L'ENSEIGNEMENT DE JACQUES LACAN
Son
impact sur la pratique, la clinique, l'éthique
et
la
transmission de la psychanalyse.
PRÉSENTATION
L'œuvre
de pensée de Jacques Lacan est désormais close et son véritable destin
commence. Il est possible aujourd'hui, comme Lacan l'a fait pour le texte
freudien, d'en effectuer un commentaire structural, d'en dégager la ou les
axiomatiques et d'en examiner les développements et les crises ou refontes
internes qui caractérisent non seulement tout travail authentique de la
pensée, mais également le mouvement de toute psychanalyse.
Enfin,
il est également possible, loin du corps et de la voix de Lacan, de mesurer
l'impact de cette pensée sur notre compréhension du texte freudien qui fonde
la psychanalyse et des discours qui, à des titres divers, s'autorisent de
Freud, ainsi que sur notre pratique de la psychanalyse, ses conditions et ses
limites, les moyens d'en rendre compte et de la transmettre.
Mais
pourquoi proposer ici, à Montréal, un travail de commentaire et de réflexion
critique sur l'enseignement de Jacques Lacan?
Posons
dès l'abord que nous ne nous proposons absolument pas d'enseigner l'œuvre de
pensée de Lacan, elle est, de l'aveu même de son auteur, totalement impropre à
l'usage universitaire, de même que ce qui constitue l'essentiel de la
psychanalyse. Il n'y a d'enseignement universitaire que sur la
psychanalyse, et si les philosophes, les psychologues, les littéraires, les
sociologues et les psychiatres s'en donnent à cœur-joie, il n'en demeure pas
moins que le discours psychanalytique comme tel ne saurait être tenu dans une
université sans s'y déployer de façon radicalement hétérogène aux impératifs
des institutions d'enseignement. D'où la marginalité quasi radicale d'un
séminaire comme celui dont nous proposons ici la tenue, fût-ce dans un local
universitaire.
Bien
plutôt, il s'agira d'abord d'y étudier le déploiement d'une pensée et d'un travail
collectifs subsumés en fait par le nom de Jacques Lacan dont on oublie trop
souvent que le séminaire, s'il fut porté le plus souvent par la voix d'un seul
fut néanmoins une production fondamentalement plurielle, élaborée au contact de
la pratique psychanalytique de tous, dans la re-découverte du texte freudien,
sans doute, mais au sein d'un contexte socioculturel et d'une langue, le
français, très différents de ceux de la Vienne de Freud. Afin de lutter
contre les tentatives d'élection et d'idéalisation d'un Maître (le Lacan de
J.A. Miller, par exemple), inhérentes à toute formation groupale (y compris les
groupes de psychanalystes) il convient de ne jamais oublier que par bien des
aspects, le séminaire de Lacan fut toujours le creuset d'un travail collectif
où s'entre nouèrent de nombreuses disciplines dans lesquelles la psychanalyse
devait apprendre "à reprendre son bien", certes, mais où
l'originalité et la spécificité de la place de la psychanalyse dans la culture
contemporaine et ses pratiques, furent constamment réévaluées et précisées.
Il
s'agira ensuite d'examiner, d'une part, l'impact de cette pensée et de ce
travail sur notre compréhension, ici à Montréal, de la psychanalyse et de son
objet, sur notre pratique quotidienne et les formes diverses qu'elle aura pu
prendre, sur la clinique psychanalytique (aux antipodes des classifications du
DSM III) et enfin sur notre éthique de la psychanalyse; d'autre part, il nous
faudra dégager en quoi cette pensée et ce travail subsumés du nom de Lacan,
sont fondamentalement psychanalytiques, au point de ré-évaluer les fondements
mêmes de la psychanalyse, et qu'à ce titre ils ne sauraient être considérés
comme une nouvelle variante dans le monde de plus en plus chaotique de la
pensée psychanalytique après Freud.
Il
nous faudra montrer en quoi cette pensée et ce travail éminemment
"français de France" peuvent néanmoins constituer un espace de
réflexion ici au Québec, non pas parce qu'on y parlerait le français, mais
parce qu'ici, comme partout ailleurs dans le mode, la psychanalyse na pu
s'installer autrement qu'en exil. Et c'est peut-être parce que la pensée et le
travail de Lacan viennent "d'ailleurs", je veux dire d'un autre
moment historico-culturel du monde occidental que celui dans lequel nous
vivons, qu'ils pourront relancer la psychanalyse qui s' y pratique déjà d'une
impulsion nouvelle, qu'ils permettront de désigner les impasses où, faute d'une
critique interne rigoureuse, elle s'est enlisée quand, sur le modèle américain,
il lui est arrivé de se placer au service de la psychiatrie ou de la
psychologie voire de l'Université tout en s'identifiant subrepticement aux
idéaux de la société américaine. Il convient que la psychanalyse trouve
ici-même la place spécifique et éminente qui est la sienne, non pas nécessairement
en devenant "lacanienne" - nous verrons le peu de sens de cet
adjectif d'être trop étendu - mais en se mesurant à la critique et à la pensée
lacaniennes, et sur une toute autre scène que celle où grouillent, magouillent
et gargouillent les sciences dites de l'homme et de la santé ainsi que leurs
représentants.
Lacan n'est pas - contrairement à une rumeur d'autant plus facilement
répandue qu'elle est malveillante - un penseur abscons. Il n'est
incompréhensible que pour ceux qui ne savent pas le lire ou qui, ce qui revient
au même, tentent de le lire comme s'il s'agissait d'un auteur didactique qui
eut écrit des manuels de psychanalyse.
Ce
que dit Lacan n'est certainement pas plus tarabiscoté que ce que nous écoutons
à journées longues derrière nos divans. C'est même très exactement comme une
parole d'analysant que Lacan n'a cessé de nous demander d'entendre ce qu'il
nous disait et dont il nous a soigneusement laissé les traces transcrites.
Lacan, qui n'a que très peu écrit, était "un homme de parole". Parole
dont on sait qu'elle constitue l'unique médium de la relation psychanalytique,
fût-elle porteuse d'"affects" ou d'"images". Lacan est en
fait un penseur exigeant qui, tout comme lorsque le ça se met à parler, exige
la plus extrême attention, l'attention flottante, non pas pour être compris,
mais pour être entendu. L'œuvre de pensée de Jacques Lacan est une
oeuvre de parole, son acte de pensée, un acte de parole qui ne tient son salut
que du bon entendeur.
Ceci
rappelé, on voit peut-être mieux pourquoi la pensée et le travail de Jacques
Lacan ne sauraient être rassemblés comme un dogme dont l'orthodoxie serait la
mesure-étalon au regard de laquelle toute variante deviendrait déviation plus
ou moins accentuée vers l'hérésie et la plus grande conformité le signe
électif du servant de la Cause. Résolument et parfois férocement critique à l'encontre des mouvements dogmatiques qui
se sont manifestés au sein du mouvement psychanalytique international, Lacan ne
l'a pas moins été vis-à-vis des mouvements de sa propre pensée et des rejets de
son travail. D'où un remaniement interne continu, une refonte incessante et une
attention soutenue et rigoureuse à l'endroit des effets de son enseignement sur
la pensée de ceux qui l'accompagnaient dans la poursuite du Grand Oeuvre
psychanalytique.
Afin
d'en saisir la signification et la portée, la pensée et le travail de Lacan
doivent être considérés dans leur développement global et surtout en fonction
de leur constante transformation, ainsi qu'en fonction de la lisibilité sans
cesse renouvellée et approfondie qu'ils nous proposent du texte freudien.
Étudier
l'enseignement de Lacan, c'est sans doute s'efforcer d'apprécier la nouveauté
et la valeur des buts autant que la rigueur du fonctionnement de la pensée
psychanalytique dans la perspective
ouverte par Freud, mais c'est également critiquer cet enseignement, en repérer
les impasses, les échecs, les manques, les points aveugles, les atermoiements,
c'est se situer à chaque instant en tant qu'analyste par rapport à lui, par
rapport à ce qu'on y découvre sans perdre pour autant un seul instant de vue ce
que nous avons à découvrir de nous-mêmes dans notre pratique quotidienne. Mais
étudier l'enseignement de Lacan, c'est surtout et avant tout se mettre à
l'écoute d'une immense analyse : L'analyse du psychanalyste Jacques Lacan.
A
suivre pas à pas le dépliement, le déploiement de cette analyse d'un analyste,
nous ne pourrons éviter d'avoir à préciser en quoi, dans la proximité ou
l'éloignement, voire le conflit, la démarche de ceux qui auront choisi de ne
pas contourner le moment lacanien, peut, quoi qu'il en soit, demeurer rigoureusement
psychanalytique : c'est-à-dire prête à recevoir une interprétation et à en
assumer les effets; tout comme à l'opposé cette démarche peut aussi bien
risquer de sombrer dans la captation imaginaire qui engendre le clone pour ne
pas dire le clown qui ne retient de Lacan que quelques formules arrachées au
contexte qui leur confère leur valeur de vérité, voire - au pire - de vagues
similitudes stylistiques jusqu'aux nœuds papillons trop grands ou aux cigares
tordus.
En
étudiant l'enseignement de Lacan, nous ne manquerons pas de rencontrer, chemin
faisant, la loi absolue de la psychanalyse, loi terrible et incontournable, à
savoir que dans chaque analyse, toute la psychanalyse est à réinventer (Freud).
Cela ne signifie pas qu'il faille à chaque fois faire triompher "le
narcissisme des petites différences", ce qui, le plus souvent, se ramène à
prendre son inanalysé pour de géniales innovations théorico-pratiques, mais,
bien au contraire, d'assumer et de préciser la nature et la structure d'une
solitude radicale dans laquelle le psychanalyste, lorsqu'il aura analysé au
terme de son analyse le désir d'être analyste, rejoindra un champ qui
n'appartient à personne, un champ peuplé d'autres solitudes dont il ne saura
méconnaître la présence ni la pensée elle aussi au travail, et avec lesquelles
il lui faudra inventer un modus vivendi, un transfert de travail, qui
soit à la fois compatible avec les exigences de la solitude de la pensée
psychanalytique, et la nécessité de travailler ensemble à maintenir la
spécificité et l'originalité du champ freudien.
L'échec
et l'aveu d'impuissance dans l'ensemble des institutions psychanalytiques
affiliées à l'Association Internationale de Psychanalyse sont trop
connus et depuis trop longtemps pour qu'on s'y attarde encore aujourd'hui. Le
grand procès qui vient d'avoir lieu aux États-Unis contre l'American Psychoanalytic
Association et le recul spectaculaire de l'Association Internationale
de psychanalyse sur ses positions concernant la transmission de la
psychanalyse et la formation des psychanalystes en sont le symptôme le plus
évident sinon le plus affligeant.
Par
contre, l'exemple du destin de l'École Freudienne de Paris et les
diverses tentatives préalables de Lacan et de quelques uns de ses collègues (à
la Société Psychanalytique de Paris, puis à la Société Française de
Psychanalyse) pour créer une institution psychanalytique inspirée en son
fonctionnement des principes mêmes de la psychanalyse, leurs échecs et les
éclatements institutionnels qu'ils ont entraînés méritent qu'on s'y arrête. Car
il s'agit de savoir si les psychanalystes parviendront un jour à concevoir un
véritable réseau de travail psychanalytique, un réseau de solitudes qui ne
mettraient que leurs efforts de travail en commun, un réseau dont les lois de
fonctionnement ne relèveraient pas plus du juridique (c'est-à-dire de
l'administration des pouvoirs hiérarchisés), que des lois du cœur et du cul
(ce que, pour ma part, je nomme "la partouze psychanalytique"), mais
seraient dictées par l'éthique de la psychanalyse. Seule cette éthique devrait
présider à la formation des psychanalystes, à la transmission de la psychanalyse
et à leurs modalités ainsi qu'à l'élucidation du désir du psychanalyste qui
n'est certainement pas le bouquet varié des innombrables désirs dont il aura
parcouru les innombrables entrelacs dans sa propre analyse, mais ce désir
spécifique qui sous-tend son écoute lorsqu'il est en position d'analyste. Il
est tout à fait désastreux de constater l'interprétation que certains analystes
ont pu donner à la loi éthique que Lacan a ramassé dans une formule saisissante
: "ne pas céder sur son désir", en n'y voyant qu'une sorte de loi
sadienne où chacun pourrait user et abuser sexuellement de chacun sans que nul
n'osât y trouver à redire puisque telle serait la loi éthique du champ
freudien. Mais si la loi éthique de la psychanalyse ne saurait se ramener à la
loi sadienne du désir, il n'en reste pas moins que celle-ci semble régir aussi
bien les groupes que les institutions psychanalytiques dans lesquels ou bien
la question du désir de l'analyste n'est même pas posée ou bien se trouve
rabattue sur celle du désir at large de l'analyste.
S'il
est parfois chaotique, en friche par endroits, rigidement structuré en
d'autres, un champ analytique existe au Québec, en partie ouvert, en partie
fermé voire récupéré en ses bords par telle ou telle institution. Étudier l'enseignement de Lacan dans ce champ n'est certainement pas, comme certains
ont pu le craindre, une tentative plus ou moins sournoise d'y créer une
nouvelle École Freudienne afin d'y reconduire je ne sais quel conflit
sur un mode purement imaginaire, l'échec institutionnel de la première École Freudienne fut assez éclairant pour
qu'on évitât de le répéter indéfiniment. Y étudier l'enseignement de Lacan,
c'est nécessairement étudier et s'interroger sur ce champ lui-même, c'est
l'interroger et, tout en méditant l'exemple et dans une certaine mesure l'échec
lacanien, c'est examiner à quelle conditions le développement de la
psychanalyse et la poursuite du travail inauguré par Freud et repris à sa suite
par Lacan et bien d'autres, y sont possibles, pour la psychanalyse elle-même et
non pour le service d'intérêts privés ou institutionnels radicalement autres
ou pervertis par la loi du profit.
Nous
pouvons donner ici un exemple ponctuel de ce dont il est question. Il n'y a pas
longtemps, Françoise Dolto est venue deux fois au Québec. La première fois,
elle y a dénoncé, à sa manière quelque peu entière et intempestive mais
néanmoins opportune, l'impossibilité absolue de pratiquer la psychanalyse dans
le contexte juridique profondément ambigu en ce qui concerne le secret
professionnel qui, s'il est considéré comme un devoir, n'est pas pour autant un
droit absolu (surtout dans le contexte de la loi de la protection de la
jeunesse). Les milieux de la santé dite mentale s'en sont offusqués : "de
quoi se mêle-t-elle? Maudite française! et puis d'abord les psychiatres et les
psychologues ont droit au secret professionnel!". C'est sans doute (en
partie seulement) vrai, mais ce droit n'est pas absolu et, quand bien même
serait-il absolu, son application introduirait un faux-semblant puisque ce
droit serait reconnu au psychanalyste non pas pour ce qu`il est dans l'analyse
: un psychanalyste, mais précisément pour ce qu'il ne saurait être durant le
travail analytique : un psychiatre ou un psychologue. Curieusement, ce sont
les juges pour enfants qui, dans leur très grande majorité, ont été sensibles
aux critiques de Françoise Dolto dans la mesure où ils se sont bien rendus
compte qu'ils rencontraient là un dilemme juridique qui pourrait sans doute les
aider à mieux comprendre le pourquoi de leurs difficultés lorsqu'ils devaient
envoyer des enfants en danger en thérapie plutôt qu'en prison. Sous la conduite
du juge Ruffaut, ils ont demandé à la rencontrer lors de sa seconde visite à
Montréal. Après avoir examiné les lois canadiennes, Françoise Dolto a pu leur
montrer les points d'incompatibilité entre la loi et les conditions éthiques
absolues de la pratique de la psychanalyse : pas de tiers dans l'analyse! Les
juges ont alors pu décider de certaines mesures à prendre au niveau du
quotidien de leur pratique afin de sauvegarder le secret analytique, en
attendant que les psychanalystes locaux se décident à prendre les choses en
main afin que la loi soit amendée. Ces derniers, et c'est bien à des détails
de ce genre qu'on peut juger du malaise dans la communauté psychanalytique,
n'en ont rien fait.
Méditer
l'enseignement de Lacan, c'est fondamentalement méditer l'éthique de la
psychanalyse qui le sous-tend de bout en bout, c'est donc se demander à quelles
conditions, ici, au Québec, l'inscription de la psychanalyse est possible et
son éthique applicable, compte tenu de ce fait essentiel et incontournable que
la psychanalyse aussi bien pour les français de France du temps de Lacan,
qu'aujourd'hui pour les Québécois, vient toujours nécessairement d'ailleurs.
Rien n'indique a priori - on le voit bien tant au niveau de
l'organisation du vaste système de la santé dite mentale qu'au niveau juridique
- que sa survenance ait été la bienvenue.<
La
question de la formation des psychanalystes si centrale en général et dans le
travail de Lacan en particulier, est d'autant plus essentielle à aborder avec
rigueur et circonspection que le contexte socioculturel est davantage sinon
toujours hostile du moins très souvent méfiant voire plus simplement très
mal
informé de ce qu'est la psychanalyse. Il s'agit là d'une situation qui a amené
trop de psychanalystes à se dissimuler derrière le masque d'une autre
profession ou d'un autre nom (par exemple , ici au Québec : psychothérapeute
d'orientation psychanalytique), sinon derrière le vêtement d'une moralité ou
d'une respectabilité petite-bourgeoise conférée par l'appartenance à tel
Collège Royal ou à telle Corporation plus ou moins localement prestigieux.
Au
Québec, les psychanalystes non encore ou pas complètement institutionnalisés
doivent pouvoir s'avancer nus, sans pour autant s'exhiber, et savoir ne
"s'autoriser que d'eux-mêmes", pour reprendre l'expression si souvent
mal comprise de Lacan, c'est-à-dire ne s'autoriser que du désir du psychanalyste
qui se sera finalement dégagé au terme d'une analyse qui, tout au long de son
tortueux développement n'aura jamais cessé de poser la question des désirs dans
tous les registres où ils se donnent à entendre. Ce n'est qu'une fois le désir
du psychanalyste dégagé qu'une psychanalyse s'avèrera avoir été une
psychanalyse didactique, mais certainement pas parce que l'analysant se
déclarera, ou sera déclaré un beau jour psychanalyste parce que cela lui
paraîtra le meilleur moyen de finir son analyse ou qu'il aura fait le nombre
d'heures institutionnellement requis. Ne s'autoriser que de soi-même, c'est
s'autoriser au nom d'une éthique qui n'est pas une éthique des biens ou du
Bien, non plus qu'une morale utilitariste ou, à l'autre extrême une éthique du
droit absolu de chacun à la jouissance sans limite de l'autre (Sade), mais une
éthique fondée sur le désir du psychanalyste dont la spécificité doit sans
cesse être ré-évaluée et réaffirmée.
Dans
l'enseignement de Lacan, mais je pourrais aussi bien dire dans la psychanalyse
de l'analyste Jacques Lacan, nous distinguerons deux très grandes périodes :
I) La
première, de 1931 à 1953, est la période de formation et de maturation du
rapport de Jacques Lacan à la psychanalyse et à l'institution psychanalytique
sous la forme qui dominait alors dans les sociétés affiliées à l'Association
Internationale de Psychanalyse.
II)
La seconde, de 1953 à 1981, est la période du "retour à Freud". C'est
celle de l'enseignement proprement dit. Elle se subdivise en trois étapes de
développements théoriques et d'approfondissement de la pratique, séparées les
unes des autres par des crises qui ont eu cette particularité d'être à la fois
des ruptures institutionnelles violentes et des refontes théoriques et
épistémologiques cruciales.
II.
A.) Première crise : 1953. Première rupture avec l'Association Internationale
de Psychanalyse à la suite d'une scission au sein de la Société
Psychanalytique de Paris qui a abouti à la création de la Société
Française de Psychanalyse. Introduction des trois catégories fondamentales
de la psychanalyse : le Réel, le Symbolique et l'Imaginaire sur lesquelles
sera fondée la relecture de Freud. Formulation de l'hypothèse de l'inconscient
structuré comme un langage, c'est-à-dire comme effet du rapport du sujet au
signifiant.
II.
B.) Premier développement : 1953-1964. Déploiement de la théorie de
l'inconscient structuré comme un langage et réexamen de l'ensemble de la
théorie freudienne à travers le prisme théorique et catégoriel du Réel de
l'Imaginaire et du Symbolique. Élaboration d'une théorie du signifiant et du
primat du Symbolique.
II.
C.) Deuxième crise : 1964. Deuxième rupture avec l'Association
Internationale de Psychanalyse. Dissolution de la Société Française de
Psychanalyse et création de l'École freudienne de Paris et de l'Association
Française de Psychanalyse. Dans son souci de répondre à la question de la
scientificité de la psychanalyse, Lacan introduit la logique et la topologie
comme modèles de formalisation théoriques des grands concepts de la psychanalyse
et de la structure de l'appareil psychique.
II.
D.) Deuxième développement : 1964-1972. Remaniement des trois catégories que,
dans un premier temps, Lacan avait pensé être nouées par le Symbolique. Le Réel
vient au premier plan et avec lui la théorie de la fin de l'analyse (la passe)
et de la formation du psychanalyste.
II.
E.) Troisième crise : 1972. La date est sans doute ici moins précise que lors
des crises précédentes. Introduction du nouage boroméen des trois catégories.
Les crises institutionnelles au sein de l'École freudienne de Paris
deviennent plus manifestes et plus violentes.
II.
F.) Troisième développement : 1972-1980. Vers un nouvel Imaginaire, tout à fait
différent de celui développé dans la première partie de l'œuvre de pensée de
Lacan et théorisé comme Stade du Miroir. Et vers un signifiant nouveau : celui
à partir duquel "le vrai voyage commence", au-delà de la fin de
l'analyse. Théorisation du discours psychanalytique sous la forme de mathèmes.
II.
G.) Quatrième crise : 1980. Dissolution de l'École freudienne de Paris,
création de la Cause Freudienne et mort intellectuelle puis physique de
Lacan.
Épilogue
: Après 1981. Destin de l'œuvre de Jacques Lacan et ses vicissitudes.
Ce
séminaire d'introduction et, pour certains, de formation, s'étendra sur
plusieurs années. Chaque année, toutefois, constituera un tout en soi. Il sera
centré sur la mise en rapport de la pensée de Lacan en ses étapes successives
avec la pratique de la psychanalyse, son éthique et la formation des
psychanalystes ici-même au Québec. Il s'adresse en premier lieu aux praticiens
de la psychanalyse, ainsi qu'à toute personne qui du lieu de sa spécialité est
intéressée par l'apport nouveau de la psychanalyse freudienne et à sa re-découverte
par Lacan qui en a resitué la place dans le contexte de notre culture
occidentale contemporaine.
Une
bonne connaissance du texte de Freud est recommandée. Au fur et à mesure du
déroulement du séminaire, tous les textes pertinents de Lacan et les
transcriptions de ses interventions parlées, non publiées, qui auront un
quelconque rapport avec le moment de son oeuvre que nous serons en train
d'étudier seront mis à la disposition des participants. Nous attendrons des
participants, surtout ceux qui sont déjà dans le champ de la psychanalyse,
une participation active dans l'élaboration de ce séminaire : soit qu'ils
témoignent de leurs lectures ou de leur pratique voire même de leurs
élaborations théoriques, soit qu'ils contribuent à une lecture critique de
Lacan.
COURS
I
Le
20 septembre 1988
OUVERTURE
DU SÉMINAIRE
Le voyage
Nous voici donc tous ici réunis pour entreprendre un long voyage dans un
monde peu connu, voire peut-être pour certains inconnus : le monde d'une pensée
de la psychanalyse ou plus exactement d'une pensée de l'inconscient que nous parcourrons
en suivant les chemins d'un enseignement qu'on peut et qu'on doit
subsumer du nom de Jacques Lacan. Pourquoi? Parce que peut-être plus qu'aucun
autre, Jacques Lacan a témoigné d'un moment historique et théorique de cette
pensée de l'inconscient et que surtout il a agi, si je puis dire, comme un
catalyseur de cette pensée. Ma formulation peut vous sembler curieuse. Pourquoi
ne pas dire que nous allons examiner la pensée de Jacques Lacan telle qu'elle
se dévoile à travers son enseignement? Précisément parce que nous ne pouvons
plus, aujourd'hui, parler de la pensée de Monsieur X. ou de Madame Y. comme si
tout un chacun secrétait une pensée qui lui appartiendrait en propre, qui le
caractériserait, qui serait en quelque sorte le reflet d'un moi conscient de
lui-même et de ses facultés dans le registre des idées.
Je
voudrais illustrer la distinction que je tente d'introduire avec un exemple
qui a fait récemment quelque bruit dans le monde médiatique français, celui de
Martin Heidegger. Je ne le choisis pas par coquetterie intellectuelle ou souci
de la mode, mais parce que la pensée heideggerienne de l'Être a croisé la pensée
lacanienne de l'inconscient à une période cruciale de son commencement.
Heidegger, c'est en tout cas ce que racontent ses proches, était `saisi' par la
pensée à certains moments de la journée. Sa femme, la gardienne redoutable du
seuil de la maison de Fribourg ou de la petite hutte de Todtnauberg où il
écrivit la quasi totalité de son oeuvre, interdisait alors à quiconque
d'approcher le penseur saisi par la pensée, même aux enfants ou aux petits
enfants pourtant très chers à Heidegger. Cette pensée qui saisissait chaque
jour Martin Heidegger et qui le saisit pendant plus de soixante années de sa
vie de travail, fut une pensée unique : la pensée de l'Être. Elle saisissait
Heidegger tout comme elle avait saisi avant lui d'autres penseurs à travers le
temps et pas nécessairement des philosophes : Aristote, sans doute, mais avant
lui les présocratiques qui, les premiers, ont posé la question de l'Être pour
qu'elle soit aussitôt oubliée mais qu'il lui arrive cependant de ressurgir parfois
chez tel ou tel philosophe : Nietzsche, par exemple; ou chez tel poète :
Hölderlin ou René Char; ou chez tel peintre : Van Gogh; tous en quelque sorte
saisis par elle et tous liés de ce fait par une sorte d'amitié très
particulière que Nietzsche appelait "amitié d'astres". En ce
sens, Heidegger n'est pas le penseur de l'Être, mais un moment, un témoin de la
pensée de l'Être, le moment heideggerien de cette pensée, moment où à l'appel
de Heidegger les voix qui ont chanté la pensée de l'Être se sont accordées à
celle de Heidegger pour la chanter une fois encore en une nouvelle variation.
Ne
pensez pas que je veuille faire ici de la philosophie, vous verrez que ce que
je vous fais remarquer d'entrée de jeu pourrait nous conduire à la
compréhension de ce que Lacan a nommé `le grand Autre'. Cela n'a pas
empêché Heidegger d'avoir, comme tout le monde, des idées, de participer d'une
idéologie qui fut celle de son temps et c'est là que nous rencontrons un autre
Heidegger que le Heidegger du moment de la pensée de l'Être, le Heidegger qui
fut tenté pendant un certain temps par le national-socialisme, le Heidegger qui
a pu croire se reconnaître dans le miroir que lui tendirent les autres (avec un
petit a), les intellectuels allemands, les universitaires allemands qui avaient
pu se laisser séduire par le mouvement et l'idéologie national-socialiste et
qui, au moment de l'émergence et de la prise de pouvoir politique par Hitler,
ont choisi de rester en Allemagne.
Face à ce que Lacan nommera la`Spaltung' : cette division, cette
refente qui sépare le sujet de la pensée du moi idéologique, on peut, certes,
se demander quelle est la nature des rapports entre la pensée et l'idéologie et
si la pensée de l'Être (dans le cas exemplaire de Heidegger) ne serait pas au
fond que le revêtement philosophique chimérique des options
national-socialistes temporaires du philosophe allemand. C'est ce qu'ont tenté
- assez maladroitement parce qu'animés sanns doute par une trop grande passion -
des gens aussi remarquables intellectuellement que Lukacs ou un peu plus
douteux comme Adorno, voire aussi dangereusement médiocres que Jean-Pierre Faye
ou Victor Farias. Ce n'est certainement pas la voie que je prendrais,
précisément parce que comme vous - du moins je le suppose - je suis habité par
la pensée de la psychanalyse qui est née - nous le verrons - du clivage
fondamental de l'homme entre le lieu où ça pense et celui où circulent les
idées. Comme je l'ai esquissé avec l'exemple de Heidegger, je poserai, avant
que nous nous mettions en chemin, qu'il convient de faire une nette distinction
entre la pensée de l'inconscient qui a commencé à saisir Jacques Lacan pendant
la rédaction de sa thèse pour ne plus le lâcher jusqu'à la fin de sa vie et qui
a saisi chacun de ceux d'entre nous qui sommes devenus ce qu'on appelle des
psychanalystes d'une part, et d'autre part l'ensemble des idéologies qui ont pu
caractériser Lacan en tant qu'homme de son époque (les trois premiers quarts
du vingtième siècle) et de son milieu ou de sa classe (la petite bourgeoisie
française où s'est presque toujours recrutée la majorité des intellectuels,
quelle que fut par la suite la diversité de leurs options politiques ou
idéologiques).
C'est
donc vers cette pensée de l'inconscient que nous voyagerons, d'un inconscient
dont Freud, le premier, a posé la question, tout comme les présocratiques
auxquels il a pu se comparer ont été les premiers à poser la question de l'Être. Mais pour
accéder à cette pensée de l'inconscient, nous avons choisi et
vous avons proposé, ici, pour cette année et les années à venir de suivre les
chemins du moment lacanien de cette pensée tel qu'il s'est manifesté dans
l'enseignement poly vocal de Jacques Lacan. Un enseignement qui a tenté,
justement, avec l'apport des participants du séminaire de démêler
méticuleusement la pensée de l'inconscient du phylum culturel et idéologique
où la psychanalyse a pris corps en France.
C'est donc un voyage dans le temps que je nous propose d'entreprendre.
Nous partirons de l'Europe, et surtout de la France des années trente, pour,
avec des sauts en arrière et en avant sur la ligne du temps, terminer, d'ici
quelques années, sur les années quatre vingt en France et au Québec. Mais c'est
également un voyage en terre étrangère, la France, à la fois terre d'immigration
pour la psychanalyse venue de Vienne et d'émigration pour la plupart d'entre
nous, mais pas tous, ici au Québec. Que cette émigration ait eu lieu il y a
deux siècles ou il y a dix ans, il n'est nullement certain que le deuil de la
France comme terre natale ou terre d'origine aie jamais pu être fait.
Le Guide
Pendant
ce voyage dans le temps et l'espace à travers le moment lacanien de la pensée
de l'inconscient, sur les chemins ouverts par l'enseignement de Lacan, je
serais à la fois votre guide mais également un voyageur comme vous et, comme
dans les romans de voyages fantastiques de Jules Verne, il faudra que chacun à
notre tour nous lisions voire que nous établissions la carte spatio-temporelle
que nous suivrons.
Comme je vous ai demandé de le faire en vous priant de m'écrire les
motifs pour lesquels vous désiriez entreprendre ce voyage, je voudrais vous
dire en quelques mots en quoi je me crois autorisé à être - par moments - votre
guide.
Il
est bon que vous sachiez que je ne suis pas un citoyen de ce que François
Perrier a nommé, non sans humour, la Translacanie. Je ne suis pas ce qu'on
nomme un lacanien au sens strict. J'ai fait mon analyse à la Société
Psychanalytique de Paris, et pas avec un analyste lacanien, après avoir
passé cinq années marquantes mais pénibles en médecine. Ce n'est qu'au moment
de suivre une formation psychanalytique plus réflexive et théorique, au moment
de prendre mes premiers cas de contrôle que - pour des raisons ici sans
importance - je suis passé à l'École Freudienne de Paris où je suivais
déjà les séminaires de Lacan depuis plusieurs années.
Je
ne suis pas lacanien au sens où pour moi, comme pour Lacan d'ailleurs, la
question de l'inconscient a été posée par Freud et seulement par Freud, et que
toute pensée de l'inconscient me semble tenir ses origines autant que son
mouvement de cette question. C'est un peu ce qu'affirmait Lacan à Caracas,
quelques temps avant sa mort : "Soyez lacaniens si vous voulez, moi, je
suis freudien!" Dans ce sens, les seuls lacaniens authentiques sont
ceux qui, comme les membres fondateurs de l'École Lacanienne,supposent
que Lacan a opéré ce qu'on appelle une coupure épistémologique par rapport à la
psychanalyse freudienne et qu'il a substitué le concept d'Une-bévue
(traduction en jeu de mot de Unbewusst) à celui d'inconscient. Selon
eux, Lacan aurait opéré ainsi ce que Thomas Kuhn appelle une changement
paradigmatique (paradigmatic shift) et ouvert un espace de pensée très
différent de la pensée freudienne de l'inconscient. Pour des raisons qui
apparaîtront plus clairement au cours de notre voyage, je ne pense pas que
cette position épistémologique prise, entre autres, par Jean Allouch et
Philippe Julien, soit fondée.
J'ai donc écouté Lacan parler de Freud et de l'inconscient pendant un
peu plus de sept ans, dans le même temps que je participais à d'autres
séminaires au sein de l'École Freudienne de Paris, à un cartel également
et que je faisais - comme dans toute école de psychanalyse - mes supervisions.
Je peux quand même vous dire un mot de mon départ de la Société
Psychanalytique de Paris. Je voulais que mes premiers cas de contrôle
soient de jeunes adolescents psychotiques car je travaillais alors dans des centres
pour enfants et adolescents psychotiques. Le règlement interne de la S.P.P. ne
le permettant pas et comme par ailleurs je ne voulais pas céder sur ce point,
l'un des didacticiens, André Luquet, eut la sagesse ou la perversité de me dire
: "mais puisque vous vous passionnez tellement pour le langage et la
psychose, pourquoi n'allez vous pas voir du côté des lacaniens, il y a des gens
très bien parmi eux...". C'est ce que je fis, rentrant ainsi dans la
psychanalyse par la porte de la psychose, comme beaucoup d'autres analystes à
l'École Freudienne de Paris dont, bien sûr, Lacan lui-même, que son
travail sur un cas de délire paranoïaque pour sa thèse de médecine avait
conduit au seuil de la psychanalyse.
Votre guide est donc freudien, mais formé dans un premier temps à penser
la question freudienne de l'inconscient dans le cadre du moment lacanien ou du
moins d'une période de ce moment : de 1964 à 1972. C'est pourquoi je ne saurais
être votre guide sans être également comme et avec vous un voyageur, car
certaines périodes du moment lacanien, et notamment celle qui suit 1972 me sont
ou peu connues ou, comme cette dernière période dite des nœuds, presque
inconnue. Après 1972 et surtout depuis 1974, j'ai voyagé à travers d'autres
moments de la pensée de l'inconscient : ceux des deux Amériques. Ceci est une
autre histoire qui apparaîtra en son temps car les moments américains sont
également étroitement liés au moment lacanien. La lecture de Lacan ne présuppose
pas seulement une bonne connaissance du texte freudien, mais également - à
partir surtout du tout début des années cinquante - une bonne connaissance des
auteurs anglais (Mélanie Klein, Donald Winnicott, Ella Sharpe, Wilfred Bion,
etc.) autant que des grands auteurs américains (Heinz Hartman, Ernst Kris,
Annie Reich, Lucy Towers, Margaret Little, etc.) Nous y reviendrons en temps
utile.
Le plan du voyage
Dans
le texte de présentation, j'ai indiqué l'orientation générale de l'ensemble du
parcours prévu pour l'année 1988-1989.
L'entrée
de Lacan dans la psychanalyse en 1932 passe par la porte de la paranoïa, vous
ai-je indiqué tout à l'heure. C'est par là que nous commencerons le voyage.
I. Dans unn premier temps nous survolerons donc
rapidement la situation de la folie, et plus précisément des délires paranoïaques
au début du vingtième siècle en Europe.
I.A. Tout d'abord dans le monde psychiatrique :
I. A. 1°) Nous aurons à voir les positions nouvelles prises par deux grands
penseurs allemands ou en tout cas germanophones de la psychose : Kraepelin, à Munich
et Bleuler à Zürich.
I. A. 2°) Puis nous verrons les positions de l'école française de psychiatrie
qui se sont précisées en réponse à la publication du traité de Kraepelin sur la
démence précoce en 1901. Ce traité eut un grand retentissement et fut suivi à
quelques années près par le traité de Bleuler sur la schizophrénie. Nous
examinerons les positions divergentes que prendront Guiraud, Sérieux et
Capgras, puis Gatian de Clérambeault et le professeur Claude, ces deux derniers
furent les maîtres en psychiatrie de Lacan.
I. B. Nouss verrons ensuite les conceptions
philosophiques et littéraires de la folie dans la France de l'entre-deux
guerres.
I. B. 1°) Je vous montrerai tout d'abord l'importance considérable des liens
entre le monde philosophico-littéraire et le monde médical. Lien qui, ici au
Québec, est en grande part inexistant, mais qui ne l'a pas toujours été, comme
le donne à penser l'exemple d'un grand psychiatre des années trente : le Dr.
Barbeau. Ces liens ont existé en France jusqu'au grand remaniement de
l'enseignement de la médecine en 1968. Mais lorsqu'en 1960 j'ai fait un stage
chez le Professeur Jean Delay, qui était alors le grand psychiatre parisien,
j'y étais tout autant attiré par la renommée de ses travaux en psychiatrie que
par celle de ses très belles études psychobiographiques sur André Gide ou sur
Frédéric Nietzsche (qui ne fut jamais achevée). Je pourrais donner bien des
exemples de ces grand patrons cultivés de la médecine : le Professeur Mondor,
par exemple, qui, bien que chercheur réputé en cardiologie et en chirurgie cardiaque, fut tout aussi célèbre pour ses études sur Stéphane Mallarmé.
L'enseignement
secondaire qu'on choisissait, aussi bien du temps de Lacan que du mien,
lorsqu'on voulait se destiner aux études médicales, était une section classique
élargie : grec, latin, français, deux langues et un ajout en sciences au moins
équivalent à l'enseignement classique en heures de cours. A noter que
l'enseignement de l'histoire fut toujours important pour toutes les sections.
S'ajoutait à cela en fin d'études secondaires un enseignement extrêmement
important en philosophie et en logique. Bon nombres des étudiants en médecine
gardaient pendant leurs études un intérêt actif pour les lettres et la
philosophie. Parallèlement, il n'était pas du tout rare que les étudiants en
philosophie fassent des études de médecine pour renforcer leur formation
scientifique et sans avoir aucunement l'intention de pratiquer la médecine. Ce
fut le cas de Canguilhem, et je sais que Michel Foucault y a également songé.
I. B. 2°) Nous étudierons ensuite la place de la folie dans la philosophie et la
littérature - plus particulièrement chez les Surréalistes - pendant cette même période.
ILI. Jacquues Lacan (1931-1933).
Une
fois effectué le survol des origines de la pensée de l'inconscient chez Lacan,
nous étudierons le commencement de cette pensée de l'inconscient. Par
"origines", j'entends l'entrelac des différents phylums à travers
lesquels la pensée de l'inconscient fera irruption chez Lacan, en provoquant à
la fois une coupure avec ces phylums,
mais aussi un arrachement ou un détournement d'une partie de ces phylums dans le travail de la pensée de l'inconscient.
Le
commencement de la pensée de l'inconscient se produira en trois moments :
II. A. 1err moment : conceptions psychiatriques
de la paranoïa comme maladie. Les écrits de 1931 se situent entre une compréhension
organique et une approche plus axée sur les troubles linguistiques.
II. B. 2èmme moment : conceptualisation d'un
sujet de la paranoïa. C'est surtout le travail de la thèse et l'étude
minutieuse du cas Aimée (1932).
II. C. 3èmme moment : rencontre avec le texte
freudien. Traduction d'un texte de Freud sur la paranoïa. Premiers textes psychanalytiquement
inspirés (1933).
Au
terme de l'étude de ces trois moments nous examinerons en quoi la première
conception lacanienne de la psychose peut encore nous guider.
III. Conceeptions psychanalytiques de la
paranoïa dans les années trente.
Nous
ferons une pause dans notre parcours du cheminement de Lacan afin d'examiner où
en étaient, au début des années trente, les conceptions psychanalytiques de la
paranoïa et en quoi elles seraient encore ou non d'actualité aujourd'hui ainsi
que leurs rapports avec celle de Lacan.
III. A. Chhez Freud, tout d'abord où, sans
entrer dans l'étude détaillée du cas Schreber, nous ferons un survol général
des positions tardives de Freud.
III. B. Chhez les disciples de Freud. En
particulier Carl Gustav Jung, chez qui Lacan fera un stage d'été; mais
également Victor Tausk, Karl Abraham, Paul Federn et quelques autres.
III. C. Daans le petit milieu des psychanalystes
français dont Lacan fera partie dès 1934 (lorsqu'il deviendra membre adhérent
de la Société Psychanalytique de Paris).
Cette
première partie du voyage devrait nous mener jusqu'aux vacances de février.
Après ces vacances, nous reviendrons à Lacan et à ses premiers travaux qui, sur
une période de vingt ans, seront les travaux préparatoires de son enseignement
qui ne commencera à proprement parler qu'en 1953.
IV. Lacan de 1933 à 1953.
IV. A. Nouus parcourrons d'abord les grands
moments de sa réflexion strictement psychanalytique, quoi qu'il n'ait publié
que relativement peu de textes pendant cette période.
IV. A. 1/span>°) 1936. Élaboration à partir de ses travaux sur la paranoïa, de
l'éthologie naissante et de sa lecture des textes freudiens dits de la deuxième
topique, d'une première conception du moi (stade du miroir).
IV. A. 2/span>°) Questionnement sur le style comme étant de l'homme même.
IV. A. 3/span>°) Questionnement sur la famille et ses complexes.
IV. A. 4 <°) Questionnement sur la logique et le temps dans la pratique de
l'analyse.
IV. B. Nouus examinerons tour à tour les grands phylums
desquels la pensée de l'inconscient tire, retire ce qui lui
appartient. Nous en isolerons quatre, pour faciliter l'exposition.
IV. B. 1/span>°) Le phylum littéraire : Les Surréalistes et notamment Georges
Bataille, Maurice Blanchot et le groupe Acéphale, mais aussi René Crevel et
Salvador Dali.
IV. B. 2/span>°) Le phylum philosophique. C'est l'étude de Hegel, relu par Kojève,
Sartre (bien qu'il ne soit pratiquement jamais nommé), Merleau-Ponty qui fut un
ami personnel puis Heidegger.
IV. B. 3/span>°) Le phylum linguistique qui est double : Il y a d'abord l'influence du
grand grammairien-médecin Édouard Pichon pendant les années trente, puis de
Roman Jakobson qui, dans les années cinquante, introduira Lacan à Ferdinand de
Saussure et à Charles Sanders Peirce.
IV. B. 4/span>°) Le phylum féminin. Sans vouloir entrer dans l'histoire anecdotique
de la vie amoureuse de Lacan, il faut poser la question de son rapport très
particulier et très important aux femmes si, comme le remarque non sans
justesse Philippe Julien, c'est parce que ça ne marche pas entre l'homme et la
femme que Lacan serait venu à l'analyse. "Il est certain, confirme
Lacan, que je suis venu à la médecine parce que j'avais le soupçon que les
relations entre hommes et femmes jouaient un rôle déterminant dans les
symptômes des êtres humains."
IV. C. Le parcours institutionnel. Il nous
faudra évoquer brièvement l'inscription de Lacan dans l'institution psychanalytique
dans la mesure où, à partir de 1953, elle jouera un rôle extrêmement important
dans l'établissement de l'enseignement proprement dit de Lacan.
V. Regardss sur le Québec.
Nous finirons notre premier parcours par un regard sur le Québec des
débuts de la psychanalyse.
V. A. La cconception psychiatrique de la folie
dans les années trente, quarante et cinquante.
V. B. La ffolie et la pensée littéraire au
Québec (Borduas, Gauvreau, Aquin, etc. ), et les liens avec la psychiatrie.
V. C. L'innscription psychanalytique : la
question de la paranoïa et celle du moi, les différences entre la France et
l'Amérique.
V. D. Probblèmes soulevés par la conception psychiatro-psychanalytique
actuelle de la paranoïa et du moi (ou de la
personnalité).
V. E. Pourrquoi introduire l'enseignement de
Lacan au Québec et en quoi ce que nous avons vu de sa première conception de la
psychose peut, en partie, répondre aux questions précédemment soulevées?
" Jacques Lacan"
Je
voudrais terminer aujourd'hui par quelques mots sur ce qu'on appelle la
biographie de Lacan. Lacan, pas plus que Freud, n'avait beaucoup de respect
pour le genre biographique. On sent bien sa réserve en ce qui concerne les soi-disant
liens de causalité qu'on peut établir entre le privé d'un auteur,
dont la mise en récit est toujours sujette à un degré de fictionnalisation plus ou moins important, et la pensée qui, à un moment de sa vie s'empare de
lui pour ne le lâcher qu'au terme d'une certaine réalisation. Pourtant cette fiction, ce "roman",
comme dit Elizabeth Roudinesco, peut nous permettre d'évoquer la vérité, non
pas d'un homme dans son privé, mais d'un sujet dans son histoire ou son
époque. Le plus amusant tient au peu de différence qui apparaît si l'on raconte
la jeunesse de Lacan de sa naissance en 1901 à la soutenance de sa thèse en
1932, avec le récit que Roger Martin Du Gard a pu faire de la jeunesse du fils
aîné des Thibault, Antoine, dans Les Thibault. Antoine était jeune étudiant
en médecine à Paris au moment où Lacan l'était; on peut aussi faire la
comparaison avec les jeunes héros de Faux-Monnayeurs écrit à l'époque
où Lacan avait une vingtaine d'années. En fait ces deux admirables romans vous
donneront mieux que n'importe quelle biographie, une idée extrêmement vivante
du milieu intellectuel, familial et moral où est né Lacan.
Lacan est né le 13 avril 1901 d'un père représentant de commerce en
huiles et savons, d'origine auvergnate, et d'une mère plus bourgeoise,
imprégnée d'une immense culture chrétienne, presque mystique (selon Roudinesco
qui emploie ce mot un peu à tort et à travers)[1]. La mère s'occupe beaucoup de l'éducation de ses enfants : Jacques
Marie (1901), Madeleine (1903) et Marc-François (1908). Les deux fils feront
leur scolarité du secondaire au plus célèbres des lycées de Paris, le Lycée
Stanislas, tenu par des jésuites.
De
1916 à 1919. Années terminale du secondaire. Jacques Marie Lacan décide de
devenir médecin et choisit ses cours de la seconde à la terminale en fonction
de sa décision. A l'époque, il est passionné par la philosophie. Spinoza est
son héros. Roudinesco rapporte qu'il avait tracé sur les murs de sa chambre
une épure de l'Ethique dont il avait tracé le plan et indiqué la
structure avec des flèches. Véritable relevé topographique dessiné sur le
modèle des atlas géographiques que, dans son enfance, il adorait. Bien des
années plus tard, lorsqu'il étudiera le petit Hans, dans son séminaire sur la
relation d'objet, Lacan construira une sorte de carte de l'ensemble des
déplacements de Hans, de son père et du cheval à travers Vienne et dont il ira
lui-même faire le relevé sur place.
De 1919
à 1932. Études de médecine, puis de neurologie et de psychiatrie. Pendant la
période des études de médecine, ce fut - pour lui comme pour beaucoup d'autres
- la découverte du monde des
intellectuels et de la société parisienne. Deux centres de rassemblement
l'attirent plus particulièrement : Le groupe d'Action Française conduit
et inspiré par Charles Maurras et Le Cercle des Amis des Livres où
Adrienne Monnier recevait les grands écrivains de l'époque qui venaient lire
leurs dernières oeuvres et en discuter avec des collègues. Ces écrivains sont,
bien sûr, ceux de la Rive Gauche : André Gide, Paul Valery, Marcel Proust, mais
surtout les Surréalistes qui tentaient une réforme radicale de l'écriture
fondée sur la prévalence du signifiant sur le signifié et se passionnaient,
déja, pour Freud, Nietzsche, Marx et l'inconscient; parmi eux, André Breton,
René Crevel, Salavdor Dali, Paul Eluard et plus tard Georges Bataille.
Avec
le groupe d'Action Française, il remplacera son catholicisme par une rêverie
monarchiste qui le hantera toujours peut-être un peu. Dans les années soixante,
Lacan rêvait encore de se trouver un immense appartement dans l'un des hotels
particuliers de Versailles à l'ombre du chateau. Il passera du style petit
bourgeois à celui de l'aristocrate dandy (un peu dans le style de Saint-Loup
Dans A la recherche du temps perdu, cynique et d'un élégance un peu
curieuse, grand séducteur de femmes); mais surtout il reprendra de Maurras
qu'il aurait rencontré plusieurs fois, sa conception du style, de l'écrit et de
ce que Maurras considérait comme fatal à l'écrit et à l'intelligence :
l'industrie littéraire, que Lacan rebaptisera "poubellication".
Spinozza, Maurras et les Surréalistes, telles
sont les figures complètement cntradictoires qui nourrirent la curiosité
insatiable de Lacan pendant les années folles.
Dans Exposé
général de nos travaux scientifiques[2], vous trouverez la description par Lacan de son trajet dans le monde de
la neurologie et de la psychiatrie :
- 1927-8, Clinique des maladies mentales et de
l'encéphale. Professeur Henri Claude.
- 1928-9, Infirmerie spéciale près de la
Préfecture de Police. Gatien de Clérambeault. Lecture de Kraepelin.
- 1929-30,, Henri Rousselles (Claude), Büholzli
(Bleuler et Jung).
-1930-1. HHenri Rousselles, diplôme de médecin
légiste.
- 1931-19332, chez le Professeur Claude. Thèse.