COURS
11
le
21 février 1989
IV- Les travaux psychanalytiques
de Jacques Lacan (1933-1952)
IV. A. Less travaux proprement psychanalytiques
Nous
abordons maintenant les premiers travaux psychanalytiques de Lacan. Ce ne sont pas des travaux
d'enseignement. L'enseignement ne
commencera véritablement qu'en 1953, même s'il débute dès 1951 par la lecture
de l'Homme aux rats, suivie en 1952 de celle de l'Homme aux loups,
dans de petits séminaires d'une quinzaine de personnes qui se tenaient chez
Lacan, au 5 rue de Lille.
Ce ne
sont pas non plus les travaux du "retour à Freud" qui seront
inaugurés par le "Discours de Rome" et la conférence Le
Réel, l'Imaginaire et le Symbolique, proférées à quelques semaines d'écart,
toujours en 1953. Le "retour à
Freud" comme l'enseignement ne commencent officiellement, et il faut y
voir un acte fondateur, qu'après la scission de 1953 et la fondation de la Société
Française de Psychanalyse
Les
premiers travaux psychanalytiques qui s'étendent de 1936 à 1952 sont en fait le
genre de travaux que nous faisons tous:
présentations scientifiques dans nos Sociétés, lorsque nous en sommes
affligés, qui scandent notre cursus et notre ascension dans la hiérarchie
institutionnelle; conférences à des Congrès ou Colloques; textes pour telle
revue ou telle occasion de publication.
C'est peut-être parmi ces travaux de Lacan qu'on trouve le plus grand
nombre de textes écrits, dont certains sont tout à fait remarquablement
écrits, même si le style, parfois, tend vers le grandiose. Vous verrez comment dans son commentaire du
texte sur les complexes familiaux, Pichon, qui s'y connaissait en matière de
style a ironisé gentiment sur les écarts stylistiques de son jeune
confrère. Mais qu'on ne s'y trompe pas,
c'est aussi le style d'une époque - les années folles suivies des années
trente, plus si folles que cela - et d'un milieu d'intellectuels de droite
profondément marqués - comme beaucoup d'intellectuels sans étiquettes - par
le style brutal et déclaratif de Maurras, de Barrès ou de Léon Daudet. C'est beaucoup plus chez eux, ainsi que chez
Léon Bloy, qu'on trouvera les origines du style de Lacan, que chez les
Surréalistes, encore que parfois, une phrase par ci par là nous rappelle que Lacan
a dû beaucoup s'amuser à lire Apollinaire et ses successeurs : Breton, Crevel,
voire Eluard ou Aragon. Lisez le sonnet
Hiatus Irrationalis qui pourrait être d'un d'entre eux, et que Lise Deharme
a publié dans sa revue surréaliste: le Phare
de Neuilly, en 1926.
Je
voudrais, ce soir, commencer à vous parler de trois textes qui, en fait,
amorcent une suite: Au Delà du
Principe de Réalité[1], Les Complexes familiaux[2], et le Stade du Miroir.[3] Ils devraient être lus
chronologiquement les uns à la suite des autres et en enchaînant ensuite sur de
l'impulsion au complexe[4] (qui n'est hélas qu'un résumé!), Propos sur la causalité psychique[5], l'Agressivité en psychanalyse[6], Quelques réflexions sur l'égo[7] et Intervention sur le transfert.[8] Nous avons là un ensemble des
textes qui préparent au Discours de Rome[9] et aux deux premiers séminaires:
Les écrits techniques de Freud[10] et le Moi[11].
Ce
qui frappe sans doute le plus à la lecture des trois textes dont je voudrais
que nous parlions aujourd'hui, est la sûreté dans le ton, dans le maniement des
idées, des critiques et des hypothèses.
Lacan n'est pas un jeune analyste timide, balbutiant comme un débutant,
c'est déjà un psychiatre connu, qui n'a pas tenté l'agrégation à cause,
peut-être, de sa discorde avec de Clérambeault, mais qui aurait facilement pu,
s'il l'avait fait, succéder au Professeur Claude. Il a déjà avancé un certain nombre de thèses qu'il a mises en
oeuvre dans sa thèse de médecine, étant d'ailleurs parmi les premiers non
seulement à avoir pensé la psychose dans son rapport avec ce qu'il nomme `la
personnalité', mais à avoir publié une monographie très détaillée quant à la
description des trois registres de la personnalité, plus spécialement à celui
des relations sociales, et à avoir été à ce point attentif à ce que disait sa
patiente Aimé, mais pas encore - et cela fera toute la différence entre
l'écoute phénoménologique du psychiatre et l'écoute du psychanalyste
quelques années plus tard - au fait que c'était à lui qu'elle parlait en lui
disant ce qu'elle lui a dit. A cause de
cela, et contrairement à ce qu'en avance assez sottement Elizabeth Roudinesco, je ne pense pas que Lacan ait
fait son analyse avec Aimée - à supposer que Lacan ait jamais fait vraiment une
analyse -fut-ce lorsqu'il s'allongeait chez Lowenstein. La question est débattue, vous le savez.
Lorsque
Lacan "rencontre" la pensée de Freud, c'est un grand psychiatre
français, tout pénétré de la pensée de Jaspers, de Janet qu'il admire et des
psychanalystes français: Pichon et
Laforgue, qui se tourne vers un grand spécialiste viennois des troubles du
psychisme, l'inventeur de la psychanalyse, certes, admiré - sans doute - non
sans réserves et certainement pas vénéré à l'instar d'un maître:
"En
cette première rencontre, remarque Philippe Julien[12], de 1932 à 1953, Lacan n'est pas encore
`freudien', mais `lacanien'. Comme ses
contemporains qui cherchent à introduire Freud, il fait un choix parmi les
textes freudiens; il ne prend pas tout le texte pour interpréter chaque élément
par un autre; mais il cueille en Freud ce qui lui sert : en l'occurrence la deuxième topique". Ce sont en effet les concepts de moi,
d'imago et surtout d'identification qui le retiennent et qu'il saura
admirablement mettre en oeuvre pour décrire la famille et ses complexes et,
au-delà, dans l'univers des relations sociales, le déclin de l'occident, comme
le prophétisait Spengler, et la montée des états totalitaires et de ce que
Ernst Jünger a nommé dès 1931, non sans inquiétude, le règne du Travailleur et
qu'il a décrit dans Der Arbeiter.[13]
Le
premier travail psychanalytique de Lacan, à peine avait-il été nommé Membre
Adhérent, est la conférence Le Stade du Miroir qu'il a présentée - à
moitié seulement - en 1936, au Congrès de Mariembad où Freud, absent, était
représenté par sa fille Anna. Texte
mythique, non proféré dans sa totalité et dont l'original s'est perdu. Nous ne pouvons qu'augurer de ce qu'il
racontait à travers l'écho que Lacan en donne dans Les Complexes familiaux.
La version de 1947 est sans doute beaucoup plus élaborée que cette première
version.
Le
premier travail psychanalytique dont nous ayons la trace est le texte "Au-Delà
du Principe de Réalité" qu'il commença à rédiger dès le Congrès de
Marienbad en annonçant un second volet
qui ne sera jamais écrit. Il est intéressant que ce soit là le Premier travail
analytique dont nous ayons témoignage dans la mesure où Lacan y définit de la
façon la plus claire ce qui constitue la spécificité de la psychanalyse,
comment elle opère une véritable "coupure épistémologique" au sein de
la psychologie dominante (encore que Lacan n'emploie pas ce terme) et comment,
à la différence de la première génération de psychanalystes après Freud, la
seconde (Lacan) est entrée en analyse d'un pas très différent. Un mode d'entrèe dans l'analyse qui n'est
plus celui d'une discordance affective qui viendrait rompre le progrès d'une
pensée et se manifesterait dans le champ de la conscience par un mouvement de
conversion. Compensation de la
discordance qui pourrait aussi bien se manifester sous les espèces de
dévouement passionné des fidèles à la Cause et de la critique des valeurs
établies. Manifestations à ne pas
négliger mais à ne pas prendre pour ce qu'elles ne sont pas : à savoir les
motifs "scientifiquement" et "épistémologiquement"
valables d'une entrée dans la cure.
Car
c'est bien plutôt parce qu'au cours de sa formation scientifique, en
traversant les disciplines qui concourraient à sa formation de
"psychologue" - à entendre ici dans un sens extrêmement large comme
celui qui s'occupe des choses de la psyché - qu'il les a vu recouper bien des
questions soulevées, déplacées et ouvertes par la psychanalyse. Ce serait par le biais de cette
"incidence normale" qu'ayant analysé les leurres compensatoires de la
discordance affective qui l'ont mené à l'anayse, l'analysé (Lacan reviendra
sur la pertinence de ce terme) devenu analyste (de la deuxième génération, et
c'est bien sûr de Lacan dont il s'agit) - peut enfin prendre possession du `leg
freudien' en entrant dans le champ psychanalytique où il a désormais droit de
cité.
Mais
Lacan passe peut-être trop volontiers sous silence la discordance affective qui
l'a mené à la cure: "entre
l'homme et la femme ça ne marche pas" et les compensations qu'il a pu
trouver en se dévouant un temps, assez court semble-t-il, à la Cause maurassienne
de l'Action Française, et en rejoignant, pour peu de temps également, les
Surréalistes dans leur critique des valeurs établies, tout en appartenant, par
son premier mariage, à la meilleure bourgeoisie parisienne. Peu importe tout cela, je ne le rappelle ici
que par contraste avec l'image sacro-sainte du sage flottant au-dessus des
contingences que tentent de construire ses disciples et ses zélateurs actuels.
Nous
avons donc là - au seuil de ce premier texte - résumés d'extraordinaire façon
les critères du "devenir analyste", et l'affirmation péremptoire que,
même s'il devait poursuivre son analyse jusqu'à son interruption en 1938, Lacan
s'estimait déjà en 1936, psychanalyste de plein droit au milieu des aînés qui
l'avaient reçu dès 1934, membre adhérent de la Société Psychanalytique de
Paris.
Le
titre même de cet article vaut la peine d'être commenté "Au-Delà du
`Principe de Réalité'" ne recule pas, remarque Lacan trente ans plus
tard dans De nos antécédents, à paraphaser l'autre `Au-Delà' que Freud
assigne en 1920 à son principe de plaisir...
Freud dans son `Au-Delà' fait place au fait que le principe de
plaisir à quoi il a donné en somme un sens nouveau d'en installer dans le circuit
de la réalité, comme processus primaire, l'articulation signifiante de la
répétition, vient à en prendre un plus nouveau encore de prêter au forçage de
sa barrière traditionnelle du côté d'une jouissance, dont l'être alors
s'épingle du masochisme, voire s'ouvre sur la pulsion de mort"[14].
`Au-Delà
du "Principe de Réalité' est donc à entendre comme une question: Que devient la psychanalyse au-delà du
moment théorique où Freud a posé le principe de réalité, au-delà du principe
de plaisir? Car c'est autour de ce
point tournant dans la théorie que la deuxième génération d'analyste doit d'une
part mesurer sa dette à l'endroit de Freud; mais également son devoir, dans la
poursuite de la construction du champ psychanalytique, d'autre part. Lacan, à cette époque, est à la fois un
Rastignac: Freud, à nous deux! et le
scientifique qui croit encore au progrès de la science. On verra, au moment du "retour à
Freud" ce qu'il pensera de la notion de "progrès" en ce qui
concerne la psychanalyse et ses développements.
"Que
devient, donc, la psychanalyse au moment où moi, Lacan, je m'y présente?",
semble annoncer le texte. En bon
épistémologue qu'il est déjà, Lacan commence par replacer l'effet de coupure
épistémologique produit par l'émergence de la psychanalyse au sein du
psychologisme dominant de l'époque et de la médecine scientiste d'alors. Nous ne reprendrons pas sa critique de
l'associationisme qui, comme théorie psychologique, a aujourd'hui fait long
feu. De ce fait, si la critique qu'il
en fait peut nous paraître obscure dans le détail, elle n'en reste pas moins
exemplaire dans son but de démasquer les errements d'une pensée lorsqu'en place
de l'expérience elle fait subrepticement appel, sans même en faire la critique
qui conviendrait, aux vieilles notions héritées telles quelles et toutes usées
de la philosophie métaphysique traditionnelle, Notamment la notion de vérité
en fonction de laquelle les associationistes croiront pouvoir classer les
phénomènes en hiérarchies dont le summum du vrai touche au summum du bien (on
pourrait faire le même travail aujourd'hui avec le behaviorisme). Or, remarque Lacan, du point de vue de la
science, le savant se demande-t-il si "l'arc-en-ciel est vrai? Seulement lui importe que ce phénomène soit
communicable en quelque langage (condition de l'ordre mental), enregistrable
sous quelque forme (condition de l'ordre expérimental) et qu'il parvienne à
l'insérer dans la chaîne des identifications symboliques où sa science unifie
le divers de son objet propre (condition de l'ordre rationnel)"[15].
En
faisant prévaloir la fonction du vrai sur la fonction du réel, les psychologues
associationistes ont été amenés à rejeter l'hallucination par exemple, parce
que non vraie, dans les phénomènes d'ordre sensoriel, ainsi qu'une
multiplicité d'autres manifestations de la vie psychique: rêve, lapsus, etc., voire surtout l'image à
laquelle - dans ces premiers textes - Lacan va accorder une place et un rôle
tout à fait considérables. Au point qu'on peut dire avec Philippe Julien que
toute cette première période est centrée par l'exploration et la construction
de ce registre qu'il nommera plus tard l'Imaginaire.
"Considérons
maintenant les problèmes de l'image. Ce
phénomène sans doute le plus important de la psychologie par la richesse de
ses données concrètes, l'est encore par la complexité de sa fonction,
complexité qu'on ne peut tenter d'embrasser sous un seul terme, si ce n'est
sous celui de fonction d'information." [Mais dans tous les sens possible et forts de ce terme d'information,
jusqu'à mise en forme, organisation formelle, par exemple de l'image du corps].
"Les acceptions diverses de ce terme qui, de la vulgaire à l'archaïque,
vise la notion sur un événement, le sceau d'une impression ou l'organisation
par une idée, expriment en effet assez bien les rôles de l'image comme forme
intuitive de l'objet, forme plastique de l'engramme (seul des concepts associationistes
retenus par Lacan qui le débarasse de son caractère atomistique hérité de la
psychiatrie, pour lui substituer celui d'une forme inscrite passivement) et
forme génératrice du développement. Ce
phénomène extraordinaire dont les problèmes vont de la phénoménologie
mentale à la biologie et dont l'action retentit depuis les conditions de
l'esprit jusquà des déterminismes organiques d'une profondeur peut-être
insouspçonnée, nous apparaît, dans l'associationisme, réduit à sa fonction
d'illusion. L'image, selon l'esprit du
système, étant considérée comme une sensation affaiblie, dans la mesure où
elle témoigne moins sûrement de la réalité, est tenue pour l'écho et l'ombre de
la sensation, de là, identifiée à sa trace, à l'engramme"[16]. J'ai cité un peu longuement ce
passage sur l'image parce que celle-ci est la pierre d'angle de la construction
de l'Imaginaire et des processus afférents d'identification qui, de l'enfant
au miroir et de l'enfant jaloux jusqu'aux formations des nouvelles sociétés
totalitaires par identification à un Hitler ou un Musollini, sont au coeur de
la première période réflexive de Lacan.
Or,
précisément, si l'expérience psychanalytique peut être considérée par bien des
points comme une révolution dans le domaine de la pensée et de la connaissance,
c'est entre autre chose par la conception que Freud a promue de l'image, sous
le nom d'imago, et de ses fonctions.
En effet, "si sous le nom d'imago, il ne l'a pas pleinement
dégagé de l'état confus de l'intuition commune, c'est pour user magistralement
de sa porté concrète, conservant tout de sa fonction informatrice dans
l'intuition, dans la mémoire et dans le développement"[17]. Or cette fonction informatrice
de l'image est à proprement parler celle de l'identification. L'identification, au sens freudien, n'est
pas l'imitation toujours entachée d'approximations plus ou moins ridicules
(drag queens ou travestis burlesque à
la Gilda), mais "l'assimilation globale d'une structure et
l'assimilation virtuelle du développement qu'implique cette structure à l'état
encore indifférencié"[18].
- L'assimilation globale de la structure est analysée dans le Stade
du miroir, qui conditionne tout le reste de la formation du sujet.
- L'assimilation virtuelle du développement qu'elle implique est
analysée dans les Complexes familiaux.
Car "c'est par la voix du complexe que s'instaurent dans le
psychisme les iamges qui informent les unités les plus vastes du comportement".
Le Stade du miroir
Ce
stade du miroir est présenté dans le titre de l'article réécrit pour
une seconde présentation au Congrès International de Zürich le 17 juillet
1949, comme formateur de la fonction du je telle qu'elle nous est révélée
dans l'expérience psychanalytique.
Déjà dans sa thèse, Lacan remarquait que le moi n'était pas le sujet de
la connaissance, mais un objet libidinal narcissique. Dans cet article perdu de 1936, remarque Philippe Julien, "Lacan
franchit un nouveau pas: allant au-delà
de la psychose paranoïaque, il passe à l'universel en mettant en évidence, par
la phase du miroir, la naissance même du moi, soit le narcissisme dit primaire
par Freud[19]" (p. 45). Pour ce faire et
contrairement à Freud, Lacan ne part pas d'un sujet qui se constituerait
entièrement sur le fond primitif de ses sensations proprio- et interoceptives: "Nous ne parlerons pas ici avec
Freud d'auto-érotisme, puisque le moi n'est pas constitué, ni de narcissisme,
puisqu'il n'y a pas d'image du moi".
En fait le sujet amorce sa constitution hors de lui, car si "l'étude
du comportement de la prime enfance permet d'affirmer que les sensations
extero- proprio- et interoceptives ne sont pas encore, après le douzième mois,
suffisamment coordonnées pour que soit achevée la reconnaissance du corps
propre, ni correlativement la notion de ce qui lui est extérieur"... ce sont néanmoins les sensations extéroceptives
qui, les premières, "s'isolent sporadiquement en unités de perception"... "En témoignent la précocité et
l'électivité des réactions de l'enfant à l'approche et au départ des personnes
qui prennent soin de lui. Il faut
pourtant mentionner à part, comme un fait de structure, la réaction d'intérêt
que l'enfant manifeste devant le visage humain: elle est extrêmement précoce, s'observant dès les premiers jours
et avant même que les coordinations motrices des yeux soient achevées". La valeur du visage humain comme miroir des
expressions psychiques sera soulignée par Winnicott dans la lecture originale
qu'il fera du stade du miroir selon Lacan[20].
Lacan,
quant à lui, reprend à son compte - en la détournant d'ailleurs complètement de
son contexte - une observation d'Henri Wallon dans les Origines du caractère
chez l'enfant que cite Ph. Julien:
"Darwin note que vers le huitième mois il manifeste par des
`Ah!' sa surprise chaque fois que son regard se trouve rencontrer son image,
et Preyer qu'à la trente-cinquième semaine, il tend la main avec ardeur vers
son image(...) La réalité attribuée à
l'image est même si complète que, non seulement, entre la quarante et unième
et la quarante-quatrième semaine encore, l'enfant de Preyer rit et tend les
bras vers elle, chaque fois qu'il la voit, mais qu'à la trente-cinquième
semaine, celui de Darwin regarde son image dans la glace chaque fois qu'on
l'appelle par son nom. Ce n'est plus,
tout au moins de façon passagère ou intermittente, à son moi proprioceptif
qu'il applique son nom, lorsqu'il l'entend prononcer: c'est à l'image extéroceptive que lui donne de lui-même le miroir"[21]. En fait, c'est par là que le
sujet commence à se reconnaître, à s'apréhender comme moi dans son image dans
le miroir. Le moi, d'emblée, est
intéroceptif, ne serait-ce que parce que dans l'image au miroir, il va
percevoir une forme unifiée de son corps qu'il n'éprouve justement pas encore
dans ses sensations proprioceptives et intéroceptives toujours incoordoonnées
et qui, elles, soutiennent l'imago du corps morcellé. Par le regard l'enfant anticipe sur une
motricité coordonnée qu'il ne maîtrise pas encore, mais qu'il voit l'autre
posséder. Dans cette anticipation: quand tu sera grand! se profile le devenir
de ce qu'il n'est pas encore; mais qu'il voit l'autre dans le miroir être: modèle identificatoire de son développement
à venir: Image qui, dehors, va
conditionner, engendrer son moi. Comme
la pigeonne ou le criquet pèlerin auprès desquels Lacan cherche la caution de
l'éthologie et d'une expérimentation minutieuse, l'enfant est constitué selon
et par l'image suivant le processus de l'identification: c'est-à-dire passage du dehors au dedans,
in-formation de l'image du corps. Comme
le remarque Julien, ni illusoire (Platon à Spinoza) ni registre de la création
poétique (les romantiques), l'imaginaire est le registre du corporel, de
l'image du corps en tant que cette image possède un pouvoir structurant: c'est sous le sigle d'un retour à Aristote
qu'après Freud, Lacan redonne à la forme (Morphé) son pouvoir de
formation, sa fonction causale, mais à condition qu'y soit adjointe la notion
essentielle d'investissement libidinal qui introduit toute la différence
entre l'identification de la pigeonne ou du criquet pèlerin et celle du petit
d'homme. Nous parlerons de la libido la
fois prochaine.
Car
le petit d'homme n'est pas dissociable des relations sociales très
particulières au sein desquelles se constitue sa personnalité. Cette thèse est - vous vous en souvenez -
centrale dans la thèse de 1932 et l'étude du cas Aimée ou du crime des soeurs
Papin. Elle est splendidement
développée dans l'article sur la Famille écrit en 1938 pour l'Encyclopédie
d'Anatole de Monzie.
Les Complexes Familiaux
Si
le sujet humain se constitue dans et par le registre des relations sociales,
c'est tout de même la famille qui en constitue le premier contexte. Apparemment unie par une double relation biologique
la famille est en fait tout autre chose.
Voici comment Lacan situe la spécificité de la famille humaine.
"L'espèce
humaine se caractérise par un développement singulier des relations sociales,
que soutiennent des capacités exceptionnelles de communication mentale, et
corrélativement par une économie paradoxale des instincts qui s'y montrent
essentiellement susceptibles de conversion et d'inversion et n'ont plus
d'effet isolable que de façon sporadique.
Des comportements adaptatifs d'une variété infinie sont ainsi
permis. Leur conservation et leur
progrès, pour dépendre de leur communication, sont avant tout oeuvre collective
et constituent la culture; celle-ci introduit une nouvelle dimension dans la
réalité sociale et dans la vie psychique.
Cette dimension spécifie la famille humaine comme, du reste, tous les
phénomènes sociaux chez l'homme".[22]
La
famille est non seulement le lieu où l'enfant se constituera par ces
identifications successive aux imagos parentales qui se constitueront en
complexes qui scandent les étapes d'un développement sur la conception duquel
Lacan reviendra ultérieurement, mais qui - à cette époque - est assez proche de
celle que Dolto conservera tout au long de sa réflexion.
Il
convient de remarquer que l'examen de la structure familiale ne saurait être
examinée par le psychanalyste sans qu'il prenne en compte les données de l'ethnographie,
de l'histoire du droit et de la statistique sociale.
Pourquoi
cette prévalence accordée à la Famille?
"C'est parce qu'entre tous les groupes humains, la famille joue
un rôle primordial dans la transmission de la culture. Si les traditions spirituelles, la garde
des rites et des coutumes, la conservation des techniques et du patrimoine lui
sont disputées prenant dans la première éducation, la répression des instincts,
l'acquisition de la langue justement nommée maternelle. Par là elle préside aux processus
fondamentaux du développement psychique, à cette organisation des émotions
selon des types conditionnés par l'ambiance, qui est la base des sentiments;
plus largement elle transmet des structures de comportement et de
représentation dont le jeu déborde les limites de la conscience".[23]
- Lorsque la psychanalyse examine la famille, elle n'objective
jamais des instincts (la famille est tout, sauf instinctuelle) mais des
complexes.
- Qu'est-ce qu'un complexe?
- "Ce qui définit un complexe, c'est qu'il reproduit une
certaine réalité de l'ambiance [familiale], et doublement:
1) sa forme représente cette réalité en ce qu'elle a d'objectivement
distinct à une étape donnée du développement psychique; cette étape spécifie
sa genèse.
2) Sson activité répète dans le vécu la réalité ainsi fixée, chaque
fois que se produisent certaines expériences qui exigeraient une objectivation
supérieure de cette réalité: ces
expériences spécifient le conditionnement du complexe"[24].
Je n'entrerai pas tout de suite dans
l'analyse que Lacan nous propose du complexe et de sa dimension
fondamentalement culturelle, sauf pour indiquer que la définition lacanienne du
complexe dépasse très largement la définition freudienne plus restreinte où le
complexe est retenu sous sa forme inconsciente et comme cause d'effets
psychiques particuliers: les formations
de l'inconscient. La diversité et la
contingence de ces effets impliquent comme élément fondamental, une représentation
inconsciente: l'imago. "Complexes et imago ont révolutionné
la psychologie et spécialement celle de la famille qui s'est révélée comme le
lieu d'élection des complexes les plus stables et les plus typiques: de simple sujet de paraphrases moralisantes,
la famille est devenue l'objet d'une analyse concrète"[25].
Organisateurs du développement et centrés
sur des imagos propres à certains moments de ce développement, les complexes
peuvent se ramener à trois: le complexe
de sevrage, le complexe d'intrusion et le complexe d'Oedipe.
Le
Complexe de sevrage
Il est centré par l'imago maternelle et la
forme d'identification qui lui est propre est l'identification cannibalique
que, par la suite, dans son séminaire sur l'Identification, Lacan considérera
comme l'une des plus difficile à saisir conceptuellement: il n'en donne pas moins dans les complexes
familiaux une image saisissante:
"`Cannibalisme', mais cannibalisme fusionnel, ineffable, à la
fois actif et passif, toujours survivant dans les jeux et mots symboliques,
qui, dans l'amour le plus évolué, rappellent le désir de la larve, - nous
reconnaîtrons en ces termes le rapport à la réalité sur lequel repose l'iamgo
maternelle[26]" ou plus exactement l'imago du sein maternel. Si dans l'analyse ce complexe se retrouve
sous une forme largement remaniée par la vie mentale, on peut le voir se
réactiver sous une forme beaucoup plus crue - si j'ose dire - et qui nous la
rend particulièrement difficile à supporter, dans les phases terminales de
certaines maladies mortelles où ce n'est pas la maladie spécifique attachée à
tel ou tel organe qui provoque l'effondrement final, mais une véritable désintrication
des pulsions où la pulsion de mort, sous sa forme de la répétition de ce qu'il
y de plus originaire, entraîne le sujet
et son corps vers le non-vivant originel sans qu'aucun symptôme pathologique
soit nettement décelable, mais par
contre, la sensation de froid, le repli au fond d'un lit très chaud, l'anorexie
ou le retour à une nutrition lactée, l'incoordination motrice et sphinctérienne
(qui amènerait le malade à vivre comme le foetus dans ses excréments), la
perte du langage ou le retour à des appels pré-verbaux: petits vomissements ou hoquets sont autant
de signes ou plutôt d'indices d'un retour massif d'une vie parasitaire qui -
faute d'une matrice ou d'un placenta nourricier - ne peut mener qu'à la mort.
Lacan ne trouve pas le complexe de
sevrage chez Freud mais chez Laforgue et les psychanalystes français qui en ont
fait grand cas. Pour Laforgue le
complexe de sevrage a une portée immense puisque "le sevrage ne se
limite pas à l'ablactation proprement dite (ce avec quoi Lacan est bien
d'accord) mais comprend tout un ensemble de circonstances au cours desquelles
l'enfant arrive à se détacher progressivement de sa mère, à lui substituer la
famille, puis à marcher, à parler, à être propre, bref à développer sa
personnalité sociale"[27]. A partir du sevrage l'enfant
passe de la captativité (de la mère) à l'oblativité (autonomie et don de soi)
(notion qui, nous l'avons vu, fait déjà horreur à Lacan)
Le
Complexe d'intrusion
Si l'imago du sein maternel demeure -
quoique sous des formes remaniées par la symbolisation - une imago dominante à
l'horizon de la vie de l'homme, le passage néanmoins nécessaire au stade
suivant du développement - dominé par le complexe d'intrusion - est assuré par
le stade du miroir qui assure cette seconde étape. Se reconnaissant distinct de ce qu'il s'éprouve être en son
corps dans l'image de lui que lui renvoit le miroir et qui le constitue comme
moi, le sujet reconnaît aussi la présence de l'autre et le concept d'intrusion
se constitue lorsque le sujet se reconnaît des frères. Ses formes varieront, bien sûr, avec les
conditions de la fratrie, mais elles sont néanmoins centrées le plus
fréquemment par la jalousie dont les psychanalystes ont pu montrer qu'elle ne
représentait pas tant une situation de rivalité vitale, qu'une forme, propre
au complexe d'intrusion, d'identification mentale. Nous avons vu avec Ferenczi comment l'enfant séduit pouvait
s'avérer fondamentalement être un enfant séducteur. On pourrait l'appeler l'identification spéculaire. Ce type de réversibilité spéculaire est caractéristique
des jeux de l'enfant avec les autrs enfants et du complexe d'intrusion ou
complexe fraternel. Chez les jumeaux,
elle produit parfois des situations tout à fait étonnantes au niveau de
certaines formations de l'inconscient. Je pense ici à un analysant qui m'a
rapporté un jour avoir fait exactement le même rêve que son frère jumeau et
durant la même nuit, l'un habitait Québec et l'autre Montréal. Seule, dans le
rêve, la position des deux frères sur le porche d'où ils regardaient venir vers
eux une horde de loups, changeait d'un rêve à l'autre qui, pour le reste
étaient identiques. Mais c'est la jalousie et l'agressivité afférentes qui donnent
à ce complexe sa tonalité profondément ambigüe voire ambivalente. On en trouvera maints exemples dans la
littérature et je peux vous en indiquer au moins deux: la lettre volée, d'Edgard Poe, où la
circulation de la lettre est relancée par la force du désir de vengeance causé
par de la jalousie entre deux frères ennemis:
Dupin et le Ministre, ce qui se dévoile dans le billet que Dupin laisse
au Ministre:
Un destin si funeste
S'il n'est digne d'Atrée
et digne de Thyeste
qui
renvoit à l'Atrée de Crébillon. Cette pièce de théatre, très rarement jouée,
est peut-être, la dramatisation la plus spectaculaire de la jalousie, de la
haine et de l'agressivité sous sa forme la plus archaïque, cannibalique, qui
oppose deux frères amoureux d'une même femme.
Il est intéressant de voir qu'à ce stade,
au masochisme primaire par quoi se manifste la pulsion de mort au stade
précédent succède une forme déjà plus socialisée et active de la mort: le meurtre du frère. Mais le frère, l'autre de la jalousie fraternelle
n'est guère différent du moi qui se constitue lui-même comme identique à l'autre
dans le miroir. S'il y a ici de
l'autre, ce n'est pas encore du tiers.
C'est pourquoi ce stade est celui du narcissisme. Mais il est aussi celui où s'amorce
l'ouverture sur le tiers car, pris entre le retour vers l'imago du sein
maternel ou la destruction de l'autre fraternel, le sujet peut choisir une voie
tierce et se tourner vers un objet autre que le sein ou son autre
moi-même: ce qui se signifie, par
exemple, dans le jeu du Fort/Da. Toutefois ce n'est que dans le troisième
complexe, le complexe d'Oedipe, qu'il parachèvera cette socialisation amorcée
dans le complexe d'intrusion.
[9]. Jacques Lacan,
Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse in Ecrits,
Seuil, 1966.
[11]. Jacques Lacan,
Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse,
Seuil, 1978