La Tour de Babel
L'athéisme, indépendant des religions, peut être conçu comme la grandiose tentative de l'homme pour s'inventer un sens, pour autojustifier sa présence dans l'univers matériel, pour s'y bâtir une place inexpugnable. Le mythe religieux de la Tour de Babel peut ici trouver une interprétation inattendue et bien différente de celle qu'en donne l'exégèse croyante qui l'a présenté comme une manifestation de l'orgueil humain justement châtié par Dieu.
Voici le récit de la Genèse :
|
Gn |
11 |
1 |
La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots. |
|
Gn |
11 |
2 |
Or en se déplaçant vers l'orient, les hommes découvrirent une plaine dans le pays de Shinéar et y habitèrent. |
|
Gn |
11 |
3 |
Ils se dirent l'un à l'autre : « Allons ! Moulons des briques et cuisons-les au four. » Les briques leur servirent de pierre et le bitume leur servit de mortier. |
|
Gn |
11 |
4 |
« Allons ! dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre. » |
|
Gn |
11 |
5 |
Le SEIGNEUR descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils d'Adam. |
|
Gn |
11 |
6 |
« Eh, dit le SEIGNEUR, ils ne sont tous qu'un peuple et qu'une langue et c'est là leur première oeuvre ! Maintenant, rien de ce qu'ils projetteront de faire ne leur sera inaccessible ! |
|
Gn |
11 |
7 |
Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres ! » |
|
Gn |
11 |
8 |
De là, le SEIGNEUR les dispersa sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. |
|
Gn |
11 |
9 |
Aussi lui donna-t-on le nom de Babel car c'est là que le SEIGNEUR brouilla la langue de toute la terre, et c'est de là que le SEIGNEUR dispersa les hommes sur toute la surface de la terre. |
Traduisons : les hommes sans Dieu sont unis, solidaires, et décident de bâtir une humanité forte, indépendante, dominant le monde et lui donnant un sens : "Faisons-nous un nom!" Ces hommes ne s'occupent pas de Dieu; ils construisent leur avenir avec fierté, dans l'union; ils peuvent représenter l'humanité athée, s'organisant seule, Or, Dieu est jaloux de leur entente, qui fait leur force; il brouille les langues et introduit la division. Dieu veut une humanité faible, humble, soumise; il ne peut supporter que les hommes s'organisent sans lui, qu'ils fraternisent sans tenir compte de son existence. Il préfère qu'ils se querellent, qu'ils se battent, ce qui lui redonne le rôle d'arbitre suprême. La foi, donc les religions, facteur de division, face à l'incroyance, facteur de solidarité humaine : la Tour de Babel ne serait-elle pas symbole d'une humanité athée cherchant à se donner un sens -- le "nom" -- et dont les efforts sont anéantis par l'intervention du sacré, du divin, du surnaturel, de l'absolu, qui divise, et ruine tout espoir d'union naturelle ?
Extrait de L'histoire de l'athéisme, p.14
George Minois