'au tout dernier
moment, au fur et à mesure de notre progression et en tenant compte des voies
imprévues qui s'offrent à nous. Je vous
ai proposé et distribué la dernière fois une sorte de plan, de carte de notre
voyage, tout en vous prévenant qu'elle était imprécise et tout à fait
aléatoire. Je pourrais m'en excuser en
arguant que l'usage des cartes précises pour voyager date à peine d'une
soixantaine d'année. Un guide de voyage français de la fin du dix-neuvième
siècle plaçait encore Boston en Virginie!!
A l'époque dans laquelle nous retournerons cette année : les trente
premières années de notre siècle, les cartes étaient encore fort imprécises.
Notre
petit périple à travers les conceptions germaniques et françaises de la
paranoïa a suscité quelques réflexions qui m'ont amené à vous inviter à faire
dès maintenant un détour et à remettre à plus tard notre parcours des
conceptions philosophiques et littéraires de la folie au début de ce siècle (en
fait lorsque nous lirons la thèse), ainsi que
le portrait du Surréalisme qui sera brossé lorsqu'on parlera des deux
écrits que Lacan a publié en 1933 dans la somptueuse revue surréaliste : Le
Minotaure.
Pourquoi,
me suis-je demandé, la psychiatrie allemande a-t-elle eu tant de poids dans la
constitution de la nouvelle psychiatrie française d'après Charcot, celle de
Sérieux, Seglas, Gatien de Clérambault et de "Claude et ses élèves"
pour ne nommer que les plus célèbres, et ceux-là même qui ont compté parmi les
origines de Jacques Lacan, alors qu'il y avait tout de même en Italie et en
Angleterre des recherches psychiatriques tout aussi importantes et qui semblent
être passées pratiquement inaperçues du monde psychiatrique français? D'ailleurs, si vous me demandiez lesquelles,
je serais bien en peine de vous les nommer mais je me souviens de les avoir
étudiées et c'est précisément cette mise à l'écart, cet oubli des autres
psychiatries et l'emphase corrélative mise sur la psychiatrie allemande que je
tiens pour significatifs d'une certaine orientation de la psychiatrie française
et de "l'esprit" qui a présidé à l'essor de cette psychiatrie
au sein de la médecine française. Vous
savez par ailleurs que la psychanalyse a mis beaucoup de temps à être acceptée
en France parce qu'elle était contraire, disait-on, à l'esprit et à la sensibilité
français.
Quel
est donc cet "esprit" si caractéristique dont les français sont si
fiers me demandais-je ensuite et, plutôt que de chercher, à partir d'une différenciation
entre la psychiatrie germanique et la psychiatrie française, à dégager quelques
indices qui nous éclaireraient sur la spécificité du contexte français, j'ai
pensé faire un détour par une science relativement récente - encore qu'elle ait
des antécédents remarquables comme par exemple les travaux du Comte de Gobineau
- mais politiquement mal considérée ou à ttout le moins suspecte : l'histoire
des mentalités.
L'Histoire
des mentalités étudie minutieusement l'image qu'un peuple se fait de lui-même et
des autres peuples. Nous avons à notre
portée le plus extraordinaire monument jamais érigé à l'histoire de la
mentalité française, écrit, comme il se doit, par un anglais : Théodore Zeldin,
et intitulé : l'Histoire des passions françaises de 1848 à 1945,
en cinq volumes dans la collection Points au Seuil. Dans la préface à l'édition française (1978), Zeldin nous expose,
si je puis dire, à nous autres français, son projet de nous
"exposer".
"Mon but est de vous déshabiller. Je veux vous séparer des vêtements dont vous avez hérité (du
passé, de votre famille, de votre milieu, de votre pays) et qui, en partie au
moins, ont formé vos habitudes et vos idées.
En tant qu' historien, j'étudie ces vêtements d'occasion, couverts de raccommodages, que vous avez encore recousus pour qu'ils vous conviennent un peu
mieux. Je voudrais vous montrer
pourquoi vous les portez, ce que signifie votre appartenance aux traditions de
la civilisation française telle qu'elle paraît de l'extérieur, sans croire,
toutefois, qu`on peut expliquer votre comportement individuel par le seul fait
que vous êtes français."
Prenant
comme thèmes principaux de son oeuvre l'ambition, l'amour, les colères
politiques, l'orgueil et l'espoir intellectuels, le goût, l'anxiété et l'hypocrisie,
Zeldin dans un style pointilliste (en
variant les angles et les miroirs où il fait se refléter l'image des français,
de ses classes et de ses institutions) a analysé à la fois ces images et les
actes qu'elles recouvrent en les dévoilant à moitié, tout en prenant pour axe
de sa démarche la plus solidement ancrée de toutes les images : l'intelligence.
Un
récent sondage international a montré que plus que tout autre peuple et plus
que toute autre chose, les Français estiment qu'ils sont intelligents et ils
placent l'intelligence au plus haut, comme la qualité la plus prisée, et au dessus de celle de tous les autres
peuples.
L'un
des buts du grand ouvrage de Zeldin est "d'interroger cette image, de
cerner la place que l'intelligence, la raison, où les idées tiennent dans la
vie française, d'expliquer comment les intellectuels en sont venus à être tenus
en si haute estime et d'en montrer les conséquences ... Car non seulement les intellectuels ont joué
un rôle prépondérant dans tous les conflits embrouillés et interminables dont
son histoire semble être faite, mais il les ont également interprété, étiqueté
d'une façon qui devait marquer toute réflexion ultérieure à leur sujet. Ce sont eux qui énonçaient les grands
problèmes qui, selon eux, divisaient le pays et définissaient les principes
qui se trouvaient en jeu. Leurs
conclusions devenaient vérités reconnues, au point de façonner les évènements,
car les controverses nouvelles prenaient en compte des catégories qu'ils
avaient eux-mêmes conçues."
Plutôt
que de catégories d'ailleurs on pourrait parler de "mythes",
car l'histoire des mentalité est une histoire des fomentations mythiques d'un
peuple. Or en France il semble bien
qu'il ait appartenu presque exclusivement aux intellectuels de fomenter les
mythes de la francité, et ces mythes, s'ils n'expliquent pas et n'orientent
pas l'histoire évènementielle et économique de la France dans son ensemble, n'en
ont pas moins joué - du moins à partir du second Empire jusqu'à la seconde
guerre mondiale - un rôle considérable dans l'élaboration de la civilisation et
de la pensée françaises, au moment de la lente transformation de la France en
un état industriel et européen.
En
somme, l'ouvrage de Zeldin se propose d'expliciter et de développer en long et
en large une petite histoire drôle qui condense assez bien le mythe originaire
de la francité. C'est une histoire que
j'aurais pu croire inventée par un parisien pour dire du mal des québécois, du
moins à un premier niveau et je m'en excuserais auprès des québécois présents
dans ce séminaire si, en fait, elle ne m`avait été racontée par un ami québécois
très subtilement ironique et, de ce fait, elle m'apparaît maintenant,
au second degré, comme une sorte de critique cinglante, peut être inventée par
un Québécois, de l'image que les français entretiennent d'eux mêmes.
Voici
l'histoire en question : Un parisien tombe amoureux d'une femme belge. Il ne sait
trop que faire mais, après qu'il s'en soit ouvert à un ami, celui-ci lui dit :
"écoutes, pour être heureux avec une femme belge il faut que tu deviennes
belge et, pour ce faire, il faut que tu te fasses retirer un bout de cerveau sinon,
une belge et un français, ce n'est pas vraiment compatible. Voilà, je connais
un chirurgien qui te fera cela très bien." Le français amoureux se rend
chez le chirurgien qui lui dit : "c'est très simple, pour que vous
deveniez belge, il suffit que je vous retire environ vingt pour cent de votre
cerveau. Mais il faut que vous soyez tout à fait certain de votre décision car
il est impossible de redevenir français une fois que vous aurez été
opéré." Le français est tellement amoureux qu'il accepte. On fixe une date
pour l'opération. Au réveil et à peine sorti de l'anesthésie, le français
amoureux aperçoit le visage du chirurgien penché vers lui d'un air un peu
inquiet qui lui dit, dès qu'il le voit réveillé : "Écoutez, je suis
absolument désolé, mais nous avons interverti des fiches et nous avons commis
une petite erreur... Au lieu de vous retirer vingt pour cent de votre cerveau,
nous vous en avons retiré quatre vingt pour cent1" En entendant ces mots,
le français complètement bouleversé s'écrie : "Ah, ben Tabarnacle!!!!!"
Mais
à quoi, si ce n'est pas seulement à des histoires perfides de ce genre, les
français reconnaissent-ils les marques à leurs yeux infaillibles et certaines
de leur intelligence?
-
Tout d'abord peut-être dans ce que Edgar Quinet appelait : "l'instinct de civilisation, le
besoin d'initiative d'une manière générale dans les progrès de la société
moderne ... Désintéressé et impérieux à
la fois ..., c'est lui qui fait l'unité de la France, qui donne un sens à son
histoire et une âme au pays... Cette force de civilisation, ce besoin
d'influence extérieure, c'est la meilleure partie d'elle-même, c'est son art,
c'est son génie, c'est son bonheur".
Cette croyance en la vertu civilisatrice exclusive de la France on la
retrouve également dans la thèse avancée par Guizot, un autre réformateur, mais
elle sous-tend en fait, sinon le mouvement de relecture de Freud par Lacan, du
moins l'idée que beaucoup de lacaniens s'en sont faite - à savoir que "dans
de nombreux cas, comme dit Guizot, les idées, les institutions
civilisantes (par exemple la psychanalyse de Freud) qui ont pris
naissance dans d'autres territoires, quand elles ont voulu se transplanter
devenir fécondes et générales, agir au profit commun de la civilisation
européenne - (voire mondiale) - on
les a vues en quelque sorte obligées de subir en France une nouvelle
préparation, et c'est de France, comme d'une seconde patrie, plus féconde et
plus riche, qu'elles se sont élancées à la conquête du monde".
- Par
ailleurs, l'homme français devait, crut-on un temps, son intelligence à sa race
et à la pureté de la dite race (les Francs puis les Gaulois) mais il s'est agi
là d'une prétention que l'histoire a rapidement, mais superficiellement,
contredit étant donné la découverte de la multiplicité des origines raciales
possibles du français.
Si ce
n'était plus dans la race qu'on recherchait les origines de la supériorité
intellectuelle des français, ce fut alors dans la forme même des crânes et des
cerveaux qu'ils contenaient qu'on chercha des preuves. L'Anthropologie physique fut très à la mode
à la fin du siècle dernier (à la suite des découvertes de Broca) et elle n'a
pas encore complètement disparu. Toutefois ses résultats se sont avérés si incohérents
qu'on n'en parle plus sans sourire, sauf en anthropologie criminelle où elle joua et joue encore,
longtemps après sa disparition des facultés d'anthropologie, un rôle très
important. On pensait, il y a à peine
1/2 siècle, que le criminel appartenait à une race à part : longue mâchoire,
nez plat, cheveux rares, front bas, etc.
Aujourd'hui on le reconnaît à priori en France parce qu'il est de teint
basané ou noir et que ses cheveux sont plutôt sombres et crêpés. Et si vous
voulez savoir à quoi on reconnaît un criminel ou un passeur de drogue au
Québec, demandez-le à un officier des douanes, vous ne manquerez pas d'être
sans doute très étonnés par ses réponses. Il y un peu plus de trente ans,
alors que j'étais en classe terminale de philosophie au Lycée Claude Bernard à
Paris, notre professeur de philosophie, Edgar Wolff, nous avait vendu une
petite brochure, sans doute afin de participer de manière scientifique à notre
éducation en matière de femmes (car le lycée Claude Bernard était alors un
lycée de garçons), qui décrivait le caractère des femmes selon une typologie
basée sur la forme de leurs seins...
Cette
idée des caractéristiques anatomiques et intellectuelles raciales se
transforma corrélativement à l'essor de la notion hartmanienne d'inconscient
en l'idée de découvrir un inconscient racial. Idée qui a joué un grand rôle
dans l'affaire Dreyfus qui a divisé l'opinion des français pratiquement jusqu'à
la seconde guerre mondiale, encore que le thème en revienne parfois dans les
harangues venimeuses et racistes d'un Le Pen.
Mais
en fait, dès le début du XXeme siècle, c'est dans son rapport à l'éducation et
dans son rapport très particulier au langage et à la parole que le français a
cru pouvoir reconnaître les signes certains de sa suprématie intellectuelle.
Déjà au XIXeme siècle, Joseph de Maistre pouvait déclarer le plus sérieusement
du monde, que la supériorité de la langue française "a été reconnue par
l'Europe avant même que cette langue se fut illustrée par des chefs d'œuvres dans tous les genres, on l'aimait ... c'était un honneur de la parler ... Ce qu'on appelle précisément l'art de la
parole est éminemment le talent des Français et c'est par l'art de la parole
qu'on règne sur les hommes ... les bons
écrivains de la France expriment les choses mieux que ceux de toute nation et
font circuler leurs pensées dans toute l'Europe en moins de temps qu'il n'en
faut à un écrivain d'un autre pays pour faire connaître les siennes dans sa
province ..." Et ce, au point que Joseph de Maistre pouvait ajouter
sans sourire : "La littérature anglaise doit doute sa célébrité aux
Français .. elle était parfaitement inconnue du reste de l'Europe avant que la
France se fut engouée des productions littéraires de sa rivale... Peut-être qu'on ne sait bien une chose en
Europe que lorsque les Français l'ont expliquée"[1] Si ces propos peuvent sembler très excessif ils ne sont toutefois pas
tout à fait faux si l'on pense à des auteurs comme James Joyce ou Ezra Pound
voire Ernest Hemingway et tant d'autres comme Gertrude Stein, Edith Warton ou
Alice James qui ont du leurs premiers succès littéraires au fait qu'ils ont
été publiés et reconnus en France longtemps avant de l'être éventuellement
dans leurs pays d'origine.
En
fait, cette maîtrise de la langue et de la parole comme marque de distinction
intellectuelle spécifique des français, ne caractérise
pas seulement les
écrivains et les intellectuels, mais l'ensemble de la population française. Elle
constitua, dès après 1858, l'axe de la réforme de l'enseignement. "On pourrait sans doute trouver
cette attitude dans d'autres pays, remarque Zeldin, mais nulle part la langue
n'a été portée en aussi haute estime, jusqu'au rang de symbole du génie national".[2]
D`où
le prestige immense en France des littéraires et des philosophes qui se
définissent par leurs manières d'exploiter quelques unes des propriétés
illimitées du langage. Paul Valery, par
exemple, remarquait encore en 1941 que "le premier fruit intellectuel
d'un peuple est son langage, qui est donc la première chose à examiner si l'on
se prend à vouloir apprécier la vie de l'esprit dans ce peuple et l'évolution
de cette vie".[3] On comprendra mieux à partir de
cela le virage pris par la psychiatrie française lorsque ce mythe à envahi
l'ensemble de la culture française et de ses institutions du début du XIXème
siècle au milieu du XXème.
Remarquez
bien que cette opinion avait sa contrepartie - même chez les écrivains
français. Le Grand Amiel, qui était
suisse mais francophone, notait déjà dans son Journal intime, en 1871, à
propos de l'esprit français : "L'esprit
français met toujours l'école, la formule, le conventionnel, l'a priori,
l'abstraction, le factice, au dessus du réel et préfère la clarté à la vérité,
les mots au choses et la rhétorique à la science ... Ils ne comprennent rien quoi qu'ils ergotent sur tout. Habiles à distinguer, à classer, à pérorer,
ils s'arrêtent sur le seuil de la philosophie ... ils ne sortent de la description que pour s'élancer vers des
généralisations précipitées. Ils
s'imaginent représenter vraiment l'homme au complet, tandis qu'ils ne peuvent
briser la dure coquille de leur personnalité et qu'ils ne comprennent pas un
seul peuple en dehors d'eux-mêmes."[4]
Nous
verrons que le système scolaire secondaire mis en place tout au long de cette période
1858-1950, fut la constitution d'une institution spécialisée dans le
développement, l'inculcation et la défense de ces "qualités".
J'ai
donc glané pour vous dans cette somme colossale de l'Histoire des
passions françaises de Zeldin, ainsi que dans quelques autres ouvrages,
un certain nombre, très limité certes, d'informations pertinentes qui - vous
le verrez - nous éclaireront considérablement sur certaines caractéristiques
de l'œuvre de pensée de Jacques Lacan et, en particulier, sur celles qui
déroutent le plus les lecteurs non français de Lacan, voire même les lecteurs
français des générations d'après les années soixante qui semblent eux aussi
frappés de cet an-historisme que Lacan dénonçait avec tant de véhémence comme
l'un des signes les plus dangereux de la décadence de l'empire américain et les
plus révélateurs des caractéristiques de l'American way of life.
L'intérêt
du détour par l'ouvrage de Zeldin est qu'il nous offre un point de vue
extérieur - qui est un peu le nôtre ici - sur le contexte culturel qui entoure
la cristallisation de la pensée de l'inconscient chez Lacan et qu'en ce sens il
diffère du point de vue interne tel que l'a développé Elizabeth Roudinesco, sur
un mode d'ailleurs plus journalistique, on aurait dit "échotier" il y
a quelques dizaines d'années, qu'historique, dans son histoire du développement
de la psychanalyse en France, voire même de celui - tout aussi interne et,
donc, lui aussi assujetti aux "mythes" de la francité - développé par
Michel Foucault dans son Histoire de la Folie à l'age classique
ou dans sa Naissance de la clinique, voire encore de la
remarquable thèse de Georges Canguilhem sur le Normal et le Pathologique.
Je
voudrais vous rappeler en passant que le véritable travail de ce séminaire ne saurait se réduire à ce qui se fait et
se dit ici - loin de là - c'est ce que vous ferez, ce que nous
ferons comme recherches et comme réflexions le long des chemins et des textes
que je vous indique ou que vous rencontrerez vous-mêmes, et que nous rapporterons
ici, qui constituera l'essentiel du travail, ainsi qu'une constante
comparaison avec notre compréhension de la pensée de l'inconscient, la
pratique qui la fonde dans le contexte particulier de ce Québec dont l'histoire
des passions reste à écrire et doit être écrite, si nous voulons
comprendre la place possible que doit y occuper la psychanalyse. L'étude du
moment lacanien de la pensée de l'inconscient peut nous enseigner quelque chose
de nouveau - et peut-être d'essentiel - sur l'implantation sociale et
culturelle de la psychanalyse dans un milieu socioculturel dont une récente
série d'émissions télévisées organisées, je crois, par Jeannette Bertrand, nous
a montré qu'il était plutôt hostile à la psychanalyse, ou du moins à l'idée
qu'on s'en fait. Vous savez sans doute qu'un personnage aussi douteux qu'Yves Lamontagne, une sorte d'Eysenck
Québécois, lorsqu'il parle de la psychanalyse
commence par en brosser une image complètement grotesque, dont il est
difficile de dire si c'est par méchanceté ou stupidité, avant de déclarer
qu'elle est grotesque mais sans se rendre compte qu'il ne fait que juger son
propre produit.
Il
est tout à fait intéressant de remarquer, avec Roudinesco, qu'alors qu'en 1932
Lacan a dédié sa thèse de doctorat, véritable charnière entre sa formation
psychiatrique, à des maîtres en médecine qu'il prend bien soin de ne pas
nommer, il reconnaît en 1966 Gatien de Clérambault comme son seul maître en
psychiatrie, alors qu'en somme, à part - c'est mon hypothèse - une sorte
d'identification à l'aristocratie flamboyante du personnage, la reprise du terme
d'automatisme mais dans un sens complètement différent et peut-être une étude
attentive des structures discursives des délires compris comme une activité
intellectuelle de défense contre l'effondrement du sujet dans la psychose,
Lacan ne doit pas grand chose à la pensée de Clérambeault.
Toutefois,
tout un chacun, y compris Lacan, s'accordait à reconnaître dans la position
déchirée et parfois paradoxale de Clérambeault un versant anachronique : son attachement à l'organicisme, doublé sur
l'autre versant d'une attention soutenue aux questions nouvelles posées par le
renouveau du mouvement psychiatrique français (en réaction à l'impact en
France des ouvrages de Kræpelin et de Bleuler) et aux aspects discursifs de la
psychopathologie et de ses délires.
Au
fond, Lacan a toujours partagé avec son maître tardivement avoué cette même
déchirure entre une dimension anachronique, réactionnaire et conservatrice de
sa pensée et un questionnement aigu orienté vers les problèmes les plus
actuels, les plus modernes que posent la folie. Je ne suis absolument pas d'accord avec l'image de Lacan que nous
propose, après Jacques Alain Miller, Stuart Schneiderman, comme d'un héros
moderne en avance sur son temps et le nôtre, sorte de visionnaire prophétique
du XXIème siècle. Rien, n'est plus faux
et rien ne témoigne davantage de l'absence totale de connaissance de l'histoire
de la mentalité françaises que l'ouvrage apologétique que Schneiderman a
consacré à Lacan.[5] Manque de connaissance qui caractérise d'ailleurs aussi la plupart
des lacaniens de la génération de Miller et de Schneiderman. Rien n'est plus illusoire également et délibérément
mensonger que l'image de Lacan produite par Miller dans une
conférence des années 70, véritable apologie de Lacan en qui Miller voit se
conjoindre - ce qui est d'ailleurs théoriquement impossible - la maîtrise
absolue des quatre discours à quoi Lacan a ramené tout discours de toute
position subjective possible : le discours du maître, le discours de
l'hystérique, le discours de l'universitaire et le discours de l'analyste.
En
fait, lorsqu'on replace Lacan, comme je compte le faire, dans le contexte de
l'histoire des passions française et des mythes de la francité qui dominaient
le milieu intellectuel et médical français de la première moitié de notre
siècle, on s'aperçoit que Lacan est fondamentalement, par tout un aspect de sa
pensée, un intellectuel bourgeois des années trente et que, comme en témoigne
"le linge dont il s'est paré" toute sa vie, il l'est resté
jusqu'à sa mort. Mais en même temps par
un effort extraordinaire de la pensée, il ne cessera, tout au long de sa vie de
penseur, de tenter de s'arracher aux mythes de la francité afin de penser autrement,
non pas en se retournant contre eux, et c'est là la part la plus
originale de son travail, mais en les poussant dans leurs contradictions
internes jusqu'à y produire le renversement
nécessaire à l'avènement de la pensée de l'inconscient dans le contexte
français. Renversement qu'il cherchait sans nécessairement savoir ce qu'il
cherchait. Nous verrons, par exemple,
comment il traque le cartésianisme dans ses contradictions jusqu'à un point de
rupture au delà duquel il resitue la position du sujet sans avoir à rejeter
Descartes de manière radicale, mais en en faisant un moment historique
particulier de la pensé du sujet. Tout
comme en mathématique la découverte de la géométrie non-euclidienne des espaces
courbes n'a pas abouti à un rejet de la géométrie euclidienne classique mais
l'a reconnue comme un simple cas particulier d'une géométrie plus générale et
surtout plus complexe. Ceci pour donner
en passant un aperçu du genre très particulier de coupure épistémologique effectuée
ou réouverte par Lacan.
Or,
vous allez voir - c'est en tout cas ce que je vais essayer de vous montrer -
que lorsqu'on reconstitue autour du mouvement de pensée de Lacan, l'histoire de
la mentalité française de l'entre-deux guerres dont ce mouvement s'origine et
où, d'une certaine manière, il restera en partie profondément ancré, bien des
obscurités et des a priori qu'on suppose et qu'on oppose à Lacan,
s'expliquent, s'éclairent et éclairent le formidable combat contre elle-même
dont la pensée de l'inconscient fut, pour Lacan, l'occasion et le drame
constant. Il n'est guère surprenant que
Lacan soit mort en s'auto-dévorant d'un cancer des voies digestives. Destin tragique mais logique.
Revenons
à notre question de départ de ce soir : Pourquoi le modèle allemand a-t-il eu
tant de poids sur la constitution de la nouvelle psychiatrie française au sein
de laquelle Lacan devait recevoir sa formation?
Question
d'autant plus troublante que pendant la période où s'est concrétisé sous de
multiples facettes le mythe de l'intelligence et de la rationalité des français,
trois guerres extrêmement violentes et meurtrières ont opposé la France et
l'Allemagne : la guerre de 1870, celle de1914-1918 et celle de 1939-1945.
Or
c'est précisément dans la réponse apportée par une grande partie des
intellectuels français à la défaite française de 1870 qu'on trouve la réponse à
ma question. Beaucoup d'entre les
jeunes intellectuels, après une réaction initiale contre la victoire allemande
déclarèrent que c'était le Second Empire et non la France qui avait été battu,
mais également que la "science" avait triomphé et que la réponse à la
question de la défaite résidait dans la supériorité du système d'éducation
des allemands. D'où le corollaire que la préparation à la revanche contre
l'Allemagne devait commencer par une réforme en profondeur de l'enseignement
en France. La réforme de l'enseignement
secondaire à partir de 1870 (mais déjà commencée en 1858) et la création de
l'enseignement supérieur au début du XXème siècle seulement avec la création
des Universités qui devaient regrouper les facultés minables qui existaient
jusque là, furent en grande part déterminées par la croyance plus ou moins
forgée par Ernest Renan, l'un des promoteurs les plus influents de la réforme
de l'enseignement, que c'étaient les universités allemandes plus que l'armée
et son matériel de guerre qui avaient permis aux Allemands de gagner la guerre
de 70. Une opinion qui ferait frémir d'horreur ou mourir de rire un combattant
comme Ernst Jünger qui nous a laissé une toute autre analyse de la suprématie
guerrière des allemands sur les français.
Quoi
qu'il en soit, il est vrai qu'en ce qui concerne notre domaine d'exploration,
jusque vers la fin des années cinquante, l'université de médecine qui
chapeautait les diverses facultés de médecine réparties à travers la France fut
probablement la plus statique de toutes les universités françaises. Pendant longtemps -en fait jusqu'à la fin du
XIXème siècle - le diagnostic fut plus important que la thérapeutique. On le voit bien dans le travail de Charcot. Ce n'est qu'au début du XXème siècle que la
thérapeutique en vient à compter autant que les subtilités diagnostiques,
encore que comme nous le verrons en lisant la thèse de médecine de Lacan, le
chapitre consacré à la thérapie des paranoïas occupe une portion congrue. Mais lorsque l'intérêt thérapeutique
commença à l'emporter, le système d'enseignement médical n'avait pas prévu ni
organisé de formation pratique dans les hôpitaux. Par ailleurs, pendant
longtemps les médecins français ont méprisé les sciences dites accessoires
comme la chimie, la micrographie, voire la physique ou les mathématiques; et le
budget de la recherche médicale resta le plus bas de tous jusqu'en 1945. Au point d'ailleurs que plusieurs pays
d'Europe et les USA finirent par ne plus reconnaître les diplômes des
médecins français comme équivalents des leurs.
Ce ne sera qu'en 1950 qu'universités de médecine et hôpitaux seront réunis
pour participer conjointement à une meilleure formation des médecins.
En
fait, dans les années vingt et même trente ceux d'entre les étudiants en
médecine qui s'intéressaient autant à la thérapeutique qu'au diagnostic
devaient aller faire des stages en Allemagne ou en Suisse. Il n'est donc pas du tout étonnant que dans
un contexte d'une telle pauvreté intellectuelle et culturelle, beaucoup de médecins
aient eu une activité annexe et - compte tenu de leur formation scolaire -
essentiellement artistique, littéraire ou philosophique.
Mais
même si pendant cette même période, l'Université de médecine allemande était
trois fois plus subventionnée pour la recherche en sciences et en
thérapeutiques médicales que l'Université française, ce n'est pas là le facteur
dominant qui y attirait tant d'étudiants, ni qui fit des recherches médicales
et psychiatriques allemandes un modèle pour les français. Notons d'ailleurs que malgré la pauvreté de
l'enseignement médical, il y eut en France pendant cette période des médecins
mondialement connus et respectés.
En
fait, l'élément essentiel de la fascination des intellectuels français vis-à-vis
de l'éducation allemande est curieusement la philosophie allemande.
Curieusement, car malgré les trois guerres qui, dans cette période de 1858 à
1950, ponctuèrent les relations franco-allemandes, la fascination exercée par
la philosophie allemande sur les intellectuels et les réformateurs de
l'enseignement français n'a jamais faibli.
Kant, dont Victor Cousin proclamait qu'il était l'une des sources de la
Révolution française, devint l'un des pères spirituels de la pensée française
du fait de son influence sur la plupart des philosophes qui, à partir de
Renouvier, participeront à la réforme de l'enseignement. Il devint en France le second philosophe
tout de suite après Descartes.
Pendant
l'entre-deux-guerres, il perdit un petit peu de son éclat mais fut remplacé par
d'autres philosophes allemands : Marx, Hegel et Nietzsche. Leur influence est très difficile à évaluer
dans la mesure où elle s'est infiltrée absolument partout jusque dans la
structuration même de nos institutions, c'est à dire aux racines mêmes de la
manière française de penser.
Georges
Mounin a pu attribuer, non sans raison, les particularités du style de
Lacan à l'influence, sur son maniement de la grammaire, de la littérature philosophique allemande qu'il aurait lue très tôt, c'est un peu
simpliste, mais
ce n'est pas totalement faux dans la mesure où cette influence a pu se faire
sentir sur une échelle beaucoup plus large dans le style de rédaction des
dissertations philosophiques qu'on apprenait à faire à la fin du secondaire.
A cette époque des années vingt-trente, et même avant, l'union philosophique
avec l'Allemagne était si étroite, non seulement pour les philosophes français
mais pour de nombreux écrivains français, que certains d'entre eux perdirent
jusqu'au goût de la clarté et qu'une obscurité tortueuse devint la mode et le
resta dans certains cercles. Las d'un philosophe, les français avaient tôt
fait de le remplacer par un autre.
Ainsi dès l'après guerre de 14-18, Nietzsche remplacera Kant qui restera
pourtant le philosophe préféré de Lacan et de ses amis d'Action Française
comme Maurras et Vaugeois. Plus tard, ce sera Hegel, dont Lacan prendra
connaissance en suivant les cours de Kojève avec tous ceux qui devaient devenir
les phares de l'intelligentsia française de l'après-guerre, puis Heidegger,
plus révéré et commenté en France qu'en Allemagne. Lacan l'a étudié, et a même
traduit l'un de ses textes : Logos, au cours des années 50.[6] Enfin vous avez sans doute
entendu se répercuter ici l'écho du culte des trois idoles de 1968 : Marx,
Freud et Nietzsche dont le grand prêtre et interprète en France fut - à la
grande surprise de l'intéressé - Herbert Marcuse, encore un philosophe
allemand émigré aux États-Unis.
Il
faut tout de même mentionner l'extrême ambivalence de la relation
franco-allemande, véritable `hainamoration' qui s'est toujours manifestée dans
le mythe français des deux Allemagnes, la bonne et la mauvaise. Ce sera, par
exemple la manière très différente dont seront considérées les nazis (les
ultra-méchants) ou la Wehrmacht ("des soldats comme les nôtres, bien
qu'ennemis") pendant la guerre de 39-45. On en retrouvera encore la trace
jusqu'à très récemment ici-même dans l'opposition purement idéologique entretenue
par la doxa entre l'Allemagne de Bonn et l'Allemagne de l'Est.
Mais
déjà après la défaite des allemands en 1918, il est tout à fait frappant de
constater que dans le même temps que le gouvernement français poussait ses
alliés, en particulier les Américains, à prendre les mesures les plus extrêmes
contre l'Allemagne ce sera l'immonde traité de Versailles responsable en grande
partie de la montée du nazisme et de la seconde guerre mondiale, les intellectuels
allemands et français se faisaient les avocats de la conciliation et de
l'union spirituelle, fondaient des revues bilingues, organisaient des Congrès,
rédigeaient des pétitions pour l'unification d'une Europe réconciliée et
désarmée . Les Surréalistes prirent tellement en haine la culture bourgeoise
française qu'ils en vinrent à s'écrier : "A bas la France, vive
l'Allemagne!."
C'est
donc, avons-nous indiqué, l'interprétation plus au moins imaginaire de la défaite
de 70 proposée par Ernest Renan : "Ce sont les universités allemandes
qui ont gagné la guerre !" qui relança la réforme de l'enseignement en
France, déjà commencée avant la guerre, mais qui lui donna comme axe et comme
but de se construire entièrement autour de l'enseignement des lettres et de la
philosophie, c'est-à-dire, pour rappeler Lacan à notre souvenir, autour de
l'axe constitué par "la fonction et le champ de la parole et du langage"
dans la culture française.
De
1858 à 1950. On assiste en France à une
alphabétisation complète des français; ce qui d'ailleurs ne s'est tout de même
pas fait sans une vive résistance de la population paysanne et ouvrière à la
très forte pression des appareils d'État.
Mais bien "des gens crurent alors que la solution pratique de
tous les problèmes résidaient dans l'enseignement ..." Les français en vinrent à consacrer une
part de plus en plus longue de leur vie aux études... et l'éducation devint une
préoccupation qui ne le cédait qu'à la nécessité de gagner sa vie. Elle semblait ouvrir la porte au prestige
social, à la richesse, à la sagesse, et, certains allaient jusqu'à l'affirmer
péremptoirement, au bonheur, - se substituant pour beaucoup à la religion et à
ses fausses promesses.
Toutefois,
l'élan n'était pas du tout universel et il y avait un fossé considérable entre
la législation, les théories pédagogiques, les changements de programme
officiels, leur application sans doute plus ou moins fidèle dans les
établissements scolaires réservés à la bourgeoisie d'une part; et d'autre part
ce qui se passait réellement au niveau des masses. Grosso modo en ce qui
concerne l'universalisation croissante et plus ou moins forcée de l'éducation
des masses, on peut distinguer trois résultats différents :
1) Le changement de la physionomie publique de la France : le
suffrage universel accroît le sens de la démocratie du peuple qui, sachant
lire, connaît mieux par les journaux et la radio, ceux qui les gouvernent.
Mais il devient en même temps beaucoup plus accessible à la manipulation idéologique
par ces mêmes médias. En même temps, l'éducation devient un facteur
déterminant dans la hiérarchisation sociale.
Par le biais de l'éducation, la bourgeoisie a court-circuité la
possibilité de l'établissement d'une civilisation de masse en imposant à ces
masses des valeurs bourgeoises.
2) Au niveau des relations sociales, l'éducation généralisée aide à
stimuler l'uniformisation du pays et concrétise l'idée d'une France unique en
accentuant les contrastes avec l'étranger.
Mais en valorisant à l'extrême les talents oratoires et littéraires,
elle a provoqué l'apparition d'un mandarinat intellectuel et politique
diplômé qui infiltrera l'appareil d'état et ses appareils idéologiques et y
règnera jusqu`à la fin de la seconde guerre mondiale.
3) "La transformation d'une nation en grande partie illettrée
en une nation pour laquelle le mot écrit devint la clé de bien des activités
entraîne d'importantes conséquences psychologiques = triomphe de la pensée
rationnelle et scientifique sur les croyances et la superstition dirent les
optimistes, en fait refoulement du second par le vernis superficiel du premier."[7] En effet, parallèlement à ce déploiement d'un nouveau rationalisme, les
forces obscures de l'occultisme se répandent très largement et pas seulement
dans l'ombre des sociétés secrètes qui foisonnent pendant cette période, comme
le raconte merveilleusement et, malgré un air de roman noir, le dernier livre
d'Umberto Eco : Le pendule de Foucault. Car, en effet, certaines de ces
sociétés ont pignon sur rue, comme la très célèbre Société de Théosophie,
fondée par l'étonnante Madame Blavatsky, où l'on a pu voir défiler jusque dans
les années cinquante la crème des milieux littéraires et politiques (plutôt de
droite, il faut bien le dire).
Le
Système d'enseignement primaire dont la réorganisation se fit suivant une
double influence protestante et moralisatrice d'une part, positiviste de
l'autre est très fortement caractérisé pendant la période qui nous occupe (1ère
moitié du XXème siècle) par l'attention aux mots. On croyait avec Alain que nul objet
n'était proprement perçu s'il n'était nommé : "Le mot disait-il est le
porte manteau auquel s'attache l'idée - Ainsi le vocabulaire doit être d'abord
appris par cœur." C'est par l'intermédiaire du langage et du langage
seul que l'enfant a accès au monde qui l'entoure (Lacan, vous le savez, ne
démordra jamais de cette thèse reprise d'Alain, mais il ne la formulera
qu'après qu'en France on eût complètement oublié Alain). C'est par l'intermédiaire de la grammaire
qu'il passe du stade intuitif à une claire compréhension des règles et de la
structure du langage, donc de la structure du monde réel et de ses lois. Le tout devant être appris par cœur avant
de trouver son application dans le monde.
On comprend comment à partir d'une telle conception les troubles de la
syntaxe, lorsqu'ils n'étaient pas attribuables à l'ignorance, pouvaient, du
moins l'espérait-on, révéler des troubles profond de la perception de la
réalité du monde.
L'orthographie
est aussi une formation de base au primaire et déjà, en 1694, elle était considérée
par l'Académie, elle l'est toujours aujourd'hui, comme "ce
qui distinguait les hommes lettrés des ignorants et - détail piquant - des
simples femmes".
C'est
à Jules Ferry qu'on doit l'introduction dans l'enseignement primaire des deux
éléments culminants de cet enseignement "la rédaction" ainsi que la
"leçon de choses" qui accentua encore l'attention à porter aux mots
pour nommer le plus grand nombre de choses possibles. Les enfants de 8 à 9 ans devaient définir
chaque mot nouveau en rapport à une chose nouvelle, écrire plusieurs utilisations
du mot, apprendre son sens original, le comparer avec ses synonymes et, avant
tout, l'opposer à ses contraires. Il
est à peine exagéré de dire, remarquait un professeur américain en visite en
France au début du siècle "que la base de tout enseignement des mots
repose sur des contrastes (des différences) plutôt que sur des ressemblances". Ceci, vous le savez, constitue le credo
de base de toute la pensée structuraliste française. Le même professeur
remarquait : "le sentiment des mots que développe l'enfant français
fait désormais partie intégrale de sa vie.
Le garçon qui a reçu un enseignement de cette sorte peut encore utiliser
l'argot ou le langage incorrect, mais du moins il est conscient de ce qu'il fait. Et il évitera les mots ternes,
pas uniquement parce qu'il sait qu'ils doivent être évités, mais parce que sa
nature affinée (par l'éducation) se révolte instinctivement contre eux".[8]
L'enseignement
secondaire quant à lui, (de 11 à 18 ans) était couronné - à la différence de
ce qui se faisait dans tous les autres pays d'Europe - par l'enseignement de la
philosophie, c'est-à-dire d'abord et avant tout par les innombrables
interprétations que les philosophes français donnèrent de la pensée de
Descartes. "C'est là, remarque
perfidement Zeldin, que les Français apprennent leur vocabulaire abstrait et
pompeux si caractéristique, leur habileté à classer et à synthétiser, à
résoudre des problèmes en les ré agençant verbalement, leur rationalisme et leur
scepticisme - paradoxalement conformiste - ainsi que leur capacité à discuter
sans fin de manière élégante".[9]
En
fait la France fut le seul pays d'Europe qui, jusqu'à la deuxième guerre
mondiale, a créé un corps professionnel étatique bien rémunéré et socialement
puissant, chargé d'enseigner la philosophie aux adolescents avant qu'ils ne
pénètrent dans le monde du travail ou à l'Université. Au moment de son
installation par l'État cette profession dut d'abord son essor à son
conservatisme, sa volonté de maintenir le statu quo et de concilier la
tradition du passé avec les nécessités du présent ... tout en reconduisant et
en promouvant les valeurs morales de la bourgeoisie. D'abord fortement centralisés et contrôlés par Paris, les
philosophes, du fait de la multiplication des lycées, se décentralisèrent peu
à peu et devinrent de plus en plus difficiles à contrôler, ils augmentèrent en
nombre et se rapprochèrent de plus en plus des partis de gauche, créant des
cénacles avec un maître entouré de ses élèves, jusqu'à, pour les plus célèbres,
fonder des revues : (Jaurès, l'Humanité; Sartre, Les Temps Modernes.)
Alain
incarne assez bien (et davantage que Bergson, pourtant plus célèbre) le
philosophe de l'entre-deux-guerres, encore conservateur mais à l'origine d'un
puissant courant de pensée, très apprécié des médecins, eux-mêmes très
conservateurs, et qui joua un rôle important dans la résistance passive des
milieux intellectuels à la pénétration de la psychanalyse freudienne en France.
I. B. 1°) La philosophie
Si
Alain admettait que les instincts de l'enfance restaient puissants tout au long
de l'existence, il pensait que tout l'effort de l'homme devait tendre par une
"résolution virile" et une puissante volonté à se créer une
personnalité pouvant réprimer ces instincts et les réduire au silence. Cette personnalité était le fruit d'une
éducation, d'un effort conscient et rationnel qui devait prendre pour objet
constant de réflexion le monde de la littérature et des idées. Son idée de la philosophie n'est pas sans
annoncer l'attitude de Lacan. A lire
les philosophes contemporains, remarquait Alain, on se rend compte qu'il n'y a
rien de nouveau et que le Platon sur lequel la philosophie se fonde n'a même
pas été lu correctement, ni compris. Le
but premier du travail philosophique doit donc consister en un retour à Platon
et à ses grands successeurs, ensuite Descartes et Kant qu'il s'agit de repenser
entièrement. Il ne s'agit pas
d'inventer quoi que ce soit mais de découvrir ce qui existait déjà. "Les grand philosophes dignes d'être étudiés préconisaient
différents systèmes, mais ils avaient en commun une certaine attitude envers
les problèmes humains," et c'était cette attitude qui constituait
l'essence de la philosophie : "La philosophie n'est pas un système,
c'est un style".
Il ne
faudrait d'ailleurs pas trop insister sur un rapprochement Lacan/Alain car sur
bien des points la pensée de ce philosophe qui détestait Freud et Einstein est
aux antipodes de celle du psychanalyste.
Néanmoins il a enseigné un certain style de travail dont Lacan a
conservé la marque davantage que d'autres.
La philologie essayait d'encourager une réflexion sur les problèmes
généraux et universels. Le professeur
en donnait l'exemple, car sa méthode était la "conférence personnelle"
au cours de laquelle il exprimait ses propres opinions, tout en accordant à
celles des autres la considération qui leur était due... l'interprétation et
la critique des textes constituaient la base de tout l'enseignement
philosophique.
Sans
doute Descartes, pour en revenir à lui, reste-t-il pendant toute cette période
d'hégémonie de la philosophie dans l'enseignement secondaire le plus cité des
philosophes, mais ce fut sans doute celui qui a réuni les causes les plus
opposées peut-être parce qu'il fut le moins bien compris des philosophes
français, puisque son rationalisme put aussi bien servir aux jésuites à une extrémité
qu'aux sceptiques et aux matérialistes à l'autre.
On
verra qu'une autre lecture encore nous en est proposée par Lacan qui inscrira
la psychanalyse française - selon certains - non pas en rupture avec le
cartésianisme mais dans un néo-cartésianisme revu et corrigé à la lumière de
l'hypothèse freudienne de l'inconscient.
"Le cartésianisme, comme la "France bourgeoise" est
une notion très nébuleuse et c'est ce qui fait sa force". Chacun pouvait, dans une certaine mesure,
en accepter certains aspects. En ce
sens, c'était un trait commun que tous les Français partageaient.
I. B. 2°) La belle écriture
Plus
liée à la littérature qu'aux sciences,, la philosophie française a toujours
soigné son expression. Son style est souvent emprunté à celui des professeurs
de rhétorique et de Belles-lettres dont les prétentions étaient aussi élevées
que les leurs.
Il
convient de vous parler ici de la formation donnée en avant-dernière année du
secondaire français : la classe de rhétorique. Suivons Zeldin : "La
classe de rhétorique enseignait l'art du discours : parler en public, écrire
des lettres et s'exprimer en faisant preuve de bon goût, d'éducation et de
dignité," le tout sur le modèle des classiques gréco-romains d'abord
et français ensuite. Un meilleur maniement des mots avait pour but une
meilleure connaissance du monde. Dans Les mots, Sartre raconte comment
il observait un platane non pour le décrire minutieusement, mais plutôt de
façon à trouver des adjectifs ou des phrases pour le décrire et élever ainsi
"des cathédrales de paroles". Mais ce maniement devait être
réservé aux meilleurs esprits, scientifiques ou non, car c'est à l'excellence
de ce maniement qu'on reconnaissait l'élite de nos savants.
En
fait, la rhétorique fournissait et a fourni jusque vers 1950, une analyse exceptionnellement
complète et détaillée du discours humain, encore que vers le
début du vingtième siècle, elle fut progressivement remplacée - en tant
qu'enseignement dogmatique - par l'explication de texte où la rhétorique aidait
davantage à lire qu'à écrire. Dans le travail d'explication des textes : "l'étudiant
devait montrer ce qu'était le sens général du texte, comment était développée
l'idée principale, quelle était la dimension morale ou esthétique du texte,
quelle sorte d'intention ou d'état d'esprit il traduisait, ce qui avait incité
l'auteur à l'écrire, la façon dont il s'insérait dans le reste de son oeuvre,
quelle était la valeur de ses arguments, comment il avait été accueilli et l'influence
qu'il avait eue". C'est tout à fait dans ce sens, qu'à partir de 1950
Lacan commencera à relire Freud. Il est assez comique de constater la
profonde stupeur, pour ceux qui possèdent encore l'art de s'étonner, et la
totale incompréhension de la plupart des psychanalystes américains face à ce
retour à la lettre du texte freudien, pour la raison très simple que ni la
rhétorique, ni l'explication de texte ne font partie de leur formation
scolaire générale. Pour eux, un texte est à prendre at face value, sans
aller chercher midi à quatorze heures dans sa structure.
Non
content d'étudier minutieusement les mots, les phrases, la syntaxe, le rythme
et la sonorité des signifiants, l'étudiant devait s'élever jusqu'aux questions
les plus générales traitées, voire simplement suggérées par le texte étudié,
plongeant ainsi sans transition dans le monde de la pensée philosophique en y
transposant son intérêt pour le "littéraire" at large, et en
y faisant jouer les modes dialectiques de l'argumentation enseignés par la
rhétorique : thèse, antithèse, synthèse.
Par
ailleurs, chaque texte étudié devait être replacé dans son contexte historique
afin de donner à son étude un caractère plus rigoureux, plus scientifique. Au
fond, de ce point de vue, Lacan est d'une part une homme qui n'a pas oublié sa
formation au secondaire dans les années vingt et qui, de surcroît l'a
réintroduite à un moment où presque personne ne s'en souciait plus, d'où
l'extraordinaire effet d'étrangeté dans sa démarche, mais effet d'étrangeté
qui, en fait, est plutôt le fait de l'inculture des analystes, plus jeunes que
Lacan d'une ou deux générations, auxquels il avait à enseigner. La passion de
l'ignorance est l'une des choses qui fascinait le plus Lacan et, avec les analystes français des
années 70-80 il eut largement de quoi satisfaire cette fascination. Toutefois,
et la question est soulevée par Claude Lévi-Strauss dans De près, de loin,
on peut se demander si cette emphase mise sur la "littérarité" du
discours n'a pas empêché qu'on se demande si le discours littéraire était le
mieux approprié pour un monde d'objets non-littéraires, qu'il s'agisse de la
psychanalyse, mais aussi de la politique, des sciences ou de l'anthropologie.
Quoi qu'il en soit, quels que furent les résultats immédiats, le prestige de la
rhétorique et de la philosophie conduisit à des conséquences paradoxales
inattendues : de nombreux discours se construisirent contre (aux deux
sens du terme), comme disait Bachelard... la sociologie en premier, puis
l'anthropologie, mais aussi, on le verra, la psychanalyse. Par ailleurs, par
sa prétention à l'universalité, la philosophie fut l'un des ponts principaux
vers ce qui se pensait alors hors de France.
I. B. 3°) Les sciences
Bien sûr, les sciences eurent également leur place dans le système
d'enseignement français, mais d'abord dans les universités, et plus tard
seulement dans le secondaire, lorsqu'on offrit aux élèves la possibilité de
choisir entre une orientation classique où dominaient les langues anciennes et
modernes et les lettres, et une orientation moderne où dominaient les sciences
naturelles, physiques et mathématiques. Mais jusque dans les années cinquante
où j'ai fait ma formation secondaire, l'orientation classique était valorisée
pour des raisons d'idéologie de classe, aux dépens de l'orientation moderne.
Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, l'enseignement secondaire
demeura le bastion de la rhétorique et de la philosophie (dont la logique et
la psychologie faisaient partie) et le passage obligé vers les universités des
sciences.
Il
est curieux de remarquer que les médecins s'élevèrent violemment contre la
bifurcation (classique/moderne) qui avait autorisé, dès 1858, l'entrée dans
les écoles de médecine de titulaires du seul baccalauréat es-sciences. Il s'élevèrent
contre une mesure qui, prétendaient-ils, allait introduire dans la profession
médicales des ignares, des gens incultes et, par conséquent, à la moralité
douteuse, et ils rendirent de nouveau obligatoire le baccalauréat es-lettres
(classique) pour quiconque voulait entreprendre des études de médecine.
Finalement, en 1928, une sorte de compromis fut établi en allongeant les études
secondaires, en instaurant une base scientifique commune pour l'ensemble des
étudiants et en établissant à la fin du secondaire une trifurcation : d'un côté
le bac lettres-philosophie avec peu de sciences, de l'autre côté le bac de
mathématiques élémentaires avec très peu de lettres et de philosophie et
beaucoup de sciences, surtout des mathématiques, et enfin entre les deux le bac
de sciences-expérimentales qui conjoignait autant de lettres et de philosophie
que de sciences. Pendant longtemps, c'est ce tiers-tronc que revendiqueront
préférentiellement les médecins pour se préparer à l'entrée en faculté de médecine.
On créera une année préparatoire intermédiaire entre le bac et la faculté de
médecine pour parer aux insuffisances de la formation scientifique de ceux
d'entre les étudiants qui venaient du tronc des lettres-philosophie : Le PCN,
nommé PCB lorsque j'ai fait médecine à la fin des années cinquante.
Compte tenu du contexte de formation et d'éducation que je viens de
décrire un peu longuement, vous pouvez peut-être comprendre à quel point la
médecine, et surtout les médecins ne pouvaient, jusqu'à la réforme de 1968,
qu'être profondément imprégnés de culture littéraire et/ou philosophique et ce
d'autant plus que c'est en mettant cette culture de l'avant, beaucoup plus que
leurs talents comme médecins, psychiatres voire, en un temps, psychanalystes,
que ces médecins se distinguaient les uns des autres et s'élevaient dans
l'échelle sociale. On en trouve un clair aperçu dans les descriptions qui nous
ont été données des réunions chez Charcot où Freud a parfois été convié lors de
son séjour à Paris, et où les invités de marques étaient des hommes de lettres
ou des philosophes parmi lesquels il eut été mal venu de parler verrues,
furoncles, clystères ou hystérie. D'où le fait que nombreux sont ceux qui
étudièrent la médecine, ne la pratiquèrent pas ou fort peu et se consacrèrent
finalement aux arts ou à l'écriture comme Georges Duhamel et André Breton; à la
philosophie comme Canguilhem voire à la chanson et au show business comme
Philippe Clay... Plus de dix mille diplômés en médecine firent autre chose que
de la médecine à une époque, les années trente, où la France comptait à peine
trente mille praticiens.
D'où, également, l'extrême importance et l'attention qui étaient
accordées aux théories et aux descriptions apportées par des hommes de lettres
ou des philosophes sur les maladies ou sur la folie qui ont fortement
contrecarré l'approche organiciste héritée des allemands et orienté la
recherche vers le langage et l'intelligence.