COURS II

 

                       Le 4 octobre 1988

 

 

 

               PREMIÈRE PARTIE

 

                 LES ANNÉES DE FORMATION

 

                           1931-1953

 

 

 

I.)  Situation de la "folie" au début du XXe siècle.  Les origines de la pensée de l'inconscient chez Jacques Lacan.

 

I.A.)  Dans le monde psychiatrique.

 

     Nous commencerons par survoler de façon extrêmement sommaire les conceptions dominantes de la "folie" qui constituent les "ori­gines" psychiatriques non seulement de la pensée de Jacques Lacan mais également d'une partie - la partie médicale et psychiatrique - du milieu psychanalytique français à ses tout débuts.  Je dis bien d'une partie seulement car le mouvement psychanalytique en France n'est pas véritablement né à l'appel des psychiatres - non plus qu'au Québec d'ailleurs - mais à l'appel (je vous donne ici l'hy­pothèse de Françoise Dolto) des chirurgiens du rectum qui en avaient assez d'opérer des "pervers" qui s'enfilaient dans le der­rière toutes sortes de choses depuis des épingles jusqu'à des bou­teilles sans parvenir ensuite à les retirer, qui souffraient alors de toutes sortes de ruptures et d'infections de la muqueuse anale et devaient se faire opérer.  Les années vingt ne connaissaient pas encore les miracles de Crisco ou de K Y !  Nous reviendrons sur ces origines anales de l'analyse et ce qu'il convient d'en penser.

 

     Lorsque je parle ici des "origines" qu'elles soient psychia­tri­ques, philosophiques ou littéraires de la pensée de l'incon­scient chez Jacques Lacan, j'emploie ce terme dans son sens épis­témologique:  à savoir en référence à une conjoncture définie où les philosophies et les diverses idéologies théoriques et pratiques (comme la médecine d'alors, par exemple) qui constituent les ori­gines (on peut les voir ces origines comme les fées bonnes ou mauvaises assemblées autour du berceau d'un enfant nouveau-né), subissent un déplacement vers un nouvel espace de problèmes.  Déplacement au cours duquel s'opérera une coupure (coupure dite épistémologique) marquant le commencement d'une pensée nouvelle tant par son objet, ici l'inconscient, que par ses mécanismes d'élaboration de son objet qui constitueraient le discours psycha­na­lytique.  Je dis "qui constitueraient" car justement Lacan a toujours contesté l'existence de ce discours et il s'est contenté d'essayer d'en saisir les moments constitutifs.

 

     Les origines - comme nous allons l'esquisser aujourd'huui - ne constituent pas un continuum stable.  Elles résultent en fait d'un processus d'accumulation au cours duquel l'espace des problèmes posés par la folie, son diagnostique et son traitement a subi tou­tes sortes de "perfectionnements, de corrections, de critiques, de réfutations, et de négations" qu'on nommera démarquages ou ruptures intra-idéologiques.

 

     J'emploie ici à dessein un vocabulaire épistémologique hérité de Gaston Bachelard et reformulé par François Regnault dans un cours d'épistémologie qu'il a donné à l'École Normale Supérieure de Paris.  Si je fais appel à cette épistémologie qui repose fondamen­talement sur une conception "discontinuiste" de l'histoire de la pensée et des sciences et à laquelle on peut rattacher les noms de Bachelard et de Koyré, plutôt qu'à celle assez voisine et plus pro­che de nous de Thomas Kuhn, ce n'est pas seulement par préférence personnelle (et contre une position continuiste qui ne considère la science que comme un progrès continu et permanent de l'esprit hu­main en son oeuvre de pensée (Brunsckwicg)), mais parce qu'il s'a­git de l'épistémologie à laquelle Lacan se rattachera explicitement lorsque dans les années quarante/cinquante il désignera Koyré comme son maître en ce domaine[1].  Lacan ne s'est pas volontiers reconnu tellement de maîtres pour qu'on ne doive pas prendre au sérieux ceux qu'il désigne comme tels.

 

     Ces origines psychiatriques de la pensée de l'inconscient chez J. Lacan, nous les avons ramené à un grand axe:  l'axe germano-français ponctué de quelques noms seulement[2].

 

     Cette période est caractérisée par le rôle de modèle qui est attribué à la neurologie dont la psychiatrie est alors généralement considérée comme une branche ou peut-être seulement un rameau comp­te tenu de sa difficulté à ramener toutes les formes de la folie qu'elle a décrites à un fondement anatomo-pathologique solide; mais un rameau d'or puisqu'à la différence de la neurologie elle s'a­dres­se exclusivement aux mécanismes les plus complexes du système nerveux central et à ses perturbations.  Toutefois, de grands es­poirs étaient alors fondés sur les découvertes des délimitations cliniques et anatomopathologiques précises de la paralysie géné­rale.

    

     Si des tendances diverses tantôt plus neurologiques tantôt plus cliniques se manifestent, elles sont subsumées par une sorte d'hypothèse psychologique de base de la neurologie d'alors, à sa­voir que tout phénomène psychique doit pouvoir être ramené à une localisation cérébrale.  Théorie matérialiste, au sens très limité du terme où l'activité psychique est conçue sur le modèle de base de l'arc réflexe = "elle correspond à l'activité du cortex cérébral entre les centres sensoriels et les centres moteurs de l'écorce.  Elle a donc comme point de départ des perceptions (ou leur réveil), comme point d'arrivée l'acte moteur".

 

     Il s'agit là d'une activité associative mais où le modèle des associations d'idées (qui servira à Jung et réapparaîtra sous une forme différente chez Freud) est le faisceau d'associations neuro­nales des neurologues.

 

     "Ce qui motive l'activité psychique, c'est l'action combinée des stimulus extérieurs (perceptifs) et des besoins physiologiques, représentés par leurs objets, c'est-à-dire le souvenir des états de satisfaction.  Ce sont l'échelle du plaisir et du déplaisir et le souvenir des expériences antérieures agréables ou désagréables qui règlent en dernier ressort le comportement du sujet.  Le plaisir correspond à la satisfaction d'un besoin et donc à ce qui et posi­tif pour l'organisme, périls ou insatisfaction.  C'est par la com­plexification de ce grand cadre de base que sont expliqués les com­portements et motivations supérieurs (valeurs sociales abstraites, religion, etc.)"[3].

 

     L'affectivité est vue comme une sensibilité diffuse du corps.  Quant aux fonctions psychiques supérieures (conscience perception, volonté), elles sont soit conçues comme une résultante de l'ensem­ble du fonctionnement psychique, soit attribuées à une fonction psychologique spécifique et donc localisée dans une zone précise du cortex.  Dans le premier cas l'inconscient est conçu comme ce qui n'a pas atteint le seuil de la conscience, dans le second l'incon­scient est une zone mal délimitée qui entoure le siège de la con­science et peut toujours y envoyer des informations qui pourront même la submerger.

 

     Même si les fonctions psychologiques peuvent se répartir ailleurs que dans le cortex selon une topographie complexe du neu­rone, elles n'en sont pas moins toujours ramenées à cette époque et pour tous les auteurs à leur substratum neuro-anatomique et à des fonctions neurophysiologiques.

 

     Les plus marquants de ces auteurs sur l'axe germano-français du côté germanique, sont incontestablement Kraepelin en Allemagne et Bleuler en Suisse.  C'est chez Bleuler qu'en l'été de 1930 Lacan fera un stage à la clinique du Burghölzli et qu'il ira rendre visite à Jung.

 

 

I.A.1>o)  En Allemagne = Kraepelin/Bleuler

 

     L'exposé de Josette Léonard manque, mais nous lui avons substitué quelques notes prises à la lecture du livre déjà cité de Paul Bercherie.

 

I. A. 1. aa . École Allemande pré-kraepelinienne.

     Reste plus proche de Pinel et d'Esquirol que de Falret, malgré les efforts de Kahlbaum pour faire connaître ce dernier chez les auteurs allemands. "Ainsi, si l'école allemande reprend le terme de paranoïa, c'est pour lui faire désigner le syndrome délirant, la monomanie intellectuelle de Baillarger, sans égard à l'évolution, au terrain ou à la nature particulière du tableau."

 

     "Ce qui fait, au contraire, l'originalité des travaux alle­mands, c'est l'ampleur de l'effort de synthèse et de domination théorique des problèmes cliniques et l'interrelation des symptômes, là où selon Freud, les français relèguent les considérations phy­sio­logiques au second plan."

 

I.A.1.b. <Emil Kraepelin.

     "Orienté vers la psychiatrie par Wundt, Emil Kraepelin a toujours conçu la psychopathologie comme une pathologie des fonc­tions psychologiques telles qu'elles se dégagent de l'analyse du sujet normal, ce en quoi sa position est l'inverse de celle des français qui, après Auguste Comte et Claude Bernard, envisagent le normal par le biais de l'étude du pathologique. Son Traité qui se présente dans un premier temps dans la tradition syndromique de ses prédécesseurs, devient, dès la cinquième édition (1896), une somme de plus en plus monumentale sous l'influence de Kahlbaum qui l'in­troduit à l'enseignement de Falret dont il subira fortement l'in­fluen­ce quant aux orientations théoriques tout en suivant celle de Griesinger pour l'élaboration d'un édifice immense de la psychose unique." Griesinger concevait la folie ... comme un grand cycle, un procès où chaque espèce est une étape dans la dégradation progres­sive de l'esprit que représente la maladie mentale.

 

     "De Kahlbaum, Kraepelin reprend le concept d'entité morbide à forme clinico-évolutive et à éthio-pathogénie spécifique ainsi que l'accent sur la spécificité des états terminaux, avec la notion des signes particuliers les annonçant dès le début du cycle morbide.

 

     D'une part, il distingue les psychoses acquises... des formes "dégénératives", où la prédisposition pathologique de la personna­lité est au premier plan du trouble morbide (oligophrénies, trou­bles névrotiques ou psychopathiques). Pour le reste (les psycho­ses), il oppose en 1899 :

     - Les délires chroniques systématisés non hallucinatoires où le tableau clinique reste stable, la personnalité, l'affecti­vité, le jugement demeurant par ailleurs intacts pour tout ce qui concerne le domaine du délire. Il réserve le terme de paranoïa à la désignation de ces cas, conçus comme constitu­tionnels.

     - Les états aigus : périodiques, laissant à leur détour un psychisme intact sans atteinte vraiment profonde de la per­sonnalité au cours des attaques, c'est la psychose maniaco-dépressive.

     - Les états aigus chroniques, qui évoluent immanquablement vers une forme particulière de détérioration mentale où l'intelligence, la mémoire, l'orientation temporo-spatiale sont intactes alors qu'on remarque une atteinte profonde, primaire mais d'aggravation progressive, de l'affectivité, de la volonté et de l'attention (et donc du jugement) dans le sens de l'indifférence, de l'apathie, de la désagrégation de la personnalité. Ce sont les  processus démentiels ou démences précoces auxquels il adjoint toute la classe des psychoses dé­lirantes hallucinatoires que sa conception restreinte et homo­gène de la paranoïa l'en a amené à exclure et qu'il appelait jusque là paranoïas fantastiques".

 

     Kraepelin et la paraphrénie (1912-1913) : La huitième édition du Traité de Kraepelin, où est introduite la notion de paraphrénie, est une refonte de l'ensemble de l'édifice construit jusque là. La paranoïa n'est pas remaniée, sauf en ce qui concerne le retranche­ment du délire de quérulence. La refonte essentielle est le rempla­cement de la démence précoce par un groupe de démences endogènes : démences précoces restreintes + paraphrénies.

     - Pour les paraphrénies, il distingue trois sous-groupes :

          - "les paraphrénies systématiques, reprises du délire          chronique à évolution systématique de Magnan, axe de ces      entités morbides;

          - les paranoïas expansives et confabulantes, ce sont les formes non hallucinatoires qui constituent une transition vers la paranoïa;

          - la paraphrénie fantastique, transition vers la démence paranoïde qui constitue ce que les français appellent un délire fantastique hallucinatoire.

 

     - Il isole neuf formes cliniques dans le champ des démences précoces :- forme simple,

          - forme hébéphrénique,

          - forme catatonique

          - trois formes disthymiques,

          - la démence paranoïde grave,

          - la schizophasie,

          - la démence paranoïde légère.

     Ces deux dernières formes paraissent d'ailleurs plus proches des paraphrénies que des démences, même aux yeux de Kraepelin."

 

I. A. 1. cc. Bleuler et Jaspers (1911-1913).

     "Tout l'édifice kraepelinien sera voué à l'effondrement lors­que Eugen Bleuler publiera son ouvrage sur les schizophrénies en s'ap­pu­yant sur les découvertes de la psychanalyse pour comprendre les symptômes. Sa conception d'ensemble recouvre toute l'ancienne notion de démence précoce (1899) jusqu'à la démence paranoïde la plus éla­borée. Jaspers, synthétisant Bleuler et Kraepelin, fera disparaître la notion de paranoïa de la terminologie allemande en distinguant les psychoses passionnelles qui rejoignent les person­nalités psychopathiques, c'est-à-dire souffrant de pathologie de la personna­lité, le reste (les délires d'interprétation), se fondant dans la schizophrénie paranoïde.

 

     Lorsque Jaspers introduit en 1930 ses conceptions qui synthé­tisent les apports de Bleuler et de Kraepelin dans sa Psychopatho­logie générale, il oppose deux types d'approche de la clinique :

     - Les relations de compréhension, par lesquelles l'observateur se représente intuitivement le vécu du malade à un moment donné (compréhension statique) et replace ces moments dans une séquence temporelle (compréhension génétique).

     - Les relations causales qu'on invoque lorsqu'il est impossi­ble à l'observateur de se représenter certains faits psychiques et qu'ils semblent n'avoir aucun lien génétique avec d'autres faits de conscience, on fait alors appel à des explications de type organi­que.

 

     Face à ce nouveau type d'approche clinique, la paranoïa va se trouver divisée entre deux types distincts de délires interpréta­tifs, les uns proprement paranoïaques correspondant à une déforma­tion passionnelle de la réalité par une véritable obsession mentale dans un monde qui, par ailleurs conserve pour le paranoïaque toute sa cohérence. Le délire disparaissant avec l'état passionnel. ces délires sont trop varié pour renvoyer à une quelconque constitution paranoïaque et les auteurs les mettront en rapport avec l'ensemble de la personnalité. Les autres délires d'interprétation quant à eux, ceux qui témoignent d'une véritable destruction de la pensée même du malade, ils seront de plus en plus rapprochés de la schi­zophrénie et d'une constitution schizoïde supposée."

 

  

I.A.2>o)  En France

 

     L'école française de psychiatrie se définira dès 1900 en ré­action à l'édition du Compendium de Kraepelin publié en 1899, et par un souci clinique de limiter l'extension de la démence précoce kraepelinienne.  Entreprise par Seglas dès 1900, la révision et la critique de l'édifice kraepelinien se poursuivra et se consolidera en un édifice nosologique très homogène dans les dix premières an­nées du siècle sous l'influence de Sérieux et Capgras, Ballet, Ba­binski et Dupré pour ne citer que les plus célèbres.

 

     Cet édifice a tenté d'intégrer les conceptions kraepeliniennes au sein des conceptions françaises héritées de Magnan et autres.  Bercherie en a résumé de façon admirablement claire les caractères fondamentaux:

 

1)   tout d'abord il s'agit essentiellement d'une théorie des psy­cho­ses non-organiques.

 

-    Les états mixtes sont distingués des névroses.

 

-    Les psychoses constitutionnelles sont les héritières de la théorie de la dégénérescence dans le même temps qu'elles mettent un terme à cette théorie car leur étiologie glisse vers le plan psychopathologique.  Les maladies mentales ne sont plus considérées comme des dégénérescences physiologiques ou anatomiques mais - grâce au passage de l'arriération menta­le du cadre des dégénérescences à celui des encéphalopathies infantiles acquises - comme les troubles de la personnalité" et ceci, déjà, dès Dupré (1919).  On verra que les divergences se manifestent quant au sens à donner au terme de "personna­lité".

 

     C'est en effet là l'élément mutatif fondamental:  l'essor de la psychopathologie; mais en termes essentiellement cliniques souvent tirés du discours même du malade.  On est loin de la morphologie pathologique, objet du regard, chère à Charcot tout autant que des hypothèses neurophysiologiques développées à partir des grandes découvertes de Broca.

 

     Pendant cette période, l'effort portera sur la délimitation des psychoses acquises à la suite d'une encéphalopathie, et de celles liées à une constitution psychopathique.  Toutefois ces constitutions psychopathiques (constitutions paranoïaque, perverse, mythomaniaque, cyclothymique, hyperémotive) qui renvoient à un certain profil de la personnalité, n'en restant pas moins liées essentiellement à la notion de morbidité et elles apparaissent "comme l'ébauche et le germe d'une maladie mentale en puissance".

 

     Nous verrons qu'avec la thèse de Lacan une toute autre con­ception de la personnalité se profile.  A l'arrière plan de la constitution morbide demeure l'arrière-pensée d'anomalies congéni­tales ou précocement acquises des régions du cortex où s'élabore l'activité psychique.

 

     "Dès maintenant (1910), conclut P. Bercherie, nous voyons se dessiner ce qui sera le problème majeur de la psychiatrie moderne:  la difficile conciliation d'un point de vue de plus en plus psycho­pathologique et de la conception, héritée des classiques (et relan­cée par certaines philosophies), des entités morbides, c'est-à-dire l'hypothèque organiciste"[4]

 

     La psychiatrie française de l'entre-deux-guerres est dominée par l'éclat des noms de Gaetan Gatien de Clérambeault et de Henri Claude, aux dépens d'un auteur qui a pourtant une importance souterraine considérable:  Charles Blondel.  Lacan lui rendra hommage dans son séminaire sur l'éthique, ainsi qu'à son ouvrage "La conscience morbide" qui essaie de dégager une certaine dimension éthique des entours de la conscience d'où naîtraient les troubles psychopathiques qui entraînent l'isolement progressif du "fou" du contexte socio-discursif et des valeurs collectives généralement admises.

 

     Cette période est essentiellement marquée par une remise en question de la valeur dogmatique de la nosologie des classiques d'une part, au profit d'autre part d'une attention de plus en plus marquée à l'apport des descriptions cliniques comme fondement d'une compréhension toujours plus affinée des mécanismes psychopatho­lo­giques intimes des psychoses.

 

     Il s'agit d'établir une distinction de plus en plus précise entre ce qui, dans la pathologie mentale, relève d'une déviation des mécanismes psychologiques normaux et se laisse comprendre; et ce qui correspond à une modification spécifique, explicable mais irréductible au psychisme normal:  les psychoses constitution­nelles.

 

     A l'opposé de Claude et de ses élèves au nombre desquels se rangera Lacan, Gaetan Gatien de Clérambeault, descendant de Descar­tes, incarne de manière particulièrement spectaculaire la survivance et la mort de la psychiatrie classique pendant cette période, ce­pen­dant que les problèmes auxquels il s'attaqua étaient ceux-là même de l'époque moderne dans laquelle il vécut.

 

     Anachronique, Clérambeault l'était dans la mesure où il resta attaché à la théorie organiciste des psychoses.  La psychose, pen­sait-il, est un trouble organique et elle doit être clairement dis­tinguée des innombrables formes du délire qui n'en sont qu'un pro­duit secondaire essentiellement caractérisé par le contexte socio-culturel dans lequel elles se développent et se propagent au point qu'un seul psychotique peut provoquer l'apparition d'un délire chez plusieurs ou tous les membres de son entourage.  De même les hallu­ci­nations toxiques ne sont pas spécifiques des troubles organiques causés par les toxiques mais le sont des toxiques eux-mêmes qui manifestent une certaine électivité dans leur prédilection à agir sur certains domaines du système nerveux central.

 

     Dans un deuxième temps de son oeuvre consacré à la constella­tion paranoïaque, Clérambeault a isolé et étudié de façon remarqua­blement précise et minutieuse un délire de type paranoïaque qu'il a nommé "érotomanie":  un délire amoureux tout entier articulé sur un "nœud idéo-affectif fondamental"; qu'il oppose au délire inter­prétatif qui frappe l'ensemble de la personnalité sans être pola­risé par un objet spécifique.

 

     On retrouvera l'érotomanie dans le cas d'"Aimée" décrit par Lacan dans sa thèse et peut-être aurais-je à ce moment-là l'occa­sion de vous parler de mes propres démêlés avec des érotomaniaques que je n'ai jamais eues en analyse mais que j'ai rencontrées dans le milieu analytique lui-même, peut-être en raison de la place très particulière que j'y occupe.

 

     Mais c'est surtout par sa théorie de l'automatisme mental que Clérambeault s'est fait connaître et c'et elle que Lacan souligne plus particulièrement dans la dette qu'il se reconnaît à son égard.  Toutefois, dans le geste tardif de reconnaître en Clérambeault son seul maître en psychiatrie[5], il y a un curieux déplacement, car si Lacan doit quelque chose à Clérambeault, c'est sans doute bien da­vantage à son style de comportement aristocratique, étrange et flamboyant auquel Lacan a toujours voulu s'égaler[6].  Et ce, peut-être, jusque dans la passion de Lacan pour les étoffes et, sinon les drapés, du moins la coupe très particulière de ses vêtements.  Car pour ce qui est de la théorie clérambaldienne de l'automatisme mental, Lacan en fait tout à fait autre chose que ce que pendant près de quinze ans, Clérambeault a construit avec la plus grande minutie à partir de ses observations de la psychose hallucinatoire chronique avec délire.

 

     Il décompose celle-ci en "deux portions:  1) un noyau qui est l'automatisme et, 2) une superstructure qui est le délire et qui n'est que la réaction obligatoire d'un intellect raisonnant et sou­vent intact aux phénomènes qui sortent de son subconscient".  On voit que la conception du délire comme mécanisme de défense de l'in­tellect contre la menace de la psychose ne date pas d'hier.  A ceci près qu'ici ce qui est proprement psychotique, l'automatisme, est de nature organique, neurologique, ce qui se révèle dans son caractère initial parfaitement neutre et athématique.  Gatien de Clérambeault conçoit l'automatisme mental comme "un processus irri­tatif à progression serpigineuse ayant pour résultats des prurits dispersés (phénomènes subtils) puis de plus en plus confluants (écho) attaquant en premier lieu les éléments les moins résistants (abstraits), pour s'étendre aux plus résistants (concrets, centres sensori-moteurs), mêlant ses connexions factices aux connexions pré-établies, dont les persistances sporadiques permettent des cohé­rences partielles (grand automatisme, personnalité seconde)".  Dans une conception à la fois associationniste et neuro-histologique (qui pourra sembler être celle du Freud de l"Esquisse"), Cléram­beault imagine des irritations d'abord localisées, irradiant, con­fluant, réinvestissant des frayages anciens, descendant la hiérar­chie des centres, réverbérant les excitations normales, annexant des zones de plus en plus étendues, jusqu'à former un énorme complexus néoplasique greffé sur l'ancienne personnalité.  Celle-ci, de son côté reste intacte, et elle peut parfois réapparaître au cours de rémissions spontanées (Schreber).

 

     Parallèlement à ce phénomène de cancérisation des frayages nerveux, on peut étudier les innombrables délires que produit l'intellect pour lutter contre cet envahissement monstrueux.

 

     Nous aurons à voir ce qu'il est peut-être possible de tirer de cette théorie de l'automatisme si - comme pour l'Esquisse de Freud - on la considère comme une métaphore plutôt que comme une descrip­tion objectale.  C'est, vous le savez, une des grandes techniques de lecture dans le "retour à Freud" de Lacan.  Elle lui a permis de renouveler entièrement la compréhension des textes supposément "biologiques" de Freud.

 

2)   Claude et ses élèves.  Si Gatien de Clérambeault est l'héri­tier mixte de Kraepelin et de Magnan, Claude et son équipe à laquelle Lacan appartiendra pendant trois de ses quatre années de sa formation psychiatrique, intégreront dans la psychiatrie fran­çaise les conceptions bleuleriennes de la schizophrénie, voire certaines des conceptions psychanalytiques de Jung et Freud.  Nous n'aurons pas le temps d'en parler aujourd'hui mais nous y revien­drons en examinant les travaux de 1931 et la thèse de Lacan qui, quant aux orientations générales de la réflexion, doivent beaucoup plus à Claude et son équipe qu'à Gatien de Clérambeault.



    [1].  Pour ceux qui souhaiteraient étudier les fondements épistémologiques de la pensée de Lacan nous pouvons leur indiquer:  De Bachelard, Épistémologie, PUF, 1976; de Dominique Lecourt, Pour une critique de l'épistémologie, Maspéro, 1974 et d'Alexandre Koyré, tous les traités d'histoire de la philosophie mais surtout les admirables Études newtoniennes, Gallimard, 1968.

 

    [2].  Une excellente étude des origines de la psychiatrie à cette époque a été faite par Paul Bercherie à qui nous emprunterons une grande part de ce que nous en dirons:  Les fondements de la clinique (histoire et structure du savoir psychiatrique), Navarin, 1980.

    [3].  Paul Bercherie, opus cité, p. 117.

    [4].  Paul Bercherie, opus cité, p. 193.

    [5].  Cf. De nos antécédents, Écrits, Seuil, 1966.

 

    [6].  On trouvera à ce sujet des remarques amusantes dans les entretiens que Claude Lévi-Strauss a accordé à Didier Eribon, De près de loin, Éditions Odile Jacob, Paris, 1988.

Hosted by www.Geocities.ws

1