L'ENSEIGNEMENT DE JACQUES LACAN

 

     Son impact sur la pratique, la clinique, l'éthique

                             et

             la transmission de la psychanalyse.

 

 

 

                     PRÉSENTATION

 

     L'œuvre de pensée de Jacques Lacan est désormais close et son véritable destin commence. Il est possible aujourd'hui, comme Lacan l'a fait pour le texte freudien, d'en effectuer un com­men­taire structural, d'en dégager la ou les axiomatiques et d'en examiner les développements et les crises ou refontes internes qui caractérisent non seulement tout travail authenti­que de la pensée, mais également le mouvement de toute psychanalyse.

 

     Enfin, il est également possible, loin du corps et de la voix de Lacan, de mesurer l'impact de cette pensée sur notre com­préhension du texte freudien qui fonde la psychanalyse et des dis­­­­­cours qui, à des titres divers, s'autorisent de Freud, ainsi que sur notre pratique de la psychanalyse, ses conditions et ses limites, les moyens d'en rendre compte et de la transmettre.

 

     Mais pourquoi proposer ici, à Montréal, un travail de com­mentaire et de réflexion critique sur l'enseignement de Jacques Lacan?

    

     Posons dès l'abord que nous ne nous proposons absolument pas d'enseigner l'œuvre de pensée de Lacan, elle est, de l'aveu même de son auteur, totalement impropre à l'usage universitaire, de même que ce qui constitue l'essentiel de la psychanalyse. Il n'y a d'enseignement universitaire que sur la psychanalyse, et si les philosophes, les psychologues, les littéraires, les sociologues et les psychiatres s'en donnent à cœur-joie, il n'en demeure pas moins que le discours psychanalytique comme tel ne saurait être tenu dans une université sans s'y déployer de façon radicalement hétérogène aux impératifs des institutions d'enseignement. D'où la marginalité quasi radicale d'un séminaire comme celui dont nous proposons ici la tenue, fût-ce dans un local universitaire.

    

     Bien plutôt, il s'agira d'abord d'y étudier le déploiement d'une pensée et d'un travail collectifs subsumés en fait par le nom de Jacques Lacan dont on oublie trop souvent que le sémi­naire, s'il fut porté le plus souvent par la voix d'un seul fut néanmoins une production fondamentalement plurielle, élaborée au contact de la pratique psychanalytique de tous, dans la re-découverte du texte freudien, sans doute, mais au sein d'un con­texte socioculturel et d'une langue, le français, très dif­fé­rents de ceux de la Vienne de Freud. Afin de lutter contre les tentatives d'élection et d'idéalisation d'un Maître (le Lacan de J.A. Miller, par exemple), inhérentes à toute formation groupale (y compris les groupes de psychanalystes) il convient de ne ja­mais oublier que par bien des aspects, le séminaire de Lacan fut toujours le creuset d'un travail collectif où s'entre nouèrent de nombreuses disciplines dans lesquelles la psychanalyse devait apprendre "à reprendre son bien", certes, mais où l'originalité et la spécificité de la place de la psychanalyse dans la culture contemporaine et ses pratiques, furent constamment réévaluées et précisées.

  

     Il s'agira ensuite d'examiner, d'une part, l'impact de cette pensée et de ce travail sur notre compréhension, ici à Montréal, de la psychanalyse et de son objet, sur notre pratique quoti­dienne et les formes diverses qu'elle aura pu prendre, sur la clinique psychanalytique (aux antipodes des classifications du DSM III) et enfin sur notre éthique de la psychanalyse; d'autre part, il nous faudra dégager en quoi cette pensée et ce travail subsumés du nom de Lacan, sont fondamentalement psychanalytiques, au point de ré-évaluer les fondements mêmes de la psychanalyse, et qu'à ce titre ils ne sauraient être considérés comme une nou­velle variante dans le monde de plus en plus chaotique de la pensée psychanalytique après Freud.

    

     Il nous faudra montrer en quoi cette pensée et ce travail éminemment "français de France" peuvent néanmoins constituer un espace de réflexion ici au Québec, non pas parce qu'on y parle­rait le français, mais parce qu'ici, comme partout ailleurs dans le mode, la psychanalyse na pu s'installer autrement qu'en exil. Et c'est peut-être parce que la pensée et le travail de Lacan viennent "d'ailleurs", je veux dire d'un autre moment historico-culturel du monde occidental que celui dans lequel nous vivons, qu'ils pourront relancer la psychana­lyse qui s' y pratique déjà d'une impulsion nouvelle, qu'ils permettront de désigner les impasses où, faute d'une critique interne rigoureuse, elle s'est enlisée quand, sur le modèle américain, il lui est arrivé de se placer au service de la psychiatrie ou de la psychologie voire de l'Université tout en s'identifiant subrepticement aux idéaux de la société américai­ne. Il convient que la psychanalyse trouve ici-même la place spécifique et éminente qui est la sienne, non pas nécessairement en devenant "lacanienne" - nous verrons le peu de sens de cet adjectif d'être trop étendu - mais en se mesurant à la critique et à la pensée lacaniennes, et sur une toute autre scène que celle où grouillent, magouillent et gargouillent les sciences dites de l'homme et de la santé ainsi que leurs repré­sentants.

 

     Lacan n'est pas - contrairement à une rumeur d'autant plus facilement répandue qu'elle est malveillante - un penseur abs­cons. Il n'est incompréhensible que pour ceux qui ne savent pas le lire ou qui, ce qui revient au même, tentent de le lire comme s'il s'agissait d'un auteur didactique qui eut écrit des manuels de psychanalyse.

    

     Ce que dit Lacan n'est certainement pas plus tarabiscoté que ce que nous écoutons à journées longues derrière nos divans. C'est même très exactement comme une parole d'analysant que Lacan n'a cessé de nous demander d'entendre ce qu'il nous disait et dont il nous a soigneusement laissé les traces transcrites. Lacan, qui n'a que très peu écrit, était "un homme de parole". Parole dont on sait qu'elle constitue l'unique médium de la re­lation psychanalytique, fût-elle porteuse d'"affects" ou d'"i­ma­ges". Lacan est en fait un penseur exigeant qui, tout comme lors­que le ça se met à parler, exige la plus extrême attention, l'at­tention flottante, non pas pour être compris, mais pour être en­tendu. L'œuvre de pensée de Jacques Lacan est une oeuvre de parole, son acte de pensée, un acte de parole qui ne tient son salut que du bon entendeur.

    

     Ceci rappelé, on voit peut-être mieux pourquoi la pensée et le travail de Jacques Lacan ne sauraient être rassemblés comme un dogme dont l'orthodoxie serait la mesure-étalon au regard de laquelle toute variante deviendrait déviation plus ou moins ac­cen­tuée vers l'hérésie et la plus grande conformité le signe électif du servant de la Cause. Résolument et parfois férocement critique  à l'encontre des mouvements dogmatiques qui se sont manifestés au sein du mouvement psychanalytique international, Lacan ne l'a pas moins été vis-à-vis des mouvements de sa propre pensée et des rejets de son travail. D'où un remaniement interne continu, une refonte incessante et une attention soutenue et rigoureuse à l'endroit des effets de son enseignement sur la pensée de ceux qui l'accompagnaient dans la poursuite du Grand Oeuvre psychanalytique.

    

     Afin d'en saisir la signification et la portée, la pensée et le travail de Lacan doivent être considérés dans leur dévelop­pement global et surtout en fonction de leur constante trans­formation, ainsi qu'en fonction de la lisibilité sans cesse re­nou­vellée et approfondie qu'ils nous proposent du texte freudien.

    

     Étudier l'enseignement de Lacan, c'est sans doute s'efforcer d'apprécier la nouveauté et la valeur des buts autant que la ri­gueur du fonctionnement de la pensée psychana­lytique  dans la perspective ouverte par Freud, mais c'est également critiquer cet enseignement, en repérer les impasses, les échecs, les manques, les points aveugles, les atermoie­ments, c'est se situer à chaque instant en tant qu'analyste par rapport à lui, par rapport à ce qu'on y découvre sans perdre pour autant un seul instant de vue ce que nous avons à découvrir de nous-mêmes dans notre pratique quotidienne. Mais étudier l'enseignement de Lacan, c'est surtout et avant tout se mettre à l'écoute d'une immense analyse : L'a­nalyse du psychanalyste Jacques Lacan.

    

     A suivre pas à pas le dépliement, le déploiement de cette analyse d'un analyste, nous ne pourrons éviter d'avoir à préciser en quoi, dans la proximité ou l'éloignement, voire le conflit, la démarche de ceux qui auront choisi de ne pas contourner le moment lacanien, peut, quoi qu'il en soit, demeurer rigou­reu­se­ment psychanalytique : c'est-à-dire prête à recevoir une inter­prétation et à en assumer les effets; tout comme à l'opposé cette démarche peut aussi bien risquer de sombrer dans la captation imaginaire qui engendre le clone pour ne pas dire le clown qui ne retient de Lacan que quelques formules arrachées au contexte qui leur confère leur valeur de vérité, voire - au pire - de vagues similitudes stylistiques jusqu'aux nœuds papillons trop grands ou aux cigares tordus.

    

     En étudiant l'enseignement de Lacan, nous ne manquerons pas de rencontrer, chemin faisant, la loi absolue de la psychanalyse, loi terrible et incontournable, à savoir que dans chaque analyse, toute la psychanalyse est à réinventer (Freud). Cela ne signifie pas qu'il faille à chaque fois faire triompher "le narcissisme des petites différences", ce qui, le plus souvent, se ramène à prendre son inanalysé pour de géniales innovations théorico-pratiques, mais, bien au contraire, d'assumer et de préciser la nature et la structure d'une solitude radicale dans laquelle le psychanalyste, lorsqu'il aura analysé au terme de son analyse le désir d'être analyste, rejoindra un champ qui n'appartient à personne, un champ peuplé d'autres solitudes dont il ne saura méconnaître la présence ni la pensée elle aussi au travail, et avec lesquelles il lui faudra inventer un modus vivendi, un transfert de travail, qui soit à la fois compatible avec les exigences de la solitude de la pensée psychanalytique, et la nécessité de travailler ensemble à maintenir la spécificité et l'originalité du champ freudien.

    

    

 

     L'échec et l'aveu d'impuissance dans l'ensemble des ins­titutions psychanalytiques affiliées à l'Association Inter­nationale de Psychanalyse sont trop connus et depuis trop long­temps pour qu'on s'y attarde encore aujourd'hui. Le grand procès qui vient d'avoir lieu aux États-Unis contre l'American Psycho­analytic Association et le recul spectaculaire de l'As­sociation Internationale de psychanalyse sur ses positions con­cernant la transmission de la psychanalyse et la formation des psychanalys­tes en sont le symptôme le plus évident sinon le plus affligeant.

     Par contre, l'exemple du destin de l'École Freudienne de Paris et les diverses tentatives préalables de Lacan et de quelques uns de ses collègues (à la Société Psychanalytique de Paris, puis à la Société Française de Psychanalyse) pour créer une institution psychanalytique inspirée en son fonctionnement des principes mêmes de la psychanalyse, leurs échecs et les éclatements institutionnels qu'ils ont entraînés méritent qu'on s'y arrête. Car il s'agit de savoir si les psychanalystes par­viendront un jour à concevoir un véritable réseau de travail psychanalytique, un réseau de solitudes qui ne mettraient que leurs efforts de travail en commun, un réseau dont les lois de fonctionnement ne relèveraient pas plus du juridique (c'est-à-dire de l'administration des pouvoirs hiérarchisés), que des lois du cœur et du cul (ce que, pour ma part, je nomme "la partouze psychanalytique"), mais seraient dictées par l'éthique de la psychanalyse. Seule cette éthique devrait présider à la formation des psychanalystes, à la transmission de la psychana­lyse et à leurs modalités ainsi qu'à l'élucidation du désir du psychana­lyste qui n'est certainement pas le bouquet varié des innom­brables désirs dont il aura parcouru les innombrables entrelacs dans sa propre analyse, mais ce désir spécifique qui sous-tend son écoute lorsqu'il est en position d'analyste. Il est tout à fait désastreux de constater l'interprétation que certains ana­lystes ont pu donner à la loi éthique que Lacan a ramassé dans une formule saisissante : "ne pas céder sur son désir", en n'y voyant qu'une sorte de loi sadienne où chacun pourrait user et abuser sexuellement de chacun sans que nul n'osât y trouver à redire puisque telle serait la loi éthique du champ freudien. Mais si la loi éthique de la psychanalyse ne saurait se ramener à la loi sadienne du désir, il n'en reste pas moins que celle-ci semble régir aussi bien les groupes que les institutions psy­chanalytiques dans lesquels ou bien la question du désir de l'analyste n'est même pas posée ou bien se trouve rabattue sur celle du désir at large de l'analyste.

    

     S'il est parfois chaotique, en friche par endroits, rigidement structuré en d'autres, un champ analytique existe au Québec, en partie ouvert, en partie fermé voire récupéré en ses bords par telle ou telle institution. Étudier l'enseignement de Lacan dans ce champ n'est certainement pas, comme certains ont pu le craindre, une tentative plus ou moins sournoise d'y créer une nouvelle École Freudienne afin d'y reconduire je ne sais quel conflit sur un mode purement imaginaire, l'échec ins­titutionnel de la première  École Freudienne fut assez éclairant pour qu'on évitât de le répéter indéfiniment. Y étudier l'enseignement de Lacan, c'est nécessairement étudier et s'interroger sur ce champ lui-même, c'est l'interroger et, tout en méditant l'exemple et dans une certaine mesure l'échec lacanien, c'est examiner à quelle conditions le développement de la psychanalyse et la poursuite du travail inauguré par Freud et repris à sa suite par Lacan et bien d'autres, y sont possibles, pour la psychanalyse elle-même et non pour le service d'intérêts privés ou insti­tutionnels radicalement autres ou pervertis par la loi du profit.

    

     Nous pouvons donner ici un exemple ponctuel de ce dont il est question. Il n'y a pas longtemps, Françoise Dolto est venue deux fois au Québec. La première fois, elle y a dénoncé, à sa manière quelque peu entière et intempestive mais néanmoins opportune, l'impossibilité absolue de pratiquer la psychanalyse dans le contexte juridique profondément ambigu en ce qui concerne le secret professionnel qui, s'il est considéré comme un devoir, n'est pas pour autant un droit absolu (surtout dans le contexte de la loi de la protection de la jeunesse). Les milieux de la santé dite mentale s'en sont offusqués : "de quoi se mêle-t-elle? Maudite française! et puis d'abord les psychiatres et les psycho­logues ont droit au secret profession­nel!". C'est sans doute (en partie seulement) vrai, mais ce droit n'est pas absolu et, quand bien même serait-il absolu, son application introduirait un faux-semblant puisque ce droit serait reconnu au psychanalyste non pas pour ce qu`il est dans l'analyse : un psychanalyste, mais pré­cisément pour ce qu'il ne saurait être durant le travail analy­tique : un psychiatre ou un psychologue. Curieusement, ce sont les juges pour enfants qui, dans leur très grande majorité, ont été sensibles aux critiques de Françoise Dolto dans la mesure où ils se sont bien rendus compte qu'ils rencontraient là un dilemme juridique qui pourrait sans doute les aider à mieux comprendre le pourquoi de leurs difficultés lorsqu'ils devaient envoyer des enfants en danger en thérapie plutôt qu'en prison. Sous la con­duite du juge Ruffaut, ils ont demandé à la rencontrer lors de sa seconde visite à Montréal. Après avoir examiné les lois cana­diennes, Françoise Dolto a pu leur montrer les points d'in­compa­tibilité entre la loi et les conditions éthiques absolues de la pratique de la psychanalyse : pas de tiers dans l'analyse! Les juges ont alors pu décider de certaines mesures à prendre au niveau du quotidien de leur pratique afin de sauvegarder le secret analytique, en attendant que les psychanalystes locaux se décident à prendre les choses en main afin que la loi soit amen­dée. Ces derniers, et c'est bien à des détails de ce genre qu'on peut juger du malaise dans la communauté psychanalytique, n'en ont rien fait.

    

     Méditer l'enseignement de Lacan, c'est fondamentalement mé­diter l'éthique de la psychanalyse qui le sous-tend de bout en bout, c'est donc se demander à quelles conditions, ici, au Qué­bec, l'inscription de la psychanalyse est possible et son éthique applicable, compte tenu de ce fait essentiel et incon­tournable que la psychanalyse aussi bien pour les français de France du temps de Lacan, qu'aujourd'hui pour les Québécois, vient toujours nécessairement d'ailleurs. Rien n'indique a priori - on le voit bien tant au niveau de l'organisation du vaste système de la santé dite mentale qu'au niveau juridique - que sa survenance ait été la bienvenue.<

    

     La question de la formation des psychanalystes si centrale en général et dans le travail de Lacan en particulier, est d'au­tant plus essentielle à aborder avec rigueur et cir­cons­pection que le contexte socioculturel est davantage sinon tou­jours hos­tile du moins très souvent méfiant voire plus simplement très mal informé de ce qu'est la psychanalyse. Il s'agit là d'une situation qui a amené trop de psychanalystes à se dissimuler derrière le masque d'une autre profession ou d'un autre nom (par exemple , ici au Québec : psychothérapeute d'orientation psycha­nalytique), sinon derrière le vêtement d'une moralité ou d'une respectabilité petite-bourgeoise conférée par l'appartenance à tel Collège Royal ou à telle Corporation plus ou moins localement prestigieux.

    

     Au Québec, les psychanalystes non encore ou pas complète­ment institutionnalisés doivent pouvoir s'avancer nus, sans pour au­tant s'exhiber, et savoir ne "s'autoriser que d'eux-mêmes", pour reprendre l'expression si souvent mal comprise de Lacan, c'est-à-dire ne s'autoriser que du désir du psychana­lyste qui se sera fi­na­lement dégagé au terme d'une analyse qui, tout au long de son tortueux développement n'aura jamais cessé de poser la question des désirs dans tous les registres où ils se donnent à entendre. Ce n'est qu'une fois le désir du psychanalyste dégagé qu'une psy­chanalyse s'avèrera avoir été une psychanalyse didactique, mais certainement pas parce que l'analysant se déclarera, ou sera dé­claré un beau jour psychanalyste parce que cela lui paraîtra le meilleur moyen de finir son analyse ou qu'il aura fait le nombre d'heures institutionnellement requis. Ne s'autoriser que de soi-même, c'est s'autoriser au nom d'une éthique qui n'est pas une éthique des biens ou du Bien, non plus qu'une morale utilita­riste ou, à l'autre extrême une éthique du droit absolu de chacun à la jouissance sans limite de l'autre (Sade), mais une éthique fondée sur le désir du psychanalyste dont la spécifici­té doit sans cesse être ré-évaluée et réaffirmée.

 

    

 

     Dans l'enseignement de Lacan, mais je pourrais aussi bien dire dans la psychanalyse de l'analyste Jacques Lacan, nous dis­tinguerons deux très grandes périodes :

    

     I) La première, de 1931 à 1953, est la période de formation et de maturation du rapport de Jacques Lacan à la psychanalyse et à l'institution psychanalytique sous la forme qui dominait alors dans les sociétés affiliées à l'Association Internationale de Psychanalyse.

    

     II) La seconde, de 1953 à 1981, est la période du "retour à Freud". C'est celle de l'enseignement proprement dit. Elle se subdivise en trois étapes de développements théoriques et d'ap­profondissement de la pratique, séparées les unes des autres par des crises qui ont eu cette particularité d'être à la fois des ruptures institutionnelles violentes et des refontes théoriques et épistémologiques cruciales.

    

     II. A.) Première crise : 1953. Première rupture avec l'As­sociation Internationale de Psychanalyse à la suite d'une scis­sion au sein de la Société Psychanalytique de Paris qui a abouti à la création de la Société Française de Psychanalyse. Introduc­tion des trois catégories fondamentales de la psychana­lyse : le Réel, le Symbolique et l'Imaginaire sur lesquelles sera fondée la relecture de Freud. Formulation de l'hypothèse de l'incons­cient structuré comme un langage, c'est-à-dire comme effet du rapport du sujet au signifiant.

    

     II. B.) Premier développement : 1953-1964. Déploiement de la théorie de l'inconscient structuré comme un langage et ré­examen de l'ensemble de la théorie freudienne à travers le prisme théorique et catégoriel du Réel de l'Imaginaire et du Symbolique. Élaboration d'une théorie du signifiant et du primat du Symbo­li­que.

    

     II. C.) Deuxième crise : 1964. Deuxième rupture avec l'Asso­ciation Internationale de Psychanalyse. Dissolution de la Société Française de Psychanalyse et création de l'École freudienne de Paris et de l'Association Française de Psychana­lyse. Dans son sou­ci de répondre à la question de la scien­tificité de la psycha­nalyse, Lacan introduit la logique et la topologie comme modèles de formalisation théoriques des grands concepts de la psycha­nalyse et de la structure de l'appareil psychique.

    

     II. D.) Deuxième développement : 1964-1972. Remaniement des trois catégories que, dans un premier temps, Lacan avait pensé être nouées par le Symbolique. Le Réel vient au premier plan et avec lui la théorie de la fin de l'analyse (la passe) et de la formation du psychanalyste.

    

     II. E.) Troisième crise : 1972. La date est sans doute ici moins précise que lors des crises précédentes. Introduction du nouage boroméen des trois catégories. Les crises institution­nelles au sein de l'École freudienne de Paris deviennent plus manifestes et plus violentes.

    

     II. F.) Troisième développement : 1972-1980. Vers un nouvel Imaginaire, tout à fait différent de celui développé dans la pre­mière partie de l'œuvre de pensée de Lacan et théorisé comme Stade du Miroir. Et vers un signifiant nouveau : celui à partir duquel "le vrai voyage commence", au-delà de la fin de l'analyse. Théorisation du discours psychanalytique sous la forme de mathèmes.

    

     II. G.) Quatrième crise : 1980. Dissolution de l'École freudienne de Paris, création de la Cause Freudienne et mort intellectuelle puis physique de Lacan.

    

     Épilogue : Après 1981. Destin de l'œuvre de Jacques Lacan et ses vicissitudes.

 

    

 

     Ce séminaire d'introduction et, pour certains, de formation, s'étendra sur plusieurs années. Chaque année, toutefois, consti­tuera un tout en soi. Il sera centré sur la mise en rapport de la pensée de Lacan en ses étapes successives avec la pratique de la psychanalyse, son éthique et la formation des psychanalystes ici-même au Québec. Il s'adresse en premier lieu aux praticiens de la psychanalyse, ainsi qu'à toute personne qui du lieu de sa spé­cialité est intéressée par l'apport nouveau de la psychanalyse freudienne et à sa re-découverte par Lacan qui en a resitué la place dans le contexte de notre culture occidentale contemporaine.

    

     Une bonne connaissance du texte de Freud est recommandée. Au fur et à mesure du déroulement du séminaire, tous les textes pertinents de Lacan et les transcriptions de ses interventions parlées, non publiées, qui auront un quelconque rapport avec le moment de son oeuvre que nous serons en train d'étudier seront mis à la disposition des participants. Nous attendrons des parti­cipants, surtout ceux qui sont déjà dans le champ de la psycha­nalyse, une participation active dans l'élaboration de ce sémi­naire : soit qu'ils témoignent de leurs lectures ou de leur pratique voire même de leurs élaborations théoriques, soit qu'ils contribuent à une lecture critique de Lacan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                           COURS I

 

                    Le 20 septembre 1988

 

 

                   OUVERTURE DU SÉMINAIRE

 

Le voyage

 

     Nous voici donc tous ici réunis pour entreprendre un long voyage dans un monde peu connu, voire peut-être pour certains inconnus : le monde d'une pensée de la psychanalyse ou plus exactement d'une pensée de l'inconscient que nous parcourrons en suivant les chemins d'un enseignement qu'on peut et qu'on doit subsumer du nom de Jacques Lacan. Pourquoi? Parce que peut-être plus qu'aucun autre, Jacques Lacan a témoigné d'un moment historique et théorique de cette pensée de l'inconscient et que surtout il a agi, si je puis dire, comme un catalyseur de cette pensée. Ma formulation peut vous sembler curieuse. Pourquoi ne pas dire que nous allons examiner la pensée de Jacques Lacan telle qu'elle se dévoile à travers son enseignement? Précisément parce que nous ne pouvons plus, aujourd'hui, parler de la pensée de Monsieur X. ou de Madame Y. comme si tout un chacun secrétait une pensée qui lui appartiendrait en propre, qui le caractéri­serait, qui serait en quelque sorte le reflet d'un moi conscient de lui-même et de ses facultés dans le registre des idées.

 

     Je voudrais illustrer la distinction que je tente d'in­troduire avec un exemple qui a fait récemment quelque bruit dans le monde médiatique français, celui de Martin Heidegger. Je ne le choisis pas par coquetterie intellectuelle ou souci de la mode, mais parce que la pensée heideggerienne de l'Être a croisé la pensée lacanienne de l'inconscient à une période cruciale de son commencement. Heidegger, c'est en tout cas ce que racontent ses proches, était `saisi' par la pensée à certains moments de la journée. Sa femme, la gardienne redoutable du seuil de la maison de Fribourg ou de la petite hutte de Todtnauberg où il écrivit la quasi totalité de son oeuvre, interdisait alors à quiconque d'approcher le penseur saisi par la pensée, même aux enfants ou aux petits enfants pourtant très chers à Heidegger. Cette pensée qui saisis­sait chaque jour Martin Heidegger et qui le saisit pendant plus de soixante années de sa vie de travail, fut une pensée unique : la pensée de l'Être. Elle saisissait Heidegger tout comme elle avait saisi avant lui d'autres penseurs à travers le temps et pas nécessairement des philosophes : Aris­tote, sans doute, mais avant lui les présocratiques qui, les premiers, ont posé la question de l'Être pour qu'elle soit aus­sitôt oubliée mais qu'il lui arrive cependant de ressurgir par­fois chez tel ou tel philosophe : Nietzsche, par exemple; ou chez tel poète : Hölderlin ou René Char; ou chez tel peintre : Van Gogh; tous en quelque sorte saisis par elle et tous liés de ce fait par une sorte d'amitié très particulière que Nietzsche ap­pelait "amitié d'astres". En ce sens, Heidegger n'est pas le penseur de l'Être, mais un moment, un témoin de la pensée de l'Être, le moment heideggerien de cette pensée, moment où à l'ap­pel de Heidegger les voix qui ont chanté la pensée de l'Être se sont accordées à celle de Heidegger pour la chanter une fois en­core en une nouvelle variation.

    

     Ne pensez pas que je veuille faire ici de la philosophie, vous verrez que ce que je vous fais remarquer d'entrée de jeu pourrait nous conduire à la compréhension de ce que Lacan a nommé `le grand Autre'. Cela n'a pas empêché Heidegger d'avoir, comme tout le monde, des idées, de participer d'une idéologie qui fut celle de son temps et c'est là que nous rencontrons un autre Heidegger que le Heidegger du moment de la pensée de l'Être, le Heidegger qui fut tenté pendant un certain temps par le national-socialisme, le Heidegger qui a pu croire se reconnaître dans le miroir que lui tendirent les autres (avec un petit a), les intel­lec­tuels allemands, les universitaires allemands qui avaient pu se laisser séduire par le mouvement et l'idéologie national-socialiste et qui, au moment de l'émergence et de la prise de pouvoir politique par Hitler, ont choisi de rester en Allemagne.

  

     Face à ce que Lacan nommera la`Spaltung' : cette division, cette refente qui sépare le sujet de la pensée du moi idéolo­gique, on peut, certes, se demander quelle est la nature des rapports entre la pensée et l'idéologie et si la pensée de l'Être (dans le cas exemplaire de Heidegger) ne serait pas au fond que le revêtement philosophique chimérique des options national-socialistes temporaires du philosophe allemand. C'est ce qu'ont tenté - assez maladroitement parce qu'animés sanns doute par une trop grande passion - des gens aussi remarquables intellectuellement que Lukacs ou un peu plus douteux comme Adorno, voire aussi dangereusement médiocres que Jean-Pierre Faye ou Victor Farias. Ce n'est certainement pas la voie que je prendrais, précisément parce que comme vous - du moins je le suppose - je suis habité par la pensée de la psychanalyse qui est née - nous le verrons - du clivage fondamental de l'homme entre le lieu où ça pense et celui où circulent les idées. Comme je l'ai esquissé avec l'exemple de Heidegger, je poserai, avant que nous nous mettions en chemin, qu'il convient de faire une nette distinction entre la pensée de l'inconscient qui a commencé à saisir Jacques Lacan pendant la rédaction de sa thèse pour ne plus le lâcher jusqu'à la fin de sa vie et qui a saisi chacun de ceux d'entre nous qui sommes devenus ce qu'on appelle des psychanalystes d'une part, et d'autre part l'ensemble des idéologies qui ont pu carac­tériser Lacan en tant qu'homme de son époque (les trois premiers quarts du vingtième siècle) et de son milieu ou de sa classe (la petite bourgeoisie française où s'est presque toujours recrutée la majorité des intellectuels, quelle que fut par la suite la diversité de leurs options politiques ou idéologiques).

 

   C'est donc vers cette pensée de l'inconscient que nous voyagerons, d'un inconscient dont Freud, le premier, a posé la question, tout comme les présocratiques auxquels il a pu se comparer ont été les premiers à poser la question de l'Être. Mais pour accéder à cette pensée de l'inconscient, nous avons choisi et vous avons proposé, ici, pour cette année et les années à venir de suivre les chemins du moment lacanien de cette pensée tel qu'il s'est manifesté dans l'enseignement poly vocal de Jacques Lacan. Un enseignement qui a tenté, justement, avec l'apport des parti­cipants du séminaire de démêler méticuleusement la pensée de l'inconscient du phylum culturel et idéologique où la psychana­lyse a pris corps en France.

 

     C'est donc un voyage dans le temps que je nous propose d'entreprendre. Nous partirons de l'Europe, et surtout de la France des années trente, pour, avec des sauts en arrière et en avant sur la ligne du temps, terminer, d'ici quelques années, sur les années quatre vingt en France et au Québec. Mais c'est également un voyage en terre étrangère, la France, à la fois terre d'immigration pour la psychanalyse venue de Vienne et d'émigration pour la plupart d'entre nous, mais pas tous, ici au Québec. Que cette émigration ait eu lieu il y a deux siècles ou il y a dix ans, il n'est nullement certain que le deuil de la France comme terre natale ou terre d'origine aie jamais pu être fait.

 

 

Le Guide

    

     Pendant ce voyage dans le temps et l'espace à travers le moment lacanien de la pensée de l'inconscient, sur les chemins ouverts par l'enseignement de Lacan, je serais à la fois votre guide mais également un voyageur comme vous et, comme dans les romans de voyages fantastiques de Jules Verne, il faudra que chacun à notre tour nous lisions voire que nous établissions la carte spatio-temporelle que nous suivrons.

 

     Comme je vous ai demandé de le faire en vous priant de m'écrire les motifs pour lesquels vous désiriez entreprendre ce voyage, je voudrais vous dire en quelques mots en quoi je me crois autorisé à être - par moments - votre guide.

 

     Il est bon que vous sachiez que je ne suis pas un citoyen de ce que François Perrier a nommé, non sans humour, la Trans­lacanie. Je ne suis pas ce qu'on nomme un lacanien au sens strict. J'ai fait mon analyse à la Société Psychanalytique de Paris, et pas avec un analyste lacanien, après avoir passé cinq années marquantes mais pénibles en médecine. Ce n'est qu'au moment de suivre une formation psychanalytique plus réflexive et théorique, au moment de prendre mes premiers cas de contrôle que - pour des raisons ici sans importance - je suis passé à l'École Freudienne de Paris où je suivais déjà les séminaires de Lacan depuis plusieurs années.

 

     Je ne suis pas lacanien au sens où pour moi, comme pour Lacan d'ailleurs, la question de l'inconscient a été posée par Freud et seulement par Freud, et que toute pensée de l'incons­cient me semble tenir ses origines autant que son mouvement de cette question. C'est un peu ce qu'affirmait Lacan à Caracas, quelques temps avant sa mort : "Soyez lacaniens si vous voulez, moi, je suis freudien!" Dans ce sens, les seuls lacaniens authentiques sont ceux qui, comme les membres fondateurs de l'École Lacanienne,supposent que Lacan a opéré ce qu'on appelle une coupure épistémologique par rapport à la psychanalyse freu­dienne et qu'il a substitué le concept d'Une-bévue (traduc­tion en jeu de mot de Unbewusst) à celui d'inconscient. Selon eux, Lacan aurait opéré ainsi ce que Thomas Kuhn appelle une chan­gement paradigmatique (paradigmatic shift) et ouvert un espace de pensée très différent de la pensée freudienne de l'incons­cient. Pour des raisons qui apparaîtront plus clairement au cours de notre voyage, je ne pense pas que cette position épistémolo­gique prise, entre autres, par Jean Allouch et Philippe Julien, soit fondée.

 

     J'ai donc écouté Lacan parler de Freud et de l'inconscient pendant un peu plus de sept ans, dans le même temps que je participais à d'autres séminaires au sein de l'École Freudienne de Paris, à un cartel également et que je faisais - comme dans toute école de psychanalyse - mes supervisions. Je peux quand même vous dire un mot de mon départ de la Société Psychanalytique de Paris. Je voulais que mes premiers cas de contrôle soient de jeunes adolescents psychotiques car je travaillais alors dans des centres pour enfants et adolescents psychotiques. Le règlement interne de la S.P.P. ne le permettant pas et comme par ailleurs je ne voulais pas céder sur ce point, l'un des didacticiens, André Luquet, eut la sagesse ou la perversité de me dire : "mais puisque vous vous passionnez tellement pour le langage et la psychose, pourquoi n'allez vous pas voir du côté des lacaniens, il y a des gens très bien parmi eux...". C'est ce que je fis, rentrant ainsi dans la psychanalyse par la porte de la psychose, comme beaucoup d'autres analystes à l'École Freudienne de Paris dont, bien sûr, Lacan lui-même, que son travail sur un cas de délire paranoïaque pour sa thèse de médecine avait conduit au seuil de la psychanalyse.

 

     Votre guide est donc freudien, mais formé dans un premier temps à penser la question freudienne de l'inconscient dans le cadre du moment lacanien ou du moins d'une période de ce moment : de 1964 à 1972. C'est pourquoi je ne saurais être votre guide sans être également comme et avec vous un voyageur, car certaines périodes du moment lacanien, et notamment celle qui suit 1972 me sont ou peu connues ou, comme cette dernière période dite des nœuds, presque inconnue. Après 1972 et surtout depuis 1974, j'ai voyagé à travers d'autres moments de la pensée de l'inconscient : ceux des deux Amériques. Ceci est une autre histoire qui appa­raîtra en son temps car les moments américains sont également étroitement liés au moment lacanien. La lecture de Lacan ne pré­sup­pose pas seulement une bonne connaissance du texte freudien, mais également - à partir surtout du tout début des années cin­quante - une bonne connaissance des auteurs anglais (Mélanie Klein, Donald Winnicott, Ella Sharpe, Wilfred Bion, etc.) autant que des grands auteurs américains (Heinz Hartman, Ernst Kris, Annie Reich, Lucy Towers, Margaret Little, etc.) Nous y revien­drons en temps utile.

 

 

Le plan du voyage    

    

     Dans le texte de présentation, j'ai indiqué l'orientation générale de l'ensemble du parcours prévu pour l'année 1988-1989.

 

     L'entrée de Lacan dans la psychanalyse en 1932 passe par la porte de la paranoïa, vous ai-je indiqué tout à l'heure. C'est par là que nous commencerons le voyage.

 

I. Dans unn premier temps nous survolerons donc rapidement la situation de la folie, et plus précisément des délires paranoïa­ques au début du vingtième siècle en Europe.

I.A. Tout d'abord dans le monde psychiatrique :

I. A. 1°) Nous aurons à voir les positions nouvelles prises par deux grands penseurs allemands ou en tout cas germanophones de la psychose : Kraepelin, à Munich et Bleuler à Zürich.

I. A. 2°) Puis nous verrons les positions de l'école française de psychiatrie qui se sont précisées en réponse à la publication du traité de Kraepelin sur la démence précoce en 1901. Ce traité eut un grand retentissement et fut suivi à quelques années près par le traité de Bleuler sur la schizophrénie. Nous examinerons les positions divergentes que prendront Guiraud, Sérieux et Capgras, puis Gatian de Clérambeault et le professeur Claude, ces deux derniers furent les maîtres en psychiatrie de Lacan.

 

I. B. Nouss verrons ensuite les conceptions philosophiques et littéraires de la folie dans la France de l'entre-deux guerres.

I. B. 1°) Je vous montrerai tout d'abord l'importance considé­rable des liens entre le monde philosophico-littéraire et le monde médical. Lien qui, ici au Québec, est en grande part inexistant, mais qui ne l'a pas toujours été, comme le donne à penser l'exemple d'un grand psychiatre des années trente : le Dr. Barbeau. Ces liens ont existé en France jusqu'au grand remanie­ment de l'enseignement de la médecine en 1968. Mais lorsqu'en 1960 j'ai fait un stage chez le Professeur Jean Delay, qui était alors le grand psychiatre parisien, j'y étais tout autant attiré par la renommée de ses travaux en psychiatrie que par celle de ses très belles études psychobiographiques sur André Gide ou sur Frédéric Nietzsche (qui ne fut jamais achevée). Je pourrais donner bien des exemples de ces grand patrons cultivés de la médecine : le Professeur Mondor, par exemple, qui, bien que chercheur réputé en cardiologie et en chirurgie cardiaque, fut tout aussi célèbre pour ses études sur Stéphane Mallarmé.

    

     L'enseignement secondaire qu'on choisissait, aussi bien du temps de Lacan que du mien, lorsqu'on voulait se destiner aux études médicales, était une section classique élargie : grec, latin, français, deux langues et un ajout en sciences au moins équivalent à l'enseignement classique en heures de cours. A noter que l'enseignement de l'histoire fut toujours important pour toutes les sections. S'ajoutait à cela en fin d'études secon­daires un enseignement extrêmement important en philosophie et en logique. Bon nombres des étudiants en médecine gardaient pendant leurs études un intérêt actif pour les lettres et la philosophie. Parallèlement, il n'était pas du tout rare que les étudiants en philosophie fassent des études de médecine pour renforcer leur formation scientifique et sans avoir aucunement l'intention de pratiquer la médecine. Ce fut le cas de Can­guilhem, et je sais que Michel Foucault y a également songé.

I. B. 2°) Nous étudierons ensuite la place de la folie dans la philosophie et la littérature - plus particulièrement chez les Surréalistes  - pendant cette même période.

 

 

ILI. Jacquues Lacan (1931-1933).

     Une fois effectué le survol des origines de la pensée de l'inconscient chez Lacan, nous étudierons le commencement de cette pensée de l'inconscient. Par "origines", j'entends l'entrelac des différents phylums à travers lesquels la pensée de l'in­conscient fera irruption chez Lacan, en provoquant à la fois une  coupure avec ces phylums, mais aussi un arrachement ou un dé­tour­nement d'une partie de ces phylums dans le travail de la pensée de l'inconscient.

    

     Le commencement de la pensée de l'inconscient se produira en trois moments :

II. A. 1err moment : conceptions psychiatriques de la paranoïa comme maladie. Les écrits de 1931 se situent entre une compré­hension organique et une approche plus axée sur les troubles linguistiques.

II. B. 2èmme moment : conceptualisation d'un sujet de la paranoïa. C'est surtout le travail de la thèse et l'étude minutieuse du cas Aimée (1932).

II. C. 3èmme moment : rencontre avec le texte freudien. Traduction d'un texte de Freud sur la paranoïa. Premiers textes psychanalytiquement inspirés (1933).

     Au terme de l'étude de ces trois moments nous examinerons en quoi la première conception lacanienne de la psychose peut encore nous guider.

 

 

III. Conceeptions psychanalytiques de la paranoïa dans les années trente.

     Nous ferons une pause dans notre parcours du cheminement de Lacan afin d'examiner où en étaient, au début des années trente, les conceptions psychanalytiques de la paranoïa et en quoi elles seraient encore ou non d'actualité aujourd'hui ainsi que leurs rapports avec celle de Lacan.

III. A. Chhez Freud, tout d'abord où, sans entrer dans l'étude détaillée du cas Schreber, nous ferons un survol général des positions tardives de Freud.

III. B. Chhez les disciples de Freud. En particulier Carl Gustav Jung, chez qui Lacan fera un stage d'été; mais également Victor Tausk, Karl Abraham, Paul Federn et quelques autres.

III. C. Daans le petit milieu des psychanalystes français dont Lacan fera partie dès 1934 (lorsqu'il deviendra membre adhérent de la Société Psychanalytique de Paris).

    

     Cette première partie du voyage devrait nous mener jusqu'aux vacances de février. Après ces vacances, nous reviendrons à Lacan et à ses premiers travaux qui, sur une période de vingt ans, seront les travaux préparatoires de son enseignement qui ne commencera à proprement parler qu'en 1953.

 

 

IV. Lacan de 1933 à 1953.

IV. A. Nouus parcourrons d'abord les grands moments de sa réflexion strictement psychanalytique, quoi qu'il n'ait publié que relativement peu de textes pendant cette période.

IV. A. 1°) 1936. Élaboration à partir de ses travaux sur la paranoïa, de l'éthologie naissante et de sa lecture des textes freudiens dits de la deuxième topique, d'une première conception du moi (stade du miroir).

IV. A. 2°) Questionnement sur le style comme étant de l'homme même.

IV. A. 3°) Questionnement sur la famille et ses complexes.

IV. A. 4 <°) Questionnement sur la logique et le temps dans la pratique de l'analyse.

IV. B. Nouus examinerons tour à tour les grands phylums desquels la pensée de l'inconscient tire, retire ce qui lui appartient. Nous en isolerons quatre, pour faciliter l'exposition.

IV. B. 1°) Le phylum littéraire : Les Surréalistes et notamment Georges Bataille, Maurice Blanchot et le groupe Acéphale, mais aussi René Crevel et Salvador Dali.

IV. B. 2°) Le phylum philosophique. C'est l'étude de Hegel, relu par Kojève, Sartre (bien qu'il ne soit pratiquement jamais nommé), Merleau-Ponty qui fut un ami personnel puis Heidegger.

IV. B. 3°) Le phylum linguistique qui est double : Il y a d'abord l'influence du grand grammairien-médecin Édouard Pichon pendant les années trente, puis de Roman Jakobson qui, dans les années cinquante, introduira Lacan à Ferdinand de Saussure et à Charles Sanders Peirce.

IV. B. 4°) Le phylum féminin. Sans vouloir entrer dans l'his­toire anecdotique de la vie amoureuse de Lacan, il faut poser la question de son rapport très particulier et très important aux femmes si, comme le remarque non sans justesse Philippe Julien, c'est parce que ça ne marche pas entre l'homme et la femme que Lacan serait venu à l'analyse. "Il est certain, confirme Lacan, que je suis venu à la médecine parce que j'avais le soupçon que les relations entre hommes et femmes jouaient un rôle déterminant dans les symptômes des êtres humains."

IV. C. Le parcours institutionnel. Il nous faudra évoquer brièvement l'inscription de Lacan dans l'institution psychana­lytique dans la mesure où, à partir de 1953, elle jouera un rôle extrêmement important dans l'établissement de l'enseignement proprement dit de Lacan.

 

 

V. Regardss sur le Québec.

     Nous finirons notre premier parcours par un regard sur le Québec des débuts de la psychanalyse.

V. A. La cconception psychiatrique de la folie dans les années trente, quarante et cinquante.

V. B. La ffolie et la pensée littéraire au Québec (Borduas, Gauvreau, Aquin, etc. ), et les liens avec la psychiatrie.

V. C. L'innscription psychanalytique : la question de la paranoïa et celle du moi, les différences entre la France et l'Amérique.

V. D. Probblèmes soulevés par la conception psychiatro-psychanalytique actuelle de la paranoïa et du moi (ou de la personna­lité).

V. E. Pourrquoi introduire l'enseignement de Lacan au Québec et en quoi ce que nous avons vu de sa première conception de la psychose peut, en partie, répondre aux questions précédemment soulevées?

 

 

" Jacques Lacan"

    

     Je voudrais terminer aujourd'hui par quelques mots sur ce qu'on appelle la biographie de Lacan. Lacan, pas plus que Freud, n'avait beaucoup de respect pour le genre biographique. On sent bien sa réserve en ce qui concerne les soi-disant liens de causalité qu'on peut établir entre le privé d'un auteur, dont la mise en récit est toujours sujette à un degré de fictionnalisation plus ou moins important, et la pensée qui, à un moment de sa vie s'empare de lui pour ne le lâcher qu'au terme d'une cer­taine réalisation.  Pourtant cette fiction, ce "roman", comme dit Elizabeth Roudinesco, peut nous permettre d'évoquer la vérité, non pas d'un homme dans son privé, mais d'un sujet dans son his­toire ou son époque. Le plus amusant tient au peu de différence qui apparaît si l'on raconte la jeunesse de Lacan de sa naissance en 1901 à la soutenance de sa thèse en 1932, avec le récit que Roger Martin Du Gard a pu faire de la jeunesse du fils aîné des Thibault, Antoine, dans Les Thibault. Antoine était jeune étu­diant en médecine à Paris au moment où Lacan l'était; on peut aussi faire la comparaison avec les jeunes héros de Faux-Mon­nayeurs écrit à l'époque où Lacan avait une vingtaine d'an­nées. En fait ces deux admirables romans vous donneront mieux que n'importe quelle biographie, une idée extrêmement vivante du milieu intellectuel, familial et moral où est né Lacan.

 

     Lacan est né le 13 avril 1901 d'un père représentant de commerce en huiles et savons, d'origine auvergnate, et d'une mère plus bourgeoise, imprégnée d'une immense culture chrétienne, pres­que mystique (selon Roudinesco qui emploie ce mot un peu à tort et à travers)[1]. La mère s'occupe beaucoup de l'éducation de ses enfants : Jacques Marie (1901), Madeleine (1903) et Marc-François (1908). Les deux fils feront leur scolarité du secon­daire au plus célèbres des lycées de Paris, le Lycée Stanislas, tenu par des jésuites.

 

     De 1916 à 1919. Années terminale du secondaire. Jacques Marie Lacan décide de devenir médecin et choisit ses cours de la seconde à la terminale en fonction de sa décision. A l'époque, il est passionné par la philosophie. Spinoza est son héros. Rou­dinesco rapporte qu'il avait tracé sur les murs de sa chambre une épure de l'Ethique dont il avait tracé le plan et indiqué la structure avec des flèches. Véritable relevé topographique des­siné sur le modèle des atlas géographiques que, dans son enfance, il adorait. Bien des années plus tard, lorsqu'il étudiera le pe­tit Hans, dans son séminaire sur la relation d'objet, Lacan cons­truira une sorte de carte de l'ensemble des déplacements de Hans, de son père et du cheval à travers Vienne et dont il ira lui-même faire le relevé sur place.

 

     De 1919 à 1932. Études de médecine, puis de neurologie et de psychiatrie. Pendant la période des études de médecine, ce fut - pour lui comme pour beaucoup d'autres - la découverte du monde  des intellectuels et de la société parisienne. Deux centres de rassemblement l'attirent plus particulièrement : Le groupe d'Ac­tion Française conduit et inspiré par Charles Maurras et Le Cer­cle des Amis des Livres où Adrienne Monnier recevait les grands écrivains de l'époque qui venaient lire leurs dernières oeuvres et en discuter avec des collègues. Ces écrivains sont, bien sûr, ceux de la Rive Gauche : André Gide, Paul Valery, Marcel Proust, mais surtout les Surréalistes qui tentaient une réforme radicale de l'écriture fondée sur la prévalence du signifiant sur le si­gni­fié et se passionnaient, déja, pour Freud, Nietzsche, Marx et l'inconscient; parmi eux, André Breton, René Crevel, Salavdor Dali, Paul Eluard et plus tard Georges Bataille.

    

     Avec le groupe d'Action Française, il remplacera son catho­li­cisme par une rêverie monarchiste qui le hantera toujours peut-être un peu. Dans les années soixante, Lacan rêvait encore de se trouver un immense appartement dans l'un des hotels particuliers de Versailles à l'ombre du chateau. Il passera du style petit bourgeois à celui de l'aristocrate dandy (un peu dans le style de Saint-Loup Dans A la recherche du temps perdu, cynique et d'un élégance un peu curieuse, grand séducteur de femmes); mais surtout il reprendra de Maurras qu'il aurait rencontré plusieurs fois, sa conception du style, de l'écrit et de ce que Maurras considérait comme fatal à l'écrit et à l'intelligence : l'industrie littéraire, que Lacan rebaptisera "poubellication".

Spinozza, Maurras et les Surréalistes, telles sont les figures complètement cntradictoires qui nourrirent la curiosité insatiable de Lacan pendant les années folles.

    

     Dans Exposé général de nos travaux scientifiques[2], vous trouverez la description par Lacan de son trajet dans le monde de la neuro­logie et de la psychiatrie :

- 1927-8, Clinique des maladies mentales et de l'encéphale. Professeur Henri Claude.

- 1928-9, Infirmerie spéciale près de la Préfecture de Police. Gatien de Clérambeault. Lecture de Kraepelin.

- 1929-30,, Henri Rousselles (Claude), Büholzli (Bleuler et Jung).

-1930-1. HHenri Rousselles, diplôme de médecin légiste.

- 1931-19332, chez le Professeur Claude. Thèse.

 

   



    [1]. Elizabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, II, Seuil,

    [2]. Jacques Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil, 1975, pp. 399 et sq.

Hosted by www.Geocities.ws

1