COURS 14

 

                        le 4 avril 1989

 

 

 

IV. C. Traavaux de psychanalyse "appliquée".

 

     Si ces formes logiques du sophisme:  l'instant du regard, le temps pour comprendre et le moment de conclure avec leur motions suspendues qui y manifestent le doute (intégré depuis Descartes à la valeur du jugement) mais aussi bien ce qui vient en arrêter le mouvement d'hésitation à savoir l'assertion de certitude anticipée, peuvent, me semble-t-il, caractériser le mouvement même du travail psychanalytique ou, comme dit Lacan, la "manoeuvre" du complexe en pratique psychanalytique, c'est également l'apport de ces formes à la notion logique de collectivité qui vaut d'être soulignée.  Ne serait-ce que pour nous servir de transition ici même avec les textes que nous avions à commenter pour notre rencontre d'aujour­d'hui:  La psychiatrie anglaise et la guerre[1] et Intro­duction théo­rique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie[2] (texte pré­senté en collaboration avec Michel Cenac mais dans lequel en dehors du fait de l'avoir co-signé, on chercherait en vain les traces de la collaboration de ce dernier, qu'après la rupture de 1953, Lacan devait désigner à la communauté des psychanalystes comme étant le premier des imbéciles ou des nullités qui hantaient cette commu­nauté (de laquelle il venait une première fois de s'exclure).

 

     "Tres faciunt collegium, dit l'adage et la collectivité est déjà intégralement représentée dans la forme du sophisme puis­qu'elle se définit comme un groupe formé par les relations réci­proques d'un nombre défini d'individus, au contraire de la géné­ralité, qui se définit comme une classe comprenant abstraitement un nombre indéfini d'individus."

 

     Et en effet, appliquée à une affirmation aussi apparemment simple à formuler que "je suis un homme" ou "je suis une femme" dont nous savons tous les incertitudes et les doutes qu'elle peut soulever pour le sujet en analyse, au point que tout le drame de l'hystérique a pu être ramené à cette seule question indéfiniment oscillante:  Suis-je un homme ou une femme?  Appliquée donc à cette question la forme du sophisme nous donne la seule réponse qu'il soit possible d'y apporter, si justement le sujet ne se définit pas comme homme biologiquement en fonction de son sexe biologique, mais dans et par les relations sociales qui le constituent comme sujet et fondent sa sexualité psychique autant que sa personnalité (que celle-ci soit normale, névrotique ou psychotique en fonction des avatars de sa genèse).

 

     "Assurément plus près de sa valeur véritable la réponse a la question suis-je un homme? apparaît-elle présentée en conclusion de la forme ici démontrée de l'assertion subjective anticipante, à savoir comme suit:

 

     1) Un homme sait ce qui n'est pas un homme; (un nègre? un dieu? un juif?)

 

     2) Les hommes se reconnaissent entre eux pour être des hommes;

 

     3) Je m'affirme être un homme, de peur d'être convaincu par les hommes de n'être pas un homme."

 

     "Mouvement", conclut Lacan, "qui donne la forme logique de toute assimilation `humaine', en tant précisément qu'elle se pose comme assimilatrice d'une barbarie (entendez par ce terme ce qui n'est pas un homme), et qui pourtant résout la détermination es­sentielle du `je'..."[3]

 

     C'est aussi le mouvement même de l'identification qui en sa phase ultime constitue le collectif en rien d'autre qu'en sujet de l'individuel:  C'est ce que Freud - vous vous en souvenez peut-être - énonce de la façon la plus claire après l'avoir démontré de la façon la plus hasardeuse avec son histoire de horde et de père pri­mitif si peu conforme avec ce que l'anthropologie devait décou­vrir depuis des structures sociales des groupements humains primi­tifs:

 

     "Chaque individu pris isolément", remarque Freud dans le di­xième chapitre de Psychologie des foules et analyse du moi, "est une partie constitutive de différentes foules, lié par identifica­tion de différents côtés, et qui a édifié son idéal du moi, selon les modèles les plus divers.  Chaque individu pris isolément parti­cipe donc de plusieurs âmes des foules, âme de sa race, de sa clas­se, de sa communauté de foi, de son Etat, etc."  Et c'est bien en ce sens qu'il est collectif, que le sujet de l'individuel est col­lectif, est fondamentalement pluriel (sophisme).  "...Mais", ajoute Freud, "il peut par surcroît accéder à une parcelle d'auto­nomie et d'originalité".  Cette parcelle, nous verrons cela plus tard avec Lacan, c'est son style.  Et je ne pense jamais prononcer ce mot de "style" sans penser à la remarque que j'entendis un jour Gilles Deleuze - qu'on peut vraisemblablement considérer comme un phi­losophe original - soupirer avec un accablement tout à faitt ex­traordinaire:  "La chose la plus extraordinairement difficile à trouver en philosophie pour un philosophe, c'est son style!"

 

     Du point de vue psychanalytique de l'identification, il ne sau­rait donc y avoir d'opposition individu/société mais bien plutôt une opposition massivement dissymétrique entre collectif/style.  Le Sujet de l'individuel est collectif, ce qui parfois, rarement, le singularise, c'est cette parcelle d'autonomie et d'originalité que constitue son style. 

 

     On peut peut-être mieux entrevoir, après coup, la portée anti­ci­patrice de la définition que Lacan donnait de la personnalité aux tout débuts de sa réflexion, dans sa thèse de médecine, lorsqu'il ramenait la personnalité à l'histoire de l'avènement d'un sujet au sein du tissu des relations sociales, et à l'exclusion de tout fac­teur de détermination d'ordre biologique ou organique.

 

     Cette collectivisation de l'individu en "sujet" grâce aux mé­canismes de l'identification culmine dans le complexe d'Oedipe "qui s'achève sur le double procès du refoulement de la tendance sexuel­le d'une part qui dès lors restera latente - laissant place à des intérêts neutres, éminemment favorables aux acquisitions éducatives - jusqu'à la puberté et sur, d'autre part, la sublima­tion de l'i­mage parentale qui perpétuera dans la conscience un idéal repré­sentatif, garantie de la coïncidence future des atti­tudes psychi­ques et des attitudes physiologiques au moment de la puberté".  Ce double procès, nous sommes au moins tous d'accord là-dessus, reste inscrit dans le psychisme en deux instances perma­nentes:  "celle qui refoule s'appelle le surmoi, celle qui sublime l'idéal du moi.  Elles représentent l'achèvement de la crise". 

 

     Je ne reviendrai pas ici sur la question du refoulement des tendances sexuelles infantiles ni sur le mécanisme qui assure ce refoulement et se constitue en complexe de castration sauf pour rappeler, en passant, que pour Lacan le complexe de castration ne saurait se ramener au fantasme de castration qui se constituerait pour chacun des enfants au vu de la différence des sexes et au su d'une certaine éducation qui affirmerait la prévalence du père dans les châtiments (et la prévalence du châtiment qu'il ne peut qu'in­fli­ger au fils) et sa domination sur la scène sexuelle.  Bien plutôt le complexe de castration doit être compris comme fondé sur une résurgence, une réactivation au moment de l'émergence de la crise oedipienne des fantasmes du corps morcellé caractéristiques de la phase narcissique de constitution du moi.  Réactivation provoquée par la recrudescence de l'intérêt porté à la mère comme objet tant par la garçon que, dans un premier temps, par la fille, mais selon des modalités et une intensité libidinale de la fixation à l'objet qui varient de l'un à l'autre.

 

     C'est déjà là, dans ce registre du corps morcellé, que se cons­titue dans le rapport pulsionnel archaïque à la mère, le noyau centre pulsionnel du surmoi, avant que celui-ci ne se modifie sous l'im­pact plus tardif de l'identification à l'imago paternelle.

 

     Passons assez rapidement sur tout cela pour en arrriver à la dimension collectivisante de l'Oedipe, et à son ressort:  l'identi­fication.  Dans son article sur la famille Lacan nous rappelle que l'identification oedipienne n'est pas une identification à l'objet du désir, mais à celui qui, dans le triangle oedipien, s'oppose à la réalisation du désir.  L'imago parentale qui constitue l'objet de l'identification oedipienne a deux fonctions antinomiques:

 

     -  d'une part elle inhibe la fonction sexuelle sous une forme inconsciente (action du surmoi);

 

     -  d'autre part l'imago préserve la fonction sexuelle, à l'abri de sa méconnaissance, "car c'est bien la préparation des voies de son retour futur que représente dans la con­science l'idéal du moi".

 

     Il est important que cette imago soit celle du père, non pas tant parce qu'elle assure cette prévalence du phallus mais parce que l'imago maternelle ne peut pas ne pas réveller les formes nar­cissiques de la personnalité avec toutes les angoisses affé­rentes relatives au corps morcellé.  Toutefois certaines formula­tions de Lacan sur la fonction de l'imago du père laissent rêveur lorsqu'il la considère comme la plus apte à polariser "les formes les plus parfaites de l'idéal du moi, dont il suffit d'indiquer qu'elles réalisent l'idéal viril chez le garçon, chez la fille l'idéal vir­ginal".  Nous avons là tout l'écho du discours maurras­sien sur l'idéal du jeune coq à celui de la rosière.  Passons.  Nous inté­ressent peut-être davantage sur le plan clinique, les innombrables formes de pathologie provoquées par une identification à une imago plus ou moins diminuée ou déficiente du père, jusqu'au point de sa disparation du fait de la mort du père réel.  Il est intéressant de noter que ce n'est nullement en fonction de la force des menaces exercée par la sévérité du père que se comprend la gravité des névroses et des psychoses mais au contraire, en fonc­tion de la plus ou moins grande détérioration de l'imago paternelle offerte à l'i­den­tification oedipienne.

 

     Il n'en reste pas moins, et c'est par ce biais que nous en arrivons à la texture même du social, que si l'imago du père con­centre à ce point au moment conclusif de la structuratin oedipienne du sujet la fonction de répression avec celle de sublimation, "c'est là le fait d'une détermination sociale, celle de la famille paternaliste".  Sans doute les choses en allaient-elles tout autre­ment dans les familles matriarcales où l'autorité sur l'enfant re­ve­nait à l'oncle maternel, le père ayant surtout alors un rôle de guide, de montrer au jeune les diverses techniques et entreprises auxquelles il peut se livrer au sein de la société.

 

     Mais si ces sociétés semblent ignorer les névroses comme le prétendait Malinovski, elles sont très loin de dégager une atmos­phère de paradis comme le rêvait Bachofen, caractérisées qu'elles sont par la stéréotypie figée à travers les siècles de leurs pro­duc­tions qui témoignent ainsi de la domination absolue, de la répression sociale sur la sublimation créatrice, due au fait que ces fonction soient assumées séparément.

 

     "C'est au contraire", remarque Lacan, "parce qu'elle est investie de la répression que l'imago paternelle en projette la force originelle dans les sublimations mêmes qui doivent la sur­monter; c'est de nouer en une telle antinomie le progrès de ces fonctions, que le complexe d'Oedipe tient sa fécondité.  Cette antinomie joue dans le drame individuel, nous la verrons s'y confirmer par des effets de décomposition; mais ses effets de progrès dépassent de beaucoup ce drame, intégrés qu'ils sont dans un immense patrimoine culturel:  idéaux normaux, statuts juri­di­ques, inspirations créatrices, de psychologue ne peut négliger ces formes qui, en concentrant dans la famille conjugale les conditions du conflit fonctionnel de l'oedipe, réintègrent dans le progrès psy­cho­logique la dialectique sociale engendrée par ce conflit."

 

     On ne peut aujourd'hui lire ces ligne et surtout celles qui suivent et constituent une sorte d'hymne à la fonction civilisa­trice de la société patriarcale culminant dans la création de la famille conjugale destinée à assurer la pérennité de cette société, sans sourire un peu, surtout lorsqu'on y lit ceci:

 

     "C'est pour réaliser le plus humainement le conflit de l'homme avec son angoisse la plus archaïque, c'est pour lui offrir le champ clos le plus loyal où il puisse se mesurer avec les figures les plus profondes de son destin, c'est pour mettre à portée de son existence individuelle ce triomphe le plus complet contre sa servi­tude originelle que le complexe de la famille conjugale crée les réussites supérieures du caractère, du bonheur et de la création."

 

     Sans doute a-t-elle pu dans sa forme traditionnelle imprimer au sujet le mouvement de crises dialectiques qui lui assure une maîtrise relative de son devenir social grâce à la subversion et à la critique qu'elle lui enseigne:

 

     -  subversion créatrice lorsqu'au sein de la famille l'enfant s'muse à intervertir l'ordre des générations pour y assumer ludiquement la fonction d'autorité;

 

     -  transmission de l'idéal du moi sous le double registre de l'admiration et de la contrainte;

 

     -  évidence de la vie sexuelle chez ceux-là même qui y oppo­sent des contraintes d'ordre moral et éducatif.

 

     Le sourire que je vous supposais à lire ces lignes de 1938 tient à ce qu'aujourd'hui nous sommes en mesure, dans notre prati­que tant psychanalytique que sociale et politique, d'apprécier les effets de ce déclin de l'imago paternelle et de la dissolution conséquente de la famille conjugale qui, pourtant, commençaient déjà à se manifester très nettement pendant l'entre-deux-guerres,  annoncée à grand fracas par Spengler dans son Déclin de l'Occident, Lacan en rappelle quelques "moments":

 

     "Le Déclin conditionné par le retour au social, déclin qui se marque aurtout de nos jours dans les collectivités les plus éprou­vées par ces effets:  concentration économique, catastrophes poli­tiques...  Déclin plus intensément lié à la dialectique de la fa­mil­le conjugale, puisqu'il s'opère par la croissance relative, très sensible par exemple dans la vie américaine, des exigences matrimo­niales."

 

     Déclin sans doute qui se manifeste autant dans l'accroissement des névroses et des psychoses que dans l'apparition de ce qui était le mieux destiné à y parer:  la psychanalyse elle-même.

 

     Née peut-être d'une désintégration sociale de la famille con­ju­gale centrée sur la fonction de l'identification à l'imago pater­nelle, on peut se demander quelle peut être la fonction proprement sociale de la psychanalyse dans le contexte social et politique du déclin de la société occidentale.

 

     Les deux textes que je vous avais proposés de lire pour au­jour­d'hui répondent à cette question de manière tout à fait surpre­nante.  Mais il est extrêmement important quand on les lit de ne pas perdre de vue qu'entre la question sur le déclin de la famille soulevée en 1938 au moment où la réponse d'Hitler à la question posée par ce déclin fut la mise en place d'un régime totalitaire fondé sur un principe national d'identification à l'hom­me aryen:  c'est-à-dire un principe d'identification ségréga­tionniste (l'i­dentification l'est toujours pour m'identifier comme x encore faut-il que je sache reconnaître ce qui est non-x) et raciale (ce que l'identification n'a pas nécesairement à être); entre cette ques­tion et les réponses apportées par la psychiatrie, le monde occi­dental venait de subir la plus terrible crise que Lacan n'hésite pas à attribuer à ce déclin:  à savoir la deuxième guerre mondiale et surtout le triomphe et la chute du troisième Reich qui en furent la cause et la conséquence.

 

 

 

     Le texte La psychiatrie anglaise et la guerre date de 1947 et il témoigne d'un voyage d'étude que fit Lacan en Angleterre dès la fin de la guerre.  Au cours de cette visite Lacan eut l'occasion de prendre connaissance des travaux effectués - au sein de l'armée anglaise - sur les petits groupes par, entre autres psychiatres,  Bion et Rickman.  Ce texte est en fait un exposé très bref des thèses de Bion sur le groupe qui - par le biais de Lacan - devait servir de fondement théorique au mouvement français dit de Psycho­thérapie institutionnelle créé en France dès après la guerre par Bonnafé, Daumezon, Tosquelles et qui devait aboutir - entre autres créations remarquables - à la création de la clinique de La Borde, de Bonneuil et d'innombrables autres lieux d'exercice de ce qu'on pourrait appeler une psychanalyse collective ou plutôt, car la psychanalyse est toujours collective, une psychanalyse groupale.

 

     Il y a toutefois quelque chose d'assez déplaisant dans ce texte:  ce sont les éloges un peu excessifs, un peu lèche-culs, si vous me pardonnez l'expression, à des gens qui ne sont pas seule­ment psychiatres mais des membres importants de ce qui était alors la toute puissante Association Internationale de Psychanalyse et qui, comme ce malheureux Turquet, alors honoré du titre de "cher ami" devait quelques années plus tard être exécré publiquement par Lacan qui se plût à ironiser sur son nom de volatile:  turkey, un dindon, une dinde.

 

     Mais qu'importe cette dimension déplaisante - et malheureuse­ment elle importe car elle est récurrente chez Lacan et doit être prise en compte - revenons à la conjoncture de production de ce texte:  c'est l'après-guerre et, comme le dit fort justement Lacan, il est marqué pour beaucoup d'intellectuels français par l'arrière-goût "d'un vif sentiment du mode d'irréalité sur lequel la collec­tivité des français avaient vécu cette guerre de bout en bout"... à savoir, chez chacun "cette méconnaissance systématique du monde, ces refuges imaginaires, où, psychanalyste, je ne pouvais qu'iden­tifier pour le groupe, alors en proie à une dissolution vraiment panique de son statut moral, ces mêmes modes de défense que l'in­dividu utilise dans la névrose contre son angoisse, et aavec un succès non moins ambigu, aussi paradoxalement efficace, et scellant de même, hélas! un destin qui se transmet à des générations".

 

     Car c'est justement la préservation d'un haut statut moral au niveau de la collectivité qu'il trouve en Angleterre et cette vérité que la victoire de l'Angleterre fut du ressort moral.

 

     Quoi qu'il en soit, l'intérêt de la question examinée par Lacan tenait à ceci:  en cas de mobilisation totale des hommes, comme ce fut le cas lors de la seconde guerre mondiale en Angle­terre, comment constitue-t-on une armée à l'échelle nationale à partir d'une toute petite armée de métier et en l'absence de toute conscription jusqu'à la guerre.

 

     Ce sont des psychiatres psychanalystes qui ont apporté une réponse à partir des écrits de Freud où, "pour la première fois dans les termes scientifiques de la relation d'identification, venaient d'être posés le problème du commandement et le problème du moral, c'est-à-dire toute cette incantation destinée à résorber entièrement les angoisses et les peurs de chacun dans une solida­rité du groupe à la vie et à la mort, dont les praticiens de l'art militaire avaient jusqu'alors le monopole".

 

     En fait, ils n'ont pu l'apporter que lorsque dès 1940 les hôpitaux se sont remplis de cas étiquettés "inadaptation, délin­quance, réactions psychonévrotiques, etc." et que quelques deux-cent-cinquante psychiatres intégrés à l'armée ont enfin pu prendre la situation en main.  Un test fut mis au point dont deux sur sept des questions portaient l'une sur l'intelligence, l'autre sur la stabilité affective, c'est-à-dire des données de la psychanalyse, l'attention étant portée non pas sur les phénomènes d'identifi­cation verticale au leader soulignés par Freud, mais bien plutôt sur les effets d'identification horizontale avec les frères pairs, en tenant compte des réactions affectives provoquées chez le sujet par toute forme de déficit physique ou intellectuel.

 

     En somme, il s'agissait de reprendre en main tous les "mal-quelque-chose" en les regroupant entre eux.  Ce qui d'emblée leva l'inhibition qui les opposaient en les isolant aux "bien-quelque chose" et les rendit immédiatement plus efficaces, en supprimant la solitude sociale où les reléguait leur déficit.  Toutes les formes de délits, même sexuels, diminuèrent aussitôt:  Dans le même temps, une fois les déficitaires séparés des non-déficitaires, ces der­niers virent baisser parmi eux les phénomènes de chaos, de né­vrose et les effets de fléchissement collectif dans une proportion, sou­li­gne Lacan, qu'on peut dire géométrique à l'éloignement des défi­citaires.

 

     C'est Bion et Rickman qui furent les pionniers sur cette voie et c'est à eux, surtout, que ce texte de Lacan rend hommage.  Vous trouverez le texte de Bion auquel Lacan se réfère dans les Recher­ches sur les petits groupes[4].

    

     Le travail des deux auteurs s'est effectué sur un groupe de 400 déficitaires plus ou moins délinquants qui présentaient les symptômes les plus hétéroclites pour ne surtout pas retourner à l'armée (1940-43).  Du point de vue de Bion ces hommes étaient des soldats qui ne pouvaient se soumettre aux "effets calmants" de la discipline acceptée par tous les autres, c'est-à-dire qui se sous­trayaient aux effets désangoissants de l'identification hori­zontale aux pairs, et sublimants de l'identification verticale au chef, précisément parce qu'à cause de leur singularité déviante, ils étaient rejetés mais isolés au sein de la masse des soldats.  Bion va traiter ce défaut identificatoire comme une résistance au sens "psychanalytique" du terme, mais prise au niveau du groupe.  Pour ce faire, il ne prendra pas la position de chef qui était pourtant la sienne dans l'armée, mais il organisera la situation de telle sorte que "le groupe soit contraint de prendre conscience de ses difficultés en tant que groupe, c'est-à-dire que le danger qui menace le groupe est sa névrose, puis à le rendre de plus en plus transparent à lui-même, au point que chacun de ses membres puisse juger de façon adéquate des progrès de l'ensemble"[5], lui-même se désignant comme lieu de parole plutôt que d'autorité.

 

     Pour ce faire, Bion met en place un règlement minimal.  Ce règlement (p. 7), une fois  accepté, permet alors de cristalliser bientôt des processus d'autocritique puis de regroupement et d'i­dentification horizontale autour d'objets sélectifs d'investis­se­ments finalement reconnus, la possibilité étant toujours offerte d'en parler au psychiatre, qui se contente tout au long de l'expé­rience à renvoyer la balle aux intéressés jusqu'au moment où tous parviennent à s'identifier dans les exigences  dégagées progressi­vement de l'intérêt collectif.

 

     Une autre dimension intéressante des résultats obtenus par Bion, c'est que dans ce contexte qui favorisait l'identification horizontale, la position réelle de chef militaire de Bion étant, je l'ai dit, mise entre parenthèse au profit d'une position d'écoute (il est celui à qui l'on peut toujours parler à condition d'avoir quelque chose à dire, ce qui s'établit vite compte tenu de la non-réponse de Bion du moins en termes qui auraient été psychiatriques ou disciplinaires), il apparaîtra des leaders mais d'un genre particulier, c'est-à-dire que le leader sera celui qui s'i­den­­ti­fiera le plus complètement aux intérêts collectifs du groupe, préa­lablement dégagés.  C'est ce même principe qu'on voit mis à l'oeu­vre dans un mode nouveau de sélection des officiers psycholo­gique­ment fondé, rapporté également par Lacan.

 

     Nous nous arrêterons là aujourd'hui.  Je reprendrai dans quin­ze jours en repartant de l'agressivité pour traverser le texte sur l'apport de la psychiatrie à la criminologie et interroger sommai­re­ment ce que j'appelle l'inscription institutionnelle de Lacan.  C'est-à-dire ses premiers efforts pour gérer la collecti­vité des analystes et contrôler les processus identificatoires qui s'y jouent.



    [1]. Jacques Lacan, La psychiatrie anglaise et la guerre cf. Annexes I.

    [2]. Jacques Lacan et Michel Cenac, Introduction théorique aux fonctions de lla psychanalyse en criminologie in Ecrits, Seuil, 1966

    [3]. Jacques Lacan, Le temps logique...

    [4]. Wilfried Bion, Recherches sur les petits groupes, PUF, 1965

    [5]. Wilfried Bion, L'étude par le groupe de ses tension internes in Recherches sur les petits groupes, PUF, 1965, p.7

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