COURS
16
V. La psychanalyse au Québec
V. A. PSYCHANALYSE ET TOPIQUE
HISTORIQUE, Exposé de Monsieur Yvan Lamonde.
"...
jamais le chasseur ne pourra immobiliser l'oiseau entre nuage et terre, il y
aura toujours un coup d'aile imprévisible."
Bruno
Cormier, "L'oeuvre picturale est une expérience", dans Refus
global (1948)
Comment
peut-on, d'un point de vue qui n'est ni celui d'un analyste ni celui d'un
analysé, constituer la psychanalyse pratiquée au Québec comme objet
d'histoire? La question critique, celle
des conditions mêmes de possibilité, englobe ici à la fois l'objet et le
sujet: quel sujet peut constituer quel
objet?
La
question de la spécificité même de la psychanalyse, de son incontournable
particularité, peut certes empêcher de partir, de commencer. De quoi est-elle la "science"? Qu'offre-t-elle comme matière? De quoi consent-elle à parler? Que peut-elle, au-delà du versant de
l'analyste, révéler du versant de l'analysé, du contenu de l'analyse? Peut-elle transcender les individualités et
identifier des ensembles, des pathologies "collectives" par
exemple, dont on pourrait tenter une sociographie?
La
question du point de départ, de l'hésitation du départ tient aussi en partie à
notre ignorance décisive des commencements de la psychanalyse au Québec et à la
quasi-absence de structuration même du champ.
La
biographie scientifique des "pères" - Mailloux, Chentrier, Prados,
Scott, Lussier, à titre d'exemples - est à faire, tout comme la constitution
bibliographique et archivistique du corpus de la psychanalyse au Québec. A travers ses institutions - la Faculté de
psychologie de l'Université de Montréal (1942- ), le Montreal Psychoanalytic Club (1946-1952), la Société
canadienne de psychanalyse, le Centre de recherches en relations humaines, le
Allan Memorial, les "jeudis Laforgue" pour ne nommer que celles-là
-, l'institution (et davantage la marge)) psychanalytique n'a pas encore
accédé à la conscience scientifique.
Les filiations individuelle (Chentrier - Clarles Odier, Scott - Mélanie
Klein) et institutionnelle (Montréal-Canada-France-Grande-Bretagne-Etats-Unis)
demeurent des sentiers historiquement non battus.
Le
mystère est d'autant plus grand autour de l'objet qu'on l'a peu nommé.
On
pourra certes mieux cerner les conditions de possibilité de la psychanalyse au
Québec quand on saura deux ou trois choses d'elle, de ses discours et de ses
pratiques. Alors demeurera, au-delà de
la trame des traces individuelle et institutionnelle, la question qu'on peut
dès maintenant entamer, celle des conditions de possibilité culturelles de ces
discours et de ces pratiques, celle d'une tierce dimension à l'objet et au
sujet: l'englobant social, culturel.
Psychanalyyse et topique sociale
Cette
tierce dimension ne va pas pour autant de soi.
Si l'on ne finit plus de commencer dans cette analyse historique de la
psychanalyse au Québec, c'est bien qu'il n'est pas facile de savoir à quelle
topique sociale, à quelle instance sociale il est pertinent de relier la
psychanalyse. Comment, paraphrasant
Freud, psychologie collective et analyse du moi se conjuguent-elles? Quelles marques la société a-t-elle
imprimées à la psychanalyse, quelles marques la psychanalyse a-t-elle imprimées
à la société?
Le
postulat du vraisemblable caractère innovateur de la psychanalyse au Québec
peut se formuler dans une question critique:
comment la psychanalyse constitua-t-elle une brèche dans la culture
assiégée de l'époque?[1] Répondre à cette question
implique de connaître les paramètres du premier âge de la psychanalyse ici, de
préciser cet univers de brèches contemporaines de cette décennie de 1940 qui
voit émerger la psychanalyse (voir l'interview d'André Lussier dans le présent
volume, Cours 17).
La
"parenté" historique de la psychanalyse québécoise est complexe;
elle se trame dans un contexte de malaise de civilisation qui se construit sur
la crise des années trente et sur les années de guerre et d'après-guerre. Ici comme ailleurs, la crise de 1929 fut
autant une crise économique, celle du capitalisme et du libéralisme du
laisser-faire, qu'une crise de régime, de civilisation, de valeurs. Sans trop de jeux de mots, on peut dire que
des éléments fondamentaux de solution de cette crise - le "welfare
state" keynésien de l'intervention étatique comme régulateur du
laisser-faire économique inconditionnel et la séparation de l'Eglise et de
l'Etat du libéralisme idéologique - ont été "refoulés" par le
duplessisme alors qu'ils commençaient à affluer dans un réformisme finalement
tronqué.
Annoncée
par la fondation de l'ACFAS (1933), l'ère d'un certain positivisme, d'une
certaine prise objective et non plus "doctrinale" sur la
réalité fut différée par les contraintes économiques de la crise.
Dès
1935 la confrontation du vieux routier Lionel Groulx et de l'étoile dominicaine
montante Georges-Henri Lévesque ouvrait une brèche laborieusement colmatée sur
la question fondamentale de l'identité canadienne-française. Le père Lévesque écrivait en 1935 dans un
texte censuré et publié six ans plus tard:
"Le catholicisme n'est pas plus essentiellement français que le
français n'est essentiellement catholique"[2] Ainsi était inauguré le règne
de l'analyse, de la séparation, à propos d'une identité qui soudait jusque là
ces deux principes d'identification collective.
Le
père Lévesque travaillait la même brèche en fondant en 1938, l'Ecole des
Sciences sociales de l'Université Laval qui devient Faculté en 1943. Avec certes des objectifs traditionnels -
restaurer un ordre social chrétien menacé de sécularisation par la crise - le
père Lévesque fournissait les moyens d'un renversement idéologique où
dorénavant une science sociale allait se substituer à une doctrine sociale
catholique, où l'empirisme des faits sociaux allait miner l'impérialisme des
normes sociales des encycliques.
C'est
dans le contexte d'une paradoxale prospérité d'économie de guerre que
l'Université de Montréal pouvait enfin ouvrir ses portes: les discours sur la montagne devenaient
possibles. L'Ordre des Prêcheurs
allait y tenir une place centrale: à la
Faculté de philosophie avec les dominicains Ceslas-Marie Forest, Louis Lachance,
Louis-Marie Régis, au nouvel Institut de psychologie (1942) avec le dominicain
Noël Mailloux, à l'Institut d'études médiévales (1942) avec un corps d'érudits
dominicains, avec tout un ordre d'écrivains, aussi, rédacteurs à la Revue
dominicaine.
Bloquée,
refoulée depuis le dix-neuvième siècle, une loi sur l'instruction -
éventuellement étatique - allait être votée en 1943 avec le nihil obstat
du cardinal Villeneuve. La même année,
et un quart de siècle après sa fondation, la Confédération des travailleurs
catholiques du Canada (CTCC, 1921) ratifiait, bien avant la laïque CSN qu'elle
devient en 1960, l'incontournable nécessité de s'ouvrir aux "non-catholiques",
reconnaissant du coup que le travail n'est pas en soi confessionnel.
En
1945-1946, le même père Lévesque défendait la nécessité d'ouvrir le mouvement
coopératif aux non-catholiques pour permettre précisément la coopération
économique en "distinguant" entre neutralité et
non-confessionnalité des coopératives:
neutralité signifiant "la non-acceptation tant intérieure
qu'extérieure de la foi" et non-confessionnalité "l'acceptation
intérieure de la foi mais sans sa manifestation extérieure"[3] Des pans de vie essentiels
basculaient du côté du "non-confessionnel": il ne s'agissait plus seulement du loisir
populaire déjà fortement américanisé et profanisé mais de tout cet univers
temporel du travail et des stratégies économiques. Le temporel, le matériel pesait d'un poids nouveau sur le
spirituel: il fallait dorénavant passer
par la porte étroite du terrestre, du contingent au risque de voir la
contingence infléchir une transcendance.
Entre des institutions catholiques (éducation, santé) confessionnelles
ou neutres, la non-confessionnalité ouvrait une brèche qui ne pouvait que
s'élargir: on pouvait mener des actions
en français sans annoncer ou avoir à annoncer des couleurs religieuses. C'était là la pragmatique du postulat selon
lequel "le catholicisme n'est pas plus essentiellement français que le
français n'est essentiellement catholique".
Ces
"distinguo" dominicains à la Thomas D'Aquin et à la Maritain
différaient du refus global proféré hors de la sphère religieuse en 1948. Nous y reviendrons car l'aventure
automatiste est significative pour notre propos.
La
grève de l'amiante fut mobilisatrice en ce qu'elle mettait en scène et en
dynamique une quadrature fondamentale:
les ouvriers et le syndicalisme, les patrons, l'Etat et l'Eglise. Sans dénier son incidence sur le mouvement
ouvrier, il faut souligner ce qui s'y est joué entre d'une part l'Eglise et les
ouvriers syndiqués de la CTCC et d'autre part l'Eglise et l'Etat, c'est-à-dire
M. Duplessis. Pour garder sa
crédibilité sociale auprès des paroissiens et fidèles et pour assurer la
survie du syndicalisme "catholique" engagé dans la grève,
l'église a dû annoncer des couleurs:
rouge ou pro-ouvrières, bleu ou pro-gouvernementales. On tranchait du coup dans la sainte alliance
de l'Eglise et de l'Etat et ce faisant on brisait aussi l'alliance idéologique
de la hiérarchie ecclésiastique en catholiques de gauche et catholiques de
droite. Les loups montaient à la
bergerie et le Grand berger de Rome exigeait en janvier 1950 la démission de
Mgr Charbonneau, et ce, sans droit d'appel[4].
Cité
libre paraît alors, en juin 1950, avec l'intention de " briser le
silence" et de "poser carrément et publiquement la question
du cléricalisme"[5]. Cité libre fut un projet - les libertés du libéralisme - et un
processus - une libération - par une prise de parole. La revue s'avéra aussi une thérapeutique, tant du côté du
processus que des contenus: la
représentation religieuse de soi s'intitulerait, dix ans plus tard, "Feu
l'unanimité"[6]. Puis viendra l'ère des
Insolences à propos de la Grande-Peur.
L'oeuvre ppicturale comme analyse
L'année
même où se fonde l'Institut de psychologie de l'Université de Montréal,
Borduas expose (11 au 14 janvier 1942) au Séminaire de Joliette un tableau
intitulé "Abstraction verte" dont il dira en 1956: "Il est le premier tableau
entièrement non-préconçu et l'un des signes avant-coureurs de la tempête
automatiste qui monte déjà à l'horizon"[7].
Non-préconçu,
automatistes, tempête, horizon: des
mots-clés pour comprendre le Refus global (août 1948), pour comprendre
comment peut s'effectuer chez un individu le passage culturel et mental d'une
peinture figurative à une peinture non-figurative, d'une peinture "conçue"
à une peinture "automatique".
Dans
un texte méconnu du Refus global, "L'oeuvre picturale est une
expérience, Bruno Cormier, alors finissant en médecine (1948), futur
psychiatre et psychanalyste, étudie ce processus:
"Si nous revisons
le problème de l'évolution picturale par rapport au sujet de l'oeuvre, nous
voyons que l'oeuvre picturale fut avant tout un problème de représentation
jusqu'au jour où l'expérience picturale eut épuisé toutes les recherches dans
le champ de la perspective. A ce stade
de l'évolution, le sujet de l'oeuvre, très fortement caractérisé antérieurement
par les recherches de la représentation de l'objet, s'élargit et devient
davantage lié aux préoccupations personnelles de l'artiste."[8]
Amorcée paar la "ligne spatiale"
de Cézanne, cette fragmentation de l'objet de la représentation allait culminer
chez les cubistes en "coupure entre le monde des objets matériels et le
tableau" (p. 149). Moment
crucial:
"Ce moment dans
l'expérience picturale fut le plus révolutionnaire des moments. Cette fois le sujet de l'oeuvre est non
seulement élargi comme au temps de la renaissance, mais le sujet de l'oeuvre
doit se trouver dans un autre monde: le
monde de l'inconscient." (p. 149)
Bruno Cormmier n'hésite pas à rapprocher les
expériences de Freud, de Cézanne et de Breton, à voir plus que le "hasard"
dans la convergence de la psychanalyse et de l'automatisme en art:
"Il n'y a pas de
doute, l'art est plus que jamais une "voie royale" vers la concience,
voie qui part des zones les plus éloignées du rêve en s'élargissant vers la
pleine lumière." (p. 150)
Bruno
Cormier donnait magnifiquement son sens à une aventure mentale que Borduas
avait formulée à sa façon dans Refus global et qu'il allait expliciter
l'année suivante dans ses Projections libérantes autobiographiques.
Borduas
et les signataires du Refus global avaient une conscience historique
claire du paroxysme atteint par "l'écartèlement entre les puissances
psychiques et les puissances raisonnantes"[9], entre l'inexploré et le rationnel.
Borduas l'écrivait: "Les
frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes"[10] et dénonçait "le règne de la peur multiforme dont la "peur
du surrationnel".[11]
"La
route de l'expérimentation individuelle" suivie l'avait mené à "cette
qualité morale" de la qualité plastique qui "semblait être une
puissance affective créant un état passionnel suffisant à l'expression involontaire
et intégrale de la personnalité de l'artiste", à la "découverte
d'un monde insoupçonné"[12], au surrationnel, à l'automatisme.
L'horizon de ce surrationnel est maintes fois décrit:
"Refuser d'être
sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques."[13]
"Surrationnel,
adj. Indique en-dessous des
possibilités rationnelles du moment."
"Automatisme,
adj. Caractère de tout geste, de toute
oeuvre non préméditée."
"Automatisme
surrationnel: écriture plastique non
préconçue."[14]
Ce surratiionnel mène à un art vécu comme "source
intarissable qui coule sans entrave de l'homme"[15] et à un "tableau" susceptible de "nous
découvrir un vaste domaine jusqu'alors inexploré, tabou, réservé aux anges et
aux démons: surréalisme. Nous avons la conviction que ce monde-là,
comme pour le physique, le tableau finisse par nous le rendre familier, dut-il
y consacrer les siècles à venir d'une civilisation nouvelle"[16]. Et Borduas fournit une clé
pour comprendre la radicalité de la rputure et de l'ouverture de ce refus
global en écrivant: "Les
surréalistes nous ont révélé l'importance morale de l'acte non préconçu."[17]
L'oeuvre
picturale ne finissait-elle pas par être une analyse, un cheminement vers
l'inexploré, de l'inexploré?
Visa d'enttrée
Les
peintres automatistes tournèrent le dos au rationnel, au figuratif, à
l'exploré. Ils refusèrent globablement
en acceptant le prix à payer pour être refusés globalement.
La
psychanalyse a sans doute constitué une brèche dans la culture québécoise de
l'après-guerre; on en prendra pour seul signe ici le problème de la
reconnaissance officielle de l'Institut de psychologie de la catholique
Université de Montréal par Rome, et ce au moment où s'y joue, fin 1949, le sort
de Mgr Charbonneau. Le Doyen de la
Faculté de philosophie de l'époque, le dominicain C.-M. Forest, écrit dans ses Mémoires:
"Ce qui
compromettait l'Institut de psychologie aux yeux de ces gens-là, c'est sans
doute qu'il avait adopté dès le début la psychanalyse de Freud comme moyen de
recherche."[18]
Le
"catholicisme de gauche" incluait alors Mgr Charbonneau, les
dominicains Forest, Mailloux, G.-H. Lévesque et les érudits médiévistes logés à
l'enseigne du père Chenu... Brèche
certes, mais s'ouvrant dans un mur toujours dominant. Et pour "opérer cette rupture du champ idéologique
traditionnel, le discours des premières heures a dû se pourvoir de visas
permettant le déplacement vers des représentations antérieurement interdites"[19].
La
psychanalyse n'aurait-elle pas bénéficié d'abord d'un visa clérical, de la
caution partielle des plus libéraux d'entre les clercs, les dominicains? Qui d'autres que le père Lévesque en
sociologie et le père Noël Mailloux en psychologie aurait pu se permettre de
lever la norme?
"Une autre
caractéristique de la psychologie française, au Canada, est celle qu'elle a
adoptée d'emblée vis-à-vis de l'éducation et de la moralité. Au lieu d'afficher les préventions
normatives, parallèlement ou en opposition aux leurs, elle n'ambitionne que de
les bien servir.."[20]
Ce visa cllérical pose du coup tout le problème
de la laïcisation, disons, épistémologique de la psychanalyse et des analystes.
A ce
visa clérical s'ajoute un visa académique et scientifique permettant de
circuler entre la philosophie thomiste, la psychologie et la
psychanalyse. André Lussier rappelle
dans le présent numéro l'enseignement du père Mailloux alliant psychologie
thomiste des émotions, psychologie expérimentale et psychanalyse. On connaît d'autre part le souci de
l'Institut de psychologie de ne pas "renoncer à l'apport si profond qui
lui vient de la réflexion philosophique des siècles passés"[21] et l'importance significative dans le milieu montréalais des travaux de
Gregory Zilboorg sur Freud et Saint Thomas, à titre d'exemple. On connaît enfin le débat autour de la
pertinence ou la nécessité du visa médical pour la psychanalyse. La question se pose très tôt des rapports
entre la psychanalyse, la psychologie et la psychiatrie[22]; elle se pose à nouveau au moment où l'institution psychanalytique
envisage, après s'être donné un "club" - le Montreal
Psychoanalytic Club - la création d'un groupe au sein de l'Association
internationale de psychanalyse. Le visa
médical, de Freud à aujourd'hui, allait diviser, ici et ailleurs,
l'institution.
Pour conclure
La
question des conditions de possibilité culturelle de la psychanalyse pratiquée
au Québec s'est peut-être muée, en cours de réflexion, en celle des conditions
de possibilité culturelle de l'analyse même.
Comment l'analytique, le dissociatif, la séparation sont-ils
épistémologiquement et culturellement devenus possibles?
Grâce
à l'ACFAS et à l'impératif social de la crise de 1929, la pratique et l'esprit
scientifiques ont connu un essor marquant.
La "mesure" de notre taille, pour paraphraser un titre
de Victor Barbeau, s'est prise autant en foresterie qu'en économie, autant en
minéralogie qu'en sociologie, autant en botanique qu'en psychologie.
Cet
esprit scientifique exigea que tombent la norme et le normatif et que
s'imposent l'expérimental, le fait. La
prise sur la réalité et sur l'homme serait dorénavant réelle, objective, et non
plus le résiduel déductif d'un sur-moi doctrinal, universel, consigné dans une
encyclique, dans une solution urbi et orbi.
Cet
esprit analytique rendait plus impératif la nécessité de distinguer, de
séparer. Cette opération du sain esprit
scientifique allait toucher l'identité collective et personnelle même des
Canadiens français: pour certains être
francophone au Canada n'était pas être nécessairement et d'abord
catholique. En langage d'époque, "action
catholique" et "action nationale" devaient être
distinguées, séparées. Tout comme les
écoles "catholiques" et les coopératives "catholiques". Ce régime de séparation allait créer une
brèche dans une Eglise déjà partagée à propos de la question de la séparation
de l'Eglise et de l'Etat: catholiques
de gauche et de droite se distinguaient dans leur stratégie pour survivre.
Le
noyau national du "nous" explosait et le néo-libéralisme de
Jean-Charles Harvey, du père Lévesque et de Cité libre entendait
redonner ses droits à l'individu, au "je". L'analyse de l'homme, de l'individu, du
"je" devenait possible.
On avait... raison.
Certains
même - Borduas, quelques psychologues et psychanalystes - s'attaquaient déjà à
l'impérialisme des "puissances raisonnantes"; et franchi le
pont entre le monde de l'objet et le monde du sujet, on ouvrait encore les
frontières, sur l'inconscient.
Yvan
Lamonde
[1].. Y. Lamonde, "La modernité au Québec: pour une histoire des brèches (1895-1950)", in Y. Lamonde et
Esther Trépanier, L'Avénement de la modernité culturelle au Québec,
Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1986, pp. 299-311.
[2].. G.-H. Lévesque, "Action catholique et Action nationale", Revue
dominicaine, XLVII (juillet-août 1941): 231.
[3].. G.H. Lévesque, "La non-confessionnalité des
coopératives", Ensemble (décembre 1945): 2-5.
[4].. B. Lacroix et Y. Lamonde, "Les débuts de la philosophie
universitaire à Montréal, Les Mémoire du doyen Ceslas-Marie Forest, o.p.
(1885-1970)", Philosophiques III (octobre 1976): 55-79.
[5].. Gérard Pelletier, Les années d'impatience (1950-1960),
Montréal, Stanké, 1983, pp. 137-175.
[6].. G. Pelletier, "Feu l'unanimité", Cité libre (octobre
1960): 8-11.
[7].. François-Marc Gagnon, "Le sens du mot `abstraction' dans la
critique d'art et les déclarations de peintres des années quarante au
Québec", dans Y. Lamonde et E. Trépanier, op. cit., p. 123
[8].. Dans Refus global, reproduit dans Borduas et les
automatistes. Montréal, 1942-1945,
Québec, Ministère des Affaires culturelles, 1971, p. 148. Voir la propre formulation de Borduas, à
"cubisme", dans "Commentaires sur des mots
courants", Ibidem, p. 109-110.
[9].. Refus global, in Borduas et les automatistes, op.
cit., p. 102.
[10].. Ibidem, p. 98.
[11].. Ibid., p. 99.
[12].. P.-E. Borduas, Projections libérantes (1949), reproduit dans La
barre du jour (janvier-août 1969), p. 23 (notre souligné) et p. 29.
[13].. P.-E. Borduas, Refus global, op. cit., p. 103.
[14].. P.-E. Borduas, "Commentaires sur des mots courants", dans Refus
global, p. cit., pp. 112, 108, 109.
[15].. P.-E. Borduas, Projections libérantes, loc. cit., p. 14.
[16].. P.-E. Borduas, "Commentaires...", op. cit., p. 113; Françoise
Sullivan écrira: "Pénétrons au
plus profond de l'homme, au domaine de son inconscient. Des tendances, des désirs et des répulsions
en composent les éléments. Le trésor
réel et profond contenu dans l'inconscient est l'énergie", dans
"La danse et l'espoir", Refus global, op. cit., p. 143-144.
[17].. P.-E. Borduas, "En regard du surréalisme actuel", Refus
global, op. cit., p. 115.
[18].. B. Lacroix et Y. Lamonde, "Les débuts de la philosophie
universitaire...", loc. cit.: 73.
[19].. André-J. Bélanger, Ruptures et constantes, Montréal,
Hurtubise HMH, 1977, p. 197.
[20].. N. Mailloux, "La psychologie", dans Recueil de quelques
études spéciales, Commission royale d'enquête sur l'avancement des arts,
des lettres et des sciences au Canada, 1949-1951, Ottawa. Imprimeur de Sa Majesté le Roi, 1951, pp.
168; du même, "Le dixième anniversaire de l'Institut de psychologie de
l'Université de Montréal", Contributions à l'étude des sciences de
l'homme, 2 (1953): 7-12; "L'Institut de psychologie...", dans Continuité
et rupture. Les sciences sociales
au Québec, Montréal, PUM, 1984, I, pp. 27-44.
[21].. N. Mailloux, "La psychologie", Recueil de quelques
études spéciales, op. cit., pp. 166-167.
[22].. Ibidem, pp. 168-172.