B - Les cercles d’influences autour du prince

Apr�s s’�tre attach� � montrer les diff�rents aspects du pouvoir royal, il faut expliciter les liens qui sont �tablis entre le souverain franc et les divers personnages gravitant dans son orbite. Il doit concilier ses int�r�ts et ceux des autres groupes de pression qui l’entourent.

L’�tude minutieuse des diff�rents cercles qui composent son entourage permet d’expliciter un des aspects les plus marquants que l’�v�que Gr�goire de Tours r�v�le de la r�alit� royale.

1) Les auxiliaires du roi m�rovingien

Les serviteurs du roi m�rovingien sont r�partis en deux groupes distincts(100). Certains servent le roi en suivant constamment sa personne.

Il s’agit alors de ce que l’on appelle le palais du roi.

D’autres personnes exercent au nom du roi la puissance publique selon sa volont�. Ils sont r�partis sur le territoire. Ce sont les comtes.

Le palais est avant de d�signer un b�timent abritant le prince un terme qui est employ� pour d�signer la cour du souverain. Les rois francs n’ont pas l’habitude de r�sider de fa�on s�dentaire dans un m�me lieu. Le roi et les services qui lui sont attach�s sont donc en large part itin�rants. Pour jouir du produit de leurs terres, ils se d�placent. Leurs r�sidences sont les villas (villae ) des terres du fisc ou encore de domaine priv�s. Les villas sont dirig�es par des intendants.

La cour accompagne le roi dans ses d�placements. Elle est compos�e de la famille royale(101). Des grands familiers du roi et de ses conseillers. Les leudes en font partie, et notamment la garde personnelle des antrustions, li�s au roi par un serment particulier.

Le leude : ce terme se dit par rapport � quelqu'un. L'id�e qui pr�vaut ici est celle de la d�pendance et de la subordination au roi. Il indique la prestation du serment personnel au roi, le leudesamio(102).

La loi salique affirme le poids plus important (600 sous) de la composition pay�e par un �ventuel agresseur d'antrustion. Le Wergeld conna�t et reconna�t donc la diff�rence de statut. L'antrustion poss�de la confiance (trust)(103) du roi, qui en retour doit entretenir cette qualit� par la concession de b�n�fices et de largesses diverses.

Les leudes forment autour du roi un entourage militaire toujours disponible, auquel vient s’ajouter au printemps les troupes convoqu�es par le roi, par son droit de h�riban.

La cour du roi comporte en son sein des enfants et de jeunes gens recommand�s au roi par leurs parents, venus y recevoir une �ducation indispensable � l’exercice de leur future carri�re administrative. Ce sont les " nourris " du roi (les nutriti). Gr�goire nous pr�sente un cas similaire. Gontran Boson vient et remet son fils comme otage au roi. Gontran Boson est arr�t� par le roi Gontran qui l’accuse de la venue de Gondovald. Il �chappe provisoirement � son sort en �change de la promesse de capturer Mummole, avec en gage un de ses enfants(104).

La cour est faite de domestiques charg�s par le roi d’assurer son service personnel. Ils sont recrut�s parmi les hommes libres et les affranchis et esclaves.

Le personnage qui pr�side � la bonne marche de la maison royale et est en charge de la domesticit� du palais est le maire du palais ( en latin major domus ) Sous ses ordres se trouve le s�n�chal qui r�glemente les activit�s des autres serviteur(105). Le conn�table dirige les �curies royales avec l’aide des mar�chaux.

Les comtes du palais occupent une fonction administrative : veiller � la bonne marche de la justice royale, tant au niveau de la direction des proc�s que du respect de la proc�dure et de la r�daction des sentences. Le secr�tariat g�n�ral du roi ou chancellerie est tenue par des scribes, soumis � des r�f�rendaires, qui sont les d�positaires du sceau du roi m�rovingien(106)

L’institution administrative se compose du chambellan aid� des chambriers du roi. Ils s’occupent de l’organisation financi�re : la garde du tr�sor royal, des r�les de l’imp�t et de la mise � jour des cadastres h�rit�s du Bas-Empire. Les Dix Livres montrent ces personnages. Waddon, maire du palais de la reine Ringonthe, est impliqu� dans la tentative de prise du pouvoir par Gondovald. Enfin, il y a un officier eccl�siastique qui dirige l’oratoire(107) du roi .

L’administration locale est dirig�e par le comte. Le comte dirige un pays (pagus, pagi). Il s’agit de la subdivision par les francs des anciennes circonscriptions administratives romaines des civitas. Le comte est choisi par le roi sans distinction sociale, il est gallo-romain ou franc, libre ou affranchi. Il repr�sente le roi en mati�re militaire, administrative, fiscale et judiciaire. Le comte l�ve et commande les troupes lorsque le roi l’ordonne. Il est charg� de lever concr�tement les imp�ts et de les acheminer vers le tr�sor royal.

Il est tout puissant en mati�re d’administration et d’entretien de sa circonscription, il fait appliquer les ordres et les lois, et dans le domaine judiciaire. Comme le roi, il a le droit de justice imanente pour les cas de flagrant-d�lit. Il peut rendre la justice � chaque instant et en tout lieu.

Le comte ne dispose pas d’une r�mun�ration due � sa charge, mais s’accommode des avantages que le roi lui conc�de. Des villas royales lui sont attribu�es pour lui servir de r�sidence et jouir de ses revenus.

Il dispose du tiers de l’amende de composition, le fredus, due au titre de la violation de la paix.

Le fredus fait partie int�grante du wergeld, composition p�cuniaire fix�e en compensation d’un crime(108).

Les exemples de comtes livr�s par Gr�goire de Tours sont subjectifs et ne peuvent permettre de juger de la bonne marche ou des manquements du comte. Gr�goire montre les exactions des hommes rendus tout puissants par des fonctions qui en font des potentats locaux. Pour m�moire il nous compte les m�faits du duc Rauching(109). Le duc est en charge de plusieurs pagi. Les comtes sont nombreux � participer � l’aventure de Gondovald(110).

- 100 - Pour la bibliographie relative � ce passage, voir les r�f�rences de la note n�87, page 41.
- 101 - Sur la famille royale, voir le paragraphe de la page n� 54.
- 102 - Voir p. 41.
- 103 - On retrouve cela en anglais : to trust signifie faire confiance.
- 104 - HF, VI, c. XXIV, p. 40.
- 105 - Ce mot est � l’origine du vocable fran�ais majordome. Le s�n�chal est en vieil haut allemand le sinis kalk, ce qui signifie " le plus ancien des valets ".
- 106 - Les formulaires de Marculfe sont � signaler.
- 107 - L’oratoire est un lieu de culte priv�, � la diff�rence de l’�glise, ouverte � tous.
- 108 - Voir �galement p. 43.
- 109 - HF, V, c. III, pp. 248-250.
- 110 - En r�f�rence, la partie consacr�e � Gondovald, p. 88, et la carte en annexe.

2) Les rapports entre le roi et son aristocratie

La p�rennit� de l’invasion franque en Gaule s’explique par l’union des civilisations barbare et gallo-romaine. A ce titre, les rapports entre aristocraties d’origine franque et d’origine gallo-romaine est exemplaire. La mainmise des rois m�rovingiens sur la Gaule n’aurait put se prolonger durablement sans l’accord des notables en place.

Les Francs repr�sentent une population estim�e � quelques dizaines de milliers d’hommes, et en proportion les populations autochtones au temps de Clovis sont au nombre de 10 millions.

Les grandes familles gallo-romaines sont aux postes les plus importants, notamment en d�tenant le pouvoir �piscopal(111). La fusion des �lites est devenue une r�alit�. Les Francs ont cherch� � s’adapter au mod�le romain, dont ils avaient une bonne connaissance.

Et par del� ont �t� agr��s par les dignitaires de l’Empire d�mantel� qui m�prisaient initialement la grossi�ret� de leurs mani�res, leur inculture et jusqu'� leurs traditions vestimentaires. Loin de casser le mod�le administratif romain, les Francs le respect�rent mais eurent besoin de la culture des gallo-romains et de la puissance de leurs grands propri�taires fonciers. Par ce m�canisme, l’aristocratie militaire franque s’est coul� progressivement dans le moule, et s’est mise � partager les hautes charges du royaume m�rovingien.

C’est dans ce contexte que peuvent s’expliquer les rapports entre le roi et son aristocratie. L’aristocratie est form�e de tous ceux qui, vivant dans une cour royale ou exer�ant des fonctions publiques, sont au service ou dans la familiarit� des rois, et b�n�ficient de leur protection et en re�oivent des largesses, principalement sous forme de terres du fisc.

La situation et la richesse fonci�re des grands (nomm�s optimates) , classe ouverte et aux contours mouvants, tient pour une large part aux largesses et au bon vouloir des rois, et de tous ceux qui exercent une puissance publique. Ces derniers sont eux-m�mes issus de cette aristocratie. Le roi n’est au d�part qu’un aristocrate parmi les autres. Il n’est distingu� que par le titre militaire de roi dans le cadre de son activit� de chef de guerre uniquement.

D�s le VI�me si�cle, des grands appel�s leudes sont distingu�s par un serment particulier et personnel, accompagn� de la concession d’avantages mat�riels(112). Cette nouvelle aristocratie partage son temps entre ses terres et la cour. La fr�quenter r�guli�rement est utile pour acqu�rir et conserver la faveur du roi.

De nombreux grands sont envoy�s � la cour au titre de " nourris " pour recevoir une �ducation et une formation � la gestion publique.

Les relations nou�es d�s leur jeune �ge avec l’entourage royal leur permet d’obtenir ensuite une nomination avantageuse dans une fonction publique r�mun�ratrice.

Les cours sont le foyer d’intrigues. Les grands profitent du pouvoir royal pour imposer leur volont� au roi, qui n’est pour eux que l’un des leurs. Et qui de surcro�t est �lu � cette fonction avec leur acclamation, apr�s avoir �t� choisi dans la dynastie des descendants de Clovis.

Gr�goire de Tours montre � plusieurs reprises les tensions qui r�sultent de ces interactions et de ces conflits entre les grands et le roi m�rovingien.

Clotaire et Childebert I se rendent en Burgondie. Thierry ne veut y aller, et se heurte � ses hommes. " Mais les francs qui d�pendaient de lui, disent " si tu refuses d'aller avec tes fr�res en Bourgogne, nous te laissons et nous pr�f�rons plut�t les suivre "(113). La cupidit� aristocratique est d�tourn�e vers l'Auvergne par le roi. " Suivez-moi, et je vous conduirai dans un pays o� vous prendrez autant d'or et d'argent que peut en d�sirer votre cupidit� ; vous en emporterez des troupeaux, des esclaves, des v�tements en abondance. Mais seulement ne les suivez pas ".

L'�pisode le plus singulier et significatif est sans conteste celui de la guerre contre les saxons en 555. Clotaire marche contre la Saxe, mais les propos des ambassadeurs saxons l'incitent � ne pas attaquer. " Ils parlent bien, ces hommes. Ne marchons pas contre eux, pour ne pas risquer de p�cher contre Dieu ".

Les francs ne veulent pas, � nouveau les Saxons offrent la moiti� de leur fortune en demandant la paix. Refus des Grands. Puis, encore, les Saxons offrent leurs biens et " que la guerre ne soit pas d�clar�e entre nous ". A nouveau, le roi doit intervenir : " renoncez, je vous prie, renoncez � ce dessein [...]. Cependant si vous voulez marcher, je ne vous suivrai pas de ma propre volont�. Alors ceux-ci, pleins d'irritation contre le roi Clotaire, se jettent sur lui ; puis d�chirant sa tente, l'accablant lui-m�me d'injures et l'entra�nant de force, ils voulurent le tuer s'il ne consentait pas � partir avec eux. En voyant cela Clotaire partit avec eux � son corps d�fendant "(114) .

Ces deux �pisodes mettent en lumi�re les rapports de force existant entre ces deux entit�s que sont la royaut� et son aristocratie.

Les revendications des grands sont l�gitim�es par le fait que le roi est d’abord un chef de guerre dont le pouvoir repose en premier lieu sur son aptitude � triompher.

Un autre �pisode d�montre les rapports ambigus que le roi et son aristocratie entretiennent. L’�v�nement se passe alors que le roi Chilp�ric a lev� son arm�e, et campe aux portes de Paris.

" Une nuit l’arm�e s'�tant r�volt�e, le petit peuple �leva un violent murmure contre l’�v�que Egidius et les ducs du roi, et il commen�a � vocif�rer et � crier publiquement. " Qu’on �carte de la face du roi ceux qui trafiquent de son royaume, qui soumettent ses cit�s � la domination d'un autre, qui livrent les populations dudit prince au pouvoir d’un autre ". Tandis que ces gens prof�raient ces choses avec des vocif�rations et d’autres semblables, le matin arriva et munis de l’appareil de leurs armes, ils se pr�cipit�rent vers la tente du roi et cela pour appr�hender l’�v�que et les Grands, les violenter, les accabler de coups, les meurtrir de leurs �p�es "(115).

Le petit peuple d�signe les soldats sans grades de l’arm�e royale. La vision que ces personnes ont des rapports entre l’aristocratie et la royaut� est simple et forte. Les grands sont vus comme des profiteurs et des potentats locaux hors de contr�le.

Gontran tente dans la suite de trouver le meurtrier pr�sum� de Chilp�ric, le chambrier Eberulf, d�nonc� comme r�gicide par Fr�d�gonde. Gontran dit ceci : " Le roi jura alors � tous les optimates que non seulement il le d�truirait lui-m�me, mais encore sa post�rit� jusqu'� la neuvi�me g�n�ration pour que gr�ce � leur mort soit abolie d�sormais l’inique coutume d’assassiner les rois "(116). Le chambrier Eberulf est d’origine aristocratique.

Le roi doit se m�fier des assassins, mais �galement des mauvais conseillers et des tra�tres. Suite � une fausse d�nonciation, Le grand de l’entourage de Chilp�ric nomm� Ansovald, " pris de je ne sais quel soup�on, s’�loigna du roi sans m�me dire adieu "(117). Ansovald est trouv� � la suite de cet �v�nement dans la cour de la reine Fr�d�gonde.

L'affaire Gondovald resserre les liens existants entre rois francs. le bon roi Gontran envoie une ambassade vers son neveu Childebert II pour renforcer leur union et leur accord. Le l�gal F�lix va insinuer au roi qui l'accueille qu'il y a peut-�tre [...] de m�chantes gens qui font pousser [...] une racine de discorde"(117bis).

Gr�goire nous r�v�le un aspect de la personnalit� de Gontran Boson relativement significatif. Gontran Boson est un duc de Sigebert, il se fait remarquer pour avoir tu� le roi Th�odebert lors d'une bataille. " Gontran, par ailleurs, �tait certainement un homme de valeur, mais toutefois il �tait trop habitu� � parjurer et � aucun de ses amis, il n’a pr�t� un serment qu’il ne l’ait aussit�t viol� "(118). Le cas de Gontran Boson est caract�ristique � plusieurs reprises. Il n’h�site pas � trahir son souverain pour partir dans l’aventure de Gondovald, tout comme nombre de grands d’Aquitaine, pouss�s par le r�veil du sud du royaume franc, qui accepte mal la domination venue du nord. De plus, Gontran Boson est un parjure. Cela est grave dans une �poque qui reconna�t autant la valeur de la parole donn�e et des liens d’hommes � hommes. La loi Salique consid�re ce manquement comme une chose importante, c’est aussi pour l’�glise un �l�ment hautement subversif.

Gr�goire de Tours semble assimiler ce personnage haut en couleur avec une figure biblique bien connue de lui : Juda l’Iscariote, la figure type du tra�tre pr�t � vendre(119) et � se vendre pour de l’argent.

Le r�le de Gontran Boson est ici stylis� pour en faire un arch�type du mauvais conseiller et du parjure. La fid�lit� qui est une base des relations entre royaut� et aristocratie est mise � mal.

Les relations entre le roi et son aristocratie est toute empreinte de ces relations troubles qu’entretiennent deux p�les de puissance oppos�es mais si compl�mentaires.

- 111 - Voir p.  61-62.
- 112 - Renvoi p. 46.
- 113 - HF, III, c. XI, p. 152.
- 114 - HF, IV, c. XI, p. 195-6.
- 115 - HF, VI, c. XXXI, p. 47.
- 116 - HF, VII, c. XXI, p. 94.
- 117 - HF, VIII, c. XI, p. 138.
- 117bis - HF, VIII, c. XIII, p. 140.
- 118 - HF, V, c. CXIV, p. 265. Voir M. ROUCHE, dans Histoire de la vie priv�e, t. I, Paris, 1982, pp. 399-590.
- 119 - Juda vend le Seigneur pour quelques pi�ces.

3) La famille royale

La parent�le royale occupe une place de choix. C’est une famille �largie , qui est un groupe de solidarit� peu d�velopp�e. Ce syst�me est renforc� par des liens de mariage endogamiques. Les conjoints sont de la m�me lign�e. Les unions deviennent incestueuses. L’inceste ne favorise pas les m�langes g�n�tiques, ce qui conduit les lignages royaux vers une d�g�n�rescence du patrimoine g�n�tique. Ceci est � l’origine des caract�ristiques pathologiques et de caract�res peu facile de nombreux rois francs.

Les Francs connaissent l’h�r�dit� des noms. Dans la haute arsitocratie m�rovingienne, le nom se transmet comme un h�ritage ( le nachbenennung). Il fait partie de ce que l’on nomme l’hereditas. Le nom commun est un symbole signifiant dans tous les syst�mes de filiation(120).

Il est possible de distinguer les strates de parent�. Le premier groupe est la parent�le. C’est une structure large et horizontale, fond�e sur l’alliance et la consanguinit�. La parent�le s’int�gre dans un groupe plus vertical. Il s’agit de la Sippe. Elle est fond�e sur la croyance en une origine commune. La Sippe royale de Clovis comprend sa parent�le propre, et celles des roitelets saliens. Elle est large et on y trouve la capacit� magique � r�gner, c’est-�-dire commander aux hommes libres(121).

La famille royale est un danger pour le roi, puisque c’est en son sein que se d�roule les r�glements de compte les plus sanglants.

L’influence des reines et des femmes dans l’entourage royal proche est d’une importance primordiale, car ce sont ces personnes qui peuvent le plus facilement obtenir l’�coute du roi, et s’en servir.

Le mode de succession en vigueur dans le monde germanique, et en particulier dans la dynastie franque, est d�riv� du principe de la tanistry(122). il s’agit de la succession par le second ou par le suivant, ce qui implique que la succession ne se fait pas de facto par le fils. Le principe de tanistry explique la simultan�it� des r�gnes des fr�res. La faide s’ensuit par rivalit� entre rois, qui s’estiment chacun plus capables que les autres.

L’organisation sociale est bilin�aire. Les traits de l’organisation matrilin�aire germanique qui ont perdur� le plus sont le principe de tanistry, �voqu� cis-avant, mais aussi l’influence de la m�re, les pratiques endogamiques et les unions de type incestueuses.

La femme est au centre de la famille, et de son dispositif.

L’important pour le roi est d’assurer la paix et la conservation de son patrimoine gr�ce � une descendance authentique. Ce d�sir d’�tre un incontestable g�niteur demande la virginit� de l’�pouse. Le mariage n’existe pas, l’union charnelle constitue le mariage. Suite � la nuit de noce, l’�poux offre en remerciement � la femme, d’avoir gard� sa puret�, le don du matin ( la morgengabe ). Il s’agit de biens mobiliers qui assurent � la nouvelle reine une puissance �conomique. Les �pouses de second rang ne disposent pas de cet avantage. Elles ne font qu’assurer la paix entre le roi et le lignage d’origine de l’�pouse de second rang. Ce sont des gages de paix(123).

La faide qui r�sulte des conflits entres rois peut �galement se retrouver dans les parent�les. La parent�le est solidaire, si bien qu’un acte d’agression contre un membre d�clenche la furie du groupe. La vengeance est obligatoire. La faide est un acte de pi�t� familiale et de justice. Dans un monde violent, la faide r�gle les conflits entre parent�les et permet de stopper le cycle de violences mutuelles. L’amende de composition, le wergeld, permet de d�samorcer le processus de violences par le paiement � la famille de la victime d’un d�dommagement(124).

Jean Dani�lou et Henri-Ir�n�e Marrou s'offusquent : " l'Histoire des Francs nous trace le portrait saisissant de la brutalit�, de la sauvagerie des moeurs de la soci�t� m�rovingienne ". Et d'ajouter une remarque pleine de sens, " le mauvais exemple vient du haut : que de crimes dans les familles royales, quelles figures sanglantes que ces reines rivales, Fr�d�gonde et Brunehilde "(125).

Les �pouses et les m�res ne sont pas les derni�res dans ce syst�me de faide. La reine authentifie sa lign�e par sa puret�, et la d�fend contre les agressions. La reine sait exciter la violence de la vengeance. Les reines sont guerri�res et poussent � la guerre(126).

La maison de la reine est un pouvoir politique ind�pendant du roi. Gr�goire parle des reines. Les r�gnes de Fr�d�gonde et de Brunehilde sont exemplaires. Apr�s la mort de leurs maris, elles continuent de r�gner par l’interm�diaire de leurs fils et petit-fils de nombreuses ann�es. Fr�d�gonde n�gocie son avenir avec le roi Gontran, suite � l’assassinat de son �poux le roi Chilp�ric(127).

Elles sont � la base de plusieurs complots visant � supprimer les rois rivaux, pour leur avantage et celui de leur successeurs. Fr�d�gonde tente de tuer sa rivale(128). Fr�d�gonde impose son fils Clotaire II, et le fait baptiser par le roi Gontran, pour le grand d�plaisir de ses rivaux politiques(129).

Le parall�le est saisissant entre les figures de la reine Clotilde et la fille de sang royal Chrodieldis. De plus, en latin, le nom des deux personnages est identique. Clotilde est c�l�br�e par Gr�goire pour avoir converti son mari � la religion chr�tienne nic�enne : " Quant � la reine Clotilde, elle se comporta de telles sortes et si vertueusement qu'elle �tait respect�e par tous. Assidue � faire l'aum�ne, passant ses nuits dans des veill�es pieuses, vivant dans la chastet� et une dignit� parfaite, elle se garda toujours pure ; elle pourvut les �glises, les monast�res et tous les lieux saints des terres qui leur �taient n�cessaires ; elle les distribuait avec largesse et empressement en sorte qu'elle �tait consid�r�e dans ce temps non pas comme une reine, mais comme une servante personnelle de Dieu qu'elle servait avec z�le. Ni la royaut� de ses fils, ni l'ambition du si�cle, ni ses richesses ne l'ont entra�n�e � la ruine, mais son humilit� l'a �lev�e � la gr�ce "(130).  La figure de Clotilde est celle qu’il veut voir appliquer. A l’oppos�, Chrodieldis m�ne une dure bataille pour le contr�le de son monast�re poitevin fond� par sainte Radegonde(131). Le roi en est appel� par les diff�rents protagonistes � donner son avis et un jugement avec l’aide des �v�ques(132).

Les exemples ne manquent pas. Une grande pers�cution est d�clench�e en Espagne sur l’ordre de Goiswinthe, la femme de Liuvigild. Dieu la punit, et Gr�goire se d�lecte de dire " qu’un nuage blanc qui couvrait un de ses yeux �carta de ses paupi�res la lumi�re que son esprit non plus ne poss�dait pas "(133).

- 120 - sur ce concepte, R. LE JAN, Famille et pouvoir dans le monde franc (VII�me - X�me si�cles), essai d'anthropologie sociale, publication de la Sorbonne, Paris, 1995.
- 121 - R . LE JAN, p. 381.
- 122 - M. ROUCHE, Clovis, pp. 233-247.
- 123 - Leur nom germanique est Friedelehen : mariage de paix.
- 124 - Le wergeld est �rig� en syst�me l�gal par les rois, voir p. 43.
- 125 - Voir dans nouvelle histoire de l'�glise, t. 1es origines � Gr�goire le Grand.
- 126 - HF, VI, c. IV, p. 11.
- 127 - HF, VII, c. V, p. 81.
- 128 - HF, VII, c. XX, p. 93-4.
- 129 - HF, X, c. XXVIII, p. 308 et suivantes.
- 130 - Cf p. 33.
- 131 - HF, IX, c. XXXIX, p. 235.
- 132 - HF, X, c. XVI, p. 288-294. Le texte du jugement rendu par les �v�ques est retranscrit.
- 133 - HF, V, c. XXXVIII, p. 300.

 

 

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