Des draps de satin bleu

Une heure que je suis assise à mon bureau à chiffoner des bouts de papier sur lesquels je viens de gribouiller quelques mots. Je dois écrire pour tromper ma solitude. Je regarde les petites boules de papier qui s'amoncellent sur le sol, dans un coin de ma chambre. Elles ressemblent à de petites étoiles perdues dans un univers de bois franc. Je me perds dans des réflexions stupides. Peut-être notre monde n'est-il, en réalité, qu'une simple cocotte en papier dans un univers beaucoup plus grand que la pensée humaine ne peut le concevoir. Mais je divague: le sentier dans lequel je viens de m'engager ne mène pas au centre de mes préoccupations actuelles, il m'en éloigne. Je veux démêler ce qui se passe en moi, mais tout est si flou. Lorsque je tente de cerner mon problème, l'image s'embrouille.

Et si je commençais par le commencement? L'idée est bonne. Si seulement je savais où tout cela a commencé. je ferme les yeux, tentant d'y voir plus clair, mais tout ce qui se forme en moi, c'est l'image de ses yeux et un vague souvenir de son parfum. Comment résister à un homme qui sent aussi bon? Et j'ai craqué, moi aussi, sans opposer de réelle résistance. Mais c'est d'un autre dont je suis amoureuse. Ah! ces yeux! Si je pouvais les oublier le temps de reprendre mon souffle.

C'est étrange ce qui peut se passer dans la tête d'une femme seule. Enfin... je généralise sûrement puisque ce ne sont certainement pas toutes les femmes qui s'inventent amoureuses en un paragraphe simplement pour rêver quelques instants. Mais je dois tromper ma solitude. Si l'ennui est trop fort, pourquoi ne pas ouvrir un bouquin et m'évader dans un monde où je n'existe pas? J'ai envie de poésie.

* * * * *

Le recueil sur mes genoux, clos! Jamais plus je n'ouvrirai ce livre. La poésie, ce n'est bon qu'à faire pleurer. Des hommes follement amoureux d'une femme inaccessible, criant leur solitude et leur désespoir. La fragilité de l'existence qui coule entre les doigts. Et moi, au milieu de tout ça, trouvant ma petite vie banale et mon histoire d'amour trop ordinaire. Que faire pour tromper ma solitude?

J'ai beau chercher, la seule chose que je parviens à répondre, c'est rêver. Mais rêver de quoi? Pourquoi pas de cet homme qui habite une partie de moi que je tente tant bien que mal de garder endormie, enfouie au plus profond de moi. Pourquoi pas, puisque je suis incapable de penser à autre chose en ce moment? Après tout, ce soir, je suis seule...

De la musique, pour que personne ne puisse m'entendre rêver; de la musique sensuelle pour un rêve agréable. J'enlève tous mes vêtements, ferme toutes les lumières et m'étends sur mon lit. Il manque quelque chose... J'allume une chandelle et la dépose tout près de moi. Voilà qui est mieux! Les ombres créées par la chandelle, ces ombres projetées sur ma peau, ce jeu envoûtant, pervers, entre l'ombre et la lumière sur les courbes de mon corps ont tôt fait de me plonger dans un songe qui apaise mon esprit et qui éveille mes sens...

Une silhouette se dessine dans l'embrasure de la porte. Une silhouette masculine dont je n'arrive qu'à voir les contours mais que je reconnais très bien. Je ferme les yeux et inspire profondément. Je sens une chaleur monter à mes joues et le sang me marteler les tempes. De quoi ai-je l'air dans cette position? Pourquoi a-t-il fallu qu'il me surprenne dans un tel moment de laisser aller? Je devrais peut-être avoir honte, mais je suis seulement gênée, terriblement gênée. J'attrappe le coin de mon drap pour en recouvrir mon corps nu lorsque je l'entends murmurer:"Non..." Douce supplication!

Peut-être ce mince filet de voix trouvait-il son origine dans ma tête, peut-être provenait-il de sa bouche, cette si jolie bouche, je ne suis pas certaine. Après avoir réfléchi quelques instants et le voyant toujours immobile à l'entrée de la pièce, ne montrant aucunement l'intention de détourner son regard (du moins, j'imagine qu'il me regardait, puisque ses yeux étaient masqués par l'obscurité. Ah! ces yeux!), après cela dis-je, j'ai décidé de jouer le jeu. De toutes façons, il avait tout vu, il était peut-être là depuis quelques instants déjà. Je n'avais plus rien à perdre. Je fis dont tomber le drap et fermai les yeux à nouveau.

Je me suis laissée emporter par les accents lascifs de la musique. Je voulais être voluptueuse. J'ai fait glisser ma main le long de ma cuisse, doucement, délicatement. Je l'ai remontée sur mon ventre, jusqu'à mon sein. Il a laissé échapper un soupir, j'ai souri. Il s'est approché, sans que j'ose le regarder. "T'es belle..." La minuscule volonté, le peu de raison qui aurait pu lui résister a fondu et je l'ai attiré à moi.

Ce soir, je vais m'endormir contre son corps nu, la tête, encore ivre de nos ébats et de son odeur, sur sa poitrine. Je murmure son prénom, mais la musique parvient à garder mon rêve anonyme. Je souffle la chandelle et me retourne dans mon lit pour poursuivre ce songe que je voudrais éternel.

"Me coucherai contre ta peau
Contre mon désir
Qui n'pourra pas dormir
Dans la nuit qui s'étire
Sans un mot

(Paul Piché)

L'Enchanteresse

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