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Question berb�re : qu'est-ce qui fait
peur � nos gouvernants ?
Par Salah Guemriche *
http://www.lematin-dz.net/quotidien/lire.php?ida=16955&idc=64&taj=1&refresh=1
Peut-on se dire alg�rien
de souche sans �tre ni arabe ni musulman ? Sacril�ge ou perfide, la
question (� quatre crit�res : � alg�rien �, � de souche �, � arabe �, �
musulman �) cache mal un anachronisme : avant d'�tre l'indig�ne du colon
fran�ais, l'Arabe alg�rien fut lui-m�me un pied-noir avant la lettre, et
eut son propre indig�ne, le Berb�re. Simplifions donc et r�duisons la
question � trois crit�res : peut-on se dire alg�rien de souche sans �tre
musulman ? La yadjouz, d�cr�teront les nouveaux oul�mas ! Et � �a ne passe
pas �, parce qu'en Alg�rie, tout citoyen na�t musulman, g�n�tiquement
musulman. Tel est le premier paradoxe alg�rien. La religion n'y est pas
seulement religion d'Etat : sous le couvert d'une
� R�publique d�mocratique et populaire �, et avec des pratiques mafieuses,
la religion fait l'Etat. Sans les signes ostentatoires d'une R�publique
islamique, mais avec toutes ses tares.
Ce paradoxe, l'Alg�rie le partage non pas avec l'Arabie Saoudite (une
monarchie de droit divin), mais curieusement avec Isra�l. L'Etat h�breu
est un Etat fondamentalement religieux, avec cette vitrine
constitutionnelle (r�gie par le Talmud) qui a fait dire ironiquement � un
d�put� arabe isra�lien : � Isra�l est un Etat juif et d�mocratique, c'est
vrai : il est d�mocratique pour les Juifs et juif pour les Arabes. � L'Etat
alg�rien, lui, serait-il donc musulman pour les Arabes et arabe pour les
Berb�res ? Ici se situe un deuxi�me paradoxe, mais cette fois chez les
militants de l'amazighit� qui mettent volontiers sur le compte des �
Arabes � non seulement l'oppression mill�naire, mais aussi la n�gation,
obsessionnelle, de l'identit� berb�re. Si cette double accusation n'est
pas totalement fausse, elle est historiquement injuste. Pour deux raisons
:
1. sur les neuf si�cles qui vont de
la conqu�te arabe (fin VIIe) � la conqu�te turque (fin XVIe), ce sont des
dynasties berb�res qui ont soit domin�, soit gouvern� l'Alg�rie durant au
moins six si�cles ;
2. la n�gation de l'identit� berb�re,
d�nonc�e inlassablement et bien avant le Printemps de Tizi Ouzou, n'a pu
trouver sa ferme expression et sa dur�e qu'avec la b�n�diction, la
caution, voire la complicit� de nombreux ministres et g�n�raux eux-m�mes
d'origine berb�re, et ce, sous tous les gouvernements, de l'Ind�pendance �
nos jours.
Que cette connivence soit
fustig�e r�guli�rement par une poign�e de militants sinc�res ne change
rien � la permanence du ph�nom�ne. Cette occultation de la responsabilit�
� autochtone � (berb�re) m'en rappelle une autre : celle qui continue de
faire croire aux m�dias occidentaux que l'islamisme alg�rien est un fait
sp�cifiquement � arabe �, et que l'�l�ment berb�re n'en est que la
malheureuse victime, alors que l'histoire des deux derni�res d�cennies
nous enseigne que non seulement le mouvement int�griste s'est tr�s t�t
enracin� dans les r�gions berb�res, surtout kabyles, mais que ses
principaux leaders sont bel et bien du cru ! De ce paradoxe-l�, la presse
comme la classe politique fran�aises n'en ont cure. Depuis les ann�es
1990, l'opinion publique, m�me dans sa frange raciste, s'est faite �
l'id�e que les Kabyles sont, parmi les immigr�s, ceux qui posent le moins
de probl�mes (� l'int�gration comme � la naturalisation).
En France, il est vrai,
la communaut� berb�re, la plus dynamique des communaut�s maghr�bines,
n'est plus cette classe d'ouvriers et d'� �piciers du coin � qu'elle �tait
voil� deux g�n�rations : forte de ses cadres sup�rieurs, de ses chefs
d'entreprise et de ses cr�ateurs, elle investit lentement, mais s�rement
les professions lib�rales. Mais si, nagu�re, les membres de cette
communaut� s'affichaient volontiers comme Alg�riens (et fiers de l'�tre),
nombre d'entre eux, traumatis�s par la � honte � islamiste, �cur�s par
cette � gangr�ne islamarabe � (pour reprendre l'expression de cet
internaute berb�re raciste, anti-arabe, qui signe � Jugurtha, r�sistant �
l'islam �, et s'affirme plus proche du Juif que du � rat du d�sert �),
vont jusqu'� d�nigrer carr�ment leur alg�rianit� pour mettre en avant leur
seule origine kabyle, tout en affichant leur sympathie et m�me leur (af)filiation
avec le jud�o-christianisme. C'est ainsi, rien de nouveau au royaume
d�cr�pi des damn�s de la terre. Il faudrait, en effet, un Frantz Fanon
pour analyser les pulsions r�actionnelles de ces z�lateurs qui font du
berb�ro-berb�risme comme leurs fr�res ennemis font de l'arabo-islamisme :
dans l'intol�rance et la d�testation. A d�faut de Fanon, voici ce qu'en
pense l'ami Shlomo Elbaz, universitaire isra�lien d'origine
jud�o-berb�ro-marocaine : � Un certain militantisme amazigh a tendance �
rechercher et � id�aliser les affinit�s et les signes d'affiliation
susceptibles de contrebalancer le poids de l'�l�ment arabo-islamique Il y
a une sorte de revanche de la part de cette �lite qui, d�nigr�e, cherche �
se r�habiliter (sic) en minimisant ce qu'elle doit � l'environnement
culturel dominant (arabo-islamique) et en amplifiant la dette qu'elle
pense avoir contract�e vis-�-vis d'une autre civilisation (juive), d�munie
celle-l� de toute pr�tention � l'h�g�monie. � (Colloque : � Ports et
abords de la M�diterran�e �, universit� de Trieste, sept. 1997).
D�douan�s par cette vague
assimilationniste, les m�dias fran�ais se sont mis � d�cliner le
particularisme kabyle sur le mode de la distinction (au sens premier comme
au sens de Bourdieu). L'exemple le plus r�cent, et le plus notable, nous
est venu de la nomination de M. A�ssa Dermouche, � premier pr�fet issu de
l'immigration �, dont personne n'ignore aujourd'hui qu'il est non plus
d'origine alg�rienne, mais d'origine kabyle (comme on dit d'origine corse
ou alsacienne : d�cid�ment, l'Alg�rie, c'est encore et toujours un peu la
France). Ou de l'art d'accommoder des origines nagu�re suspectes � la
sauce d'une discrimination d�sormais positive : puisque la R�publique doit
� tout prix promouvoir ses citoyens issus de la d�colonisation, autant le
faire dans la distinction. Comment, d�s lors, s'�tonner que le Berb�re,
celui par qui le scandale arrive, d'un c�t� de la M�diterran�e devienne,
de l'autre c�t� de la M�diterran�e celui par qui et pour qui le salut
arrive ?
D�j�, au XIXe si�cle et
jusqu'au d�but de la guerre de Lib�ration (1954), pour semer la zizanie
dans la r�sistance nationale, l'Administration coloniale n'h�sitait pas �
mettre en exergue la sp�cificit� du Kabyle, � occidentalisable � �
souhait, qu'elle opposait � l'Arabe, de nature � inassimilable �. A se
demander si l'id�e d'un d�cret � Cr�mieux �, au b�n�ficie des populations
berb�res, n'avait pas germ� un moment dans les cerveaux de la troisi�me
R�publique. Apr�s tout, l'Alg�rie ne comptait-elle pas, avant l'invasion
arabe, des tribus berb�res de confession juive, dont la plus c�l�bre, les
Djeraoua, fut celle de la Kahina, la � Jeanne d'Arc � des Aur�s ? Apr�s
tout, si l'Arabe s�mite est le cousin du Juif, le Berb�re, lui, ne fut-il
pas un temps son coreligionnaire ? Au si�cle d'Ibn Khaldoun (XVe), on
avait m�me soutenu que la patriarchie des Berb�res, Jalout, n'�tait autre
que Goliath, le Philistin de la mythologie. Coreligionnaire du Juif, le
Berb�re fut en d'autres temps, on le sait, celui du Chr�tien, � commencer
par le plus illustre d'entre eux : le distingu� fils de Monique, Augustin
d'Hippone. Juda�s�, christianis� et islamis� tour � tour, le Berb�re
t�moigne ainsi d'une extraordinaire universalit�, sinon d'une
int�grabilit� � toute �preuve. C'est assur�ment ce temp�rament qui fait
probl�me aux yeux des orthodoxes de tous bords. Et c'est encore ce
temp�rament qui trouble nombre d'historiens, pour qui les origines de ce
peuple demeurent un myst�re, tout comme les origines (et la langue) des
Bachquanes (Basques), auxquels d'audacieux doctes n'ont pas h�sit� �
apparenter les Berb�res, lesquels seraient les descendants des Basques
chass�s de la p�ninsule ib�rique par les Wisigoths, quand d'autres les
font descendre, notamment de quelque branche canan�enne �migr�e en Numidie
apr�s la destruction du Temple de J�rusalem.
Avec autant
d'accointances confessionnelles ou ethniques, qui se t�lescopent depuis
plus de deux mill�naires, il avait bien fallu au peuple berb�re une sacr�e
force de caract�re pour avoir surv�cu � ces innombrables r�pressions qui
jalonn�rent son histoire ! D'o� la question qui se pose - � quelques
semaines de l'�lection pr�sidentielle qui verra s'affronter un �
impr�visible autocrate �, d'improbables d�mocrates, quelques caciques sur
le retour, et puis une lutteuse de classe (oui, une femme candidate � la
magistrature supr�me, � �tonnante, toujours, �tonnante Alg�rie !), fille
l�gitime, la seule de Novembre et de la r�volution permanente ! -, d'o� la
question : qu'est-ce qui, dans une reconnaissance officielle et
cons�quente de l'ant�riorit� berb�re, de la l�gitimit� berb�re, de la
langue berb�re, qu'est-ce qui fait donc si peur � nos gouvernants ?
Quel que soit le malheureux �lu (e ?) qui s'engagera, on n'en doute pas, �
d�livrer le pays de l'excroissance mafieuse, du marasme et de l'injustice
sociale, celui-l� ne doit pas oublier qu'il sera, moins de sept mois apr�s
son �lection, le Pr�sident du cinquanti�me anniversaire du 1er Novembre
1954. Ce jour-l�, il lui faudra bien r�pondre, devant les m�nes des �
martyrs de la R�volution � (dont on conna�t la part endur�e par la Kabylie
et les Aur�s), du bilan d�sastreux de quatre d�cennies d'ind�pendance.
Culture du m�pris
ou autisme politique, disions-nous. Et si ce n'�tait qu'une amn�sie
r�trograde g�n�ralis�e ? Qui se souvient donc de ce cri path�tique du non
moins path�tique Ben Bella : � Nous sommes arabes, arabes, arabes ! � ?
C'�tait voil� quarante ans. Ainsi, au nom d'une fantasmatique nation, et
au m�pris de millions de nos compatriotes de Kabylie, des Aur�s, du M'zab,
du Tassili et du Hoggar, �tions-nous devenus des g�n�rations spontan�es
d'Arabes, d'Arabes, d'Arabes ? La formule, on le sait, s'inspirait du
triptyque de sinistre augure des Oul�mas : � L'Alg�rie est mon pays ;
l'arabe ma langue ; l'islam ma religion. � Et nous avions laiss� dire et
faire. Au prix d'une schizophr�nie collective effroyable (qui nous vaut
aujourd'hui une r�gression affligeante, avec ce recours � de f�odaux
parrainages : zaou�as, ici ; a�rouch, ailleurs) Ah ! que n'avions-nous
entendu la le�on de cet Alg�rien de souche nomm� Jean ! Jean Amrouche,
qui, visionnaire nous pr�venait d�j�, � la veille de l'Ind�pendance (qu'il
ne verra pas) : � Une Alg�rie sp�cifiquement arabe provoquerait le m�me
malaise ontologique que celui suscit� par la fiction de l'Alg�rie
fran�aise � ! L'homme avait vu juste, mais c'�tait un po�te, et il avait
sans doute le go�t de l'euph�misme, sinon de la pudeur : � Malaise �,
disait-il. Comme si, par sa retenue, Jean voulait exorciser le sort que
d'autres cherchaient d�j� � r�gler. Le sort de la question berb�re.
S. G.
* Ecrivain-journaliste alg�rien, vit en France depuis 1976.
Derniers ouvrages :
L'Ami alg�rien, avec G. Tobelem (Ed. JC Latt�s, 2003) ; L'Homme
de la premi�re phrase (Ed. Rivages/Noir, 2000) A para�tre : Un Et� sans
juillet (Le Cherche-Midi Editeur, septembre 2004)
S. G.
22-03-2004
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