L'implantation de Radio-Nord en Abitibi
Une ère nouvelle s'ouvre pour les stations de radio régionales lorsqu'elles sont acquises, en 1948, par une compagnie formée d'Abitibiens. On espère alors que ceux-ci pourront assurer une permanence qui fait si cruellement défaut depuis 1939 et qu'ils sauront mieux répondre aux désirs de la population. Mais sans négliger ces nobles idéaux, les nouveaux actionnaires veulent d'abord consolider leurs avoirs. C'est sans doute ce qui explique le succès plutôt inégal des premières années, alors que la compagnie Radio-Nord ne fait que parer au plus urgent, soit de maintenir les stations en état de marche.
La vente de Radio Rouyn-Abitibi Ltée à la Northern Radio-Radio-Nord s'effectue au début de l'année 1948. Curieusement, des procédures de vente sont engagées depuis l'été 1947 quand, en novembre de la même année, Roland Beaudry décide de céder l'ensemble de ses actions à son associé Hector Authier soit, quarante et une actions ordinaires et quatre-vingt-quatorze actions privilégiées. Quelle est la signification d'un tel geste? Beaudry et Authier avaient-ils déjà reçu une offre d'achat? Est-ce au contraire le désintéressement de Beaudry qui pousse Authier à se dessaisir de sa part? Quoi qu'il en soit, un contrat de vente est signé le 19 janvier 1948 entre Radio-Rouyn-Abitibi et Northern Radio-Radio-Nord Inc. Pour la somme de 98,000$ dont 25,000$ comptant. Le 18 mars 1948, le Bureau des gouverneurs de Radio-Canada approuve la demande de transfert d'actions et, par le fait même, la vente de Radio-Rouyn-Abitibi Ltée.
Une telle vente ne passe pas inaperçue. La Gazette du Nord s'y intéresse de façon particulière; son chroniqueur fait même "remarquer que le réseau de Radio-Nord Inc. est la seule entreprise radiophonique possédant trois stations". On peut donc supposer, si tel est vraiment le cas, que la politique des années de guerre, avait porté fruit sauf en Abitibi. Effectivement, il s'agissait bien d'un monopole qu'avait constitué Thomson dès 1941, et qu'ont repris après lui Authier et Beaudry. Autrement dit, Radio-Nord ne fait que reprendre à son compte une organisation bien amorcée, à la différence que, pour la première fois, les stations allaient appartenir à des intérêts abitibiens
Les nouveaux propriétaires sont David-Armand Gourd, son frère Jean-Joffre et Roger Charbonneau. En plus de ces trois actionnaires majoritaires, il y a les petits actionnaires, deux autres membres de la famille Gourd, soit André et le père, David Gourd, député au Parlement fédéral. Enfin, soulignons que cette famille Gourd est bien connue dans la région. Elle est l'une, parmi les premières, à s'installer à Amos, où David Gourd ouvre un magasin général en 1912.
Radio-Nord fera également d'autres acquisitions. En novembre 1949, elle achète les Périodiques du Nord Inc. qui édite La Gazette du Nord et dont Authier était également propriétaire, puis en 1951, elle acquiert l'imprimerie qui publie le Rouyn-Noranda Press et le journal lui-même. En somme, au début des années 1950, la compagnie Radio-Nord réussit à reprendre le monopole qu'avait constitué Authier dans le domaine de l'information.
Quel était le capital investi par Radio-Nord? Les lettres patentes de Northern Radio-Radio-Nord Inc. spécifiaient que "le montant du capital-actions de la compagnie sera de 150,000$ divisé en 50,000 actions communes de 1$ chacune, et la partie du capital-actions qui sera mise comme actions privilégiées est de 100,000$ divisée en 100 actions chacune". Les actionnaires majoritaires possédaient toutes les actions ordinaires, à l'exception de 2 et ils détenaient toutes les actions privilégiées. Il s'agissait par conséquent d'une mise de fonds importante pour de jeunes hommes d'affaires qui avaient tout juste 30 ans. Toutefois, l'investissement en valait la peine puisqu'ils entraient en possession d'un actif de 162,279.10$
Les acquéreurs ne sont pas par ailleurs dépourvus de connaissances en affaires. David-Armand et Jean-Joffre avaient pris la suite de leur père dans l'entreprise familiale. Quant à Roger Charbonneau, il était comptable agréé, diplômé de Harvard, et enseignait à l'Ecole des hautes études commerciales. Au sein de la Compagnie, les tâches se répartissent donc suivant les intérêts et la compétence de chacun: David-Armand devient président et gérant général, Jean-Joffre, avocat, prend la présidence du Bureau de direction, et Charbonneau occupe le poste de secrétaire-trésorier.
L'une des premières tâches qui attend les nouveaux propriétaires est la modernisation des stations. En novembre 1948, un des inspecteurs du gouvernement n'avait-il pas signalé que l'entretien de CKRN était "very slipshod"! A ces urgences s'ajoute encore la tâche de mener à terme le projet d'augmentation de puissance de CKRN à 1,000 watts, auquel Authier et Beaudry n'avaient pas donné suite en 1947. Pareillement, comme on ne pouvait garder l'émetteur au centre de la ville, il fallait rapidement trouver un autre site. Toute une série de problèmes vint par la suite entraver la bonne marche des opérations: le premier site choisi s'avéra inadéquat du point de vue technique; le second, trop près d'une base d'aviation (celle du Lac Osisko) et, finalement, les ingénieurs ne purent garantir l'amélioration de la réception. Tout cela conduisit Radio-Nord à renoncer au projet à la fin de 1948. Il y avait bien encore le cas de CHAD dont le nouvel émetteur ne pouvait fonctionner pleinement faute de pièces. Le travail ne manquait donc pas si on voulait rénover les stations et en améliorer le rendement.
Lorsque Radio-Nord Inc. fit l'acquisition de CKRN, de CKVD et de CHAD en 1948, il devint de plus en plus question de doter aussi La Sarre d'une station radiophonique. Cette petite ville restait, avec Senneterre, l'un des derniers centres urbains de l'Abitibi à être très mal desservi par la radio.
Dans le but d'obtenir leur station, les lasarrois mettent donc sur pied, en mai 1948, un comité chargé de mener à bien cette entreprise; les membres les plus actifs de ce comité sont le maire de la Sarre, F.-X. Martel, le notaire Jules Lavigne et Léonidas Boisvert. Le mouvement suscite un tel enthousiasme qu'on recrute bientôt près d'une cinquantaine de personnes (parmi lesquelles les trois principaux actionnaires de Radio_Nord) qui se montrent intéressées à acquérir des actions de la nouvelle compagnie. Le 5 mai 1949, celle-ci peut être incorporée sous le nom de Radio La Sarre Inc., qui pouvait compter sur l'appui technique de Radio-Nord et sur l'expérience administrative de ses propriétaires. Radio-Nord prenait ainsi, de façon détournée, le contrôle réel de la nouvelle station.
Le 3 mars 1949, Roger Charbonneau fait parvenir à la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) une demande d'émission de permis pour La Sarre. Le 1er février 1950, la future station CKLS reçoit son permis du Gouverneur général en conseil, qui lui octroie la fréquence 1240 et une puissance de 250 watts.
Reliée dès son ouverture au réseau français de Radio-Canada et aux autres stations de la région, CKLS débourse environ 20,000$ pour ouvrir ses studios; ceux-ci sont installés au troisième étage de l'édifice du théâtre La Sarre, alors que l'émetteur est érigé à environ deux milles de la ville, sur la route de Dupuy. Entrée en ondes le 1er septembre 1950, CKLS ne commence vraiment à diffuser que le lendemain à 9 heures du matin. L'inauguration officielle et la bénédiction se déroulèrent le dimanche 1er octobre de 17 heures à 19 heures, avec les discours des invités de marque et un programme musical. Quant au personnel de la station, il semble se limiter au strict minimum: un gérant (Maurice Dubois), un annonceur francophone et un opérateur.
CKLS ne restera pas très longtemps une station indépendante. Le 15 mai 1952, J.-J. Gourd adresse en effet au Ministère une demande de transfert d'un certain nombre d'actions de Radio La Sarre Inc. Or, un tel transfert, s'il était autorisé, aurait pour conséquence de faire passer le contrôle de la Compagnie entre les mains des principaux actionnaires de Radio-Nord. Le Bureau des gouverneurs de Radio-Canada réclame alors des explications. D.-A. Gourd fournit les explications requises en insistant, d'une part, sur le fait que CKLS ne pouvait fonctionner isolément et, d'autre part, sur le fait qu'un des actionnaires de Radio La Sarre, Henri-A. Doré, un ami de la famille, se voyait dans l'obligation de vendre ses actions. Le Bureau des gouverneurs de Radio-Canada finit par se rendre à la demande de Gourd et accepta le transfert; le ministre entérina cette décision en novembre 1952.
Ce changement de propriétaires ne solutionne pas cependant les problèmes auxquels doit faire face Radio-Nord. Les améliorations entreprises, au début de 1950, s'effectuent dans un contexte difficile: les restrictions gouvernementales imposées sur l'acier retardent la construction de nouveaux pylônes pour les antennes des stations de Rouyn et d'Amos; les démarches menées en juillet 1952, afin d'ériger un nouveau pylône et de déménager l'émetteur de CKRN, n'aboutiront quant à elles qu'en juillet de l'année suivante; effectivement, ce nouvel émetteur n'est mis en marche que le 22 janvier 1953. A Amos, des lignes électriques affectent l'émetteur qu'il faut relocaliser ailleurs; à cette fin, on choisit un emplacement sur la route de Val d'Or; il fallut modifier à plusieurs reprises le site désigné pour l'émetteur jusqu'à ce que le choix se fixe sur un emplacement en direction de Sullivan. Parallèlement à cette demande, Radio-Nord obtient, en 1951, de faire passer la puissance de CKVD de 100 à 250 watts.
La réception de certaines stations de Radio-Nord demeure cependant toujours problématique. Certaines localités, situées dans une zone métallifère, avaient une réception très mauvaise; tel est le cas de Malartic, petite ville minière sise à vingt-cinq kilomètres de Val d'Or, où les plaintes des auditeurs sont nombreuses. Même situation au Témiscamingue qui, avant la fondation de CKVM- Ville-Marie en 1950, était mieux desservi par les stations ontariennes que par celles du Québec; rares étaient les auditeurs de cette région qui pouvaient capter régulièrement CKRN. A La Sarre, la réception est si mauvaise qu'elle incite les gens à s'organiser pour obtenir une station locale. Trop souvent aussi les puissantes stations américaines viennent brouiller les ondes et rendre la réception difficile en soirée.
Il n'est donc pas surprenant de lire dans les journaux de multiples lettres d'auditeurs qui se plaignent de la mauvaise qualité de la réception; ils ont souvent l'impression qu'on ne fait rien pour remédier à la situation. Les amateurs de radio-romans, de musique ou d'information n'étaient pas les seuls lésés: les commerçants locaux trouvaient aussi très fâcheux de payer pour une publicité qui n'atteignait pas l'auditoire visé.
L'insatisfaction générale vis-à-vis les services offerts par Radio-Nord amène les gens de la région à demander l'établissement d'une station de Radio-Canada. Surtout souhaité par quelques Malarticois au cours de l'année 1953-54, le projet n'aura pas de suite, la plupart des villes abitibiennes et des hommes d'affaires préférant le service déjà existant.
Les commerçants locaux ne voyaient pas l'intérêt de faire de la réclame dans toute la région: ils auraient payé leur publicité plus chère sans en retirer les avantages correspondants. On craignait aussi, advenant la réalisation d'un tel projet, que cela ne fasse disparaître tout à fait les petites stations éliminant par le fait même toute concurrence. Il fallait aussi s'attendre à ce que la diffusion d'émissions en anglais ou en d'autres langues cesse définitivement. Enfin, la Société Radio-Canada ne voulait pas instaurer un réseau parallèle dans la région puisqu'elle défrayait encore les coûts de raccordement des stations privées locales à son réseau national français. Or, aussi curieusement que cela puisse paraître, il n'y eut sur le plan technique que très peu de travaux d'envergure, jusqu'en 1960 du moins. On installe tout de même des systèmes de commande à distance pour les émetteurs et on effectue aussi le raccordement de CKLS au réseau français de Radio-Canada. Comme les autres stations abitibiennes, CKLS en vertu d'une autorisation donnée en juillet 1950, devait être reliée dès son ouverture au réseau français. Malheureusement, les ententes avec les compagnies qui commanditent certaines émissions ne sont pas conclues à temps, le branchement n'est vraiment établi qu'en 1952. C'est ainsi à cette époque qu'est abandonné l'itinéraire Montréal-Québec-Val d'Or pour acheminer les émissions du réseau français dans la région: la nouvelle route passe dorénavant par l'Ontario.
Au chapitre du personnel, le problème de la mobilisation de la main d'uvre demeure toujours entier. Avec la fusion de tout le réseau apparaît aussi une augmentation du nombre de déplacements d'une station à l'autre: annonceurs et gérants travaillent à l'une ou l'autre des stations de la Compagnie. D'autre part, la station CKRN étant le centre de production et réalisation, presque tous les annonceurs y font escale à un moment ou à un autre. En somme, le nombre d'employés -sauf peut-être à Rouyn- demeure toujours très restreint. Autrement dit, le personnel, dont les heures de travail sont longues et irrégulières, doit pouvoir s'adapter à toutes les situations. Enfin, parmi les membres du personnel de cette époque, qui ont poursuivi leur carrière ailleurs en province et qui sont maintenant très connus, il convient de signaler Lise Ouimet-Payette qui animait "La femme dans le monde", Jean-Marie Perreault qui travailla à toutes les stations et y occupa les fonctions les plus variées , Maurice Dubois, Yvan Ducharme et Pierre Chouinard.
Au mécontentement suscité par la mauvaise qualité de la réception s'ajoutent, au cours des années 1950, des critiques de plus en plus nombreuses quant à la compétence de certains annonceurs et au contenu de la programmation. Même si ces commentaires viennent de l'élite, il n'en reste pas moins qu'on peut douter de la qualité de quelques productions locales. En effet, mises à part les critiques marginales se rapportant à un changement d'horaire ou à la perte d'une émission appréciée, plusieurs observateurs reprochent à Radio-Nord d'engager des annonceurs qui "massacrent" le français. C'est surtout le cas à Val d'Or. Ces erreurs paraissent d'autant plus grossières qu'on peut établir la comparaison avec les annonceurs de Radio-Canada. Pareil rapprochement vaut aussi pour les émissions. Quant à la musique qu'on fait entendre, il est clair qu'elle répond surtout aux goûts du grand public qui préfère les chansonnettes, les rythmes américains ou le "western" aux grands classiques. Enfin, les émissions d'information sont elles aussi critiquées, surtout quand Radio-Nord se permet de supprimer un bulletin de nouvelles nationales pour le remplacer par des informations locales.
Ces nombreuses et diverses difficultés n'ébranlent nullement Radio-Nord. La Compagnie semble même éviter ces problèmes en en créant d'autres. Pour tout dire, elle entend étendre davantage son monopole. Ainsi dès 1953, elle envisage la possibilité d'établir une station de télévision en Abitibi. Après bon nombre d'études, le 4 mai 1956, une première demande de permis, qui ne sera pas retenue, est envoyée au Bureau des gouverneurs de Radio-Canada. C'est que de nombreuses oppositions émanent du milieu et il faut plusieurs rencontres avec des organismes locaux, tels les conseils de ville et les Chambres de commerce, avant que D.-A. Gourd ne réussisse à lever toutes les réticences.
Radio-Nord soumet alors une deuxième demande, qui est acceptée en octobre 1956: le Bureau des gouverneurs de Radio-Canada autorise la Compagnie à construire une station de télévision bilingue à Rouyn, mais exige que la proportion des émissions, soit 60% française et 40% anglaise, afin de rendre davantage justice à la population abitibienne majoritairement francophone. CKRN-TV entra en ondes régulièrement à partir du 25 décembre 1957. Comme la station était alimentée de Toronto, seules les émissions anglaises étaient en direct, les émissions françaises enregistrées à Montréal arrivaient à Rouyn avec quelques jours de retard: ce n'est qu'à partir du 21 mars 1959 que les émissions françaises purent être acheminées directement de Montréal à Rouyn. Ainsi, en une seule décennie, Radio-Nord avait réussi à monopoliser tous les médias électroniques de l'Abitibi et il ne semblait plus possible de lui ravir ce marché.
Radio-Nord aura mis moins de quatre ans à devenir propriétaire de toutes les stations abitibiennes.
Carmen Rousseau
Extrait d'une thèse présentée à l'Université du Québec à Trois-Rivières dans les Cahiers du département d'histoire et de géographie sous le titre "Les débuts de la radio abitibienne 1939-1957".