COURS
XV
Le
18 avril 1989
IV. C. Traavaux de psychanalyse
"appliquée" (suite).
Le "cher Crevel"
Lorsque
nous avons évoqués les liens d'amitié, (autant que d'orientation de la pensée
vers une conception du moi connaissant renouvellée par une compréhension plus
sociale qu'organique de la paranoïa) qui unirent un moment Lacan au milieu en
pleine ébullition des surréalistes, Jean Imbeault a évoqué pour nous la magistrale
figure d'André Breton le pape du surréalisme, et celle non moins sidérante de
Salvador Dali, mais nous avons laissé dans l'ombre la figure du "cher
Crevel" dont à plusieurs reprise, Lacan évoquera le Clavecin de
Diderot. Référence énigmatique,
l'ouvrage étant introuvable. Or je
connais une librairie à Paris, dite du Pont Traversé au coin de la rue
de Vaugirard et de la rue Madame, tenue par l'un des tout derniers, si ce n'est
le dernier poète surréaliste encore vivant.
C'est le charmant Marcel Béalu, compagnon de Max Jacob et de la deuxième
génération des surréalistes. Je l'ai bien
connu, lorsque je suis arrivé à Paris à 18 ans, et je lui dois la passion des
livres rares et du surréalisme pour lequel il me fut un mentor de premier
choix. Si vous aimez les livres, allez
le voir et vous trouverez chez lui des merveilles depuis longtemps
oubliées. Allez le voir avant qu'on ait
complètement oublié ce que fut et ce que devrait encore être un Livre. Au sens que Mallarmé avait tenté de donner à
ce terme aussi vulgarisé aujourd'hui que ces inmondes paquets de feuillets mal
collés et mal imprimés qu'on nous vend - très cher - en nous faisant accroire
que ce sont des livres.
Allez
le voir et vous verrez chez lui de ces objets-livres, finement reliés,
splendidement imprimés sur des Hollande, des Velins, des Vergers aujourd'hui
disparus, magnifiquement illustrés de bois gravés, de lithographies ou de
sérigraphies voire de gravures au burin ou à l'eau-forte d'artistes qui étaient
alors très proches des écrivains, vivaient au milieu d'eux, avec eux parfois,
dans un bouillon culturel d'autant plus intense et passionné par la pensée,
l'écriture et les mille formes possibles de la semiose, qu'il était petit,
ramassé sur lui-même et cependant ouvert aux curieux de "l'âme
humaine" et de ses talents.
Les
psychanalystes étaient encore assez à l'aise dans les années du surréalisme -
parfois - pour ne pas hésiter à s'identifier à leurs idéaux, à leurs combats
pour la culture, pour la pensée, contre l'immobilisme bourgeois et la montée
des fascismes européens, éclairés le plus souvent par ce que Freud était allé
jusqu'à nommer la "grande aventure de la revolution russe".
Parmi
eux Lacan, certes, mais d'autres comme Allendy, qui sera l'analyste et ami
d'Anaïs Nin, de Crevel et de tant d'autres, Adrien Borel, ami de Leiris et de
Bataille, qui n'hesitera pas à jouer le rôle du vieux curé dans le film de
Bresson : le Journal d'un Curé de Campagne d'après le roman de Bernanos. Dans ce temps-là les analystes avaient du guts,
comme disaient les anglais et certains du moins n'hésitaient pas à se brûler à
la flamme de la création et de la pensée, voire des critiques qui - parfois
leur étaient adressées par ces écrivains amis, non sans espoir qu'ils les
entendent et qui l'étaient parfois.
C'est
donc chez Béalu que j'ai trouvé la semaine dernière le Clavecin de Diderot
du "cher Crevel", à la fois dans une réédition de 1965 et dans une
rarissime édition originale sur papier vert de 1932 - l'année de la thése de
Lacan - aux Editions Surréalistes.
C'est une étrange collection de remarques polémiques sur l'air du temps,
d'une vivacité, d'une alacrité et d'une pénétration tout à fait extraordinaires
chez ce jeune homme qui avait le même âge que Lacan et se suicidera trois ans
plus tard laissant chez tous ceux qui l'avait connu un souvenir ébloui et
charmé.
Déjà
à l'époque, il s'élevait véhémentement - au nom de Freud - contre une
psychanalyse (la psychanalyse française des Laforgue et des Pichon) entachée de racisme, d'individualisme et de
patrio-tisme sectaire.
Il
attaque dans le Clavecin la notion d'un patriotisme de l'inconscient prônée par
Laforque et un article - dont je n'ai pas retrouvé l'auteur - paru dans la Revue
Française de psychanalyse où l'auteur se demande en 1930 (!!!) si les
"nègres" ont un incon-scient - je vous rappelle au passage qu'en 1905
l'eglise catholique n'avait pas encore décidé s'ils avaient, ainsi que les
amérindiens, une âme ou pas..
"Ainsi, grince Crevel, le patriotisme
de l'inconscient serait-il un patriotisme large, mettons européen, pour plaire
à la S.D.N., avec alliance américaine, mais d'Américains à visages pâles, et
non de couleur, puisque si certaine psychanalyse "tend à montrer que les
conflits sont les mêmes dans la race blanche et la race noire, le cas n'est
d'ailleurs pas probant, car il est à peine question de conflits
inconscients."
Crevel
fut peut-être aussi avec Mikhaïl Bakhtine l'un des tout premiers en France à se
laisser traverser à la fois par Marx et Freud et à tenter de distinguer un
point de recoupement :
"Marx, dans sa définition de l'essence
humaine, a fait place à l'ensemble des rapports sociaux et Freud prôné que
ladite essence ne saurait, en aucun cas, se trouver confondue avec la
conscience qui est en prise, avec l'idée qu'en peuvent donner les placages de
la raison sur des apparences.
Or, au nom de la psychanalyse, contre elle
en vérité, on vient nous insinuer que des conflits pourraient bien se trouver à
l'entière discrétion d'un inconscient variable de race à race, d'individu à
individu, faculté en soi et de la plus particulière des races, d'individus
donnés. Alors, il n'y aurait plus à
tenir compte du monde extérieur, des circonstances qui furent les occassions,
pour tel ou tel inconscient, d'être affecté de tel ou tel conflit. Et l'on se voue à la vie contemplative, à la
passivité, à l'arbitraire et au déni de justice".
On
peut comprendre que Lacan, lorsque de 1932 à 1952 il tente de définir la
personnalité en termes de rapports sociaux, se soit senti tout à fait proche
des propos de Crevel, de sa compréhension trés réelle de la psychanalyse -
Crevel a fait une analyse en 1926 - et de sa critique d'une certaine
psychanalyse "à la française"; et que jusqu'à ce qu'il introduise le
Symbolique, il se soit efforcé de comprendre et de situer à la fois le rapport
du sujet au collectif - dont on a vu qu'il va dans son texte sur le Temps
Logique jusqu'à les identifier l'un à l'autre = "le collectif n'est
rien d'autre que le sujet de l'individuel" - et le rapport de la
psychanalyse et du psychanalyste au social - ce qu'il tente dans les deux textes
sur lesquels nous tenterons de terminer aujourd'hui notre premier parcours des
textes lacaniens pour nous tourner vers le Québec en mai et juin = La
psychiatrie anglaise et la guerre et Fonctions de la psychanalyse en
criminologie.
Sans
doute peut-on se demander ce qu'eut été la réaction du "cher Crevel",
voire d'Eluard ou d'Aragon tous les trois marxistes convaincus et - à certains
moments de leur parcours - membres du parti communiste, à la lecture de ces
deux textes. Le moins qu'on puisse dire
et qu'ils tranchant singulièrement par leur conformisme politico-social avec
les critiques véhémentes que les Surréalistes adressaient à la société de
classe, à la société bougeoise, société que nulle part dans les textes de cette
époque Lacan ne remet en question - du moins en termes marxistes - sauf pour en
désigner le déclin et en nommer le facteur de sa désintegration qu'il attribue
- dans le texte sur la Famille - à la désiintégration, à l'effondrement social
de l'imago paternelle. Désintégration
qui se répercute sur deux instances de la personnalité :
1) l'Ideal du moi, facteur de la socialisation
et de la civilisation qui s'abaisse en qualité et perd son pouvoir comme
facteur de cohésion sociale.
2) le Surmoi, qui n'etant pas suffisement
limité, remanié par l'imago paternelle et réorienté vers des fins de
socialisation se déchaîne et retrouve sa sauvagerie et son
"obscènité" primitive (réactivation des fantasmes terrifiants du
corps morcellé). Vous pouvez lire à ce sujet, comme illustration, l'admirable
roman de Ernst Jünger Sur les Falaises de Marbre.[1]
Car
il semble que ce n'est pas tant le mode de fonctionnement de classe d'une
société bourgeoise au capitalisme paternaliste qui soucie et inquiete la pensée
politique de Lacan - en cela il est un honnête bourgeois du début du XXème
siecle" et fort peu marxiste; mais beaucoup plus la désintégration de ce
type de société fondé sur la famille qui lui semble devoir aboutir à une collectivité
en proie à la sauvegerie d'un surmoi archïque désentravé et reactivé. D'où
la note profondement pessimiste sur laquelle se termine La psychaitrie anglaise
et la guerre.
"Il est clair désormais que les
puissances sombres du surmoi se coalisent avec les abandons les plus veules de
la conscience pour mener les hommes à une mort acceptée pour les causes les
moins humaines, et que tout ce qui apparait comme sacrifice n'est pas pour
autant héroïque"
Et Lacan vvise ici la chute toute récente du
premier grand état fasciste : l'Allemagne d'Hitler sans y voir pour autant -
bien au contraire - la fin des fascismes.
Car ce sont de nouvelles formes de fascismes qu'il entrevoit lorsqu'il
poursuit :
"Par contre, le développement qui va
croître en ce siècle des moyens d'agir sur le psychisme - et c'est l'Amérique
qui est alors visée - un maniement concerté des images et des passions dont on
a déjà fait usage avec succès contre notre jugement, notre résolution, notre
unité morale, seront l'occasion de nouveaux abus de pouvoir".[2]
Ernst Jünger, Le Travailleur
Je
crois qu'on peut entrevoir ici les positions politiques de Lacan = elles me
semblent étonnament proches d'un très grand penseur allemand = Ernst Jünger,
qu'on dit de droite, surout parce qu'il n'est pas marxiste, c'est-à-dire qu'il
ne se livre pas à une critique marxiste des sociétés capitalistes encore qu'il
fait volontiers mention de ces analyses et ces critiques, On le rejete du côté
de la droite sans voir qu'il annonce - comme Lacan, mais de façon infiniment
plus explicite que ce dernier qui demeure très allusif - au-delà de la
disparition du capitalisme de classe, le danger de l'avènnement d'un
totalitarisme dont le nazisme hitlerien 'aura été qu'une maladroite et
grossière pré-figuration.
Il
faut absolument que vous lisiez l'essai de Jünger, Der Arbeiter,qui date
de 1932 et qui vient enfin de paraître dans sa première traduction française,
Jünger s'etant décidé à lever l'interdit dont il avait lui-même frappé ce
livre: le Travailleur, qui vient de paraître chez Christian Bourgois. Ce n'est pas un bel objet-livre, hélas! mais
c'est un grand texte. Je le crois d'autant
plus essentiel à lire en ce qui nous concerne qu'il élabore avec la plus
extrême minutie, la dimension sociale de cette Gestalt formatrice du moi
collectif, dans quoi le moi s'aliène en se constituant et que Lacan décrit pour l'individu avec le collectif
dans Le stade du miroir. Au niveau
social "planétaire", Jünger nomme cette Gestalt - qu'on à traduit en
français par Figure - la Figure du Travailleur. Il la conçoit comme trouvent sa pleine fonction au- delà du
capitalisme bourgois et de la société de classe aliénée, elle, à la Figure
haïe du Bourgeois. Il la conçoit dans
des termes optimistes que partage Heidegger lorsqu'il parle de la technique
dans Essais et Conferences[3], mais que le nazisme transformera profondément.
Jünger
fait partie des intellectuels allemands qui ont tenté de rester allemand en
résistant au nazisme du dedans de l'Allemagne où il a choisi de rester, à la
difference des éxilés du dehors comme Thomas Mann, Stefan Zweig et tant
d'autres qui lutteront du dehors contre l'Allemagne nazie.
La
Figure du Travailleur sera complètée ultérieurement par celle du Rebelle.
Une
étude de la fonction formative de l'Image, de l'Imago chez Lacan, ne peut pas
se faire ni se poursuivre au fur et à mesure du developpement de sa pensée,
sans placer en parallèle l'étude de la Figure du Travailleur chez Jünger, des
archétypes chez Jung et de l'Ideal du Moi chez Freud.
C'est
dans le jeu de leurs ressemblances et de leurs subtiles differences que nous
apprécierons et dégagerons mieux l'un des axes de la pensée de Lacan, l'axe
socio-politique et que nous analyserons plus clairement la divergence des
psychanalyses engagées sous la rubrique de la Ego ou de la Self
Psychology. Il ne faut pas oublier que
de la Vienne de Freud au Paris de
Lacan, le chemin passe par l'Allemagne des années 30.
Mais
revenons à Lacan, et à la psychiatrie anglaise. C'est-à-dire essentiellement aux recherches inspirées par Bion
sur les groupes. Je crois que
l'essentiel de l'interêt que manifeste Lacan porte sur la manière dont Bion a
su reconnaître ce qu'on pourrait nommer l'identification horizontale, comme
facteur de cohésion des groupes, comme facteur d'insertion sociale des groupes
dans la Société at large, disons comme facteur essentiel de collectivisation
au-delà de l'Oedipe, mais aussi comme processus voire technique de restructuration
(thérapeutique) de groupes nevrosés.
L'interêt
de l'experience étant que lorsque le groupe se dé-névrotise, les symptômes
individuels crées par l'état de tension sociale qui, dans le cas qui nous
intéresse, est représenté par la 2ème guerre mondiale, disparaissent sans que
pour autant il ait été nécéssaire de traiter ces sujets individuellement.
C'est
bien dans ce sens qu'on peut parler de psychanalyse sociale et c'est bien dans
le registre social que la psychanalyse ainsi conçue peut trouver son utilité. Reste à savoir - et Lacan comme Bion, comme
les psychiatres-psychanalystes anglais ne le disent pas - d'une part à quelles
fins et d'autre part pour la consolidation de quel type de groupement social la
psychanalyse ainsi conçue est utile.
Sans
doute, dans ce texte, la fin immédiate du travail psychanalytique était-elle
évidente et prêtait peu à débat politique.
Il s'agissait de constituer dans une mobilisation totale. contre le nazisme
hitlerien, une armée forte et efficace à partir de rien, dans un pays qui
ignorait le service militaire, et dans l'urgence d'une situation de crise due
en grande partie à l'immobilisme des gouvernements anglais et français face à
la mise en place du IIIe Reich et des états fascistes italiens et espagnols.
Le remarquable
de l'experience est qu'au lieu de faire appel - comme on le fit bien
inutilement en France - au patriotisme ou à la discipline militaire pour
assurer la cohésion des forces armées, voire au prestige de leaders en réalité
inexistants ou totalement inadéquats (comme Pétain), c'est-à-dire au lieu de
faire appel à des processus d'identification verticale au leader autoritaire et
admiré - selon Freud - fonde la cohésion de groupes comme l'Armée ou l'Eglise;
les Anglais ont fait appel à des principes psychologiques d'un autre type en
partant de ceci que la névrose groupale - lorsque la discipline militaire
traditionnelle échoue à maintenir la cohésion des groupes militaires - semblait
due à l'impossibilité des membres d'un même groupe de s'identifier les uns aux
autres du fait de la présence d'éléments trop divergents c'est-à-dire présentant
des troubles psychiques ou physiques trop marqués par rapport à la moyenne.
L'idée
de base fut donc d'une part de regrouper des individus présentant des profils
physiques et psychologiques compatibles et perturbés - d'où l'usage de tests
psychologiques lors de l'engagement des recrues - et de prendre d'autre part
en "thérapies de groupes" ceux des groupes (ou des individus) qui ne
parvenaient pas à faire face à la discipline militaire, et de travailler à leur
permettre de constituer entre eux une structure groupale suffisamment solide
et flexible à la fois pour faire face aux tensions de la guerre. Cette structure, Bion et Rickman la nomme "un bon esprit de groupe".
Voyons
rapidement les règlements tout à fait minimaux qui ont permi à Bion de faire
s'auto-structurer ces groupes face à un officier - Bion lui-même - qui ne prit
jamais aucune mesure disciplinaire encore qu'il fallait qu'il fusse en mesure
de pouvoir le faire, qui se sentait à l'aise dans le réseau affectif groupal et pouvait y tenir la
position silencieuse et non-interventioniste de l'analyste.
Ces
règles sont aussi peu nombreuses que celles qu'on impose au seuil d'une
psychanalyse individuelle je vous les rappelle rapidement :
"1) Tous les hommes sont tenus de faire une heure
d'exercice physique par jour, sauf sur présentation d'un certificat médical.
2) Tous les hommes doivent adhérer à un ou à
plusieurs des groupes d'activité suivants : travaux manuels, cours par
correspondance organisés par l'armée, menuiserie, cartographie, construction
de maquette, etc.
3) Il est loisible à tout homme de former un
groupe nouveau, soit parce qu'il n'en existe pas pour le genre d'activité qu'il
souhaite, soit parce que, pour une raison quelconque, il lui est impossible
d'adhérer à l'un des groupes déjà existants.
4) Tout homme ne se sentant pas en état
d'assister aux réunions de son groupe doit se rendre à la salle de repas.
5) La salle de repas sera placée sous la
surveillance d'un infirmier militaire.
On pourra y lire, y écrire, ou y jouer à des jeux silencieux ...
etc. Les noms de tout ceux qui iront
dans la salle de repas seront automatiquement relevés par l'infirmier de
service."
De plus, un rassemblement devait avoir lieu
tous les jours à 12 h 10 pour les annonces et pour prendre les dispositions
nécéssaires à la bonne conduite du service.
Si
vous y songez bien, vous verrez que l'expérience n'est pas - en son principe -
très différente de celle qui est proposée aux trois prisonniers du Temps
Logique, puisqu'il s'agissait pour ces soldats de pouvoir repartir vivre
parmi les hommes dont - quelles que soient les raisons avec lesquelles ils
justifiaient leur anonisme ou leur asocialité - ils souffraient profondément
d'être exclus - "L'egocentrisme du névrosé, comme le remarque Rickman
et la relève Lacan, et son horreur de tout effort pour coopérer, n'etant
peut-être dû qu'ou fait qu'il est rarement placé dans un milieu dont tout membre
soit sur le même pied que lui en ce qui concerne les rapports avec son
semblable" [4].
Or,
pour repartir, il faut d'abord que ces hommes identifient leur névrose, partant
de ceci précisément qu'ils sont tous névrosés mais qu'ils ne savent pas qu'ils
le sont tous pareillement.
Or le
tout premier but de cette situation groupale, où - tout comme le directeur de
la prison - le psychiatre est en position et de chef qui n'intervient pas et
d'observateur et de libérateur - c'est
précisement que chaque névrosé se reconnaisse comme nevrosé au même titre que
tous les autres; condition nécéssaire pour qu'il reconnaisse là, précisément,
ce qui constitue le problème à résoudre et en même temps la condition de son
accès à une possible collectivisation au sein de laquelle ses symptômes
s'effaceront.
Or,
suivez le bref récit de l'expérience et vous verrez comment elle se poursuit
et se développe en une série de temps pour comprendre et de moments de conclure
séparés par des périodes de doute qui fonde finalement le groupe - comme un
seul homme un d'un seul mouvement - vers la sortie = le collectif s'étant enfin
constitué chacun se reconnaissant en tant que sujet collectif dans et avec
tous les autres (et non pas contre les autres) et s'apprécient comme facteur de
cohésion du groupe dans l'émergence, nouvelle pour chacun et pour tous, d'un
esprit de corps (le même qui se manifeste lorsque les trois prisonniers blancs
sortent en même temps).
Lacan
ne reprend pas les traits par quoi Rickman définit cet "esprit de
corps". Je voudrais toutefois les
enumérer pour ceux qui n'ont pas lu ce remarquable petit texte de Bion et
Rickman. Ne serait-ce que parce qu'on
en retrouvera la trace dans les tentatives d'institutionnalisation des
analystes auxquelles se livrera Lacan et aux difficultés desquelles tous les
analystes qu'ils le sachent (au mieux) ou qu'ils l'ignorent (au pire) sont
confrontés dès qu'ils sont réunis à au moins trois - que ce soit dans une institution
ou non.
"L'esprit
de corps" ou "le bon esprit de groupe", concept aussi difficile
à définir que celui de santé, remarque Rickman, est associé aux conditions
suivantes :
"a) un objectif commun, qu'il s'agisse de vaincre
un ennemi ou de défendre et de promouvoir un idéal ou une création constructive,
sur le plan des relations sociales ou des activité physiques.
b) La prise de conscience en commun des
"limites" du groupe par ses membres, et celle de leur position et de
leur fonction vis-à-vis des membres d'unités ou de groupes plus nombreux.
c) La capacité pour le groupe d'intégrer de
nouveaux membres et d'en perdre d'autres, sans qu'il ait peur de perdre son
idividualité de groupe. En d'autres
termes le "caractère de groupe" doit être flexible.
d) L'absence de sous-groupes internes ayant des
limites rigides -c'est-à-dire exclusives.
Un sous-groupe ne doit pas se placer lui-même, ni un de ses membres, au
centre de ses préoccupations, ce qui le concluirait à traiter les autres
membres du groupe total comme s'ils étaient en dehors des frontières de ce
dernier. De plus, l'importance du
sous-groupe pour le fonctionnement du groupe total doit être reconnue.
e) Chacun des membres est important pour ce
qu'il apporte au groupe, et il peut s'y mouvoir à son gré. La seule limite à sa liberté de mouvement
est constituée par les conditions choisies et imposées par le groupe.
f) Le groupe doit être capable de faire face au
mécontentement à l'intérieur du groupe et trouver les moyens de s'y attaquer.
g) Le groupe doit être composé d'au moins trois
membres. S'il ne contient que deux
membres, ceu-ci ont entre eux des relations personnelles. Avec trois membres au plus, ces relations
changent de qualité : elles deviennent interpersonnelles.[5]
Il y
aurait - à partir de ces remarques - beaucoup à questionner sur les conditions
de fonctionnement non seulement de nos institutions respectives quelles
qu'elles soient, mais aussi bien de ce séminaire-ci. Il faudra que nous y revenions.
On
pourrait également se demander - en s'arrachant aux conditions de guerre qui
prévalaient à la mise en place de ces thérapies de groupe et qui, malgré tout,
et Lacan a bien raison de le souligner, n'ont pas servi à justifier - bien au
contraire - des moyens disciplinaires plus brutaux pour venir à bout des
récalcitrants. On pourrait, on devrait
se demander si ce mode de collectivisation est propre à la société
capitaliste, à la société de classe et tend à reconduire en fin de compte son
mode spécifique d'aliénation ou bien s'il pourrait se déployer en un autre type
de société que celle où il est né, et lequel?
Inutile de dire que rare sont les analystes qui se posent ce genre de
question.
Une
chose est certaine, aux yeux de Lacan il y a quarante ans autant qu'aux
psychanalystes d' aujourd'hui: ce n'est pas en se retirant au plus
"privé" de son cabinet d'analyste que le psychanalyste se
soustraiera à la fonction sociale de la psychanalyse car, ce faisant, il ne me
semble guère différer de ces malheureux qui tentaient de se soustraire à la
guerre mais qui aux moins eux,
permirent à Bion de poursuivre ses études sur les groupes.
Lacan
reviendra sur la question de la fonction sociale de la psychanalyse dans le
texte qu'il consacrera à ses fonctions possible en criminologie, c'est-à-dire
au regard de cet autre appareil d'état (le premier était l'armée) qu'est
l'appareil juridique.
Sans
doute, là encore, dans ce texte, Lacan n'effleure pas la pradoxe énoncé par
Berthold Brecht à savoir qu'au sein d'une société fondamentalment injuste,
comme la société de classe, une "bonne justice" ne saurait être
qu'injuste, tandis que celle qui serait juste ne pourrait y être considerée que
comme une "mauvaise justice". Vous savez que c'est pour faire ressortir ce paradoxe jusqu'à
faire éclater la justice française que l'avocat qui assure la défense du
bourreau de Lyon: Klaus Barbie, conduit sa carrière d'avocat comme il le fait.