B - Les influences littéraires et bibliques

Grégoire use de références livresques tout au long de ses Dix Livres (auparavant dénommé Liber Historiae Francorum). Les auteurs antiques lui ont donné nombres de citations et d’exemples. Néanmoins, Grégoire utilise avec un soin particulier la Bible, qui lui fournit ses références les plus importantes. L’Ancien Testament est mis bien souvent à contribution(19).

1) Les éléments littéraires et bibliques

Adopté depuis moins d’un siècle, (v. 450), le latin est le langage de l'élite, comme le rapporte Sidoine Apollinaire(20).

Le point faible de Grégoire nous est connu : la grammaire. Et il ne cesse de le dire et de le prouver. Il se qualifie lui-même d’Inops litteris, stultus, idiota.

" Le culte des belles lettres est en décadence et même il se meurt dans les villes de Gaule "(21). Et plus encore : " mais tout d’abord je prie les lecteurs de m’excuser si dans les lettres et les syllabes, il m’arrive de transgresser les règles de l'art de la grammaire que je ne possède pas pleinement "(22). Passé cette remarque sur les conditions d’écriture des œuvres, il faut porter attention aux ouvrages de prose latine dont il s’est servi pour rédiger les Dix Livres.

Selon Jacques Fontaine, cette oeuvre est l’expression artistique la plus étonnante de la prose latine de ce siècle, " par sa forme bigarrée, tumultueuse et haute en couleur ".

Sermo cotidianus et sermo scholasticus s’y mêlent d'une manière inimitable, fondus par la verve exceptionnelle de l’auteur "(23).

Parmi les auteurs connus de Grégoire, il faut nommer Sulpicius Alexander, Renatus Frigiredus et Julius Titianus. L’Enéïde de Virgile l’a beaucoup marqué, surtout le commencement. Dans ses Études franques, Godefroid Kurth met en place un tableau de concordance entre les deux oeuvres : les citations de l’Enéïde dans Grégoire ne s'étendent pas au delà du Livre VIII. La chose est remarquable puisque c'est également au livre VIII que s’arrête l’analyse faite par l’auteur du poème de Virgile. G. Kurth laisse supposer que les Livres IX à XII de l’Enéïde lui sont restés inconnus(24).

Il n’est pas étonnant qu’avec son amour véritable de la poésie et de la littérature en général, Grégoire n'ait pas résisté à la séduction du prince des poètes latins (Virgile), bien qu’il se vante d'ignorer les lettres antiques.

Parmi ses auteurs favoris, notons Sulpice Sévère, Prudence et Fortunat.

Hormis les textes profanes, Grégoire a utilisé en abondance les oeuvres religieuses, testamentaires ou hagiographiques. En effet, toute chrétienté temporelle cherche ses modèles et ses références dans l’Ancien Testament. En temps qu’auteur religieux, Grégoire s’empare de citations vétérotestamentaires qu’il ne cesse de distiller au long de ses pages, par effet de style, mais surtout pour appuyer sa démarche pédagogique et moralisatrice.

Le livre premier reprend dans une tentative d’explication de l’origine de la société chrétienne, les principaux chapitres de l’Ancien Testament, de la Genèse à Salomon en passant par Abraham et Isaac(25). En sus de cette partie, les Dix Livres sont parsemés de citations bibliques, qui donnent comme il a été précisé plus haut de la force et du sens aux paroles de notre auteur. Remarquons la présence plus importante de ce fait.

Parlant de l’idolâtrie des Francs(26), Grégoire utilise les Psaumes : " que soient confondus tous ceux qui adoreront des objets sculptés et qui se glorifieront par leurs idoles "(27) . Grégoire s’appuie énormément sur les Psaumes de la Vulgate, mais aussi sur l’Évangile de saint Matthieu. Dans son récit concernant l’évêque Théodore de Marseille, celui-ci " se prosterne devant le tombeau en se souvenant de cette parole de l'apôtre Jacques : Priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris "(28).

Ou encore : " souviens-toi de la parole du prophète : malheur à ceux qui joignent maison à maison et ajoutent champ à champ "(29).

Grégoire a fait usage également de vies de saints. On peut en compter une trentaine qui lui ont fourni des matériaux, ou qu’il cite en passant : saint Paulin de Nole est ici caractéristique.

Outre la bible et l’hagiographie, il a exploité quelques textes apocryphes de Nouveau Testament : Gesta Pilati, Mors Pilati, Transitus Mariae du pseudo-Méliton ; et des extraits d’actes apocryphes des Apôtres.

Nous constatons qu’il s’est efforcé d’utiliser tous les moyens d'informations qui existaient de son temps : les documents officiels, les inscriptions, les renseignements oraux et les traditions populaires. Certaines parties du Livre II relatif au roi Clovis ont une sonorité plus poétique que littéraire, écho d’une tradition visiblement orale, couchée sur le papier par Grégoire(30).

Il dit que l’on connaît le passé " aut optione, aut lectione "(31).

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19 - L’édition de référence de cette partie est celle des éd. Du Cerf, Ancien Testament, trad. Oecuménique de la Bible, Paris, 1975.
- 20 - Sidoine Apollinaire est un auteur latin tardif précieux (v .432-486).
- 21 - HF, I, préface, p. 31.
- 22 - HF, I, préf., p. 33-4.
- 23 - A ce sujet les avis restent partagés.
- 24 - GODEFROID KURTH, Études Franques, Honoré Champion éd. Paris, 1919 , réed. Ed. Culture et civilisation, Bruxelles, 1982.
- 25 - Voir dans l’édition de la Bible prise en référence de bibliographie (note 19).
- 26 - HF, II, c. X, p. 100.
- 27 - Psaumes, X, VII, 7.
- 28 - Épître de saint-Jacques, V, 16.
- 29 - HF, V, c.V, p. 252. En référence à Isaïe, V, 8.
- 30 - Voir Le dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie.
- 31 - Glor. Conf., c. XXXIV.

2) L’influence du roi guerrier de la bible : David.

Une des influences bibliques mise en place par Grégoire dans son récit est celle de la figure emblématique du roi David(32). Le roi David est la référence du roi guerrier. David est roi de Juda et d’Israël (c. 1010-†970 av. J.C.). Il est introduit jeune à la cour du roi Saül, par Abner, après avoir terrassé en combat singulier le géant philistin Goliath(33). Suite à la guerre civile déclenchée par le fils de Saül, Ishbaal, dans le nord du royaume, David parvient à faire l’unité autour de son nom, et ce avec l’appui des Anciens.

Le gouvernement de David doit consolider et étendre le pouvoir. La conquête de la cité jébuséenne de Jérusalem est un fait marquant du règne de David. L’empire est un agrégat complexe de peuples auxquels il faut donner une unité.

A n’en point douter, Grégoire voit dans ces événements une situation et des éléments assez comparables à ceux qu’il voit de son temps. Pour ce faire Grégoire se reporte à la vision que saint Ambroise de Milan avait de Théodose Ier.

Au nord, les Anciens ont une influence encore réelle. Il doit respecter les statuts particuliers, les cités-états et administrer les territoires vassaux. La fin du roi David intervient avec le ressentiment des anciens partisans de Saül. La monarchie familiale est menacée de dissensions pour le partage, à sa mort : les révoltes d’Absalom et de Shéba le prouvent.

La figure de David est particulièrement utilisée chez Clotaire. Le roi Clotaire réalise en 558, à la mort de Childebert Ier, la réunification du royaume laissé divisé à la mort de Clovis en 511. Les Anciens figurés dans l’Ancien Testament peuvent dans les vues de Grégoire représenter les Grands par analogie. Clotaire meurt en 561 de maladie, après avoir expié ses pêchés(34). La révolte de son fils Chramne en 560 préfigure l’épisode de la lutte entre David et son fils Absalom(35). Le roi David est présenté comme un être loyal. C’est l’élu de Dieu. Un serviteur selon le cœur de Dieu qui est un modèle pour tout souverain digne de ce nom .

La Bible exalte la figure idéale de David et passe sous silence les aspects négatifs de son caractère ombrageux et cyclothymique. David est le fondateur du royaume en Israël et un adorateur passionné de Yahvé.

Grégoire utilise les éléments de vie de Clotaire Ier pour y appliquer une nouvelle vision de la royauté de David. Les rois mérovingiens sont par essence des combattants et des conquérants. Le roi est à l’origine un chef de guerre élu parmi les Grands. Clovis étend son royaume par les armes. Clotaire terrasse ses ennemis ligués contre lui.

Childebert Ier attaque de concert avec son neveu Théodebert. Clotaire se retranche dans une forêt(36). Au point du jour, l’attaque est brisée par une tempête horrible. Le vent furieux bouleverse tout dans le camp des assiégeants. Les deux rois, étendus faces contre terre, touchés de repentir d’avoir entrepris une guerre impie, en demandent pardon à Dieu, qui manifeste sa colère de manière si éclatante. Il ne tombe pas une goutte de pluie sur le camp de Clotaire. La paix est conclue. Ce succès inespéré est dû aux prières de Clotilde sur le tombeau de saint Martin et à la puissante intercession de ce saint.

On peut y voir une recomposition habile de la bataille de David contre Goliath. Le puissant contre le faible. Dans le cas de Clotaire, la fronde qui tue le géant est remplacée par l’intervention divine. Dieu manifeste son attachement au roi, avec l’appui du saint tourangeau Martin, le protecteur " officiel " de la dynastie mérovingienne depuis le règne de Clovis. Ainsi, dans la suite du récit de vie et de règne de Clotaire, Grégoire décline les allusions à la puissance du roi David. Le roi franc se bat contre le peuple saxon tel que le fait le roi d’Israël contre les Égyptiens.

Si le roi David est bien le modèle plaqué sur la vie de Clotaire I, les excès sont également présents. Par opposition, le caractère ombrageux de David fait écho à l’épisode au cours duquel les Grands (les aristocrates du royaume franc) montrent la limite du pouvoir du roi. A l’inverse de David, Clotaire apparaît faible. Il refuse de marcher contre les Saxons. " Ils parlent avec sagesse, n’allons pas contre eux, de peur d’offenser Dieu "(37). A la suite de cette parole et d’autres, les francs se ruent sur le roi et l’accablant de reproches et d’outrages, menacent de le tuer s’il refuse d’aller batailler.

L’épisode dont Grégoire utilise le mieux les faits pour placer l’image du roi parfait est celle de la mort de Chramne en 560. A la mort de Théodebald en 555, Clotaire reçoit sa part de royaume. Il délègue son fils Chramne en Auvergne avec des pouvoirs. Celui-ci se met à intriguer contre son père, par une alliance avec Childebert I. Les auvergnats y voient un moyen de se rebeller contre l’envahisseur du nord. Clotaire doit attendre 561 pour le capturer et le mettre à mort. Dans un passage pathétique prêté par Grégoire au roi : " le roi Clotaire s’avançait tel un nouveau David prêt à se battre contre Absalon son fils et en se lamentant et en disant : " Jette un regard, Seigneur, du haut du ciel et juge ma cause, parce que c’est injustement que j’endure des outrages de la part de mon fils. Jette un regard, Seigneur, et juge justement, et rends le même jugement que jadis tu as prononcé entre Absalon et son père David ".

Par le biais de cette phrase, Grégoire fait de Clotaire un nouveau David(38). Le roi franc y est assimilé. Cette référence intervient lors de la bataille entre l’armée du roi et les partisans bretons du fils. On ne peut que penser également au voeux de Clovis I et à l’injonction de Constantin le grand(39).

David est le fondateur de la famille dont va venir Jésus. Ainsi, Grégoire peut avoir pensé à faire de Clotaire le fondateur d’une nouvelle " lignée " propice à faire émerger un nouveau roi. Il s’agit de Clotaire II, fils de Frédégonde, baptisé à Paris par Gontran lui-même(40). A ce sujet, Gontran prononce ceci : " que cet enfant grandisse et qu’il réalise ce que son nom signifie, qu’il jouisse de la même puissance que jadis celui de qui il a reçu le nom. "(41).

Clotaire II est donc vu comme un sauveur. Il lui incombe d’ors et déjà de se comporter de pareille manière que son aïeul : être un unificateur. Un David apte à fédérer les clans dans un état national émergeant.

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32 - La figure de David apparaît au premier livre de Samuel, 16, 1.
- 33 - Premier livre de Samuel , 17, 40.
- 34 - HF,  IV, c. XXI, p. 204.
- 35 - L’histoire d’Absalom : second livre de Samuel, 13-18,8. Voir le paragraphe consacré à Chramne.
- 36 - HF, III, c. XXVIII, pp. 189 et suivantes.
- 37 - HF, IV, c. XIV, p.194.
- 38 - Le livre d’Ézéchiel apporte des éléments de réponse quant à ce thème eschatologique du renouveau des figures royales.
- 39 - Constantin voit dans le ciel le signe du chrisme ; Clovis fait le voeux de devenir chrétien si le Dieu de Clotilde lui vient en aide (le serment de Tolbiac, voir M. ROUCHE).
- 40 - HF, X, c. XXVIII, pp.308-9.
- 41 - Référence à Clotaire Ier dont le nom signifie littéralement en dialecte francique " célèbre à la guerre ".

3) la vision du roi religieux : Ezéchias

Grégoire utilise un second modèle de roi d’origine biblique. Ezéchias († 689 av. JC) fût roi de Juda vers 718/689 ou 727/699. Ezéchias est le petit-fils d’Ozias et le fils d’Achaz. Son nom signifie " ma force c’est Yahvé ". Le proto-Isaïe promet la naissance d’un enfant à Achaz . L’époque de ce roi est marquée par un renouveau religieux. Influencé par le mouvement issu d’Isaïe et de Michée, il répudie l’idolâtrie de son père et rétablit le culte mosaïque au Temple. Ezéchias fait détruire le serpent d’airain venu de Moïse et depuis honoré comme une idole. Guéri d’un ulcère par Isaïe, il a composé un cantique d’action de grâces(42). Face aux préparatifs de guerre assyriens, il fortifie Jérusalem. Il a laissé au peuple le souvenir d’un souverain bon et juste. Le règne est un ère de fusion entre les traditions du nord et du sud . Ezéchias est un fédérateur.

Grégoire utilise les valeurs traditionnellement attribuées à Ezéchias pour les appliquer à la personne de Gontran. Le roi de Burgondie (561-†592) est reconnu comme un fédérateur du royaume franc. A la mort de Chilpéric en 584, Gontran est maître d’une grande partie des terres franques. Seul son neveu Childebert II (575et 592 -†595) peut rivaliser avec lui. Grégoire voit donc dans la figure de Gontran un unificateur.

La piété du roi vieillissant(43) en fait naturellement un archétype de souverain religieux. Gontran est un nouvel Ezéchias, qui impose un renouveau religieux. Et ce à la suite du règne, exécré par Grégoire, de Chilpéric. Chilpéric et sa première épouse Frédégonde sont dans l’esprit empli de religion de l’évêque de Tours les stéréotypes des souverains mauvais. Chilpéric est un nouvel Achab, Frédégonde est Jézabel(44).

Ce thème est celui traité dans la bible, relatif au rétablissement du culte véritable au Temple par Ezéchias. Gontran fait preuve d’orthodoxie. Il rompt avec la pratique de simonie en usage lors de l’attribution des postes épiscopaux. Le roi déclare(45) : " ce n’est pas la coutume de notre gouvernement de vendre l’épiscopat à prix d’argent, et ce n’est pas non plus la vôtre de l’acheter en faisant des cadeaux , et cela pour que nous ne soyons pas notés d’infamie en réalisant un gain honteux, ni vous comparés à Simon le Magicien, mais conformément à la prévision de Dieu, Sulpice sera votre évêque " . Le règne de Gontran commence par une rupture d’avec les principes de Chilpéric.

La royauté du bon roi Gontran (le bonus rex dans le texte) est à l’image de celle du bon roi Ezéchias.

Gontran remet aux pauvres une part du butin issu de la fin de l’épopée de Gondovald et de ses compagnons(46). " le roi distribua [les trésors] à des pauvres et à des églises ". Le trésor de Mummole est confisqué et partagé entre Childebert et Gontran. Il fait distribuer sa part à des pauvres, mais il prend le soin de laisser à la femme de Mummole la part héritée de ses parents. La justice de Gontran s’applique de manière égale et juste : le roi entend punir le chambrier Eberulf pour le meurtre du roi Chilpéric. Gontran jure alors devant les optimates réunis d’abolir l’inique coutume d’assassiner les rois(47). Suite à la mort de Gondovald, Gontran reçoit les comtes Garachar de Bordeaux et Bladaste. Ces personnages sont graciés, et leurs biens confisqués leurs sont remis par le roi(48).

Le bon roi ordonne la tenue du concile de Mâcon en 584(49).

Le rôle symbolique d’union entre pouvoir temporel royal et puissance spirituelle des évêques réunis est représenté plus que jamais par la figure de Gontran.

Tel Ezéchias dans la bible, Gontran représente le modèle renouvelé du souverain religieux respectueux des valeurs et des traditions.

Les actes de Gontran, à en croire Grégoire, sont dictés par les valeurs chrétiennes de ce roi. Par bien des égards, cependant, le roi Gontran présente une figure et des actes plus troubles(50).

- 42 - Isaïe, XXXVIII, 9-20.
- 43 - Voir la troisième partie aux lignes consacrées au problème posé par le décalage entre modélisation et réalité.
- 44 - Partie trois : 1) Chilpéric, un mauvais roi ?
.
- 45 - HF, VI, c.XXXIX, pp. 60-61.
- 46 - HF, VII, c. XL, pp. 120-21
.
- 47 - HF, VII, c. XXI ,p. 94.
- 48 - Sur ce personnage, voir à la troisième partie, p. 99 ; HF, VIII, c. VI, p. 134.
- 49 - Sur les conciles : l’ouvrage de J. GAUDEMET et B. BASDEVANT, les canons des conciles mérovingiens, VI-VII s., Coll. Sources Chrétiennes n° 353, t. I et II, Paris, 1989.
- 50 - Renvoi au paragraphe consacré à ce problème.

 

 

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