COURS X

 

                       le 7 février 1989

 

 

III. B. 2<°) Conceptions de la paranoïa chez Karl Abraham, Sandor Ferencsi et Otto Fenichel

 

     En 1913, cinq ans après la parution de la belle monographie de Jung sur la démence précoce (ou schizophrénie, comme Jung finira par la nommer), un ancien élève de Jung et disciple passionné de Freud qu'il a connu grâce à Jung, Karl Abraham, se retournait vio­lemment contre son premier maître pour défendre la pensée du se­cond.

 

     La liquidation du dauphin Zurichois de Freud s'est accomplie par hérault interposé avec une violence peu compatible avec la componction habituelle des protagonistes.  Un scénario qui devait à jamais marquer du sceau de sa répétition tout le mouvement psy­cha­nalytique mondial.   Nous aurons maintes fois l'occasion de le retrouver dans le devenir institutionnel où Lacan s'est trouvé directement ou indirectement impliqué, et sous des formes particu­lièrement ignobles.

 

     S'il fallut que les disciples fidèles de Freud attendent la publication des neuf conférences sur la psychanalyse que Jung pré­senta à New York pour passer à l'attaque, ils auraient déjà pu flai­rer l'hérésie jungienne dès la parution de la néanmoins très belle et très importante monographie sur la démence précoce dans laquelle Jung est encore très freudien. Malheureusement la lettre de Freud concernant ce livre nous manque et nous ignorons ce qu'il en a pensé.

 

     Jung trahit Freud sur trois points essentiels de la théorie:  1°) sur le ssens et l'extension du terme freudien de sexualité;

2°) en ce quui concerne la théorie génétique de la sexualité infan­tile;

3°) sur la tthéorie du refoulement.

 

     Nous avons vu qu'effectivement dans ce que Jung nomme les complexes à tonalité affective, le sens qu'il donne au terme d'af­fectivité est infiniment plus étendu et par conséquent plus "flou" que ce que Freud entend par sexualité qui, pour Jung, n'est qu'un cas particulier du vaste domaine des affects.  C'est ainsi que l'i­dée refoulée et perturbatrice qui, pour Freud, est toujours une re­présentation sexuelle peut être, pour Jung, tout autre chose; on le voit bien dans les exemples cliniques qu'il présente dans sa Psy­cho­logie de la démence précoce.  Refusant l'universalité du sexuel, il n'avait effectivement guère d'autre choix que de se mettre en quète de l'universel dans les grands thèmes idéologico-religieux qu'il croira retrouver un peu plus tard au coeur de tous les psy­chis­mes.  En ce qui concerne la sexualité infantile, Jung oscille entre une récusation globale de la théorie d'une sexualité infanti­le polymorphe, et une étrange théorie génétique où l'assomp­tion du moi ne se produirait pas à partir d'un éclatement du narcissisme primaire sous l'impact d'une transforma­tion progres­sive des rela­tions objectales et de la libido.  On verra par ailleurs comment Abraham lui-même sera amené à systématiser la structuration pro­gres­sive des relations d'objets, ce qui soulèvera des critiques virulentes de la part de Lacan.  Sans entrer dans l'étude des sta­des de la vie infantile et du destin de la libido chez Jung, il est remarquable de constater qu'il conçoit le moi comme une sorte de masse narcissique indivise qui ne cesse d'avoir à se défendre con­tre les affects suscités par les excitations qui proviennent de l'ex­térieur et vont provoquer ces clivages au sein de l'unité nar­cissique qui seront la cause de phénomènes allant de simples traits caractériels jusqu'aux formes les plus extrêmes de dissocia­tion de la démence précoce.

 

     Or en ce point, il est remarquable de voir comment Jung est loin de Freud, car si chez Freud la nocivité des représentations clivées ne s'explique que par les diverses modalités du refoulement et si la gravité de leur nocivité dépend du type de refoulement que dans ses deux études sur les psychonévroses de défense il repartit entre deux types:  le refoulement proprement dit et le rejet (qui serait responsable de la psychose); chez Jung la notion même de refoulement est absente.  Le clivage - au sens bleulerien - suffit à expliquer le caractère perturbateur et discordantiel des comple­xes à tonalité affective et la nature du clivage (Spaltung secon­daire et Zerspaltung) associée au degré de fixation du complexe à tonalité affective qui constitue le noyau perturbateur de la per­son­nalité suffisent tous deux à expliquer la gravité de la pertur­bation qui va de l'hystérie (Spaltung secondaire et noyau pertur­bateur simplement incontrôlable par le moi) à la démence précoce (Spaltung secondaire et primaire, noyau complexuel fixé par un phé­nomène physiologique toxique qui dissocie le substrateur primai­re de la personnalité (les structures logiques de la pensée)) en pas­sant par la paranoïa qui se différencie de l'hystérie par la nature idéale du complexe à tonalité affective nodal et dont la gravité dépend du degré de fixation du complexe, la paranoïa apparaissant comme une forme transitionnelle et évolutive entre l'hystérie et la démence précoce.

 

     On voit que chez Jung (et Bleuler) ce sont les notions hypo­thé­tiques de fixation du complexe nodal et de toxicité (démence précoce) ou d'incontrôlabilité du complexe nodal par le moi (hys­térie) qui tiennent lieu de concept de refoulement et des modalités du refoulement(Verwerfung d'abord, Verleugnung ensuite) essentiels à la compréhension freudienne des psychoses.

 

     Si je rappelle ces points de dissentions théoriques cruciaux, mis en évidence par les critiques d'Abraham et de Ferenczi, c'est précisément parce que les recherches de ces deux auteurs sur la paranoïa et la démence précoce, voire, en ce qui concerne Abraham, sur la psychose maniaco-dépressive, se sont poursuivies dans la perspective d'une critique de l'hérésie jungienne et d'une vérifi­cation voire d'une démonstration, sinon expérimentales, du moins cliniques du bien fondé des hypothèses freudiennes.

 

 

III. B. 2<°) a. Karl Abraham

 

     Karl Abraham n'a rien écrit sur la paranoïa et, dans ses Oeu­vres Complètes[1], la paranoïa n'est citée qu'une fois en référence à l'étude de Freud sur Schreber et afin de proposer un diagnostic différentiel avec la psychose maniaco-dépressive.

 

     Par contre, Abraham est entré dans la lice psychanalytique avec trois textes fort intéressants sur la démence précoce  témoi­gnent à la fois de son travail au Burghölzli et de sa position par rapport à la théorie freudienne des psychoses et du rôle des trau­mas sexuels. 

 

     Dans son tout premier article, Signification des traumatismes sexuels juvéniles pour la symptômatologie de la démence précoce (1907) il reprend l'hypothèse promue par Freud et développée, du moins à cette époque, par Jung et Bleuler:  "les symptômes de la démence précoce sont l'élaboration du même matériel que ceux de l'hystérie; la sexualité y joue le même rôle prédo­minant, et les mêmes mécanismes sont en action". Il s'agit pour lui de montrer que "la sexualité infantile d'un sujet s'exprime dans les symptômes d'une démence précoce plus tardive de la mème façon que celle que Freud avait démontrée pour l'hystérie", et ce à partir de quelques cas cliniques. Cas dont il n'est pas toujours évident s'il s'agit de paranoïa ou de démence précoce.

 

     Les deux premiers cas sont ceux de femmes qui ont été violées dans leur prime jeunesse, avant la puberté, et qui développèrent toutes les deux ultérieurement une démence précoce dont les symp­tômes symbolisent la nature et les circonstances sexuelles des trau­matismes. Chez l'une, le souvenir en est resté présent de façon obsessive et angoissante tandisque chez l'autre les symptômes n'ap­paraissaient que dans des circonstances qui évoquaient les circons­tances du trauma. Dans les deux cas, Karl Abraham remarque que les patientes n'ont rien dit de l'attentat dont elles avaient été les victimes, mais il ne tire aucune conséquence de ce silence.

 

     Toutefois il ne lui semble pas nécéssaire qu'il y ait trauma pour que la démence précoce se développe, il peut ne s'agir que d'une sexualité infantile anormale : "D'après mes quelques observa­tions, l'anomalie sexuelle des patients s'exprime, en plus de l'ap­parition prématurée de la libido, par une imagination préoc­cupée à tel point et si précocement de la sexualité que les autres contenus de la conscience sont écartés". Mais la question reste posée de savoir si l'imagination anormale est un signe avant-coureur de la démence précoce ou bien si la démence précoce plus tardive ne fait qu'utiliser les fantasmes et les événements sexuels de l'enfance. De toute façon, conclut Karl Abraham : "la prédisposition indivi­duelle m'apparaît comme primaire." Les repré­sentations sexuelles présentes sous une forme symbolique, comme dans le rêve et dans l'hystérie, donnent sa force à la démence précoce. Forme qui est donc surdéterminée par un trouble de l'attention favorable à la formation des symboles.

 

     Dans son second article, Les traumatismes sexuels comme forme d'activité sexuelle infantile, (O. C. I. p. 24-35), Karl Abraham revient sur l'opposition traumatisme sexuel/ sexualité infantile anormale. Après avoir rappelé que si, pour lui comme pour Freud, l'hystérie comme la démence précoce ne se développent que sur le fond d'une constitution psycho-sexuelle anormale mais dans une forme marquée par un traumatisme plus ou moins important, il re­vient sur une question que nous nous sommes certainement tous posée : "Pourquoi chez tant de névrosés ou de psychotiques peut-on décou­vrir un traumatisme sexuel au cours de l'anamnèse infantile?" La réponse qu'un grand nombre de cas lui permet d'apporter est que le traumatisme a été voulu par l'inconscient de l'enfant et qu'il doit être considéré comme une forme infantile d'activité sexuelle. "Cette observation, précise Abraham, peut nous permettre de classer et de grouper les traumatismes sexuels malgré leur grande variété. Nous pouvons distinguer les traumatismes sexuels imprévus et sou­dains de ceux qui étaient d'une façon ou d'une autre prévisible, ou même carrément provoqués."

 

     En revenant sur le fait que la plupart des traumatismes se­xuels pathogènes sont tus, Karl Abraham remarque qu'ils ne le sont pas tant pour des motifs de pudeur ou de honte, mais bien plutôt parcequ'ils ont provoqué du plaisir et que l'enfant n'aura pas été étranger à leur accomplissement. Les mécanismes de déplacement sur une représentation moins chargée, par exemple sur la honte de n'a­voir pas parlé du trauma, serait à l'origine des formations déli­rantes là où dans les névroses le mécanisme de transposition serait à l'origine des représentations obsédantes. Par contre Karl Abraham trouve une preuve du fait que l'inconscient peut être à l'origine du trauma dans le retour fréquent du même type de trauma qui semble être l'élément déclanchant alors qu'il ne s'agit que d'une répéti­tion du trauma primitif qui réveille les mêmes sentiments de cul­pabilité intolérable face à la réalisation du même plaisir interdit.

 

     Notons au passage une remarque qui ne laissera pas d'en amuser certains, mais que je trouve assez caractéristique de toute une idéologie fin de siècle sur la sexualité féminine. On pourrait parler, dit Karl Abraham à propos de cette recherche inconsciente de la répétition traumatique, "d'une diathèse traumatophile qui ne se limite d'ailleurs pas à des traumatismes sexuels. En société, les hystériques sont ces êtres interessants auxquels il arrive toujours quelque chose. Les hystériques femmes, en particulier, ont constamment des aventures. Poursuivies en pleine rue, elles sont l'objet d'avances sexuelles éffrontées, etc...Il est inscrit dans leur façon d'être de s'exposer à un effet traumatisant extérieur. Elles ont besoin d'apparaître comme succombant à une contrainte extérieure; nous trouvons là sous une forme exagérée, un trait général de la psychologie féminine."

 

     En conclusion, ce n'est pas le traumatisme sexuel infantile qui joue un rôle étiologique dans l'hystérie et la démence précoce, mais bien plutôt la disposition à la névrose ou à la psychose ulté­rieure qui se manifeste dès l'enfance sous cette forme : la tendan­ce à subir des traumatismes sexuels. La signification étiolo­gique du traumatisme sexuel est remplacée par sa significa­tion struc­turante. (nous ne sommes pas loin, remarquons-le, de découvrir le désir comme facteur déterminant, mais il faudra encore attendre quelques décennies).

 

    Enfin dans Les différences psychosexuelles entre l'hystérie et la démence précoce, (O. C. I. pp. 36-47), Karl Abraham, après une pointe dirigée contre Jung pour qui le suçotement devait être con­sidéré comme une étape présexuelle du développement de l'enfant, rappelle, en restant au plus près des hypothèses freudiennes des Trois essais sur la sexualité, que les émois sexuels les plus pré­coces de l'enfant sont en rapport avec une seule zone érogène : la bouche. Période de l'auto-érotisme qui prélude à l'établissement des relations objectales indifférentes au sexe de l'objet. Avant que la pulsion hétérosexuelle n'obtienne et ne garde la haute-main, l'enfant porte en lui une série de pulsions partielles qui, lors de l'orientation vers l'hétérosexualité, ne disparaîtront pas complè­tement, mais seront sublimées, c'est-à-dire soutraites à l'utilisa­tion sexuelle et dirigées vers des buts sociaux importants. Passons sur ce que cette compréhension du développement psychosexuel de l'enfant peut avoir de sommaire. L'ensemble des pulsions partielles et homosexuelles peut être transféré sur des objets. Lorsque la pulsion homosexuelle cède devant l'afflux des pulsions partielles refoulées, comme c'est le cas chez le névrosé que caractérise un désir sexuel anormalement intense, celles-ci se manifestent dans la conscience sous la forme de symptômes. "Les symptômes pathologiques morbides constituent une activité sexuelle anormale". En dehors des périodes où les symptômes triomphent, la maladie se manifeste soit par une intensification du transfert des pulsions partielles sur les objets qui peuvent les satisfaire de façon substitutive, soit vers des activités de sublimation intensifiées de ces pulsions.

 

     Chez les déments précoces, ce ne sont pas les pulsions partielles qui sont en lutte contre la pulsion homosexuelle, mais bien les pulsions auto-érotiques, ce qui se manifeste clairement par le fait que dans cette maladie, les transferts ont en grande partie disparu : "La démence précoce détruit la capacité de trans­fert sexuel, d'amour objectal." C'est d'aillers, remarque Karl Abraham, la raison qui fait que la cure psychanalytrique qui repose fondamentalement sur la possibilité qu'a le patient d'établir des transferts (comme on disait à l'époque), est inefficace comme thé­ra­peutique pour les démences précoces. Opinion qui est encore celle de bien des psychanalystes d'aujourd'hui, en particulier aux Etats-Unis où, nous le verrons, Karl Abraham a imposé beaucoup plus que son style, comme le faisait remarquer Jean Imbeault. Ce manque de transfert se manifeste dans toutes sortes de comportements qu'A­bra­ham passe en revue avant de conclure :"nous avons vu deux séries de manifestations : les unes montrant la libido détachée des objets vivants et inanimés, les autre la perte des sentiments acquis par sublimation... La particularité psychosexuelle de la démence pré­coce réside en ce que le sujet malade retourne à l'auto-érotisme. Les symptômes de la maladie sont une forme d'activité sexuelle auto-érotique." Cette fermeture libidinale au monde exté­rieur explique la dimension persécutrice de la démence précoce, les objets désinvestis deviennent des objets persécuteurs et la sures­ti­mation sexuelle que le dément précoce rapporte sur lui-même est à la base du délire de grandeur.

 

     "C'est donc bien l'auto-érotisme qui distingue la démence précoce de l'hystérie. Ici le détachement de la libido, là l'in­vestissement excessif de l'objet; ici la perte de la capacité de sublimer, là une sublimation accrue... La constitution psychose­xuelle de la démence précoce repose sur une inhibition du dévelop­pement... et cette inhibition ne s'exprime pas seulement par un dépassement insuffisant de l'auto-érotisme, mais encore par une persistance anormale des pulsions partielles..." Et Karl Abraham de conclure, tout en lançant une dernière pierre dans le jardin de Jung : "L'hypothèse d'une constitution psycho-sexuelles anormale, dans le sens de l'auto-érotisme, explique, pour moi, une grande partie des manifestations morbides de la démence précoce et rend superflues les nouvelles hypothèses concernant la toxine."

 

     La psychanalyse, si elle ne permet pas de traiter les déments précoces permet toutefois une meilleure compréhension de leur symptomatologie et surtout d'établir un diagnostic différentiel avec les hystéries.

 

 

II. B. 2°) b. Sandor Ferenczi.

    

     Entre 1911 et 1914, Sandor Ferenczi a écrit quatre études sur les paranoïas que nous passerons rapidement en revue car elles ne sont pas dénués d'interêt, ne serait-ce que parcequ'elles sont en­core frappées de cet élan qu'avaient tous ces textes pionniers et qui fait tellement défaut à la plupart des textes que nous lisons aujourd'hui.

 

     Dans Le rôle de l'homosexualité dans la pathogénie de la paranoïa,[2] 1911,( O. C. I.pp. 172-188), Ferenczi, dès les premières ligne du texte, donne d'amblée une idée de la place où, à cette épo­que, il écrit par rapport à Freud : "Au cours de l'été 1908, j'ai eu l'occasion de discuter assez longuement avec le Professeur Freud du problème de la paranoïa. Ces entretiens nous ont amenés à une certaine conception unitaire, nécéssitant encore toutefois une vérification expérimentale, développée pour l'essentiel par le Pro­fesseur Freud, moi-même contribuant à structurer la démarche de pen­sée par quelques propositions et objections." Comme me le fai­sait remarquer Jean Imbeault, Ferenczi s'est placé d'emblée dans cette position où l'on est celui qui achète les billets de train, place ordinairement réservée à une épouse disait Freud qui, s'il avait eu l'esprit et la liberté d'expression de Picasso parlant de Braque, aurait pu dire de Ferenczi : C'est ma femme, ou mieux, c'est ma fille.

 

     Pour le couple Freud/Ferenczi, donc, la paranoïa occupe une place médiane entre la névrose et la démence précoce et elle est caractérisée par le mécanisme de projection des affects. "Le dément retire son interêt des objets du monde extérieur en général, et les ramène dans le moi (auto-érotisme, folie des grandeurs). Le retrait d'une partie des désirs dans le moi réussit - la folie des gran­deurs ne manque dans aucun cas de paranoïa - mais une autre partir, plus ou moins grande, de l'interêt ne peut pas se séparer de son objet primitif, ou bien y revient à nouveau. Cependant cet interêt est si insupportable pour le malade qu'il est objectivé (par inver­sion de la tonalité émotionnelle, c'est-à-dire la présence d'un "si­gne négatif") et, par ce moyen, expulsé du moi. Donc, la ten­dance devenue insupportable et retirée à son objet revient dans la conscience sous la forme de perception de son contraire (comme appartenant à l'objet de la tendance). Le sentiment d'amour devient la perception de son contraire, l'interêt devient persécution."

 

     Cette hypothèse que Freud est en train de vérifier au moment où Ferenczi écrit ces lignes, en étudiant le cas Schreber, ne sera validée dans le texte de Ferenczi que par la communication d'un fait d'expérience, à savoir que dans la paranoïa, "le malade ne fait pas jouer le mécanisme paranoïaque indifféremment contre n'im­porte quel interêt libidinal, mais, à ce que j'ai ou observer jus­qu'à présent, exclusivement contre un choix d'objet homose­xuel... au point que la paranoïa n'est peut-être qu'une déformation de l'homosexualité."

 

     Quatre exemples décrits de façon tout à fait vive et pleine d'allant, permettent à Ferenczi de conclure que "dans la paranoïa il s'agit de la résurgence de l'homosexualité jusqu'alors sublimée, dont le moi se défend par le mécanisme de projection." Bien sûr, cette hypothèse relativement facile à vérifier cliniquement ne fait que déplacer le questionnement vers cette autre question qui ne cesse de hanter tous les psychanalystes et, en particulier, ceux qui comme Ferenczi ne semblent pas, contrairement à Karl Abraham, faire appel à une quelconque anomalie constitutive ou à une prédis­position plus ou moins héritée, mais bien plutôt à une structura­tion de l'appareil psychique : "Quelles sont les conditions nécés­saires pour que la bisexualité infantile, "l'ambisexualité" évolue vers l'hétérosexualité normale, l'homosexualité, la névrose obses­sionnelle ou la paranoïa." En lisant les cas cliniques que présente Ferenczi dans cet article, je me demandais également s'il était concevable qu'un homosexuel puisse devenir paranoïaque.

 

     Dans un très petit texte, Un cas de paranoïa déclenchée par une excitation de la zone anale, 1911,( O. C. I. pp. 146-149), un exemple de ces nombreuses notules de deux ou trois pages, fréquem­ment écrites et publiées par Ferenczi, celui-ci reprend la thèse du texte précédent et celle, largement développée par Freud dans son étude de Schreber : "La paranoïa est toujours provoquée par l'échec de la sublimation sociale de l'homosexualité." Or, ici, à la diffé­rence du texte précédent, l'homosexualité est ramenée à une fixa­tion narcissique du sujet sur lui-même due à une perturba­tion du passage de l'auto-érotisme au stade objectal, mais sans que cette régression défasse l'interdit de l'amour du même qui n'est en fait que lamour de soi-même. Il s'agit d'un patient chez qui un délire de persécution est déclenché par une intervention chirur-gicale sur une fistule anale. En fait, cet exemple clinique ne fait que com­plèter l'article précédent et confirmer la thèse de l'étio-logie homosexuelle de la paranoïa, encore qu'ici le malade fuit son ho­mosexualité passive en tentant de revenir à une formule d'auto-érotisme anal.

 

     La première observation de Quelques observations cliniques de maladies paranoïaques et paraphréniques,1914, (O. C. II. pp. 109-116), illustre le cas d'un paranoïaque parasite, pourrait-on dire, qui, plutôt que de construire un système délirant, comme le fit Schreber, s'empara d'un système philosophique entièrement consti-tué, celui d'Oswald le philosophe de la nature, afin de rationna-liser des désirs égocentriques refoulés (oisiveté, désirs inces-tueux à l'égard de la soeur.)

 

     La seconde observation est, par contre, extrêmement interes-sante. Il s'agit d'un jeune homme, ami de Ferenczi, qui souffre d'un délire de persécution qui l'amène non seulement à se méfier de tout le monde, mais à poursuivre tous ceux avec lesquels il ren­trait en contact de travail de ses dénonciations, ne se faisant de la sorte que des ennemis. Rien jusque là de bien interessant, si ce n'est qu'en lisant l'article de Ferenczi sur la fonction de l'homo­sexualité dans la paranoïa, il découvre soudainement le rôle de sa propre homosexualité refoulée dans ses malheurs. Des faits et des souvenirs lui sont revenus dans l'après-coup de la lecture du texte alors que dans un premier temps il l'avait rejeté comme un ramassis de sottises mais pour s'apercevoir ensuite qu'il avait l'habitude de parler à Ferenczi de très près afin de recevoir sur lui l'halei­ne de ce dernier comme une caresse, une manifestation de tendresse homosexuelle. Bien sûr, Ferenczi se retint d'interprèter quoi que ce soit au sujet des découvertes de son jeune ami, ravi seulement de le voir se rendre à la raison psychanalytique. Malheu-reusement le résultat ne se fit pas attendre et, quelque jours après cette découverte, le jeune homme commença un véritable délire schizophrè-nique. Les fantasmes homosexuels qui avaient commencé à l'envahir après le moment de la reconnaissance devinrent de monstrueuses hallucinations qui le terrorisèrent et finirent par déclencher un épisode catatonique. A la sortie de cet épisode, il renversa com­plè­tement son opinion et rejeta avec la plus grande horreur ses fantasmes homosexuels et la pensée qu'ils aient jamais pu entre­tenir un rapport quelconque avec sa maladie. Il s'enfonça progres­sivement dans la paraphrénie et se détourna avec méfiance de Fe­renczi, ne pouvant survivre qu'en recréant son système persécu-tif. Ce cas, remarque philosophiquement Ferenczi, confirme l'hypothèse de Freud que la paranoïa n'est guère acessible à la psychanalyse.

 

     Nous dirions plutôt pour notre part que le travail psychanaly­tique, et plus particulièrement l'interprétation, n'a de portée curative qu'au sein de la relation psychanalytique, c'est-à-dire dans le registre du transfert et non dans une sorte de regis-tre de la vérité scientifique qu'il suffirait de comprendre intellectuel­lement. Hors de l'espace analytique, pourrait-on dire, point de salut! Le transfert n'a de fonction que comme résistance comme le montre bien l'acception par le jeune homme des hypothèses de son ami Ferenczi, qui n'est qu'une acceptation imaginaire quelque soit la conformité de ces hypothèses avec les faits.

 

     Aprês ce texte, Ferenczi s'est détourné de la paranoïa et de la démence précoce, non sans prudence peut-être. 

 

 

III. B. 2<°) c. Otto Fenichel

 

     J'ignore si le chapitre sur la schizophrénie que Lacan aurait traduit, si l'on en croit ses biographes, est très différent de celui qui est contenu dans un ouvrage plus tardif de Fenichel (1945), The Psychoanalytic Theory of Neuroses.[3]  Je ne le pense pas car en somme il ne fait que reformuler en terme de psychologie du moi, c'est-à-dire en termes dérivés de la seconde topique, les tra­vaux de ses prédécesseurs et ceux de Freud.  Il vaut la peine de le lire - en dépit du style parfaitement insipide et de sa volonté en­cyclopédique et systématisatrice de maîtriser les connaissances acqui­ses en termes pseudo-scientifiques - car c'est par l'étude du moi de la soi-disant seconde topique que Lacan est entré dans l'a­nalyse en articulant son travail sur la paranoïa à la question ré­cemment ouverte par Freud du narcissisme. On comprend beaucoup mieux ce que Lacan entend par le concept de moi quand on l'oppose à la conception de Fenichel. Les conceptions rassemblées par Féni­chel ont ouvert à Lacan un champ d'étude où son originalité ne se dégagera dans toute son ampleur que sur le fond d'une compréhen­sion déjà en voie d'orthodoxisation au sein du milieu psychanalytique et contre laquelle il finira par se retourner avec une extrême vio­lence.

 

     Fénichel - s'appuyant sur les travaux d'Abraham conncernant les stades ainsi que sur la second topique freudienne - recentre le pro­cessus schizophrénique sur la notion de régression.  Terme qui ne prend tout son sens chez Freud qu'après 1914.  Ainsi dans une note ajoutée à cette date à l'Interprétation des rêves, Freud dis­tingue trois sortes de régressions: 

     1°) Topique, au sens du schéma de l'appareil psychique;

     2°) Temporelle où sont reprises des formations psychiques plus anciennes;

     3°) Formelle, lorsque les modes d'expression et de figuration habituels sont remplacés par les modes primitifs.

 

     On retrouve la régression topique dans les rêves, bien sûr, mais également dans l'hallucination.  Et si la régression formelle joue un rôle dans les psychoses, c'est surtout en termes de régres­sion temporelle qu'elles sont abordées suivant différentes lignes génétiques, une régression quant à l'objet, une régression quant au stade libidinal et une régression dans l'évolution du moi.  Ces di­vers modes de régression sont liés à des formes spécifiques de pa­tho­logie et permettent de démarquer les névroses des psychoses au moins sur un plan descriptif.

 

     Les schizophrénies, par opposition aux névroses qui `régres­sent' à des stades pré-génitaux de constitution du moi, sont la manifestation d'une régression "au point même où le moi vient à l'être" (p. 415).

 

     Le moi émerge d'un état de `narcissisme primaire' où les sys­tèmes de l'appareil psychique (moi, ça, surmoi) ne sont pas encore différenciés les uns des autres et où les objets n'existent pas en­core.  La différenciation du moi, précise Fénichel, coincide avec la découverte des objets.  Il n'y a de moi que dans la mesure où il est différencié d'objets qui ne sont pas moi.  Si vous avez en tête le stade du miroir de Lacan, vous pouvez d'ores et déjà apercevoir l'abîme qui sépare sa conception clivée du moi et du je sous le regard de l'Autre, de la conception orthodoxe du moi proposée par Fénichel.  Nous aurons à voir ce que ces deux conceptions doivent à la conception freudienne du moi telle qu'on la trouve énoncée dans le texte freudien, mais aussi dans quelle mesure elles s'en écartent toutes les deux malgré les protestations de fidélité de leurs auteurs respectifs. 

 

     Quoiqu'il en soit, partant de cette définition du moi, Féni­chel peut faire s'équivaloir les quatre définitions descrip­tives du schizophrène:  "Le schizophrène a régressé au stade du narcissisme; le schizophrène a perdu ses objets; le schizophrène s'est retranché de la réalité; le moi du schizophrène s'est disloqué". 

 

     Quels que soient les facteurs somatiques ou de prédisposition constitutionnelle, quelle que soit l'immense diversité des symp­tômes et leur gravité, toutes les schizophrénies ont un trait com­mun:  une régression qui, au moins partiellement sinon totale­ment, atteint jusqu'au niveau narcissique le plus précoce.  "Dans les schizophrénies on assiste à l'effondrement de l'épreuve de réalité, qui est la fonction fondamentale du moi".  Vous vous souvenez qu'il s'agit d'un processus, décrit par Freud en 1911 dans Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique,[4] "qui permet au sujet de distinguer les stimuli provenant du monde extérieur des stimuli internes, et de prévenir la confusion possi-ble entre ce que le sujet perçoit et ce qu'il ne fait que se représenter, con­fu­sion qui serait au principe de l'hallucination...  Il s'agit, précise Freud, d'une des grandes institutions du moi".  Cette institution peut se manifester selon un principe économique (ré­partition des énergies) ou moteur.  Puisque nous sommes obligés de mentionner ce concept qui, déjà chez Freud, est laissé prudemment dans le flou pour le devenir encore davantage chez ses héritiers, je voudrais vous indiquer en passant comment l'un des grands pe­n­seurs de l'appareil psychique, le Président Schreber, s'est posé la question de l'épreuve de réalité dans une seconde phase de sa mala­die pendant laquelle l'étonnement, l'agacement s'étaient substitués à l'horreur devant les phénomènes surprenants dont il était le ter­rain et l'objet.  C'est le moment où il commence à utiliser ses hallucinations pour son plaisir et justement, un jour qu'il se promenait dans les jardins du Sonnenstein, c'était une belle jour­née d'hiver, un papillon lui apparut.  Or toute la question pour Schreber, surpris par l'appari­tion de ce papillon tout à fait hors de saison, était de faire la distinction entre un autrefois où, lorsqu'il voyait des papillons voleter de fleur en fleur pendant l'été, il pouvait penser après les avoir vu au mot `papillon', et un aujourd'hui où il lui suffisait de penser au mot `papillon' pour qu'un papillon apparaisse, que ce soit ou non la saison des papil­lons.  C'est donc selon que le mot suivait ou précédait l'appari­tion des papillons que Schreber pouvait décider s'il s'agissait du monde des perceptions d'autre­fois ou du monde créé tout exprès pour lui par les rayons divins. 

    

     Je vous laisse rêver sur la sagesse des fous et revient à l'impos­sible Fenichel.  "Dans les schizophrénies, donc, l'effon-drement de l'épreuve de réalité... et les symptômes de désinté-gration du moi qui provoquent une grave discordance dans le con­tinuum de la personnalité, peuvent être interprétés comme un retour à l'époque où le moi ne s'était pas encore constitué où commençait à peine à se former."  Mais si certains symptômes sont typiques de cette régression il convient de bien les distinguer d'une série d'autres symptômes qui sont autant de tentatives plus ou moins réussies et plus ou moins stables de reconstruction du moi et de la réalité.  Parmi les premiers on rencontre les fantasmes de destruc­tion du monde (si présents chez le Président Schreber, mais égale­ment chez les paranoïaques restreints à délire religieux et apoca­lyp­tiques comme l'est très certainement Jimmy Swaggart, qui incarne parfaitement, à mes yeux, le paranoïaque socialement implanté) et des sensations corporelles qui évoquent le corps morcellé et la dé­personnali­sation.  La mégalomanie et le délire des grandeurs se retrouvent dans la pensée schizophrénique qui manifesterait cette régression formelle par réactivation de formes primitives, magiques de la pensée et du langage, ou de la phonation comme on le voit nettement dans la langue fondamentale d'Antonin Artaud:

 

                   patam am cram

                   katanam anakreta

                   karaban kreta

                   konanian kreta

                                  (Lettres de Rodez)

 

     Ce qui compte, dans ces étranges jaculations verbales est cette espèce de résurgence de la jouissance anale qui accompagne les jaculations répétitives de l'enfant en train d'acquérir dans son langage parlé les occlusives postérieures pour les combiner en mots.

 

     Une remarque en passant aussi sur le fait que dans cette série symptômale les schizophrènes peuvent exprimer ouvertement et clai­rement un contenu oedipien ordinairement refoulé. Prenons un exem­ple dans la littérature : il s'agit du parler d'un personnage très schizophrénique de Samuel Beckett:  Molloy.  Voici comment il pré­sente sa mère dans un Oedipe complet:  "Moi je l'appelais Mag, quand je devais lui donner un nom.  Et si je l'appelai Mag, c'était qu'à mon idée, sans que j'eusse su dire pourquoi, la lettre g abolis­sait la syllabe ma, et pour ainsi dire chiait dessus mieux que toute autre lettre ne l'aurait fait.  Et en même temps je sa­tis­faisais un besoin profond et sans doute inavoué, celui d'avoir une ma, c'est-à-dire une maman et de l'annoncer à haute voix.  Car avant de dire mag, on dit ma, c'est forcé."[5] 

     

     L'Hébéphrénie serait la forme symptômale pure de la schizo­phré­nie où le moi se détourne des autres et s'abandonne à lui-même subissant - tel le Narcisse de Valery - le décret de la Race maî­tresse:

 

          Par le Styx, par le Styx, par le Styx

          Si Narcisse ne peut, si Narcisse ne veut

          aimer d'amour quelque autre que soi-même

          Rien d'humain n'est en lui

                   Sa beauté le condamne

          Qu'il soit et sa beauté repris par la nature

                   Tel est l'Ordre divin

          Courbe ton front, Narcisse:  un noir serment t'accable.[6]

 

     Autre symptôme régressif les symptômes catatoniques:  il s'a­git des symptômes admirablement décrits par Tausk dans La machine à influencer[7] où les schizophrènes éprouvent que leurs gestes sont commandés par une instance inhumaine extérieure. Il s'agirait d'une régression jusqu'à un stade où les mouvements du corps ne sont plus guidés par aucune détermination consciente voire perceptuelle.

 

     Parmi la deuxième série de symptômes - ici je passerai très vite - les symptômes de reconstruction:  les fantasmes de recons­truc­tion du monde.  Ce serait le thème d'un film assez curieux, The Seventh Sign.  Les hallucination, les délires, "tous deux, remarque Fénichel, ont une structure semblable.  Ce sont des méjugements de la réalité basés sur la projection.  Tandis que les éléments des hallucinations sont limités aux perceptions sensoriel­les, les déli­res sont construits à partir d'idées plus complexes et plus systé­ma­tisées.  Comme les hallucinations, ils sont parfois des accom­plis­sements d'un désir, mais ils sont le plus souvent doulou­reux et terrifiants.  Ils représentent une tentative pour compenser les parties perdues de la réalité et contiennent souvent des élé­ments des fragments de réalité rejetés qui reviennent néanmoins."  Dans ce registre l'homosexualité joue un rôle important mais, contrai­rement aux hypothèses de Ferenczi et de Freud, à la fois régressif et réparateur:  "L'homosexualité représente, pour ainsi dire, un état intermédiaire entre l'amour de soi et l'amour d'un objet hé­térosexuel.  Lors d'une régression vers le narcissisme, le stade homosexuel est une étape intermédiaire où la régression peut tem­porairement s'arrêter; et quelqu'un qui a régressé jusqu'au nar­cissisme, lorsqu'il tente de retourner vers le monde objectif peut échouer à dépasser l'étape homosexuelle". 

 

     Examinant la perte de la réalité dans les psychoses, Fénichel remarque qu'on peut l'aborder de deux points de vue:

     1°) celui qui les rapproche des névroses, dans les deux cas en conflit est évité par régression.  Le degré de régression varie:  "Le moi dans les psychoses retourne à son indifférenciation origi­nelle avec le ça qui ne connaît ni les objets ni la réalité";

     2°) celui qui différencie les psychoses des névroses.  Dans les deux cas un conflit fondamental éclate entre le ça et le monde extérieur.  Le neurosé accentue son refoulement du ça, le psycho­tique quitte le monde extérieur pour plonger dans le ça.  Il ne plonge pas pour autant dans le monde pulsionnel des polysexualités puisque ce faisant il veut détourner les pulsions instinctuelles de leurs objets. Le facteur déterminant dans ce mouvement régressif du psycho­tique est tout autant que dans les neuroses, la réactivation d'une intense fixation oedipienne prégénitale, d'autant plus inten­se et gratifiante qu'on tend vers la psychose.

 

 

 

     J'ai insisté sur la présentation de Fénichel afin de faire contraster deux grands moments dans l'abord psychanalytique des psychoses.  L'un illustré par des textes d'Abraham et Ferenczi écrits entre 1906-1913 où la psychose est abordée en termes des pulsions sexuelles refoulées; l'autre - Fénichel - où la psychose est surtout pensée en termes de destruction du moi, de la réalité et de l'unité de la personnalité par un grand mouvement régressif, tous termes beaucoup plus difficilement conceptualisables et qui perdent ce que la première conception de l'inconscient avait d'infiniment riche, pour lui substituer un ça essentiellement aveugle, muet et destructeur.

 

 

III. C. Conceptions psychanalytiques de la paranoïa chez deux psychanalystes français : Marie Bonaparte et René Laforgue.

 

     C'est autour de la question du rôle de l'Oedipe dans la para­noïa que nous allons jeter un premier regard sur la conception psychanalytique française des psychoses aux origines de la thèse de Lacan.

 

     Avec Marie Bonaparte nous sommes confrontés à un tout autre style que celui de la profusion jungienne, le style `Jack in the box' de Ferenczi ou le style impassible et prussien d'Abraham et de Fénichel.  Epouse de l'héritier au trône de Grèce, Maîtresse d'un grand homme politique français : Aristide Briand, héritière du lourd passé politique et social des Bonaparte, la princesse, lors­qu'elle présente Madame Lefebvre, a parfois des accents de plaidoi­rie tout à fait sidérants qui la rapproche malheureusement davanta­ge de Paul Deroulède que de Victor Hugo.  Tenez, ce passage où elle déplore que le jury n'ait pas tenu compte de la contre-expertise des psychiatres qui avaient fini par reconnaître une "folie raison­nante" chez cette criminelle célèbre :

 

     -  "Mais le jury qui juge avec son bon sens et ignore la psychiatrie,

     -  le jury, émanation même de ce peuple qui hurlait aux portes du tribunal de Douais,

     -  le jury qui pouvait étayer sur l'autorité des experts officiels son indignation et son dégoût immense d'une telle meurtrière,

     -  devait rester sourd à la voix des contre-experts et voter la culpabilité sans circonstances atténuantes,

     -  entraînant le verdict de mort."

 

C'est autre chose que la pseudo-scientificité neutre et objective du style qu'on a tenté d'imposer - essentiellement aux U.S.A. - aux textes psychiatriques afin qu'ils soient publiés.

 

     Le crime de Madame Lefebvre est l'un de ces crimes pour les­quels tous les cinq ou six ans, et ce depuis des lustres, toute la France se passionne.  Pourquoi ceux-là plutôt que d'autres?  Précisément sans doute parce qu'ils ont touché et mis à jour un conflit ordinairement refoulé et universellement partagé:  "Le caractère oedipien de ce drame est... ce qui lui donna sa portée et sa répercussion immenses dans l'esprit des hommes.  Sans savoir pourquoi tout le monde s'intéressait à l'affaire Lefebvre.  C'est que, dans toute mère, tout au fond de l'inconscient, il y a, bien qu'inexprimé, un peu de Jocaste et de Madame Lefebvre.  Le drame de la Solitude est de ceux qui savent exprimer une des manières d'être éternelles de l'inconscient" (p. 13).  Sur le chemin de la Solitude entre Bethume et Fourmes dans le Nord de la France, une belle-mère, Madame Lefebvre, âgée de 61 ans, tuait sa bru d'un coup de revolver sur la banquette arrière d'une voiture conduite par son fils, le mari de la victime alors enceinte de cinq mois.  Jugée un an après son crime, Madame Lefebvre fut reconnue responsable de ses actes malgré une contre-expertise psychiatrique qui avait diagnostiqué une paranïa, et condamnée à mort.  Elle fut graciée par le Prési­dent de la République et condamnée à la réclusion à vie.

 

     Je ne veux pas reprendre le détail de ce cas puisque, j'espè­re, vous le lirez, mais simplement relever de quel point de vue cette forme de psychose étiquettée de "folie raisonnante" par les contre-experts psychiatres, est envisagée "psychanalytiquement" par Marie Bonaparte, après un seul entretien de quatre heures avec Madame Lefebvre encore qu'elle ait eu l'accès à toutes les pièces du dossier.

 

     Marie Bonaparte est frappée par le caractère intact de tout le reste de la personnalité, le crime comme accomplissement d'une idée fixe insupportable centrée par sa haine pour sa belle-fille, le sou­lagement et la quiétude de Madame Lefebvre une fois le crime accompli et l'absence absolue de tout remord voire de toute con­science d'avoir mal fait. En ce qui la concerne Madame Lefebvre pense avoir exécuté sa belle-fille avec l'aide de Dieu de la même façon qu'on se débarasse d'une bête féroce (encore qu'elle était incapable de dire en quoi cette dernière était féroce ou même mau­vaise). Tout ce qui précède, ainsi que l'enchaînement inéluc­table des actes accomplis comme par hasard mais aboutissant au crime selon une logique intrinsèque rigoureuse, permettaient de classer le cas de Madame Lefebvre dans cette forme de paranoïa que Sérieux et Capgras ont isolé sous le nom de `folie raisonnante' ou `délire partiel de revendication'.  "Ce délire peut être défini comme une psychose systématisée chronique caractérisée par la prédominance exclusive d'une idée fixe qui s'impose à l'esprit d'une façon obsédante, oriente seule l'activité tout entière dans un sens manifestement pathologique et l'exhalte en raison même des obs­tacles rencontrés.  Cet état de mono-idéïsme, de prévalence mor­bide... n'aboutit pas à la démence".  Vous en trouverez les traits caractéristiques clairement rapportés au cas de Madame Lefebvre dans le fil du texte.  Marie Bonaparte y ajoute une analyse du dynamisme psychologique, entièrement centré par le complexe d'Oe­dipe - tel qu'il peut être vécu - du côté de ceertaines femmes - comme complexe de Jocaste.

 

     "Le crime oedipien, chez Madame Lefebvre, le crime oedipien retourné, non d'oedipe, mais de Jocaste, est tellement évident qu'il faut toute l'horreur qu'inspire l'inceste pour que le nom de l'inceste n'ait - au cours des enquêtes faites par la presse - jamais été mentionné".  Vous lirez les descriptions de la teneur de cet Oedipe qui, sous sa forme infantile, s'est manifesté par un extrême attachement au père et par une haine de la mère renforcée par la naissance d'un frère auquel elle se liera pourtant étroite­ment en reportant d'un seul coup sur lui l'amour pour son père au moment de la naissance d'une petite soeur sur qui elle reportera dans le même mouvement toute la haine pour la mère. Retrouvant la formation oedipienne à l'âge adulte, madame Lefebvre transférera sur son fils sa passion pour son père/frère, et la crise de haine éclatera lorsque celui-ci se mariera. Elle provoquera le meurtre lorsque Madame Lefebvre apprendra que sa bru est enceinte.

 

     Bien sûr il s'agit d'un Oedipe dans sa phase pré-génitale et entièrement dominé par la dimension sadique-anale de la sexualité de Madame Lefebvre qui apparaît dans les thèmes caractériels déve­loppés dans toute cette affaire, l'avance, la possession jalouse du fils, les agressions verbales contre la bru, les signes hypochon­driaques.  Mais il n'y avait rien là qui n'aurait pu se nouer dans une struc­ture obsessionnelle.  La faille par où Madame Lefebvre bascule dans la psychose est une intense fixation narcissique sous-jacente, conçue par le complexe de castration, réveillée par la grossesse de sa bru.  Car à aucun moment elle n'a, au cours de l'en­chaînement des actes qui vont de l'achat du revolver au meur­tre, la moindre pensée pour ce que son fils, que pourtant elle adore mais sur un mode purement narcissique, pourra penser de son acte.  Ni avant ni après le meurtre.  "Je l'ai fait pour moi", dira-t-elle de son crime avec un sourire éclatant de satisfaction et effectivement elle connut, dans sa réclusion, une vie enfin heureuse et paisible.

 

     On constate bien, avec le récit et l'interprétation de ce cas, un fort contraste avec les théoriciens du moi comme Fénichel qui conçoivent la psychose du point de vue du moi et d'abord en termes de déconstruction régressive du moi, de perte de la réalité, de plongée dans le chaos du ça, comment les français - pour autant que Marie Bonaparte soit représentative de la pensée psychanalytique française en ses débuts - abordent la question par le biais du dé­terminisme de l'inconscient (de l'Oedipe et de la castration) - Il y a d'ailleurs un chapitre sur la question du déterminisme versus le libre arbitre dans ce texte - et surtout de la logique propre à l'inconscient, une "autre logique" comme le dit Marie Bonaparte et comme le diront à leur tour Lacan puis Leclaire, là où les psycho­logues du moi ne voient que les ténèbres non structurés et mena­çants d'un registre énergétique sans objet et sans rapport à la réalité.

 

     En fait, plutôt que représentative de la pensée psychanalyti­que française, Marie Bonaparte - qui est au demeurant une femme dont le destin fut hors du commun, il y existe d'elle une très belle biographie par Celia Bertin [8]- est plutôt la représentante de la pensée freudienne en France (ou du moins de la "lecture" qu'elle en a pu faire) et à ce titre elle est plutôt venue en conflit, du moins dans un incontestable rapport de discordance, avec Laforgue.  Vous trouverez dans le fascicule "Mémoires originaux" quelle fut la position de Laforgue en ce qui concerne la schizophrénie et sa fran­ge, sa marge paranoïaque.  Hostile à l'idée bleulerienne et jungienne du fondement organique des psychoses, tout comme le grou­pe du professeur Claude auquel il appartient avec Pichon, Laforgue préfère aborder le problème des psychoses par l'étude du dévelop­pement de l'affectivité.  Notons au passage sa prudence terminolo­gique qui, dans un premier temps, lui fait écarter le terme de sexualité.  Prudence terminologique ou prudence idéologique car que les juifs sont libidineux et ne pensent qu'à la sexualité est un des grands thèmes de l'antisémi­tisme de son ami Léon Daudet et des gens d'Action Française, les français, eux,  du moins lorsqu'ils partagent cette idéologie d'extrême droite, parlent d'affectivité ou si, après Freud, ils parlent de sexualité c'est de la manière suivante:

 

     "Freud et ses élèves ont cherché à démontrer que l'organisa­tion de l'affectivité, ou, pour employer un terme plus précis, de la libido, se faisait en plusieurs stades:  les stades oral, anal et génital.  Ils ont entre autre introduit la notion que la sexua­lité ne se bornait pas à l'acte sexuel proprement dit, mais qu'elle était caractérisée par un ensemble de phénomènes dont la concep­tion ne serait qu'un élément, l'accouchement un autre, ensemble dont le but est la création et l'organisation d'un être adulte capable de procréer à son tour".  Quand on lit cela on se dit qu'après tout, la princesse, dont Lacan devait dire tant de mal, n'était pas si néfaste et qu'elle savait appeler un chat un chat lorsque cela s'avérait nécessaire, au lieu de ce langage hypocrite où les travaux et les découvertes de Freud sur la sexualité infan­tile deviennent les "notions de Freud sur l'affec­tivité infantile".

 

     C'est le sevrage qui retient l'attention de Laforgue et qui l'amène à des développements théoriques qui, s'ils n'auront pas de suite explicite, en auront peut-être eu une implicite.  Pour Lafor­gue "le sevrage ne se limite pas à l'ablactation proprement dite mais comprend tout un ensemble de circonstances au cours desquelles l'enfant arrive à se détacher progressivement de sa mère, à lui substituer la famille, puis à marcher, à parler, à être propre, bref à développer sa personnalité sociale".  Nous retrou­vons là des considérations voisines de celles de Lacan sur l'exten­sion du con­cept de personnalité qui est en même temps une critique de Bleuler.

 

     Ce développement qui, pour Freud, va du narcis­sisme primaire au stade génital en passant par divers modes de relations objecta­les intermédiaires, est vu différemment par Laforgue et Pichon pour qui l'enfant passe d'une affectivité captative fixée à la mère, à une affectivité oblative où "l'enfant apprend à se passer de l'en­tou­rage et à se suffire à lui-même." Laforgue précise que cette évolution du sevrage représente le sacrifice de la mère par l'en­fant et se fait en plusieurs étapes, la première est intra-utérine, la seconde intra-familiale et la troisième - il doit s'agir là de l'innovation maurassienne de Laforgue - internatio­nale! Il s'agit d'un stade dont l'étude peut avoir :"une importance formidable pour arriver à comprendre les éléments affectifs qui règlent la vie de la communauté nationale, vie, qui, elle aussi, peut être troublée par des névroses sociales de la mentalité collective." Vous savez peut-être que le Dr. Gérard Mendel s'est spécialisé dans l'étude de cette troisième étape qu'il a baptisé la `socioanalyse'.

 

     Il est tout à fait interessant de remarquer le peu de rôle accordé au père dans ce développement où l'enfant passe du ventre de la mère au sein de la nation.

 

     Mais lorsque l'enfant refuse le sacrifice de la mère et ne semble renoncer à elle que pour mieux s'y identifier imaginai­rement, il se produit alors un trouble fondamental, la `schizo­noïa' qui, selon Laforgue, est à l'origine de bien des névroses et de bien des psychoses. L'affectivité du sujet restera prise dans des phases intermédiaires et, n'ayant pas su faire le sacrifice de sa mère, l'enfant ne saura jamais faire reposer  son insertion sociale sur la volonté de sacrifice qui fonde l'ordre national auquel il doit advenir dans le registre de ce que Pichon a nommé `oblati­vité', notion dont Sacha Nacht et Maurice Bouvet feront leurs choux gras. Il est tout à fait extraordinaire de constater que pour La­forgue, l'oblativité, c'est-à-dire la volonté de sacrifice qui fon­de l'ordre national, est l'équivalent de ce que Freud a nommé `Prin­­ci­pe de Réalité' et qu'il la conçoive comme devant se réaliser pleinement au moment où le sujet passe de la famille à la nation.

 

     Je m'arrêterais ici, sans avoir épuisé le texte de Laforgue ni même abordé la question de la scotomisation, concept qu'il a tenté d'opposer au refoulement freudien, mais non sans vous lire une descrip­tion de ce dernier registre de la nation où la personnalité du sujet doit trouver son plein épanouissement oblatif : "Notre vie en société est sous bien des rapports la projection sur un plan plus vaste de la vie telle qu'on apprend à la vivre dans un milieu familial. Nous savons comment l'autorité du père devient celle de la patrie, des patrons, ou, dans un autre ordre d'idées, celle de Dieu le Père, comment les frères deviennent des confrères, comment la nation cherche à réaliser l'idéal de la fraternité." Je vous laisserai en suspens sur cet étonnant hymne pré-fasciste car nous aurons à reprendre la pensée de Laforgue lorsque nous examinerons le phyllum maurassien chez Lacan, phyllum qui, ici, se voit parfai­tement clairement dans son infiltration d'une certaine psychanalyse à la française.



    [1]. Karl Abraham, Oeuvres Complètes, 2 Volumes, Payot, 1967

    [2]. Sandor Ferenczi, Oeuvres Complètes, 4 volumes, Payot.

    [3]. Otto Fenichel, The Psychoanalytic Theory of Neurosis, Norton, 1945, cf. schizophrenia, p. 415 et sq.

    [4]. Sigmund Freud, Formulation sur les deux principes du fonctionnement psychique in Résultats, idées, problèmes, PUF, I. 1984, p. 135

    [5]. Samuel Beckett, Molloy, Editions de Minuit.

 &nbssp;  [6]. Paul Valery, Fragments de Narcisse in  Poésies complètes, Edition de la Pléïade, Gallimard.

    [7]. Victor Tausk, De la genèse de l'appareil à influencer dans le cours de la schizophrénie in Oeuvres psychanalytiques, Payot, 1975, p. 177.

    [8]. Celia Bertin, Marie Bonaparte, a life, Harcourt, Brace and Jovanovich, 1982

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