COURS XV

 

                       Le 18 avril 1989

 

 

 

IV. C. Traavaux de psychanalyse "appliquée" (suite).

 

 

Le "cher Crevel"

 

     Lorsque nous avons évoqués les liens d'amitié, (autant que d'orientation de la pensée vers une conception du moi connaissant renouvellée par une compréhension plus sociale qu'organique de la paranoïa) qui unirent un moment Lacan au milieu en pleine ébulli­tion des surréalistes, Jean Imbeault a évoqué pour nous la magis­trale figure d'André Breton le pape du surréalisme, et celle non moins sidérante de Salvador Dali, mais nous avons laissé dans l'om­bre la figure du "cher Crevel" dont à plusieurs reprise, Lacan évo­quera le Clavecin de Diderot.  Référence énigmatique, l'ouvrage étant introuvable.  Or je connais une librairie à Paris, dite du Pont Traversé au coin de la rue de Vaugirard et de la rue Madame, tenue par l'un des tout derniers, si ce n'est le dernier poète sur­réaliste encore vivant.  C'est le charmant Marcel Béalu, compagnon de Max Jacob et de la deuxième génération des surréalistes.  Je l'ai bien connu, lorsque je suis arrivé à Paris à 18 ans, et je lui dois la passion des livres rares et du surréalisme pour lequel il me fut un mentor de premier choix.  Si vous aimez les livres, allez le voir et vous trouverez chez lui des merveilles depuis longtemps oubliées.  Allez le voir avant qu'on ait complètement oublié ce que fut et ce que devrait encore être un Livre.  Au sens que Mallarmé avait tenté de donner à ce terme aussi vulgarisé aujourd'hui que ces inmondes paquets de feuillets mal collés et mal imprimés qu'on nous vend - très cher - en nous faisant accroire que ce sont des livres.

 

     Allez le voir et vous verrez chez lui de ces objets-livres, finement reliés, splendidement imprimés sur des Hollande, des Ve­lins, des Vergers aujourd'hui disparus, magnifiquement illustrés de bois gravés, de lithographies ou de sérigraphies voire de gravures au burin ou à l'eau-forte d'artistes qui étaient alors très proches des écrivains, vivaient au milieu d'eux, avec eux parfois, dans un bouillon culturel d'autant plus intense et passion­né par la pensée, l'écriture et les mille formes possibles de la semiose, qu'il était petit, ramassé sur lui-même et cependant ouvert aux curieux de "l'â­me humaine" et de ses talents.

 

     Les psychanalystes étaient encore assez à l'aise dans les années du surréalisme - parfois - pour ne pas hésiter à s'iden­tifier à leurs idéaux, à leurs combats pour la culture, pour la pensée, contre l'immobilisme bourgeois et la montée des fascismes européens, éclairés le plus souvent par ce que Freud était allé jusqu'à nommer la "grande aventure de la revolution russe".

 

     Parmi eux Lacan, certes, mais d'autres comme Allendy, qui sera l'analyste et ami d'Anaïs Nin, de Crevel et de tant d'autres, Adrien Borel, ami de Leiris et de Bataille, qui n'hesitera pas à jouer le rôle du vieux curé dans le film de Bresson : le Journal d'un Curé de Campagne d'après le roman de Bernanos.  Dans ce temps-là les analystes avaient du guts, comme disaient les anglais et certains du moins n'hésitaient pas à se brûler à la flamme de la création et de la pensée, voire des critiques qui - parfois leur étaient adressées par ces écrivains amis, non sans espoir qu'ils les entendent et qui l'étaient parfois.

 

     C'est donc chez Béalu que j'ai trouvé la semaine dernière le Clavecin de Diderot du "cher Crevel", à la fois dans une réédition de 1965 et dans une rarissime édition originale sur papier vert de 1932 - l'année de la thése de Lacan - aux Editions Surréalistes.  C'est une étrange collection de remarques polémiques sur l'air du temps, d'une vivacité, d'une alacrité et d'une pénétration tout à fait extraordinaires chez ce jeune homme qui avait le même âge que Lacan et se suicidera trois ans plus tard laissant chez tous ceux qui l'avait connu un souvenir ébloui et charmé.

 

     Déjà à l'époque, il s'élevait véhémentement - au nom de Freud - contre une psychanalyse (la psychanalyse française des Laforgue et des Pichon)  entachée de racisme, d'individualisme et de patrio-tisme sectaire.

 

     Il attaque dans le Clavecin la notion d'un patriotisme de l'inconscient prônée par Laforque et un article - dont je n'ai pas retrouvé l'auteur - paru dans la Revue Française de psychanalyse où l'auteur se demande en 1930 (!!!) si les "nègres" ont un incon-scient - je vous rappelle au passage qu'en 1905 l'eglise catholique n'avait pas encore décidé s'ils avaient, ainsi que les amérindiens, une âme ou pas..

 

     "Ainsi, grince Crevel, le patriotisme de l'inconscient serait-il un patriotisme large, mettons européen, pour plaire à la S.D.N., avec alliance américaine, mais d'Américains à visages pâles, et non de couleur, puisque si certaine psychanalyse "tend à montrer que les conflits sont les mêmes dans la race blanche et la race noire, le cas n'est d'ailleurs pas probant, car il est à peine question de conflits inconscients."

 

     Crevel fut peut-être aussi avec Mikhaïl Bakhtine l'un des tout premiers en France à se laisser traverser à la fois par Marx et Freud et à tenter de distinguer un point de recoupement :

 

     "Marx, dans sa définition de l'essence humaine, a fait place à l'ensemble des rapports sociaux et Freud prôné que ladite essence ne saurait, en aucun cas, se trouver confondue avec la conscience qui est en prise, avec l'idée qu'en peuvent donner les placages de la raison sur des apparences.

 

     Or, au nom de la psychanalyse, contre elle en vérité, on vient nous insinuer que des conflits pourraient bien se trouver à l'entière discrétion d'un inconscient variable de race à race, d'individu à individu, faculté en soi et de la plus particulière des races, d'individus donnés.  Alors, il n'y aurait plus à tenir compte du monde exté­rieur, des circonstances qui furent les occassions, pour tel ou tel inconscient, d'être affecté de tel ou tel con­flit.  Et l'on se voue à la vie contemplative, à la pas­si­vité, à l'arbitraire et au déni de justice".

 

     On peut comprendre que Lacan, lorsque de 1932 à 1952 il tente de définir la personnalité en termes de rapports sociaux, se soit senti tout à fait proche des propos de Crevel, de sa compréhension trés réelle de la psychanalyse - Crevel a fait une analyse en 1926 - et de sa critique d'une certaine psychanalyse "à la française"; et que jusqu'à ce qu'il introduise le Symbolique, il se soit effor­cé de comprendre et de situer à la fois le rapport du sujet au col­lectif - dont on a vu qu'il va dans son texte sur le Temps Logique jusqu'à les identifier l'un à l'autre = "le collectif n'est rien d'autre que le sujet de l'individuel" - et le rapport de la psycha­nalyse et du psychanalyste au social - ce qu'il tente dans les deux textes sur lesquels nous tenterons de terminer aujourd'hui notre premier parcours des textes lacaniens pour nous tourner vers le Québec en mai et juin = La psychiatrie anglaise et la guerre et Fonctions de la psychanalyse en criminologie.

 

     Sans doute peut-on se demander ce qu'eut été la réaction du "cher Crevel", voire d'Eluard ou d'Aragon tous les trois marxistes convaincus et - à certains moments de leur parcours - membres du parti communiste, à la lecture de ces deux textes.  Le moins qu'on puisse dire et qu'ils tranchant singulièrement par leur conformisme politico-social avec les critiques véhémentes que les Surréalistes adressaient à la société de classe, à la société bougeoise, société que nulle part dans les textes de cette époque Lacan ne remet en question - du moins en termes marxistes - sauf pour en désigner le déclin et en nommer le facteur de sa désintegration qu'il attribue - dans le texte sur la Famille - à la désiintégration, à l'effondre­ment social de l'imago paternelle.  Désintégration qui se répercute sur deux instances de la personnalité :

 

1)   l'Ideal du moi, facteur de la socialisation et de la civi­lisation qui s'abaisse en qualité et perd son pouvoir comme facteur de cohésion sociale.

 

2)   le Surmoi, qui n'etant pas suffisement limité, remanié par l'imago paternelle et réorienté vers des fins de socialisation se déchaîne et retrouve sa sauvagerie et son "obscènité" pri­mitive (réactivation des fantasmes terrifiants du corps mor­cellé). Vous pouvez lire à ce sujet, comme illustration, l'admirable roman de Ernst Jünger Sur les Falaises de Marbre.[1]

 

     Car il semble que ce n'est pas tant le mode de fonctionnement de classe d'une société bourgeoise au capitalisme paternaliste qui soucie et inquiete la pensée politique de Lacan - en cela il est un honnête bourgeois du début du XXème siecle" et fort peu marxiste; mais beaucoup plus la désintégration de ce type de société fondé sur la famille qui lui semble devoir aboutir à une collectivité en proie à la sauvegerie d'un surmoi archïque désentravé et reactivé. D'où la note profondement pessimiste sur laquelle se termine La psychaitrie anglaise et la guerre.

 

     "Il est clair désormais que les puissances sombres du surmoi se coalisent avec les abandons les plus veules de la conscience pour mener les hommes à une mort acceptée pour les causes les moins humaines, et que tout ce qui apparait comme sacrifice n'est pas pour autant héroïque"

 

Et Lacan vvise ici la chute toute récente du premier grand état fasciste : l'Allemagne d'Hitler sans y voir pour autant - bien au contraire - la fin des fascismes.  Car ce sont de nouvelles formes de fascismes qu'il entrevoit lorsqu'il poursuit :

 

     "Par contre, le développement qui va croître en ce siècle des moyens d'agir sur le psychisme - et c'est l'Amérique qui est alors visée - un maniement concerté des images et des passions dont on a déjà fait usage avec succès contre notre jugement, notre résolution, notre unité morale, seront l'occasion de nouveaux abus de pouvoir".[2]

 

 

Ernst Jünger, Le Travailleur

 

     Je crois qu'on peut entrevoir ici les positions politiques de Lacan = elles me semblent étonnament proches d'un très grand pen­seur allemand = Ernst Jünger, qu'on dit de droite, surout parce qu'il n'est pas marxiste, c'est-à-dire qu'il ne se livre pas à une critique marxiste des sociétés capitalistes encore qu'il fait vo­lontiers mention de ces analyses et ces critiques, On le rejete du côté de la droite sans voir qu'il annonce - comme Lacan, mais de façon infiniment plus explicite que ce dernier qui demeure très al­lusif - au-delà de la disparition du capitalisme de classe, le dan­ger de l'avènnement d'un totalitarisme dont le nazisme hitlerien 'aura été qu'une maladroite et grossière pré-figuration.

 

     Il faut absolument que vous lisiez l'essai de Jünger, Der Arbeiter,qui date de 1932 et qui vient enfin de paraître dans sa premiè­re traduction française, Jünger s'etant décidé à lever l'in­terdit dont il avait lui-même frappé ce livre: le Travailleur, qui vient de paraître chez Christian Bourgois.  Ce n'est pas un bel objet-livre, hélas! mais c'est un grand texte.  Je le crois d'au­tant plus essentiel à lire en ce qui nous concerne qu'il élabore avec la plus extrême minutie, la dimension sociale de cette Gestalt formatrice du moi collectif, dans quoi le moi s'aliène en se cons­tituant et que Lacan  décrit pour l'individu avec le collectif dans Le stade du miroir.  Au niveau social "planétaire", Jünger nomme cette Gestalt - qu'on à traduit en français par Figure - la Figure du Travailleur.  Il la conçoit comme trouvent sa pleine fonction au- delà du capitalisme bourgois et de la société de classe alié­née, elle, à la Figure haïe du Bourgeois.  Il la conçoit dans des termes optimistes que partage Heidegger lorsqu'il parle de la tech­nique dans Essais et Conferences[3], mais que le nazisme trans­for­mera profondément.

 

     Jünger fait partie des intellectuels allemands qui ont tenté de rester allemand en résistant au nazisme du dedans de l'Allemagne où il a choisi de rester, à la difference des éxilés du dehors comme Thomas Mann, Stefan Zweig et tant d'autres qui lutteront du dehors contre l'Allemagne nazie.

 

     La Figure du Travailleur sera complètée ultérieurement par celle du Rebelle.

 

     Une étude de la fonction formative de l'Image, de l'Imago chez Lacan, ne peut pas se faire ni se poursuivre au fur et à mesure du developpement de sa pensée, sans placer en parallèle l'étude de la Figure du Travailleur chez Jünger, des archétypes chez Jung et de l'Ideal du Moi chez Freud.

 

     C'est dans le jeu de leurs ressemblances et de leurs subtiles differences que nous apprécierons et dégagerons mieux l'un des axes de la pensée de Lacan, l'axe socio-politique et que nous analyse­rons plus clairement la divergence des psychanalyses engagées sous la rubrique de la Ego ou de la Self Psychology.  Il ne faut pas ou­blier que de la Vienne de Freud  au Paris de Lacan, le chemin passe par l'Allemagne des années 30.

 

     Mais revenons à Lacan, et à la psychiatrie anglaise.  C'est-à-dire essentiellement aux recherches inspirées par Bion sur les grou­pes.  Je crois que l'essentiel de l'interêt que manifeste Lacan porte sur la manière dont Bion a su reconnaître ce qu'on pourrait nommer l'identification horizontale, comme facteur de cohésion des groupes, comme facteur d'insertion sociale des groupes dans la Société at large, disons comme facteur essentiel de collectivi­sa­tion au-delà de l'Oedipe, mais aussi comme processus voire techni­que de restructuration (thérapeutique) de groupes nevrosés.

 

     L'interêt de l'experience étant que lorsque le groupe se dé-névrotise, les symptômes individuels crées par l'état de tension sociale qui, dans le cas qui nous intéresse, est représenté par la 2ème guerre mondiale, disparaissent sans que pour autant il ait été nécéssaire de traiter ces sujets individuellement.

 

     C'est bien dans ce sens qu'on peut parler de psychanalyse sociale et c'est bien dans le registre social que la psychanalyse ainsi conçue peut trouver son utilité.  Reste à savoir - et Lacan comme Bion, comme les psychiatres-psychanalystes anglais ne le disent pas - d'une part à quelles fins et d'autre part pour la consolidation de quel type de groupement social la psychanalyse ainsi conçue est utile.

 

     Sans doute, dans ce texte, la fin immédiate du travail psycha­nalytique était-elle évidente et prêtait peu à débat politique.  Il s'agissait de constituer dans une mobilisation totale. contre le na­zisme hitlerien, une armée forte et efficace à partir de rien, dans un pays qui ignorait le service militaire, et dans l'urgence d'une situation de crise due en grande partie à l'immobilisme des gouvernements anglais et français face à la mise en place du IIIe Reich et des états fascistes italiens et espagnols.

 

     Le remarquable de l'experience est qu'au lieu de faire appel - comme on le fit bien inutilement en France - au patriotisme ou à la discipline militaire pour assurer la cohésion des forces armées, voire au prestige de leaders en réalité inexistants ou totalement inadéquats (comme Pétain), c'est-à-dire au lieu de faire appel à des processus d'identification verticale au leader autoritaire et admiré - selon Freud - fonde la cohésion de groupes comme l'Armée ou l'Eglise; les Anglais ont fait appel à des principes psycholo­giques d'un autre type en partant de ceci que la névrose groupale - lorsque la discipline militaire traditionnelle échoue à maintenir la cohésion des groupes militaires - semblait due à l'impossibilité des membres d'un même groupe de s'identifier les uns aux autres du fait de la présence d'éléments trop divergents c'est-à-dire pré­sentant des troubles psychiques ou physiques trop marqués par rapport à la moyenne.

 

     L'idée de base fut donc d'une part de regrouper des individus présentant des profils physiques et psychologiques compatibles et perturbés - d'où l'usage de tests psychologiques lors de l'enga­gement des recrues - et de prendre d'autre part en "thérapies de groupes" ceux des groupes (ou des individus) qui ne parvenaient pas à faire face à la discipline militaire, et de travailler à leur permettre de constituer entre eux une structure groupale suffisam­ment solide et flexible à la fois pour faire face aux tensions de la guerre.  Cette structure, Bion et  Rickman la nomme "un bon esprit de groupe".

 

     Voyons rapidement les règlements tout à fait minimaux qui ont permi à Bion de faire s'auto-structurer ces groupes face à un offi­cier - Bion lui-même - qui ne prit jamais aucune mesure discipli­nai­re encore qu'il fallait qu'il fusse en mesure de pouvoir le faire, qui se sentait à l'aise dans le réseau  affectif groupal et pouvait y tenir la position silencieuse et non-interventioniste de l'analyste.

 

     Ces règles sont aussi peu nombreuses que celles qu'on impose au seuil d'une psychanalyse individuelle je vous les rappelle rapidement :

 

"1)  Tous les hommes sont tenus de faire une heure d'exercice physique par jour, sauf sur présentation d'un certificat médical.

 

2)   Tous les hommes doivent adhérer à un ou à plusieurs des groupes d'activité suivants : travaux manuels, cours par correspondance organisés par l'armée, menuiserie, carto­graphie, construction de maquette, etc.

 

3)   Il est loisible à tout homme de former un groupe nouveau, soit parce qu'il n'en existe pas pour le genre d'activité qu'il souhaite, soit parce que, pour une raison quelconque, il lui est impossible d'adhérer à l'un des groupes déjà existants.

 

4)   Tout homme ne se sentant pas en état d'assister aux réunions de son groupe doit se rendre à la salle de repas.

 

5)   La salle de repas sera placée sous la surveillance d'un infirmier militaire.  On pourra y lire, y écrire, ou y jouer à des jeux silencieux ... etc.  Les noms de tout ceux qui iront dans la salle de repas seront automatiquement relevés par l'infirmier de service."

 

     De plus, un rassemblement devait avoir lieu tous les jours à 12 h 10 pour les annonces et pour prendre les dispositions nécéssaires à la bonne conduite du service.

 

     Si vous y songez bien, vous verrez que l'expérience n'est pas - en son principe - très différente de celle qui est proposée aux trois prisonniers du Temps Logique, puisqu'il s'agissait pour ces soldats de pouvoir repartir vivre parmi les hommes dont - quelles que soient les raisons avec lesquelles ils justifiaient leur anonisme ou leur asocialité - ils souffraient profondément d'être exclus - "L'egocentrisme du névrosé, comme le remarque Rickman et la relève Lacan, et son horreur de tout effort pour coopérer, n'etant peut-être dû qu'ou fait qu'il est rarement placé dans un milieu dont tout membre soit sur le même pied que lui en ce qui concerne les rapports avec son semblable" [4].

 

     Or, pour repartir, il faut d'abord que ces hommes identifient leur névrose, partant de ceci précisément qu'ils sont tous névrosés mais qu'ils ne savent pas qu'ils le sont tous pareillement.

 

     Or le tout premier but de cette situation groupale, où - tout comme le directeur de la prison - le psychiatre est en position et de chef qui n'intervient pas et d'observateur  et de libérateur - c'est précisement que chaque névrosé se reconnaisse comme nevrosé au même titre que tous les autres; condition nécéssaire pour qu'il reconnaisse là, précisément, ce qui constitue le problème à résou­dre et en même temps la condition de son accès à une possible col­lectivisation au sein de laquelle ses symptômes s'effaceront.

 

     Or, suivez le bref récit de l'expérience et vous verrez com­ment elle se poursuit et se développe en une série de temps pour comprendre et de moments de conclure séparés par des périodes de doute qui fonde finalement le groupe - comme un seul homme un d'un seul mouvement - vers la sortie = le collectif s'étant enfin cons­titué chacun se reconnaissant en tant que sujet collectif dans et avec tous les autres (et non pas contre les autres) et s'apprécient comme facteur de cohésion du groupe dans l'émergence, nouvelle pour chacun et pour tous, d'un esprit de corps (le même qui se manifeste lorsque les trois prisonniers blancs sortent en même temps).

 

     Lacan ne reprend pas les traits par quoi Rickman définit cet "esprit de corps".  Je voudrais toutefois les enumérer pour ceux qui n'ont pas lu ce remarquable petit texte de Bion et Rickman.  Ne serait-ce que parce qu'on en retrouvera la trace dans les tenta­ti­ves d'institutionnalisation des analystes auxquelles se livrera Lacan et aux difficultés desquelles tous les analystes qu'ils le sachent (au mieux) ou qu'ils l'ignorent (au pire) sont confrontés dès qu'ils sont réunis à au moins trois - que ce soit dans une institution ou non.

 

     "L'esprit de corps" ou "le bon esprit de groupe", concept aussi difficile à définir que celui de santé, remarque Rickman, est associé aux conditions suivantes :

 

"a)  un objectif commun, qu'il s'agisse de vaincre un ennemi ou de défendre et de promouvoir un idéal ou une création construc­tive, sur le plan des relations sociales ou des activité phy­siques.

 

b)   La prise de conscience en commun des "limites" du groupe par ses membres, et celle de leur position et de leur fonction vis-à-vis des membres d'unités ou de groupes plus nombreux.

 

c)   La capacité pour le groupe d'intégrer de nouveaux membres et d'en perdre d'autres, sans qu'il ait peur de perdre son idividualité de groupe.  En d'autres termes le "caractère de groupe" doit être flexible.

 

d)   L'absence de sous-groupes internes ayant des limites rigides -c'est-à-dire exclusives.  Un sous-groupe ne doit pas se placer lui-même, ni un de ses membres, au centre de ses préoccupa­tions, ce qui le concluirait à traiter les autres membres du groupe total comme s'ils étaient en dehors des frontières de ce dernier.  De plus, l'importance du sous-groupe pour le fonctionnement du groupe total doit être reconnue.

 

e)   Chacun des membres est important pour ce qu'il apporte au grou­pe, et il peut s'y mouvoir à son gré.  La seule limite à sa liberté de mouvement est constituée par les conditions choisies et imposées par le groupe.

 

f)   Le groupe doit être capable de faire face au mécontentement à l'intérieur du groupe et trouver les moyens de s'y attaquer.

 

g)   Le groupe doit être composé d'au moins trois membres.  S'il ne contient que deux membres, ceu-ci ont entre eux des relations personnelles.  Avec trois membres au plus, ces relations chan­gent de qualité : elles deviennent interpersonnelles.[5]

 

     Il y aurait - à partir de ces remarques - beaucoup à question­ner sur les conditions de fonctionnement non seulement de nos institutions respectives quelles qu'elles soient, mais aussi bien de ce séminaire-ci.  Il faudra que nous y revenions.

 

     On pourrait également se demander - en s'arrachant aux con­ditions de guerre qui prévalaient à la mise en place de ces thé­rapies de groupe et qui, malgré tout, et Lacan a bien raison de le souligner, n'ont pas servi à justifier - bien au contraire - des moyens disciplinaires plus brutaux pour venir à bout des récalci­trants.  On pourrait, on devrait se demander si ce mode de collec­ti­visation est propre à la société capitaliste, à la société de classe et tend à reconduire en fin de compte son mode spécifique d'aliénation ou bien s'il pourrait se déployer en un autre type de société que celle où il est né, et lequel?  Inutile de dire que rare sont les analystes qui se posent ce genre de question.

 

     Une chose est certaine, aux yeux de Lacan il y a quarante ans autant qu'aux psychanalystes d' aujourd'hui: ce n'est pas en se retirant au plus "privé" de son cabinet d'analyste que le psychana­lyste se soustraiera à la fonction sociale de la psychanalyse car, ce faisant, il ne me semble guère différer de ces malheureux qui tentaient de se soustraire à la guerre mais qui aux  moins eux, permirent à Bion de poursuivre ses études sur les groupes.

 

     Lacan reviendra sur la question de la fonction sociale de la psychanalyse dans le texte qu'il consacrera à ses fonctions possi­ble en criminologie, c'est-à-dire au regard de cet autre appareil d'état (le premier était l'armée) qu'est l'appareil juridique.

 

     Sans doute, là encore, dans ce texte, Lacan n'effleure pas la pradoxe énoncé par Berthold Brecht à savoir qu'au sein d'une société fondamentalment injuste, comme la société de classe, une "bonne justice" ne saurait être qu'injuste, tandis que celle qui serait juste ne pourrait y être considerée que comme une "mauvaise justice".  Vous savez que c'est pour faire ressortir ce paradoxe jusqu'à faire éclater la justice française que l'avocat qui assure la défense du bourreau de Lyon: Klaus Barbie, conduit sa carrière d'avocat comme il le fait.



    [1]. Ernst Jünger, Sur les Falaises de marbre, Christian Bourgois,

    [2]. Jacques Lacan, La psychiatrie anglaise et la guerre cf. Annexes I

    [3]. Martin Heidegger, Essais et conférences, Gallimard, 1958. cf. en particulier l'éssai intitulé La question de la technique.

    [4]. W. Bion, Recherches... en collaboration avec Rickman, p.41

    [5]. Wilfried Bion, Recherches... p.16

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