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IBN WARRAQ "Pourquoi je ne suis pas musulman"
Ou comment ce Voltaire indo-pakistanais stigmatise le
mythe d’un islam pacifique en s’appuyant sur la violence inhérente au Coran.
Rencontre avec un penseur menacé par les
fanatiques
Jean-François
Fournier 14 octobre 2001
Tombent les bombes sur Kaboul. Hurlent les foules fanatisées dans
son pays d’origine. La peur, pour lui, est réelle. Même dans cette cité du sud
de l’Europe aux pierres gorgées de soleil. Entre une fontaine et un cyprès.
Derrière une bouteille, deux verres et, comme autant d’hymnes à la vie, des
plats colorés, parfumés et goûteux. Difficile de croire qu’en face de nous, ce
petit bonhomme souriant en baskets et pull de laine est de la trempe de Salman
Rushdie ou de Taslima Nasrin. Pourtant, comme le dit la romancière bangladaise
elle-même, son livre "Pourquoi je ne suis pas musulman" est bel et bien "le
premier regard critique et sceptique porté aux principes majeurs de l’islam". Ou
quand une recherche fait vaciller l’obscurantisme avec une puissance digne du
siècle des lumières. Interview.
Vous dénoncez le fascisme religieux de l’islam, sa nature
totalitaire: cela fait-il de vous aujourd’hui un homme à
abattre? Pour le fondamentaliste islamique, nul n’a le droit de
changer de religion. Un apostat doit être tué. Cela explique les précautions que
je dois prendre au quotidien, et les difficultés que j’ai eues à faire publier
mes travaux. Si très vite j’ai pu intéresser un éditeur pour le marché
anglo-saxon, une quarantaine de maisons en France ont, d’emblée, refusé mon
livre. Certaines ont quand même eu le courage de me dire qu’ils redoutaient une
nouvelle affaire Rushdie.
L’amorce de votre réflexion réside dans la distinction de
trois islams... L’islam 1, qui est l’enseignement du prophète: le
Coran. L’islam 2, à savoir son interprétation par les théologiens à travers les
traditions, qui comprend la charia et la loi coranique. Et l’Islam 3, qui est ce
que les musulmans réalisent, c’est-à-dire la civilisation islamique. Je démontre
que la philosophie, les sciences, la littérature et l’art islamiques n’auraient
jamais atteint leurs sommets s’ils avaient uniquement reposé sur l’islam 1 et
2.
Votre livre évoque le destin tragique des intellectuels
massacrés à travers les âges au nom d’Allah. Il est d’ailleurs dédié à la
mémoire du Pr Hitoshi Igarashi, poignardé en 1991 pour avoir traduit en japonais
les "Versets sataniques", de Salman Rushdie... Il est rare pour un
humaniste laïc comme moi de pouvoir défendre ouvertement son point de vue sur un
enjeu crucial. Au moment de l’affaire Rushdie, je n’ai eu aucun mérite à le
faire: ça m’a submergé. C’était mon propre effort de
guerre.
Avec une thèse coup de poing: "Le problème n’est pas
simplement l’intégrisme musulman, mais l’islam lui-même..." Je n’en
peux plus de ce mythe occidental qui distingue le barbarisme et le terrorisme de
prétendus intégristes musulmans, et un soit disant islam vrai et, lui,
pacifique, qui respecterait les droits de l’homme, les femmes, les
non-musulmans. Cette analyse est juste bonne à soigner la conscience
post-coloniale des Occidentaux. Parce que, de fait, le vrai musulman se doit de
conquérir le monde et de traquer les infidèles, les juifs, les chrétiens. De
considérer la femme comme un être inférieur. Tout cela figure dans les textes
fondateurs. Ne vous trompez pas: il existe des musulmans modérés, mais l’islam
n’est pas une religion modérée. Ainsi les musulmans qui osent émettre des
critiques sont habituellement accusés d’hérésie puis décapités, crucifiés ou
brûlés. Le prophète lui-même s’abaisse à l’assassinat politique, à l’élimination
systématique de tout opposant.
Pourquoi les musulmans ne parviennent-ils pas à
s’affranchir d’une lecture littérale du Coran, alors que les chrétiens ont admis
depuis longtemps l’exégèse critique et scientifique de la
Bible? Tous les musulmans, et pas seulement un petit groupe
d’intégristes, croient fermement que le Coran est réellement la parole de Dieu!
Et leur clergé a torturé, exterminé tous les penseurs qui ont tenté de réformer
ce message. Il n’y a hélas pas eu de Luther dans l’islam, et la pression sociale
et politique exercée sur les musulmans modérés les a empêchés d’imaginer, d’oser
une sorte de Vatican II où l’on aurait humanisé, modernisé cette religion en
tenant compte du droit à l’éducation, de l’égalité entre hommes et femmes, du
droit de tous les peuples à vivre leur foi en paix.
Islam et démocratie: le mariage est-il seulement
possible? Non, parce que la loi islamique entend régenter tous les
aspects de la vie d’un individu. Ce dernier n’est pas libre de penser ou de
décider par lui-même. Regardez le sort tragique des femmes en Afghanistan sous
le régime taliban! Regardez le sort des minorités religieuses dans ce pays,
contraintes d’arborer des signes distinctifs, comme les juifs au temps des
nazis. La vérité, c’est qu’aussi longtemps qu’il s’en tiendra à la charia, et
qu’il n’y aura pas de séparation entre Eglise et Etat, l’islam ne parviendra ni
à la démocratie ni aux droits de l’homme. Mais ils n’en veulent pas, car une
religion réformée remettrait en cause l’autorité divine sur laquelle les
institutions islamiques asseyent leur pouvoir.
Vous ne craignez pas que votre travail soit récupéré en
Occident par les fascistes et racistes de tous poils? Le risque
existe. Toutefois, la bataille finale ne sera pas entre islam et Occident, mais
bien entre ceux qui attachent du prix à la liberté et ceux qui n’en attachent
aucune.
"Pourquoi je ne suis pas musulman", d’Ibn
Warraq, est paru en français dans la collection Mobiles théopolitiques, aux
Editions L’Age d’Homme.
MON AMÉRIQUE À MOI Tant
de haine
Myriam Meuwly
L’ignorance qu’ont les Américains des autres peuples n’a d’égale
que celle de l’étranger à l’endroit des Etats-Unis. De même que Georges W. Bush
a pu parler des "Gréciens" s’agissant des Grecs, l’observateur en chambre comme
le client du Café du Commerce sait. Il sait, souvent sans s’y être frotté, ce
que pense l’entier du peuple américain, ce que sont ses convictions, à quoi est
due son assurance, ce qui nourrit son idéal. Dans les temps de crise, en
particulier, les généralisations, les jugements à l’emporte-pièce sont
particulièrement calamiteux. Les Américains sont tous des naïfs, ou tous
arrogants, leurs gouvernants sont de ridicules marionnettes ou des
va-t-en-guerre dangereux. Ces commentaires contribuent à alimenter au mieux ce
dédain, au pire cette détestation qui surprend si fort ceux qui, de ce côté-ci
de l’Atlantique, entendent des voix multiples se manifester dans les situations
de crise.
Je l’ai vu personnellement de près en enquêtant jusqu’au cœur du
pays sur la peine de mort, au sujet de laquelle les avis sont sans doute aussi
partagés qu’ils le sont en Suisse. Je le vois ici et maintenant au sujet de la
riposte américaine aux attentats du 11septembre. Bien sûr, il y a
l’éditorialiste du New York Post, qui appelle au combat dans des termes que ne
renierait pas Oussama ben Laden parlant du djihad. Mais il y a les analyses
subtiles de nombre de commentateurs, les abondants courriers de lecteurs
nuancés, les éditoriaux lucides et modérés.
Il y a, sur les campus des universités américaines, des manifestations
pacifistes en grand nombre, des marches appelant à la paix dans tout le pays et,
sur les lieux de rencontre de New York, au coin des parcs, autour des monuments
historiques, des milliers de messages plaidant pour une Amérique plus généreuse
et plus ouverte sur le monde. Un débat a récemment eu lieu dans un college
new-yorkais au cours duquel professeurs et étudiants ont dépecé, devant la
presse, la politique américaine des dernières décennies pour en montrer le
caractère impérialiste, à l’origine de la haine qu’on porte à ce pays et des
attentats fomentés contre lui.
Fait remarquable, ces voix qui s’élèvent contre la guerre ne se
manifestent pas comme antipatriotiques. De même qu’elles condamnent fermement
l’agression menée contre le pays et le fanatisme aveugle, elles en appellent à
la justice plutôt qu’à la guerre. La prudence dans l’action décrétée par George
Bush tient autant à ces mises en garde qu’au réalisme géopolitique. En se
rangeant derrière son président, le peuple américain lui a demandé de venir à
bout du terrorisme. Ils sont plus nombreux qu’on ne croit à penser que cela
passe par certaines des révisions que préconisent les contempteurs de la
politique américaine.
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