COURS
12
le
1er mars 1989
IV. A. Less travaux proprement psychanalytiques
de Jacques Lacan (suite).
Nous
en étions arrivés dans notre survol des complexes familiaux, le texte
publié par Lacan en 1938 dans l'Encyclopédie d'Anatole de Monzie, au complexe d'Oedipe. Nous en avons là une première version qui,
si elle sera profondément remaniée ultérieurement lors de l'introduction du
Symbolique comme catégorie fondamentale nouée à celles de l'Imaginaire et du
Réel, est revelatrice quant aux commencements de la pensée lacanienne encore
marquée des idéologies maurrassiennes et sociologisantes de droite sur la famille
(Pichon le remarque bien), auxquelles elle s'arrache pourtant rapidement pour
réserver de plus en plus son investigation sur la fonction du "Je",
c'est-à-dire l'aspect proprement psychique et structural de la question du
sujet.
En
effet, par rapport à la thèse de 1932, l'article sur la famille opère une
rupture qui est fort intéressante. Non
seulement Lacan y affirme - beaucoup plus nettement que dans la thèse - que l'être
humain est par essence un être social, c'est-à-dire que dans l'espèce humaine
la civilisation (plutôt que la culture qui est le propre de l'individu) tient
lieu de nature. La fonction primordiale
de la famille est beaucoup plus d'assurer la transmission de la civilisation
que la propogation de l'espèce, d'affirmer le primat des instances
"culturelles" sur les instances naturelles ou instinctuelles et la
primordialité du mariage sur l'hypothèse d'une simple promiscuité copulatoire
qui aurait caractérisé l'hypothétique famille ou horde primitive d'où la
famille moderne aurait progressivement émergé par répression progressive des
instincts naturels (théorie freudienne de Totem et Tabou).
En
fait, et il en va pour la famille comme il en va pour la langue, quelle que
soit la primitivité du groupement humain considéré, la langue y est toujours
déjà entièrement constituée sans qu'on ait jamais pu repérer le passage du cri
aux phonèmes articulés selon des lois complexes de la parole. "Quant aux formes primitives de la
famille elles ont les traits essentiels de ses formes achevées: autorité sinon concentrée dans le type
patriarcal, du moins représentée par un conseil, par un matriarcat ou ses
délégués mâles; mode de parenté, héritage, succession, transmis parfois directement,
selon une lignée paternelle ou maternelle.
Mais loin qu'elles nous montrent la prétendue cellule sociale, on voit
dans ces familles, à mesure qu'elles sont plus primitives, non seulement un
agrégat plus vaste de couples biologiques, mais surtout une parenté moins
conforme aux liens naturels de consanguinité" [1].
En
bref, chez l'homme ce n'est pas le biologique qui fonde la famille mais le
culturel, le fait de civilisation dont elle est consubstantielle et qui se
constitue d'un seul coup au-delà d'une discontinuité radicale qui oppose
l'homme, être social et complexué, à l'animal, être biologique et instinctuel.
Le Complexe d'Oedipe
Il
est, après le complexe de sevrage et le complexe d'intrusion, celui des trois
complexes qui vient définir plus particulièrement les relations psychiques
dans la famille humaine. Il est autant dominé que les deux autre par des
déterminismes culturels. Il importe de
souligner que tous les complexes par quoi se constitue le sujet humain sont
dominés par des facteurs culturels et que le développement de l'individu n'est
pas à comprendre comme le passage progressif de l'état de nature à l'état de
culture, d'un ordre de réalité biologique à un ordre de réalité sociale, ni
même d'ailleurs en terme d'une genèse objective de l'individu humain dans sa
dimension psychique qui serait parallèle à sa maturation physique. D'emblée les facteurs culturels priment sur
les facteurs biologiques et nous verrons tout à l'heure sur quel mode. Le premier complexe - le complexe du sevrage
- marque lui-même, en obéissant à des factteurs culturels qui ne se retrouvent
pas au cycle de l'ablactation, cette coupure inaugurale avec le biologique,
dans la mesure où "pour la première fois une tension vitale, causée par
la rupture de la relation biologique de nutrition, se résout en intention
mentale selon que la coupure, le sevrage est accepté ou refusé". Première crise dont la solution soit une
structure dialectique et ne soit pas une complexification adaptative du
comportement instinctuel à l'Umwelt, comme l'est le résultat du sevrage
chez l'animal.
D'emblée
dans l'exposé de la conception freudienne du complexe d'Oedipe, Lacan souligne
le primat du psychologique sur le physiologique: "La psychanalyse a révélé chez l'enfant des pulsions génitales
dont l'apogée se situe dans la quatrième année. Sans nous étendre ici sur leur structure, disons qu'elles
constituent une sorte de puberté psychologique, fort prématurée, on le sait,
par rapport à la puberté physiologique"[2]. Il s'agit là d'un point de
dissymétrie que Freud ne souligne pas aussi fortement dans sa description
parsemée et non systématique du complexe, mais sur lequel Lacan, dès le
Stade du Miroir, ne cesse d'insister dans tous les textes où il reprendra
la question de la formation du sujet.
Nous en verrons tout à l'heure l'importance et l'origine philosophique. Par contre dans son exposé subséquent de la
structure du complexe, Lacan élimine le meurtre du père et la culpabilité afférente,
comme il a rejeté le mythe de la horde primitive comme origine de la famille,
pour y substituer une instance interdictrice qui apparaît d'autant plus comme
une loi arbitraire et non pas naturelle, que l'interdicteur lui-même ne cesse
de la transgresser ouvrant ainsi à l'enfant la perspective d'un désir qui ne
prend tout son sens que de la loi qui en interdit la satisfaction. Je vous relis le passage, pour le plaisir:
"En
fixant l'enfant par un désir sexuel à l'objet le plus proche que lui offrent
normalement la présence et l'intérêt, à savoir le parent de sexe opposé, ces
pulsions donnent sa base au complexe; leur frustration en forme le noeud. Bien qu'inhérente à la prématuration
essentielle de ces pulsions, cette frustration est rapportée par l'enfant au
tiers objet que les mêmes conditions de présence et d'intérêt lui désignent
normalement comme l'obstacle à leur satisfaction: à savoir au parent du même sexe.
La
frustration qu'il subit s'accompagne en efft, communément d'une répression
éducative qui a pour but d'empêcher tout aboutissement de ces pulsions et
spécialement leur aboutissement masturbatoire. D'autre part l'enfant acquiert une certaine intuition de la
situation qui lui est interdite, tant par les signes discrets et diffus qui
trahissent à sa sensibilité les relations parentales que par les hasards
intempestifs qui les lui dévoilent. Par
ce double procès, le parent du même sexe apparaît à l'enfant à la fois comme
l'agent de l'interdiction sexuelle et l'exemple de sa transgression."
Et
l'on voit ici poindre, sans qu'il soit encore nommé, Hegel, pour qui la
satisfaction du désir humain n'est possible que médiatisée par le désir (et le
travail) de l'autre, au sein de la relation
conflictuelle du Maître et de l'Esclave.
"La
tension ainsi constituée", poursuit Lacan, "se résout d'une
part, par un refoulement de la tendance sexuelle qui, dès lors, restera
latente, laissant la place à des intérêts autres, éminemment favorables aux
acquisitions éducatives, jusqu'à la puberté; d'autre part, par la sublimation
de l'image parentale qui perpétuera dans la conscience un idéal représentatif,
garantie de la coïncidence future des attitudes psychiques et des attitudes
physiologiques au moment de la puberté.
Ce double procès a une importance génétique fondamentale car il reste
inscrit dans le psychisme en deux instances permanentes: celle qui refoule s'appelle le surmoi, elle
qui sublime, l'idéal du moi. Elles
représentent l'achèvement de la crise oedipienne." [3].
La
mise en évidence de ces deux instances psychiques structurées par le développement
du complexe d'Oedipe, dans l'analyse des symptômes de la névrose, permet une
fois pour toute d'arracher la compréhension des anomalies du comportement
humain à toute forme de références à l'ordre organique qui "encore que
de pur principe ou simplement mythique, tiennent lieu de méthode expérimentale
à toute une tradition médicale"[4]
Cette
critique de l'organicisme sera plus largement développée quelques années plus
tard dans le rapport que Lacan présentera aux journées psychiatriques de
Bonneval en 1946 et qu'on trouve dans les Ecrits sous le titre, Propos
sur la causalité psychique. La
première partie est une critique d'une théorie organiciste de la folie,
l'organo-dynamisme d'Henri Ey.
"En
toute rigueur l'organo-dynamisme d'Henri Ey s'inclut valablement dans la
doctrine organiciste par le seul fait qu'il ne peut ramener la genèse du
trouble mental en tant que tel, qu'il soit fonctionnel ou lésionnel dans sa
nature, global ou partiel dans sa manifestation, et aussi dynamique qu'on le
suppose dans son ressort, à rien d'autre qu'au jeu des appareils constitués
dans l'étendue intérieure aux téguments du corps. Le point crucial à mon point de vue, est que ce jeu, aussi
ânergétique et intégrant qu'on le conçoive, repose toujours en dernière analyse
sur une interaction moléculaire dans le mode de l'étendue `partes extra partes'
où se construit la physique classique, je veux dire dans ce monde, qui permet
d'exprimer cette interaction sous la forme d'un rapport de fonction à variable,
lequel constitue son déterminisme."[5]
La
critique des positions de Ey est intéressante non tant par son contenu que par
sa méthode, car aussitôt défini le cadre où il enferme Ey, Lacan en rappelle le
fondement sur une référence cartésienne, ce cadre ne désignant "rien
d'autre que ce recours à l'évidence de la réalité physique qui vaut, pour lui
(Ey) comme pour nous tous depuis que Descartes l'a fondée sur la notion de l'étendue. Les `fonctions énergétiquies', aux termes de
Henri Ey, n'y rentrent pas moins que `les fonctions intrumentales', puisqu'il
écrit `qu'il y a non seulement possibilité mais nécessité de rechercher les
conditions cliniques, anatomiques, etc.' du processus `cérébral générateur,
spécifique de la maladie' mentale, ou encore `les lésions qui affaiblissent les
processus énergétiques nécessaires au déploiement des fonctions psychiques.[6]"
Or,
quant à se fonder sur Descartes lorsqu'il y reprend l'opposition de l'étendue
et de la pensée, Ey ne peut maintenir dans son discours l'exigence cartésienne
de la vérité à savoir "qu'une idée vraie doit être en accord avec ce
qui est idée par elle"; dans la mesure où, en effet, Ey va se heurter
à cette situation contradictoire lorsqu'il essaie de rendre compte dans les
termes de l'étendue de la folie qui ne relève que de la pensée. Car dès sa Thèse de 1932, tel était bien le
projet que s'est toujours proposé Lacan de considérer la folie "comme
un phénomène de la pensée..." et de le prouver en maintenant comment
le sujet de la pensée se constitue. Car
n'est-ce pas précisément sur cette distinction de la pensée et de l'étendue
que peut se fonder la distinction entre les faux et les autres malades plutôt
- comme le fait remarquer ironiquement Laccan - qu'on enverrait simplement les
premiers à l'asile tandis qu'on hospitaliserait les autres. En fait, Lacan montre au fil du texte de Ey
que nous ne suivrons pas ici une discordance qui ne cesse de s'accroître dans
les cas qu'il présente, ou dans celui du malade de Gelb et Goldstein, entre la
lésion supposée et l'extension et la complexité des perturbations de la
personnalité aux niveaux symboliques les plus élevés que cette lésion serait
censée avoir indirectement suscités.
Mais suscités où? Au sein de la
libre activité de psychisme, affirme Ey.
Et Lacan d'ironiser tout à son aise sur la "libre activité
psychique" que suppose le dualisme propre à Henri Ey ainsi que de son
accord, de son harmonie avec la perception du corps propre et du monde des
objets chez le subjet supposé non-fou.
"Vraiment",
conclut Lacan au terme du survol de la dualité postulée par Ey, "toute
cette `activité psychique' m'apparaît alors comme un rêve, et ce peut-il être
le rêve d'un médecin qui mille et dix-mille fois a pu entendre se dérouler à
son oreille cette chaîne bâtarde de destin et d'inerties, de coups de dés et de
stupeur, de faux succès et de rencontres méconnues, qui font le texte courant
d'une vie humaine?
Non,
c'est plutôt le même du fabricant d'automates, dont Ey savait si bien se
gausser avec moi autrefois, me disant joliment que dans toute conception
organiciste du psychisme, on retrouve toujours dissimulé `le petit homme qui
est dans l'homme', et vigilant à faire répondre la machine."[7]
S'il
y a dans l'homme un petit homme il n'est pas à rechercher du côté d'un petit
homme dont les sensations anormales causeraient les hallucinations du fou, ou
bien dont un déficit cérébral serait la cause du phénomène de la croyance
délirante, comme le propose Ey. Sans
doute, le fou se définit-il comme un sujet qui ne reconnaît pas ses propres
productions comme étant les siennes, fussent-elles hallucinations ou croyances
délirantes. "Mais le
remarqua-ble", souligne Lacan, "n'est-il pas plutôt qu'il ait
à en connaî-tre? et la question, de savoir ce qu'il connaît là de lui sans s'y
reconnaître?
"Car",
commente-t-il quelque peu, "un caractère beaucoup plus décisif, pour la
réalité que le sujet confère à ces phénomènes, que la sensorialité qu'il y
éprouve ou la croyance qu'il y attache, c'est que tous, quels qu'ils soient,
hallucinations, interpréta-tions, intuitions, et avec quelque extranéité et
étrangeté qu'ils soient par lui vécus, ces phénomènes le visent
personnellement: ils le dédoublent, lui
répondent, lui font écho, lisent en lui, comme il les identifie, les interroge,
les provoque et les déchif-fre. Et
quand tout moyen de les exprimer vient à lui manquer, sa perplexité nous
manifeste encore en lui une béance interrogative; c'est-à-dire que la folie est
vécue dans tout le registre du sens."[8] Vous avez sans doute pu
constater en lisant les Mémoires du Président Schreber combien ils illustrent
cette béance interrogative qui déchire le fou et se situent essentiellement
dans la problématique de la signification du langage et de la vérité qui le
traverse. Rappelez-vous ce que
j'évoquai des interrogations de Schreber sur le rapport du mot papillon à son
objet.
S'il
y a "un petit homme dans l'homme", il n'est pas à chercher
dans les plis et replis de l'étendue de son organisme mais bien plutôt dans les
images d'hommes qui peuplent sa pensée et qui ont servi au sujet de modèles
identificatoires sur lesquelles il s'est structuré et dont le système central
est précisément le Moi tout entier construit dans et par ces images.
Nous
voici ramenés après ce détour à ce noeud final par quoi se développe le
sujet: le complexe d'Oedipe tel qu'il
nous est exposé dans le texte sur les complexes familiaux.
Passons,
si vous le voulez, sur la critique d'une première conception freudienne de
l'Oedipe articulée aur le mythe - sociologiquement insoutenable - du meurtre
du père de la horde primitive et du passage de la famille primitive à la
famille moderne fondée sur le tabou de l'inceste maintenu universellement par
la menace de castration. Lacan
reviendra sur sa lecture expéditive de Totem et Tabou et réévaluera
ultérieurement la fonction structurante du père mort lorsqu'il articulera au
registre de l'Imaginaire qu'il s'emploie à construire dans l'ensemble des
textes que nous couvrons cette année, le registre du Symbolique. Nous n'en sommes pas là. Nous verrons d'ailleurs une fois prochaine
comment - dans Quelques réflexions sur l'égo - le langage fera son
apparition.
Pour
détailler la fonction du complexe d'Oedipe dans les termes qui sont
présentement les siens et sont tous centrés par ce qu'il considère alors être
l'objet-même de la psychanalyse (il dit encore parfois de la psychologie)
: l'image, Lacan repart de ce que les
psychanalystes en ont généralement reconnu dans la moissons des faits: c'est une fonction double:
1) de répression de la sexualité,
2) de sublimation de la réalité;
chacune des ces deux fonctions
participent de processus de maturation qui ne sont pas véritablement
parallèles.
Nous
nous arrêterons un moment à la première des deux fonctions: la répression de la sexualité et à la thèse
centrale avancée par Lacan.
Classiquement
c'est à l'imago du père qu'est attribué le rôle de soutenir le fantasme
de castration sur quoi repose la répression de la sexualité et l'orientation
dissymétrique du garçon et de la fille par rapport au primat de la phallicité
paternelle.
Mais
Lacan, se fondant sur un matériel fourni par l'expérience analytique qu'il ne
nous communique pas, remarque que chez le garçon comme chez la fille le
fantasme de castration est précédé par le fantasme dit - dans le Stade du
Miroir - du corps morcellé: "Ce
sont", décrit Lacan dans son article de 1948 L'agressivité en
psychanalyse, "les images de castration, d'éviration, de mutilation,
de démembrement, de dislocation, déventrement, de dévoration, d'éclatement du
corps". Ces imagos du
corps morcellé ne sont pas seulement spécifiques du complexe du sevrage et du
stade du miroir qui assure son articulation au complexe d'intrusion. Elles jouent un rôle essentiel dans la
structuration du complexe d'Oedipe lorsque l'enfant, au moment où son désir
génital le pousse vers l'objet maternel, voit se réactiver les angoisses qu'il
a connues au moment du sevrage, angoisses contre lesquelles, dans un premier
temps de l'oedipe, il se défendra par un repli narcissique vers les images de
son propre corps avant même que celui-ci n'ait été unifié dans l'image au
miroir. "L'intérêt de ces
images", précise Lacan, "tient à nos yeux dans l'irréalité
évidente de leur structure: l'examen de
ces fantasmes qu'on trouve dans les rêves et dans certaines impulsions permet
d'affirmer qu'ils ne se rapportent à aucun corps réel, mais à un mannequin
hétéroclite, à une poupée baroque, à un trophée de membres où il faut
reconnaître l'objet narcissique dont nous avons plus haut évoqué la genèse: conditionnée par précision chez l'homme, de
formes imaginaires du corps sur la maîtrise du corps propre, par la valeur de
défense que le sujet donne à ces formes, contre l'angoisse du déchirement
vital, fait de la prématuration"[9].
Cette
thèse - la thèse de la prématuration - vient compléter la thèse de l'homme
comme un être social et exclusivement social que Lacan développe avec la plus
grande insistance dès la Thèse de 1932 et ce, jusqu'en 1953, et que j'ai
rappelée au début de mon propos. "Non
seulement l'être humain est par essence un être social parce qu'il n'est pas
autre chose; ce qui signifie que le caractère social de l'être humain ne se
surajoute pas à un ensemble de déterminations propres au règne du vivant en
général, mais qu'il vient occuper la place d'une carence, d'une absence
caractérisée et spécifique"[10].
Cette
carence, Lacan en trouve le pourquoi dans le registre de l'embryologie où les
travaux de Bolk ont montré que l'animal humain doit être considéré comme né
prématurément, ce dont l'histologie témoigne en montrant, par exemple, qu'à la
naissance les faisceaux pyramidaux ne sont pas myélinisés, et le neurologue en
mettant en évidence un certain nombre de réactions posturales et de
réflexes. Tous ces travaux convergent
vers une "foetalisation" du système nerveux dans quoi Balk voit
"le mécanisme responsable de la supériorité de l'homme sur les autres
animaux - c'est-à-dire les courbures céphaliques et le développement du
cerveau antérieur"[11]. Mais comme le remarque Lacan
dans "Quesques réflexions sur l'Ego", "Ce défaut de
coordination sensori-motrice n'empêche pas le nourisson d'être fasciné par le
visage humain, presqu'aussitôt qu'il ouvre les yeux à la lumière du jour, ni de
montrer de la manière la plus claire que, de tout le monde qui l'entoure, il
distingue sa mère"[12].
En
fait l'idée d'une carence fondamentale comme marque spécifique de l'être
humain flotte depuis longtemps dans une certaine conception de l'homme, comme
le fait remarquer B. Ogilvie, elle appartient à ce grand courant de pensée qui
déplace définitivement la nature de l'homme du côté de sa culture
(Itard). Il aboutira aux positions de
Claude Levi-Strauss dans les Structures élémentaires de la parenté
(1947) et dont Lacan affirmera unilatéralement que dans un temps et non sans
créer des malentendus il en est très proche.
Pour Levi-Strauss, c'est dans un manque, une absence de détermination
naturelle chez l'homme que vient se loger l'ensemble des systèmes réglés par la
culture, "reprise synthétique" d'éléments épars et disjoints en
eux-mêmes. Vous savez qu'en se fondant
sur l'analyse de ce phénomène, Levi-Strauss en arrivera à effacer complètement
la vieille opposition philosophique entre nature et culture. "Dans le cas de l'homme il n'existe
pas de comportement naturel de l'espèce".
Le
travail de l'analyse n'est donc pas tant l'étude objective du développement
psychique de l'individu humain, mais "c'est l'étude de la discordance
et de l'opposition qui sépare ce développement de la constitution du sujet en
tant qu'il entretient un rapport intrinsèquement négatif avec sa propre réalité". En d'autres termes - et ici Lacan montre
qu'il a déjà attentivement écouté la lecture proposée par Kojève de la
Phénoménologie de l'esprit de Hegel[13], le sujet apparaît comme une structure de méconnaissance à l'égard de
ses propres conditions de possibilité, à l'égard du processus objectif qui
sous-tend le développement de son espèce, développement qui, du fait de la
non-actualisation des instincts dans l'espèce humaine, est lui-même dans un
rapport négatif avec son substrat biologique.
Là où chez toutes les autres espèces interviennent des déterminations
biologiques, la carence instinctuelle chez l'homme laisse la place à des
déterminismes sociaux que le sujet appréhende - dans l'Oedipe par exemple -
comme une contrainte extérieure. Ce
sera la mère, dans le premier temps de la constitution du fantasme de
castration avant que le sujet ne réalise ce progrès de différencier cette
force contraignante et reconnaisse l'instance répressive dans l'autorité de
l'adulte; "on ne saurait autrement comprendre ce fait",
précise Lacan dans les Complexes familiaux, "apparemment
contraire à la théorie, que la rigueur avec laquelle le surmoi inhibe les
fonctions du sujet tende à s'établir en raison inverse des sévérités réelles de
l'éducation. Bien que le surmoi reçoive
déjà de la seule répression maternelle (disciplines du sevrage et des
sphincters) des traces de la réalité, c'est dans le complexe d'Oedipe qu'il
dépasse sa forme narcissique.
Ici
s'introduit le rôle de ce complexe dans la sublimation de la réalité".