COURS
13
le
15 mars 1989
IV. B. Less travaux logiques de 1945. :
"LES DEUX TEXTES LOGIQUES DE LACAN", (exposé de Karim Jbeili)
Situation épistémologique
Je
vous présente aujourd'hui deux textes, tous les deux écrits en 1945, "Le
nombre treize et la forme logique de la suspicion"[1] que vous trouverez dans les petits fascicules que distribue François,
et "Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée"[2] que vous trouverez dans les Ecrits. Au début j'ai pensé vous présenter les deux textes séparément,
puis au fur et à mesure que je les ai travaillés, j'ai découvert qu'ils avaient
beaucoup de points communs, et qu'ils était préférable que je vous les situe
ensemble.
Ce
sont deux textes de logique, et la question, que François a posé il y a deux
semaines et à laquelle je vais tâcher de répondre, entre autres, est de savoir
pourquoi Lacan a eu recours à la logique dans le cours de son évolution
théorique et intellectuelle. Pour
poser cette question, il faudrait que je vous situe l'état de la science à
cette époque, c'est-à-dire dans quelle situation épistémologique Lacan a écrit
ces deux textes.
Le
grand moment de l'histoire récente de la science, ce sont les années 1930-1935,
avec le principe d'incertitude de Heisenberg et les premières expériences de
pensée que font Einstein et Niels Bohr.
Je vais essentiellement parler de la physique, à ce moment- là, parce
qu'elle tient un rôle avant-gardiste dans l'histoire des sciences. Jusqu'aux années trente l'expérience est
considérée comme l'axe central autour duquel tourne la science. Il n'y a pas de science sans
expérience. En fait, l'expérience est
une sorte de question que l'on pose impérativement à la nature, à laquelle elle
ne peut répondre que par oui ou par non.
En fait c'est un véritable interrogatoire policier, avec l'aspect
coercitif qu'il peut présenter et les dangers d'aveuglement qu'il implique.
Au
début des années trente, Heisenberg formule son fameux principe d'incertitude
qui stipule qu'il n'est pas possible d'avoir deux informations sur une même
particule. C'est-à-dire que, dès qu'on
a une information sur sa masse ou sur sa vitesse, on ne pourra pas avoir d'information
sur sa trajectoire, par exemple. Parce
que le regard de l'observateur, qui s'est penché sur cette particule, détourne
celle-ci de sa trajectoire initiale.
Donc la prise d'information sur cette particule modifie sa
situation. Avec ce principe la
séparation radicale qu'il y avait entre l'objet et l'observateur s'écroule au
profit de l'intégration de l'observateur à l'objet de sa science. D'un coup, l'observateur est catapulté à
l'intérieur de l'objet observé et fait désormais partie, lui-même, de l'objet
de sa science.
A
partir de ce moment, l'expérience, en tant que telle, perd son statut central
dans la garantie de la scientificité et il devient désormais possible de faire
des expériences de pensée qui posent des conditions hypothétiques qu'on doit
résoudre, uniquement, au niveau de la pensée.
C'est à ce moment que Einstein et Niels Bohr se lancent dans des débats
théoriques de ce type-là et, désormais, la physique perd son statut collé à
l'expérience pour se lancer dans des spéculations, au demeurant, très
rigoureuses qui ne jettent, en aucun cas, le discrédit sur sa scientificité.
C'est
en ce sens que Lacan va pouvoir faire une expérience de pensée dans le texte
sur la certitude anticipée et va pouvoir, très légitimement, dire: "Si j'avais fait cette expérience
dans le réel, ça n'aurait pas marché.
Il vaut mieux la faire au niveau de la pensée et elle est tout à fait
légitime à ce niveau". Outre
que l'expérience matérielle perd sa position centrale, on va voir que, par
ailleurs, dans l'idéologie scientiste elle va demeurer centrale jusqu'à nos
jours, on attribue, encore, à l'expérience d'énormes mérites qu'elle n'a plus,
le principe d'incertitude va, complètement, déplacer la frontière entre le
subjectif et l'objectif.
Au
niveau des particules, il n'est plus possible de parler d'objectif et de
subjectif. Tandis qu'ailleurs,
c'est-à-dire au niveau macro-moléculaire, au niveau des objets courants, il est
encore possible de parler d'un objet et d'un observateur de cet objet. Donc, il se crée un univers, celui des
particules, où la différence entre le subjectif et l'objectif se dissout, où,
plus précisément, il ne règne plus qu'un monde de subjectivité, aussi bien la
subjectivité des particules que la subjectivité de l'observateur. Donc, les années trente créent un univers
nouveau où l'objectivité n'a plus sa place.
Le problème est énorme. Concevoir
un univers où l'objectivité n'a plus sa place, telle est la tâche de la
science, à partir de ce moment-là.
Lacan,
à ce moment, écrit les deux textes dont je vous parle, et essaye de poser les
problèmes de cette façon. En
disant: il y a un domaine du subjectif
et un domaine où le subjectif et l'objectif se différencient; le problème est
de savoir comment passer d'un univers à l'autre et, plus précisément, comment
concevoir un univers où il n'y a que des subjectivités. Ces deux textes sont des tentatives
d'ailleurs très élégantes et, souvent, réussies pour résoudre un certain
nombre de problèmes qui se posent dans cet univers. D'autant plus que c'est vraiment le problème que se pose Lacan
dans ses recherches psychanalytiques:
Comment conjuguer la subjectivité, si singulière, de l'inconscient avec
ce qu'il est en train de découvrir des mécanismes de l'imaginaire, dans ce
qu'ils impliquent d'uniforme au niveau de la collectivité et du miroitement
des moi.
Ne
pas oublier que les mathématiques, à cette époque, sont, aussi, adaptées à la
façon objective de concevoir les choses.
Vous avez la théorie des ensembles, un des fleurons des mathématiques du
vingtième siècle, qui conçoivent une sorte de hiérarchie de groupes, à la
structuration de plus en plus complexe mais, dont le groupe le plus simple est
un groupe constitué par des éléments objectifs (ses éléments), l'ensemble
possédant un nom qui noue les éléments en une entité de niveau supérieur.
Donc,
même les mathématiques ne parviennent pas à apporter une réponse concluante au
problème. En fait, on essaye de
colmater les brèches en utilisant les statistiques. Comme chacun sait, on n'utilise les statistiques qu'au moment
où on n'arrive plus à comprendre et où on n'a plus rien à quoi se
raccrocher. On a alors les équations de
Schrödinger qui viennent éclairer un petit peu le problème au niveau des
particules.
Mais
la véritables question qui se pose dans cet univers-là, la question "de la
subjectivité", encore que les physiciens ne se posent pas le problème en
termes de subjectivité, mais c'est comme ça qu'on peut résumer les choses, donc
le problème de la subjectivité, dans son essence, personne n'est arrivé à
trouver un outil pour le comprendre.
Lacan,
dans ses deux textes, essaye d'opérer la jonction entre les deux domaines et
essaye de jeter les bases principielles qui permettent de comprendre le
fonctionnement de cet univers subjectif.
Tout
ceci étant posé, c'est là que les deux textes commencent à diverger. En effet, ils se posent le problème en
termes totalement opposés. Dans le
premier texte, chronologiquement je suppose, ce qui est posé c'est
l'uniformité: on a un certain nombre de
pièces identiques, et l'on suspecte, parmi ces pièces, une différence d'une
seule pièce par rapport à toutes les autres.
Ici, on passe de l'uniformité, disons objective, à une forme de
spécificité d'une seule pièce qu'on peut qualifier de subjectivité.
En
revenche, dans l'autre texte sur la certitude anticipée, l'opération est
totalement inverse. A savoir que chacun
des sujets qui sont en jeu, dans l'aporie que Lacan nous décrit, est à la
recherche de la nature de sa spécificité ou de sa subjectivité. Donc, chacun sait qu'il a déjà une
subjectivité et c'est dans le mouvement de la reconnaissance de cette
subjectivité que se manifeste, entre les trois personnages en jeu, une
certaine forme d'uniformité où ils apparaissent tous les trois, non seulement
comme identiques, mais, en fait, opérant un mouvement d'ensemble, dans lequel
ils sont impliqués chacun subjectivement.
De plus, au moment où ils opèrent ce mouvement d'ensemble, il est
possible de postuler un quatrième observateur qui, lui, est en mesure de comprendre
ce mouvement d'ensemble alors, qu'au début du problème, seul chacun des acteurs
détenait le secret de sa décision.
Il
est évident que, si Lacan se pose un problème de logique, il reste qu'il va
s'aider de ses découvertes psychanalytiques pour le résoudre. Et nous allons pouvoir observer à l'oeuvre,
en logique, les découvertes psychanalytiques.
On pourra faire comme une correspondance, trait pour trait, entre les
découvertes psychanalytiques et leur application à la logique. Par exemple, le stade du miroir, où nous
avons en présence trois personnages, l'enfant, son image et le regard de sa
mère, son correspondant dans `le nombre treize' étant la pesée, la balance à
deux fléaux avec, sur chaque plateau, des pièces en rotation tripartite. De la même façon, le stade du miroir va se
retrouver dans le deuxième texte, dans cette réflexion, dans le sens optique,
entre ces trois personnages.
On
peut d'ailleurs, aussi, voir l'ébauche de ce qui deviendra plus tard le
symbolique. Il est représenté, ici, par
les données du problème avec ce qu'elles comportent de suspicion qui pèsent sur
une des pièces mises en jeu et de recherche de la subjectivité de chacun des
trois personnages.
Mais
venons-en aux deux textes séparément, en commençant par le premier.
Le nombre treize et la forme
logique de la suspicion
Pour
résumer globalement le nombre treize, on peut dire que c'est un texte
qui cherche, à partir d'un ensemble simple classique de la théorie des
ensembles, à semer la discorde et la zizanie à l'intérieur de cet ensemble, de
manière à ce qu'il laisse se dégager, de l'intérieur de lui-même, une
structure de complexité inférieure à lui, qui soit la structure de la
subjectivité. En d'autres termes il
s'agit de laisser percer, sous le voile de l'objectivité, les tourments de la
recherche subjective.
Donc,
le texte commence par poser un ensemble simple classique de douze pièces, dont
le grain de sable est la suspicion. Il
y a une de ces douze pièces qui est ou plus lourde, ou plus légère, que les
autres et qu'il va falloir découvrir.
Cette recherche va engendrer tout un processus qui va mettre en jeu la
balance à deux fléaux, la rotation tripartite, la position de trois-par-un et
ainsi de suite. Il y a tout un
mouvement qui s'enclanche, le mouvement de la recherche subjective, qui
antécède, logiquement, l'ensemble simple classique.
En
fait, un ensemble est une collection d'objets qui portent un nom. Cette collection d'éléments se définit de
deux façons exclusivement; soit de façon "extensive", c'est-à-dire en
énumérant ces éléments, soit de façon "compréhensive", en citant une
propriété que, seuls ces éléments, remplissent. Ainsi, l'ensemble E={1,2,3} est défini par énumération, tandis
que l'ensemble des chaises de cette pièce est défini par compréhension. Le résultat est que, de toute façon, les
éléments d'un ensemble peuvent être définis tous ensemble. C'est-à-dire qu'on peut dire que les éléments
de cet ensemble appartiennent à telle liste, ou bien qu'ils remplissent telle
propriété.
Donc,
quand on a un ensemble simple classique, on sait un certain nombre de choses
sur les éléments de cet ensemble. Ce
que Lacan a voulu construire, c'est un groupe, ou une collection d'éléments,
où on ne sache pas ce que l'on sait, habituellement, quand on aborde un
ensemble simple classique. Il a voulu
créer un ensemble qui ne soit pas, selon ses propres termes, une classe. C'est-à-dire, une collection d'éléments dont
on ne puisse pas dire qu'ils remplissent telle propriété, ou qu'ils sont
énumérés dans telle liste. Mais si, ces
éléments, on ne peut ni les trouver dans une liste, ni dire qu'ils remplissent
une propriété donné, qu'est-ce qu'on peut savoir de moins que ça d'eux. Tel était le problème.
De
façon plus précise, le problème qu'a affronté Lacan est le suivant. Il fallait trouver un groupe, formellement
défini, qui ait les propriétés uivantes (je précise bien c'est le groupe qui
possède les propriétés et non les éléments):
1) que ses éléments ne puissent être identifiés les uns par rapport aux
autres;
2) que chacun de ses éléments se mesure à tous les autres dans une
tentative incessante d'identifier;
3) un élément suspect parmi eux;
4) enfin que cette mesure d'un élément par l'autre s'opère de façon
identitaire en miroir et triangulaire, comme le prescrit le stade du miroir.
Donc,
au lieu d'avoir un ensemble, dont les éléments sont si sûrs de leur existence
qu'ils en demeurent inertes, Lacan va créer une collection d'éléments ou
d'objets qui partent à la recherche de leur identité dans un mouvement
incessant. Ils ne peuvent tolérer
l'inertie parce qu'ils n'ont pas d'identité.
C'est, exactement, la différence que vous pouvez retrouver entre le
niveau micro-moléculaire, où les atomes sont dans un mouvement incessant, et
le niveau macro-moléculaire, où les objets paraissent inertes.
En
définitive, une identité suspectée parvient à subvertir un ensemble simple
classique, et semer en lui une agitation incessante qui prend fin au moment où
on découvre l'élément suspect. Mais
Lacan est logicien, en écrivant le nombre treize; il fait oeuvre de logicien en
créant une armature formelle originale, en perçant le plancher de la théorie
des ensembles. Mais, si c'est la
psychanalyse qui l'inspire dans cette démarche, il est bien conscient qu'il ne
s'agit pas à proprement parler de psychanalyse. Car, si son système formel est applicable, c'est essentiellement
au niveau politique plutôt qu'au niveau psychanalytique. Preuve en est cette phrase "nous
dédions cet apologue à ceux pour qui la synthèse du particulier et de
l'universel a un sens politique concret". En d'autres termes la suspicion pèse sur le sujet dans un
ensemble politique qui étale l'uniformité sur la société. Et Lacan fait oeuvre de subversion, tant de
l'ensemble simple logique, que de la société totalitaire.
Il
eût fallu, pour rendre ce système applicable à la psychanalyse, qu'il mette en
scène des subjectivités désirantes, dès l'origine. Mais, en réalité, le point de départ se situe au niveau des
moi. Un ensemble de moi, définis comme
identiques, qui interagissent dans un monde où règne la suspicion. Il s'agit plus, évidemment, d'un univers
totalitaire où chacun porte le même uniforme et où tous sont hantés par le
risque du surgissement de la différence.
Mais
Lacan n'abandonnera pas le projet de rendre son système accessible à la
psychanalyse. Ce n'est que dix ans plus
tard, avec le séminaire sur La lettre volée, qu'il atteindra cet
objectif. Dans La lettre volée,
la suspicion est toujours là, mais les subjectivités rentrent en scène, tant
et si bien que le solutionneur de l'intrigue lui-même, Dupin, appartient à
celle-ci. Et la suspicion porte sur la
possession d'une lettre; c'est que le symbolique est déjà entré dans la ronde.
En
fait le nombre treize est, structurellement, identique à La lettre volée
de Poe. C'est, sans doute, ce qui va
fasciner Lacan, à sa lecture. Au lieu
d'un groupe de pièces, on a un groupe d'individus. Chacun est suspecté de posséder ou de ne pas posséder la
lettre. La découverte de la lettre se
fait toujours dans une situation triangulaire (le roi, la reine et le
ministre, dans un premier cas, le coup de feu, le ministre et Dupin, dans le
deuxième cas). Lorsque la lettre passe
d'une main à l'autre, on lui substitue à chaque fois une lettre qui s'avère
innocente. Enfin l'aspect
"politique" du problème s'incarne dans l'identité politique des
personnages.
Pour
conclure sur ce texte, il a essentiellement le mérite de mettre en relief la
possiblité d'une structure collective inférieure, en complexité, à la
structure la plus simple que l'on connaisse.
Il reste que cette structure collective n'est, encore, qu'une
possibilité, dont les formes extérieures se sont dessinées, mais dont la
structure profonde demeure virtuelle.
C'est que Lacan imagine la possibilité d'existence de cet ensemble mais
ne lui donne pas ses lettres de créance.
Il reste à le construire logiquement.
Sans compter qu'il faudra que sa structure profonde s'intègre dans la
continuité génétique (du plus imple au plus complexe) de la théorie des
ensembles. En d'autres termes, la
structure profonde de cette collectivité devra être capable de produire, comme
son terme ultime, l'ensemble simple.
C'est
dans le but de résoudre ce problème, à savoir celui de faire produire par un
ensemble constitué de subjectivités, l'ensemble simple objectif, classique,
que Lacan va écrire le deuxième texte que je vous présente aujourd'hui.
Le temps logique et
l'assertion de certitude anticipée
Je
vous ai déjà dit, précédemment, que ces deux textes circulent en sens inverse;
que le premier, "le nombre treize", part de l'ensemble simple
logique pour le subvertir, et produire un ensemble de subjectivités à la
recherche d'elles-mêmes. "Le
temps logique", par contre, part d'une collectivité ou d'un groupe de
personnes qui, dans la recherche de leur subjectivité, finissent par produire
l'ensemble simple classique, avec un observateur qui est capable de constater
l'existence de cette ensemble simple.
Ce
texte est d'une extrême importance épistémologique dans la mesure où il
pourrait avoir un impact sur d'autres disciplines ou d'autres sciences que la
psychanalyse. Je vous dirai par la
suite pourquoi. Il m'apparaît, en
attendant, nécessaire de s'attarder sur ce texte, quoiqu'en deux semaines je
n'aie pas eu le temps de le faire suffisamment. Je vais, toutefois, tâcher de vous présenter le problème
rapidement, pour qu'on puisse en discuter plus facilement par la suite.
Le
problème se pose de la façon suivante:
un directeur de prison convoque trois prisonniers et leur dit la chose
suivante:
"Pour des raisons que
je n'ai pas à vous rapporter maintenant, messieurs, je dois libérer un d'entre
vous. Pour décider lequel, j'en remets
le sort à une épreuve que vous allez courir, s'il vous agrée.
Vous êtes trois ici
présents. Voici cinq disques qui ne
diffèrent que par leur couleur: trois
sont blancs, et deux sont noirs. Sans
lui faire connaître duquel j'aurai fait choix, je vais fixer à chacun de vous
un des disques entre les deux épaules, c'est-à-dire hors de la portée directe
de son regard, toute possibilité indirecte d'y atteindre par la vue étant
également exclue par l'absence ici d'aucun moyen de se mirer.
Dès lors, tout loisir vous
sera laissé de considérer vos compagnons et les disques dont chacun se
montrera porteur, sans qu'il vous soit permis, bien entendu, de vous
communiquer l'un à l'autre le résultat de votre inspection. Ce qu'au reste votre intérêt seul vous
interdirait. Car c'est le premier à
pouvoir conclure sa propre couleur qui doit bénéficier de la mesure
libératoire dont nous disposons.
Encore faudra-t-il que sa
conclusion soit fondée sur des motifs de logique, et non seulement de
probabilité. A cet effet, il est
convenu que, dès que l'un d'entre vous sera prêt à en formuler une telle, il
franchira la porte afin que, pris à part, il soit jugé sur sa réponse."
Et Lacan d'ajouter:
"Ce propos accepté, on
pare nos trois sujets chacun d'un disque blanc, sans utiliser les noirs, dont
on ne disposait, rappelons-le, qu'au nombre de deux."
Je vous donne la réponse tout de
suite au problème de Lacan...
"Après s'être
considérés entre eux un certain temps, les trois sujets font ensemble quelques
pas qui les mène de front à franchir la porte. Séparément, chacun fournit alors une réponse semblable qui
s'exprime ainsi:
`Je suis un blanc, et voici
comment je le sais. Etant donné que mes
compagnons étaient blancs, j'ai pensé que, si j'étais un noir, chacun d'eux eût
pu en inférer ceci: `Si j'étais un noir
moi aussi, l'autre, y devant reconnaître immédiatement qu'il est un blanc, serait
sorti aussitôt, donc je ne suis pas un noir'.
Et tous deux seraient sortis ensemble, convaincus d'être des
blancs. S'ils n'en faisaient rien,
c'est que j'étais un blanc comme eux.
Sur quoi, j'ai pris la porte, pour faire connaître ma conclusion.
C'est ainsi que tous trois
sont sortis simultanément forts des mêmes raisons de conclure."
Voici
donc le problème et sa solution. Il
s'agit, selon Lacan, d'un sophisme. En
effet, le problème n'est pas soluble selon les termes de la logique classique,
et il faut véritablement la remanier pour pouvoir résoudre le problème. Il adjoint à la logique classique, pour
pouvoir le résoudre, la notion de temps.
Mais
avant d'aborder la notion du temps, si importante dans ce texte, j'aimerais
d'abord dérouler devant vous le raisonnement temporel tel qu'il est formulé
par Lacan, de manière à bien le détailler et j'aimerais, par la suite, montrer
comment les physiciens se sont penchés sur, exactement, le même problème sans
pouvoir le résoudre.
Raisonnement
temporel
A
pense
|
si
je suis noir
|
| |
B
va penser C va
penser
| |
si
je suis noir si je suis
noir
| |
C
va sortir B va
sortir
| |
or
C ne sort pas or B ne
sort pas
| |
donc
je ne suis pas noir donc je
ne suis pas noir
| |
donc
je sors donc je sors
| |
or
il ne sort pas or il ne
sort pas
| |
Donc
je ne suis pas noir
|
donc
je sors
A
conclut B sort C sort
A
pense
|
si
B et C sortent
|
je
suis peut-être noir
A
hésite B s'rrête C s'arrête
A
pense
|
si
B et C s'arrêtent
|
ils
voient la même chose que moi
|
je
ne suis pas noir et c'est sûr
|
je
sors définitivement
Vous
savez, qu'en 1905, la mécanique quantique a complètement bouleversé les données
traditionnelles de la physique. Elle a
complètement subverti ce qu'on appelle la mécanique classique, la mécanique
Newtonienne, dans la mesure où elle a fait surgir le monde corpusculaire comme
ayant des lois originales, tout à fait différentes des corps
macro-moléculaires qui respectaient, eux, les lois de Newton.
Les
physiciens sont alors rentrés dans des débats extrêmement intenses. Il y avait d'un côté Einstein et d'autres
qui acceptaient les résultats de la mécanique quantique mais qui continuaient
d'espérer qu'on puisse, un jour, faire un retour à la mécanique classique; qui
espéraient en somme qu'en dépit des toutes nouvelles lois qu'on venait de
découvrir dans la mécanique quantique, on puisse réduire ces lois à des lois
de la mécanique classique. En réalité
ce qu'Einstein espérait c'était qu'on puisse retrouver le statut d'observateur
objectif différencié de l'objet obervé.
D'un
autre côté, il y avait les tenants de la mécanique quantique qui s'y livraient
totalement en ayant, en quelque sorte, fait le deuil de la mécanique
classique. Parmi eux on retrouve
Heisenberg et Niels Bohr et l'école de Copenhague. Le débat est resté animé très longtemps. Un débat pendant lequel Einstein posait sans
cesse des colles à Niels Bohr.
Entre
autres colles, l'essentiel de ce débat s'est condensé autour d'un paradoxe
qu'on appelle le paradoxe EPR, c'et-à-dire Einstein, Podolski et Rosen, tous
les trois nostalgiques de la mécanique classique, ou du retour de l'objectivité
en physique.
Ce
paradoxe s'exprime de la façon suivante:
Admettons
qu'on parvienne à scinder une molécule en deux parties, et que chacun des
atomes issus de la scission aille dans deux direction radicalement opposées, et
que, par exemple, l'un se retrouve à Tokyo et l'autre à Los Angeles, alors,
qu'à l'origine, la scission s'est opérée à Londres. Selon le principe d'incertitude de Heisenberg, on ne peut
obtenir deux mesures sur une même particule.
C'est-à-dire, en admettant que la molécule a scissionné en deux atomes a
et b, on ne peut obtenir qu'une seule mesure sur a puisque le fait même
d'obtenir cette mesure engendre une modification totale de sa situation.
Or
il se trouve que a et b, du fait qu'ils étaient, à un moment donné, unis dans
une même molécule, peuvent être considérés ocmme ayant les mêmes
propriétés. l'hypothèse d'Einstein
était de dire: "pourquoi on ne
prendrait pas une mesure sur a et une deuxième mesure sur b puis comme la
mesure sur b est identique à la mesure qu'on aurait pu prendre sur a on aurait
ainsi deux mesures sur a. On aura,
ainsi, mis en défaut le principe de Heisenberg".
Or,
le résultat tout à fait étonnant de cette expérience était que, dès qu'on
prenait la première mesure sur l'atome a, la modification provoquée par cette
mesure sur a était automatiquement répercutée sur b. C'est-à-dire que quelle que soit la distance à laquelle se
trouvait b il était comme informé qu'on avait pris une mesure sur a et il
subissait les mêmes déviations dans sa trajectoire que a.
Le
problème était réellement de taille. Il
a fallu dès lors convenir de ce qu'on a appelé l'inséparabilité quantique. Jusqu'à aujourd'hui les physiciens ne sont
pas encore parvenus à résoudre ce problème.
C'est un problème qui reste d'actualité. Certains tentent d'arranger l'expérience de telle sorte à ce que
le message de a à b soit tenu de dépasser la vitesse de la lumière pour parvenir
à temps, mais je n'ai pas d'information sur le résultat de cette expérience.
Vous
voyez donc tout de suite la similarité qui peut exister entre le paradoxe EPR
et l'aporie de Lacan. Dans le paradoxe
EPR comme dans le sophisme de Lacan, il y a deux problèmes: un problème de subjectivité, c'est-à-dire
que l'observateur, celui qui prend la mesure, celui auquel on s'identifie dans
le processus, n'a pas encore une subjectivité avérée. Dans le monde atomique l'observateur n'a pas encore une
existence, mettons légale, ayant un statut scientifique authentique.
L'autre
problème qui se pose dans le paradoxe EPR comme dans le sophisme de Lacan, est
qu'il faut dépasser la dualité pour arriver à un niveau collectif. Le paradoxe EPR, met en scène cet être
purement subjectif, qui n'arrive pas à atteindre le niveau de la collectivité,
étant donné que dès qu'il tente de mesurer deux particules, elles se retrouvent
tout à coup identiques et réagissent exactement de la même façon quelle que
soit la distance qui les sépare, comme si elles étaient uniques. En fait on parle d'inséparabilité quantique
parce qu'on n'arrive pas à résoudre le problème du passage à la collectivité.
A
l'heure actuelle, de plus en plus de physiciens parlent d'une unité totale
cosmique des particules. C'est la
preuve de leur incapacité à atteindre le niveau collectif. Ils sont tenus de par la carence de leur
logique à imaginer un être maternel total[1]. D'où vous voyez l'importance
épistémologique de l'aporie du temps logique.
Il serait évidemment souhaitable que quelqu'un se lance dans l'aventure
d'appliquer ce texte dans le domaine de la physique, il obtiendrait sûrement
des résultats surprenants.
Je
ne voudrais tout de même pas terminer sur cette note un petit peu péjorative
pourles physiciens. Je voudrais ajouter
que depuis un certain temps, même s'ils n'ont pas résolu le paradoxe EPR, ils
ont quand même fait d'énormes progrès dans le monde subatomique, et à l'heure
actuelle certains d'entre eux croient pouvoir déceler, aussi bien la mémoire
que l'esprit dans les particules. Mais
c'est une autre histoire, j'aurais sans doute l'occasion de vous parler de la
théorie de la relativité complexe de Jean Charron qui formule ces hypothèses.
Mais
quittons les sentiers escarpés de la physique et de l'épistémologie pour
revenir à nos moutons dans les plaines de la psychanalyse, et tâchons de
repérer ce texte par rapport à la psychanalyse elle-même. Ce texte parvient à condenser énormément de
choses en une seule aporie, mais il est en pleine continuité par rapport à la
psychanalyse. Il n'innove pas
radicalement, mais reformule les choses de façon plus saisissante pour
l'esprit. N'importe quel psychanalyste
se sent familier devant cette aporie et ne trouve rien d'étranger en la lisant.
Je
vous disais tout à l'heure que c'est l'introduction du temps qui est novateur
par rapport à la logique. C'est,
cependant, Freud qui, le premier, a formulé cette notion. Lacan ne fait que prendre la continuité de
Freud dans ce domaine.
Tout
à l'heure notre personnage A, dans un moment de hâte, parce qu'il a le
sentiment d'être en retard sur ses comparses, décide de s'engager dans la
certitude. Il décide de s'affirmer
comme blanc dans, ce que Lacan appelle, l'assertion de certitude anticipée. Ce n'est que plus tard, au temps suivant,
qu'il est saisi d'un doute lorsqu'il voit ses deux collègues s'avancer comme
lui vers la sortie.
Je
vous rappelle le texte de "La dénégation" où les deux étapes
sont clairement définies dans le jugement d'attribution qui est par la suite
mis en doute par le jugement d'existence.
L'enfant décide dans une certaine hâte que tel objet est extérieur à
lui, c'est une assertion de certitude anticipée. Par la suite une fois que ce jugement a été porté sur le monde
extérieur il est, et sera, continuellement remis en doute par la nécessité, à
chaque fois qu'il perçoit quelque chose, de décider s'il est à l'intérieur ou à
l'extérieur de lui. Toute perception
apparaît ici comme le résultat d'un pari ou d'une décision audacieuse qui peut
être révoquée en doute par la suite.
Donc,
l'introduction du temps, de la succession de la certitude suivie du doute
n'est pas neuve. Elle a été formulée
par Freud, Lacan simplement la reprend et la condense dans une aporie extrêmement
élégante.
Cette
aporie lui permet, néanmoins, d'introduire ce en quoi il fait oeuvre
originale: l'idée de la genèse de la
subjectivité par le biais de la parole.
En effet, les trois temps qu'il définit dans le processus logique à
savoir l'instant du regard, le temps pour comprendre et le moment de conclure
sont en fait les corrélatifs de trois positions de la subjectivité.
1) D'abord, la subjectivité impersonnelle où le personnage dit: "A être en face de deux noirs, on sait
qu'on est un blanc".
2) Ensuite l'étape où le "je" s'affirme mais en tant qu'autre
uniquement en disant: "Si j'étais
un noir, les deux blancs que je vois ne tarderaient pas à se reconnaître pour
être des blancs". On a ici un
"je" qui n'est pas vraiment constitué puisqu'il est juste le
corrélatif de l'autre dont il se différencie.
3) Enfin, l'étape, où notre sujet dit "je me hâte de m'affirmer
pour être un blanc, pour que ces blancs, par moi ainsi considérés, ne me
devancent pas à se reconnaître pour ce qu'ils sont". Ici la subjectivité s'affirme de façon assertive
et, mettons, exclusive par rapport à l'autre.
L'expression psychanalytique de
ces trois moments étant, à la fin du texte, la suivante:
1) Un homme sait ce qui n'est pas un homme.
2) Les hommes se reconnaissent entre eux pour être des hommes.
3) Je m'affirme être un homme, de peur d'être convaincu par les hommes
de n'être pas un homme.
[1].. Comme s'ils se donnaient par définition ce qu'ils ne
parviennent pas à construire logiquement:
un auto-identification de chaque particule comme appartenant à
l'univers.