COURS
II
Le
4 octobre 1988
PREMIÈRE PARTIE
LES ANNÉES DE FORMATION
1931-1953
I.) Situation de la
"folie" au début du XXe siècle.
Les origines de la pensée de l'inconscient chez Jacques Lacan.
I.A.) Dans le monde psychiatrique.
Nous
commencerons par survoler de façon extrêmement sommaire les conceptions
dominantes de la "folie" qui constituent les "origines"
psychiatriques non seulement de la pensée de Jacques Lacan mais également d'une
partie - la partie médicale et psychiatrique - du milieu psychanalytique
français à ses tout débuts. Je dis bien
d'une partie seulement car le mouvement psychanalytique en France n'est pas
véritablement né à l'appel des psychiatres - non plus qu'au Québec d'ailleurs -
mais à l'appel (je vous donne ici l'hypothèse de Françoise Dolto) des
chirurgiens du rectum qui en avaient assez d'opérer des "pervers" qui
s'enfilaient dans le derrière toutes sortes de choses depuis des épingles
jusqu'à des bouteilles sans parvenir ensuite à les retirer, qui souffraient
alors de toutes sortes de ruptures et d'infections de la muqueuse anale et
devaient se faire opérer. Les années
vingt ne connaissaient pas encore les miracles de Crisco ou de K Y ! Nous reviendrons sur ces origines anales de
l'analyse et ce qu'il convient d'en penser.
Lorsque
je parle ici des "origines" qu'elles soient psychiatriques,
philosophiques ou littéraires de la pensée de l'inconscient chez Jacques
Lacan, j'emploie ce terme dans son sens épistémologique: à savoir en référence à une conjoncture
définie où les philosophies et les diverses idéologies théoriques et pratiques
(comme la médecine d'alors, par exemple) qui constituent les origines (on peut
les voir ces origines comme les fées bonnes ou mauvaises assemblées autour du
berceau d'un enfant nouveau-né), subissent un déplacement vers un nouvel espace
de problèmes. Déplacement au cours
duquel s'opérera une coupure (coupure dite épistémologique) marquant le commencement
d'une pensée nouvelle tant par son objet, ici l'inconscient, que par ses
mécanismes d'élaboration de son objet qui constitueraient le discours psychanalytique. Je dis "qui constitueraient" car
justement Lacan a toujours contesté l'existence de ce discours et il s'est
contenté d'essayer d'en saisir les moments constitutifs.
Les origines
- comme nous allons l'esquisser aujourd'huui - ne constituent pas un continuum
stable. Elles résultent en fait d'un
processus d'accumulation au cours duquel l'espace des problèmes posés par la
folie, son diagnostique et son traitement a subi toutes sortes de
"perfectionnements, de corrections, de critiques, de réfutations, et de
négations" qu'on nommera démarquages ou ruptures
intra-idéologiques.
J'emploie
ici à dessein un vocabulaire épistémologique hérité de Gaston Bachelard et
reformulé par François Regnault dans un cours d'épistémologie qu'il a donné à
l'École Normale Supérieure de Paris.
Si je fais appel à cette épistémologie qui repose fondamentalement sur
une conception "discontinuiste" de l'histoire de la pensée et des
sciences et à laquelle on peut rattacher les noms de Bachelard et de Koyré,
plutôt qu'à celle assez voisine et plus proche de nous de Thomas Kuhn, ce
n'est pas seulement par préférence personnelle (et contre une position
continuiste qui ne considère la science que comme un progrès continu et
permanent de l'esprit humain en son oeuvre de pensée (Brunsckwicg)), mais
parce qu'il s'agit de l'épistémologie à laquelle Lacan se rattachera
explicitement lorsque dans les années quarante/cinquante il désignera Koyré
comme son maître en ce domaine[1]. Lacan ne s'est pas volontiers
reconnu tellement de maîtres pour qu'on ne doive pas prendre au sérieux ceux
qu'il désigne comme tels.
Ces origines
psychiatriques de la pensée de l'inconscient chez J. Lacan, nous les avons
ramené à un grand axe: l'axe
germano-français ponctué de quelques noms seulement[2].
Cette
période est caractérisée par le rôle de modèle qui est attribué à la neurologie
dont la psychiatrie est alors généralement considérée comme une branche ou
peut-être seulement un rameau compte tenu de sa difficulté à ramener toutes
les formes de la folie qu'elle a décrites à un fondement anatomo-pathologique
solide; mais un rameau d'or puisqu'à la différence de la neurologie elle s'adresse
exclusivement aux mécanismes les plus complexes du système nerveux central et à
ses perturbations. Toutefois, de grands
espoirs étaient alors fondés sur les découvertes des délimitations cliniques
et anatomopathologiques précises de la paralysie générale.
Si
des tendances diverses tantôt plus neurologiques tantôt plus cliniques se
manifestent, elles sont subsumées par une sorte d'hypothèse psychologique de
base de la neurologie d'alors, à savoir que tout phénomène psychique doit
pouvoir être ramené à une localisation cérébrale. Théorie matérialiste, au sens très limité du terme où l'activité
psychique est conçue sur le modèle de base de l'arc réflexe = "elle
correspond à l'activité du cortex cérébral entre les centres sensoriels et les
centres moteurs de l'écorce. Elle a
donc comme point de départ des perceptions (ou leur réveil), comme point
d'arrivée l'acte moteur".
Il
s'agit là d'une activité associative mais où le modèle des associations d'idées
(qui servira à Jung et réapparaîtra sous une forme différente chez Freud) est
le faisceau d'associations neuronales des neurologues.
"Ce
qui motive l'activité psychique, c'est l'action combinée des stimulus
extérieurs (perceptifs) et des besoins physiologiques, représentés par leurs
objets, c'est-à-dire le souvenir des états de satisfaction. Ce sont l'échelle du plaisir et du déplaisir
et le souvenir des expériences antérieures agréables ou désagréables qui
règlent en dernier ressort le comportement du sujet. Le plaisir correspond à la satisfaction d'un besoin et donc à ce
qui et positif pour l'organisme, périls ou insatisfaction. C'est par la complexification de ce grand
cadre de base que sont expliqués les comportements et motivations supérieurs
(valeurs sociales abstraites, religion, etc.)"[3].
L'affectivité
est vue comme une sensibilité diffuse du corps. Quant aux fonctions psychiques supérieures (conscience
perception, volonté), elles sont soit conçues comme une résultante de l'ensemble
du fonctionnement psychique, soit attribuées à une fonction psychologique
spécifique et donc localisée dans une zone précise du cortex. Dans le premier cas l'inconscient est conçu
comme ce qui n'a pas atteint le seuil de la conscience, dans le second l'inconscient
est une zone mal délimitée qui entoure le siège de la conscience et peut
toujours y envoyer des informations qui pourront même la submerger.
Même
si les fonctions psychologiques peuvent se répartir ailleurs que dans le cortex
selon une topographie complexe du neurone, elles n'en sont pas moins toujours
ramenées à cette époque et pour tous les auteurs à leur substratum
neuro-anatomique et à des fonctions neurophysiologiques.
Les
plus marquants de ces auteurs sur l'axe germano-français du côté germanique,
sont incontestablement Kraepelin en Allemagne et Bleuler en Suisse. C'est chez Bleuler qu'en l'été de 1930 Lacan
fera un stage à la clinique du Burghölzli et qu'il ira rendre visite à Jung.
I.A.1>o) En Allemagne = Kraepelin/Bleuler
L'exposé
de Josette Léonard manque, mais nous lui avons substitué quelques notes prises
à la lecture du livre déjà cité de Paul Bercherie.
I. A. 1. aa . École Allemande
pré-kraepelinienne.
Reste
plus proche de Pinel et d'Esquirol que de Falret, malgré les efforts de
Kahlbaum pour faire connaître ce dernier chez les auteurs allemands. "Ainsi,
si l'école allemande reprend le terme de paranoïa, c'est pour lui faire
désigner le syndrome délirant, la monomanie intellectuelle de Baillarger, sans
égard à l'évolution, au terrain ou à la nature particulière du tableau."
"Ce
qui fait, au contraire, l'originalité des travaux allemands, c'est l'ampleur
de l'effort de synthèse et de domination théorique des problèmes cliniques et
l'interrelation des symptômes, là où selon Freud, les français relèguent les
considérations physiologiques au second plan."
I.A.1.b. <Emil Kraepelin.
"Orienté
vers la psychiatrie par Wundt, Emil Kraepelin a toujours conçu la
psychopathologie comme une pathologie des fonctions psychologiques telles
qu'elles se dégagent de l'analyse du sujet normal, ce en quoi sa position est
l'inverse de celle des français qui, après Auguste Comte et Claude Bernard,
envisagent le normal par le biais de l'étude du pathologique. Son Traité qui se
présente dans un premier temps dans la tradition syndromique de ses prédécesseurs,
devient, dès la cinquième édition (1896), une somme de plus en plus monumentale
sous l'influence de Kahlbaum qui l'introduit à l'enseignement de Falret dont
il subira fortement l'influence quant aux orientations théoriques tout en
suivant celle de Griesinger pour l'élaboration d'un édifice immense de la
psychose unique." Griesinger concevait la folie
... comme un grand cycle, un procès où chaque espèce est une étape dans la
dégradation progressive de l'esprit que représente la maladie mentale.
"De
Kahlbaum, Kraepelin reprend le concept d'entité morbide à forme clinico-évolutive
et à éthio-pathogénie spécifique ainsi que l'accent sur la spécificité des états terminaux, avec la notion des signes particuliers les
annonçant dès le début du cycle morbide.
D'une
part, il distingue les psychoses acquises... des formes
"dégénératives", où la prédisposition pathologique de la personnalité
est au premier plan du trouble morbide (oligophrénies, troubles névrotiques ou
psychopathiques). Pour le reste (les psychoses), il oppose en 1899 :
- Les délires chroniques systématisés non
hallucinatoires où le tableau clinique reste stable, la personnalité, l'affectivité,
le jugement demeurant par ailleurs intacts pour tout ce qui concerne le domaine
du délire. Il réserve le terme de paranoïa à la désignation de ces cas, conçus
comme constitutionnels.
- Les états aigus : périodiques, laissant à
leur détour un psychisme intact sans atteinte vraiment profonde de la personnalité
au cours des attaques, c'est la psychose maniaco-dépressive.
- Les états aigus chroniques, qui évoluent
immanquablement vers une forme particulière de détérioration mentale où
l'intelligence, la mémoire, l'orientation temporo-spatiale sont intactes alors
qu'on remarque une atteinte profonde, primaire mais d'aggravation progressive,
de l'affectivité, de la volonté et de l'attention (et donc du jugement) dans le
sens de l'indifférence, de l'apathie, de la désagrégation de la personnalité.
Ce sont les processus démentiels ou
démences précoces auxquels il adjoint toute la classe des psychoses délirantes
hallucinatoires que sa conception restreinte et homogène de la paranoïa l'en a
amené à exclure et qu'il appelait jusque là paranoïas fantastiques".
Kraepelin
et la paraphrénie (1912-1913) : La huitième édition du Traité
de Kraepelin, où est introduite la notion de paraphrénie, est une refonte de
l'ensemble de l'édifice construit jusque là. La paranoïa n'est pas remaniée,
sauf en ce qui concerne le retranchement du délire de quérulence. La refonte
essentielle est le remplacement de la démence précoce par un groupe de
démences endogènes : démences précoces restreintes + paraphrénies.
-
Pour les paraphrénies, il distingue trois sous-groupes :
-
"les paraphrénies systématiques, reprises du délire chronique
à évolution systématique de Magnan, axe de ces entités
morbides;
- les paranoïas
expansives et confabulantes, ce sont les formes non hallucinatoires qui
constituent une transition vers la paranoïa;
- la paraphrénie
fantastique, transition vers la démence paranoïde qui constitue ce que les
français appellent un délire fantastique hallucinatoire.
- Il
isole neuf formes cliniques dans le champ des démences précoces :- forme
simple,
- forme hébéphrénique,
- forme catatonique
- trois formes
disthymiques,
- la démence paranoïde
grave,
- la schizophasie,
- la démence paranoïde
légère.
Ces
deux dernières formes paraissent d'ailleurs plus proches des paraphrénies que
des démences, même aux yeux de Kraepelin."
I. A. 1. cc. Bleuler et Jaspers (1911-1913).
"Tout
l'édifice kraepelinien sera voué à l'effondrement lorsque Eugen Bleuler
publiera son ouvrage sur les schizophrénies en s'appuyant sur les découvertes
de la psychanalyse pour comprendre les symptômes. Sa conception d'ensemble
recouvre toute l'ancienne notion de démence précoce (1899) jusqu'à la démence
paranoïde la plus élaborée. Jaspers, synthétisant Bleuler et Kraepelin, fera
disparaître la notion de paranoïa de la terminologie allemande en distinguant
les psychoses passionnelles qui rejoignent les personnalités psychopathiques,
c'est-à-dire souffrant de pathologie de la personnalité, le reste (les délires
d'interprétation), se fondant dans la schizophrénie paranoïde.
Lorsque
Jaspers introduit en 1930 ses conceptions qui synthétisent les apports de
Bleuler et de Kraepelin dans sa Psychopathologie générale, il oppose
deux types d'approche de la clinique :
- Les
relations de compréhension, par lesquelles l'observateur se représente
intuitivement le vécu du malade à un moment donné (compréhension statique) et
replace ces moments dans une séquence temporelle (compréhension génétique).
- Les
relations causales qu'on invoque lorsqu'il est impossible à l'observateur de
se représenter certains faits psychiques et qu'ils semblent n'avoir aucun lien
génétique avec d'autres faits de conscience, on fait alors appel à des
explications de type organique.
Face
à ce nouveau type d'approche clinique, la paranoïa va se trouver divisée entre
deux types distincts de délires interprétatifs, les uns proprement
paranoïaques correspondant à une déformation passionnelle de la réalité par
une véritable obsession mentale dans un monde qui, par ailleurs conserve pour
le paranoïaque toute sa cohérence. Le délire disparaissant avec l'état
passionnel. ces délires sont trop varié pour renvoyer à une quelconque
constitution paranoïaque et les auteurs les mettront en rapport avec l'ensemble
de la personnalité. Les autres délires d'interprétation quant à eux, ceux qui
témoignent d'une véritable destruction de la pensée même du malade, ils seront
de plus en plus rapprochés de la schizophrénie et d'une constitution schizoïde
supposée."
I.A.2>o) En France
L'école
française de psychiatrie se définira dès 1900 en réaction à l'édition du Compendium
de Kraepelin publié en 1899, et par un souci clinique de limiter l'extension de
la démence précoce kraepelinienne.
Entreprise par Seglas dès 1900, la révision et la critique de l'édifice
kraepelinien se poursuivra et se consolidera en un édifice nosologique très
homogène dans les dix premières années du siècle sous l'influence de Sérieux
et Capgras, Ballet, Babinski et Dupré pour ne citer que les plus célèbres.
Cet
édifice a tenté d'intégrer les conceptions kraepeliniennes au sein des conceptions
françaises héritées de Magnan et autres.
Bercherie en a résumé de façon admirablement claire les caractères
fondamentaux:
1) tout d'abord il s'agit essentiellement d'une
théorie des psychoses non-organiques.
- Les états mixtes sont distingués des
névroses.
- Les psychoses constitutionnelles sont les
héritières de la théorie de la dégénérescence dans le même temps qu'elles
mettent un terme à cette théorie car leur étiologie glisse vers le plan
psychopathologique. Les maladies
mentales ne sont plus considérées comme des dégénérescences physiologiques ou
anatomiques mais - grâce au passage de l'arriération mentale du cadre des
dégénérescences à celui des encéphalopathies infantiles acquises - comme les
troubles de la personnalité" et ceci, déjà, dès Dupré (1919). On verra que les divergences se manifestent
quant au sens à donner au terme de "personnalité".
C'est
en effet là l'élément mutatif fondamental:
l'essor de la psychopathologie; mais en termes essentiellement cliniques
souvent tirés du discours même du malade.
On est loin de la morphologie pathologique, objet du regard, chère à
Charcot tout autant que des hypothèses neurophysiologiques développées à partir
des grandes découvertes de Broca.
Pendant
cette période, l'effort portera sur la délimitation des psychoses acquises à la
suite d'une encéphalopathie, et de celles liées à une constitution
psychopathique. Toutefois ces
constitutions psychopathiques (constitutions paranoïaque, perverse, mythomaniaque,
cyclothymique, hyperémotive) qui renvoient à un certain profil de la
personnalité, n'en restant pas moins liées essentiellement à la notion de
morbidité et elles apparaissent "comme l'ébauche et le germe d'une
maladie mentale en puissance".
Nous
verrons qu'avec la thèse de Lacan une toute autre conception de la
personnalité se profile. A l'arrière
plan de la constitution morbide demeure l'arrière-pensée d'anomalies congénitales
ou précocement acquises des régions du cortex où s'élabore l'activité
psychique.
"Dès
maintenant (1910), conclut P. Bercherie, nous voyons se dessiner ce qui sera le
problème majeur de la psychiatrie moderne:
la difficile conciliation d'un point de vue de plus en plus psychopathologique
et de la conception, héritée des classiques (et relancée par certaines
philosophies), des entités morbides, c'est-à-dire l'hypothèque organiciste"[4]
La
psychiatrie française de l'entre-deux-guerres est dominée par l'éclat des noms
de Gaetan Gatien de Clérambeault et de Henri Claude, aux dépens d'un auteur qui
a pourtant une importance souterraine considérable: Charles Blondel. Lacan lui rendra hommage dans son séminaire sur l'éthique, ainsi
qu'à son ouvrage "La conscience morbide" qui essaie de dégager
une certaine dimension éthique des entours de la conscience d'où naîtraient les
troubles psychopathiques qui entraînent l'isolement progressif du
"fou" du contexte socio-discursif et des valeurs collectives
généralement admises.
Cette
période est essentiellement marquée par une remise en question de la valeur
dogmatique de la nosologie des classiques d'une part, au profit d'autre part
d'une attention de plus en plus marquée à l'apport des descriptions cliniques
comme fondement d'une compréhension toujours plus affinée des mécanismes
psychopathologiques intimes des psychoses.
Il
s'agit d'établir une distinction de plus en plus précise entre ce qui, dans la
pathologie mentale, relève d'une déviation des mécanismes psychologiques
normaux et se laisse comprendre; et ce qui correspond à une modification
spécifique, explicable mais irréductible au psychisme normal: les psychoses constitutionnelles.
A
l'opposé de Claude et de ses élèves au nombre desquels se rangera Lacan, Gaetan
Gatien de Clérambeault, descendant de Descartes, incarne de manière particulièrement
spectaculaire la survivance et la mort de la psychiatrie
classique pendant cette période, cependant que les problèmes auxquels il
s'attaqua étaient ceux-là même de l'époque moderne dans laquelle il vécut.
Anachronique,
Clérambeault l'était dans la mesure où il resta attaché à la théorie
organiciste des psychoses. La psychose,
pensait-il, est un trouble organique et elle doit être clairement distinguée
des innombrables formes du délire qui n'en sont qu'un produit secondaire
essentiellement caractérisé par le contexte socio-culturel dans lequel elles se
développent et se propagent au point qu'un seul psychotique peut provoquer
l'apparition d'un délire chez plusieurs ou tous les membres de son entourage. De même les hallucinations toxiques ne
sont pas spécifiques des troubles organiques causés par les toxiques mais le
sont des toxiques eux-mêmes qui manifestent une certaine électivité dans leur
prédilection à agir sur certains domaines du système nerveux central.
Dans
un deuxième temps de son oeuvre consacré à la constellation paranoïaque,
Clérambeault a isolé et étudié de façon remarquablement précise et minutieuse
un délire de type paranoïaque qu'il a nommé "érotomanie": un délire amoureux tout entier articulé sur
un "nœud idéo-affectif fondamental"; qu'il oppose au délire interprétatif
qui frappe l'ensemble de la personnalité sans être polarisé par un objet
spécifique.
On
retrouvera l'érotomanie dans le cas d'"Aimée" décrit par Lacan dans
sa thèse et peut-être aurais-je à ce moment-là l'occasion de vous parler de
mes propres démêlés avec des érotomaniaques que je n'ai jamais eues en analyse
mais que j'ai rencontrées dans le milieu analytique lui-même, peut-être en
raison de la place très particulière que j'y occupe.
Mais
c'est surtout par sa théorie de l'automatisme mental que Clérambeault
s'est fait connaître et c'et elle que Lacan souligne plus particulièrement dans
la dette qu'il se reconnaît à son égard.
Toutefois, dans le geste tardif de reconnaître en Clérambeault son seul
maître en psychiatrie[5], il y a un curieux déplacement, car si Lacan doit quelque chose à
Clérambeault, c'est sans doute bien davantage à son style de comportement
aristocratique, étrange et flamboyant auquel Lacan a toujours voulu s'égaler[6]. Et ce, peut-être, jusque dans
la passion de Lacan pour les étoffes et, sinon les drapés, du moins la coupe
très particulière de ses vêtements. Car
pour ce qui est de la théorie clérambaldienne de l'automatisme mental, Lacan en
fait tout à fait autre chose que ce que pendant près de quinze ans,
Clérambeault a construit avec la plus grande minutie à partir de ses
observations de la psychose hallucinatoire chronique avec délire.
Il
décompose celle-ci en "deux portions:
1) un noyau qui est l'automatisme et, 2) une superstructure qui est le
délire et qui n'est que la réaction obligatoire d'un intellect raisonnant et
souvent intact aux phénomènes qui sortent de son subconscient". On voit que la conception du délire comme
mécanisme de défense de l'intellect contre la menace de la psychose ne date
pas d'hier. A ceci près qu'ici ce qui
est proprement psychotique, l'automatisme, est de nature organique,
neurologique, ce qui se révèle dans son caractère initial parfaitement neutre
et athématique. Gatien de Clérambeault
conçoit l'automatisme mental comme "un processus irritatif à
progression serpigineuse ayant pour résultats des prurits dispersés (phénomènes
subtils) puis de plus en plus confluants (écho) attaquant en premier lieu les
éléments les moins résistants (abstraits), pour s'étendre aux plus résistants
(concrets, centres sensori-moteurs), mêlant ses connexions factices aux
connexions pré-établies, dont les persistances sporadiques permettent des cohérences
partielles (grand automatisme, personnalité seconde)". Dans une conception à la fois associationniste
et neuro-histologique (qui pourra sembler être celle du Freud
de l"Esquisse"), Clérambeault imagine des irritations d'abord
localisées, irradiant, confluant, réinvestissant des frayages anciens,
descendant la hiérarchie des centres, réverbérant les excitations normales,
annexant des zones de plus en plus étendues, jusqu'à former un énorme complexus
néoplasique greffé sur l'ancienne personnalité. Celle-ci, de son côté reste intacte, et elle peut parfois
réapparaître au cours de rémissions spontanées (Schreber).
Parallèlement
à ce phénomène de cancérisation des frayages nerveux, on peut étudier les
innombrables délires que produit l'intellect pour lutter contre cet envahissement
monstrueux.
Nous
aurons à voir ce qu'il est peut-être possible de tirer de cette théorie de
l'automatisme si - comme pour l'Esquisse de Freud - on la considère
comme une métaphore plutôt que comme une description objectale. C'est, vous le savez, une des grandes
techniques de lecture dans le "retour à Freud" de Lacan. Elle lui a permis de renouveler entièrement
la compréhension des textes supposément "biologiques" de Freud.
2) Claude
et ses élèves. Si Gatien de
Clérambeault est l'héritier mixte de Kraepelin et de Magnan, Claude et son
équipe à laquelle Lacan appartiendra pendant trois de ses quatre années de sa
formation psychiatrique, intégreront dans la psychiatrie française les
conceptions bleuleriennes de la schizophrénie, voire certaines des conceptions
psychanalytiques de Jung et Freud. Nous
n'aurons pas le temps d'en parler aujourd'hui mais nous y reviendrons en
examinant les travaux de 1931 et la thèse de Lacan qui, quant aux orientations
générales de la réflexion, doivent beaucoup plus à Claude et son équipe qu'à
Gatien de Clérambeault.
[1]. Pour ceux qui souhaiteraient étudier les
fondements épistémologiques de la pensée de Lacan nous pouvons leur
indiquer: De Bachelard, Épistémologie,
PUF, 1976; de Dominique Lecourt, Pour une critique de l'épistémologie,
Maspéro, 1974 et d'Alexandre Koyré, tous les traités d'histoire de la
philosophie mais surtout les admirables Études newtoniennes, Gallimard,
1968.