A - Grégoire : son temps et ses mécanismes d’écriture

La compréhension de l'oeuvre, et à plus forte raison de la pensée de Grégoire de Tours, passe irrémédiablement par une approche de la société dans laquelle il a évolué.

Pour s’approprier son oeuvre, l’étude de l’homme, de son éducation et de ses influences permet de reconstituer son contexte idéologique, intellectuel et mental d’écriture.

1) Un contexte familial religieux

Grégoire est né dans la ville de Clermont d'Auvergne vers 539 après Jésus Christ. De par sa naissance, Grégoire appartient à l'une des familles noble des plus réputée. Celle-ci fait partie de la fine fleur de l'aristocratie sénatoriale gauloise(1). Son père, dénommé Grégoire, lui donne le titre envié de sénateur, mais plus encore une solide fortune foncière en Auvergne. La famille compte dans ses rangs plusieurs ancêtres illustres, dont quelques évêques. Notons Vettius Epagathus, martyrisé dans la ville de Lyon en 177 après Jésus Christ.

Du côté maternel, se détachent Grégoire qui fut évêque de Langres de 507 à 540, et son fils Tetricus qui lui succède à la même fonction jusqu’en 573. Eufronius sera évêque de Tours de 556 à 573, avant que Grégoire de Tours ne lui succède. Le lignage fait aussi état des évêques Sacerdos (mort en 552) et Nicetius, tous deux en exercice à Lyon. L’énumération des noms d’évêques se trouvant dans le lignage de Grégoire nous montre l'importance politique et religieuse de cette famille auvergnate.

Dès l’âge de dix ans, Grégoire devient orphelin de père. Il part auprès de son oncle Gallus, évêque de Clermont de 525 à 551. Le parcours de Grégoire après la disparition de Gallus reste assez peu connu. Il n’est donc pas permis d'établir avec sûreté une chronologie de ses occupations.

La mère de Grégoire, nommée Armentaria(2) lui est chère. Elle a joué une influence majeure auprès du jeune Grégoire. Elle est très religieuse et conserve dans son propre oratoire de Chalon des reliques de saints(3), à savoir Eusèbe de Verceil(4) et Sylvestre de Chalon. La famille est aussi ancrée dans une tradition martinienne qui va beaucoup le marquer. Il va se placer au premier rang du courant ecclésiastique contestataire du pouvoir royal. Administrateur efficace et un bon diplomate, Grégoire est un défenseur actif des libertés et des biens de l’Église, partie prenante de son programme politique d’évêque.

Grégoire, de par son héritage familial, est le bénéficiaire de la virtus de ses parents proches, qu’ils aient été sénateurs ou évêques. La famille (les Gregorii) est réputée, et donc très utilisée par les rois francs. Le milieu dans lequel évolua Grégoire était empreint de foi et de piété. Pour s'en convaincre, il suffit de juger de l'influence de sa mère sur lui. Elle est présente dans ses écrits, sans être citée nominalement. De manière plus générale, il se fait fort d'intégrer son héritage familial dans ses oeuvres. Ainsi, évoque-t-il la mémoire des évêques de Langres dans le livre V, avec un chapitre intitulé " le bienheureux Tetricus, évêque de l'église de Langres "(5).  Il nous parle également de saint Nizier comme étant " le mari de ma nièce "(6). Grégoire entend ainsi lier l’histoire et le destin de sa famille avec celui de la dynastie en place. Grégoire est le dépositaire de la tradition familiale religieuse. Il l’a bien intégré.

Il se nourrit de ce substrat dévot ancré dans l’orthodoxie du temps(7).  Il est remarquable de voir l'influence profonde qu’ont laissées ses attaches familiales dans sa vie, son oeuvre épiscopale et littéraire. " Ainsi, parmi tous les évêques de Tours, il ne s'en trouvait que cinq qui n’eussent pas été liés à Grégoire par des liens de parenté "(8).

- 1 - Le lecteur peut se reporter à la thèse de LUCE PIETRI, La ville de Tours du IVème au VIème siècle, naissance d’une cité chrétienne, collection de l’école française de Rome, n° 69, 1983 .
- 2- Elle porte le nom de sa grand-mère, mariée à l’évêque Gregorius Attalus.
- 3 - LM, livre premier, c.LXXXIV, p. 233.
- 4 - Eusèbe de Verceil est un des grand défenseur, en Occident, de saint Athanase et de l’orthodoxie contre la doctrine arienne.
- 5 - HF, V, c.V, p. 252.
- 6 - HF, V, c.XIV, p. 262.
- 7 - La doctrine chrétienne officielle du temps est issue du concile de Nicée, inauguré le 20 mai 325 par Constantin : on y condamne l’hérésie arienne.
- 8 - HF, V, c. L, p. 325.

2) La structure des écrits

Que ce soit dans le Livre des miracles ou dans les Dix livres, Grégoire utilise de manière systématique les chapitres (capitula). La globalité de ses écrits est rédigée selon le principe de segmentation du récit en petits chapitres, regroupés à leur tour dans plusieurs livres (Libri) (9).

Le procédé de sélection et de composition de ces éléments de démonstration historique provient tout d’abord du point de vue subjectif d’un évêque, qui oriente le lecteur de la société chrétienne de ce haut moyen-âge.

Le principe de base de son écriture est l’opposition augustinienne entre le bien et le mal, entre le bon croyant et l’ennemi de l’Église. Partant de ce postulat, il faut concevoir le rôle du chapitre en tant que partie constructive de la structure historiographie du livre. Il faut pouvoir comprendre chaque chapitre comme un tout. Chaque chapitre est inclus dans un ensemble plus vaste. Cela permet de rapprocher les éléments antithétiques et typologiques utilisés par l’auteur. Ce procédé de construction lui permet d’utiliser des exemples successivement bons et mauvais, ou d'intercaler un événement édifiant au milieu d'une suite logique d'autres chapitres. Grégoire joue en subtilité pour choisir les titres de ses chapitres. Ainsi " la Nativité de saint Martin et invention de la Croix "(10) relate un épisode de la vie de Constantin. Les deux événements du titre sont insérés dans le récit de la vie du premier empereur chrétien. Le décalage ainsi créé influence le lecteur, qui se concentre vers le fait que l’auteur tient à lui faire apparaître en premier. Ici, une mise en relation habile entre les deux personnages.

Au niveau supérieur, celui des livres, la structure est elle aussi complexe et thématique (11).

    • Le livre I peut être qualifié de livre non-conformiste. L’auteur y applique très concrétement ses méthodes historiographies et sa théologie historique. C’est le livre du peuple de Dieu, qui traite de la naissance de l’Église avec la figure du Christ. Elle est relayée par saint Martin qui se trouve placé dans la position de parfait suivant du modèle imposé par le Seigneur. On y trouve également la notion de pouvoir royal donné par Dieu(12).  Les empereurs romains y sont fustigés, car païens et mécréants.
    • Le livre II est celui du thème de l’hérésie, avec les rois des peuples barbares. Grégoire stylise le rôle de l'évêque au côté du roi. C'est le principal partenaire. Les parallèles sont assurés : les Vandales et Eugénius de Carthage. Le peuple Wisigoth d’Euric et Alaric fait face à Sidoine Apollinaire, Volusianus et Quintianus. Gondovald et Saint Avit de Vienne. Mais surtout Clovis et Remi. Clovis est la figure centrale de ce livre, au travers de qui passe le mythe constantinien du premier seigneur chrétien (présence du pape Saint Sylvestre). Clovis est bien sûr vu comme le roi, mais également comme le guide du peuple par la volonté de Dieu, contre les ennemis de l'orthodoxie(13).
    • Le livre III est celui de la société sous le contrôle des rois chrétiens, avec l’absence des hérésies sur la période 511-548. C’est l’ère des fils de Clovis. Théodebert est le personnage central du livre.
    • Le livre IV couvre les années 548-575. c’est une époque troublée, de guerres civiles. " Peccatio facientibus ". C’est le livre de la cléricalisation de la société. Les saints Pères ont une vie commune dans le Christ, symbolisant la vie mystique de l’Église.
    • Les livres V et VI sont ceux afférents au cycle de Chilpéric avec l'opposition entre évêque de Dieu (sacerdos dei) et roi sans foi (rex iniustus). Grégoire fustige le modèle de société du mauvais roi.
    • Les livres VII, VIII et IX sont ceux du bon roi Gontran ( le bonus rex). La glorification du modèle de société et du pouvoir royal que Grégoire voit, et veut faire voir, véhiculé par Gontran.
    • Le dernier livre X montre la destinée eschatologique (copiée de l’apocalypse de Matthieu) de la société chrétienne, que l’on entrevoit grâce au Jugement Dernier. La figure dominante de ce livre est la reine moniale Radegonde (sancti Radegundis), qui combat Chrodieldis. Le combat du bien et du mal est personnifié ici. C'est le livre de la Mater Eclesiae.

Les Prologues sont l’élément cadre de la structure livresque. Le prologue a un rôle intéressant de par la connaissance de la compréhension historique de l'auteur. M. Martin Heinzelmann démontre la logique du message de la première préface(14), suivie du premier prologue(15).

Grégoire débute son oeuvre par une définition de sa période, puis un argument littéraire : " je me suis dit que pour que le souvenir du passé se conservât, il devait parvenir à la connaissance des hommes à venir même sous une forme grossière. Je ne pouvais pas taire les conflits des méchants ni la vie de ceux qui vivent honnêtement  ".

Vient ensuite le principe de chronologie par année. " Quant au calcul des années, j’ai décidé de prendre le commencement du monde par point de départ du livre premier dont j’ai indiqué ci-dessous les chapitres ".

Le prologue du premier livre se commence par la formule consacrée de Grégoire. " Au nom du Christ, commencement du livre premier des histoires ". Ce prologue s’articule comme suit : la définition des facteurs et des vecteurs historiques que sont les rois, le peuple, les martyrs. Il revient sur son principe de méthode chronologique, et nous soumet un argument littéraire.

Le credo de Nicée est intégralement récité : "  je crois donc en Dieu le père tout-puissant, je crois que le Saint Esprit a procédé du père et du fils [...] " . Suite à cette déclaration d’orthodoxie chrétienne, les vues apocalyptiques et de fin du monde sont exposées. Ce prologue se finit par une liste d'auteurs ayant servis à l’évêque de Tours pour rédiger une bonne chronologie des événements.

Grégoire construit ses oeuvres avec une organisation simple et efficace, un prologue, des livres et de petits chapitres. Ceci permet un meilleur travail sur le fond. Et sur l’historiographie.

- 9 - Voir le remarquable ouvrage de M. HEINZELMANN, Gregor von Tours (538-594), " Zehn Bücher Geschichte ", paru en 1994 à Darmstadt. L’auteur nous livre les clés de la compréhension de l’œuvre de Grégoire.
- 10 - HF, I, c.XXXVI, p. 59-60.
- 11 - M. HEINZELMANN, Gregor von Tours, Zehn Bücher Geschichte, Darmstadt, 1994.
- 12 - HF, V, c.XVII, p. 47.
- 13 - Voir le paragraphe consacré à Clovis.
- 14 - Préface, p. 31-32.
- 15 - HF, I, prologue aux pages 33 et 34.

3) Les symbolismes

Le symbolisme qui s’attache aux nombres, aux couleurs et aux noms de personnes est hérité d’une très vieille tradition, revivifiée par le christianisme(16). Les diverses significations aujourd’hui si ardues à décrypter, sont à l’époque de la rédaction à même de frapper des esprits, surtout s’ils sont royaux. Il faut faire un effort nécessaire pour se rendre compte de la richesse et du sens de certains symboles, et que ce soit pour la personne écrivant ou le lectorat de l’oeuvre. Le symbolisme des nombres est basé sur l’antithèse en pair et impair. Un nombre pair est divisible par un multiple de deux, et par conséquent corruptible. C’est le symbole du monde créé, terrestre et imparfait. Ces chiffres connotent volontiers le mal, le péché et la mort. Le nombre impair est indivisible, et donc incorruptible. C’est un symbole de pureté et de perfection, qui connote facilement le bien, l’éternel et le divin.

Le cycle consacré au mauvais roi Chilpéric se compose de deux livres, donc renvoie au mal, à la mort. Inversement, les trois livres consacrés au bon roi Gontran restituent une atmosphère de perfection et de bien. Autant souligner que Grégoire n’a pas choisi au hasard cela.

L’addition entre "Gontran et Chilpéric" donne le nombre cinq. Il signifie le mélange entre corruption et incorruptible, entre charnel et spiritualisme. C’est en fait le nombre de l’homme, être fini et imparfait. Ceci cadre bien avec la conception augustinienne de Grégoire d'une société mélangée : le bien et le mal, les saints et leurs adversaires.

Dans ce même ordre de chose, Grégoire nous livre dix livres, soit cinq et cinq. Cet alliage représente au niveau humain, la dichotomie de l’âme humaine, entre raison et passion, partout présente dans l’histoire du plus simple paysan ou du plus illustre des princes.

Le symbolisme des couleurs est aussi ici présent. Le code des couleurs est utilisé avec son opposition classique entre blanc et noir, lumière et obscurité. Eparchius trouve son église emplie de démons la nuit(17). La couleur dorée est le signe de la souveraineté et de la royauté. Les trésors royaux sont toujours composés d’or et de pierres précieuses.

Le symbolisme des noms apporte également certaines informations. Celui que l’on désigne par sa fonction ou sa qualité est en retrait par rapport à la personne désignée expressément par son nom. Cependant l’absence de nom marque plus un aboutissement : " pendant un séjour du roi dans la ville de Paris, un pauvre vint lui dire : " écoute, Roi, les paroles de ma bouche. Tu sauras, en effet, que Faraulf, chambrier de feu ton frère, cherche à te tuer, car j’ai entendu le projet qu'il a de t’attaquer avec un couteau ou de te transpercer d’une lance lorsque tu vas à l’église pour l’oraison matinale "(18).
La personne royale est soit désignée par le terme de roi (le rex), que l’on trouve très fréquemment, soit parfois par le mot de prince ( le princeps). De manière habituelle, on associe la fonction et le nom : le roi Childebert, le roi Gontran. Ce constat n’est pas valable pour les reines qui sont plus souvent désignée nominalement : Fredegonde, Brunechildis.

Le symbolisme est un des moyens utilisés par Grégoire tout au long de son œuvre, pour faire passer son message et sa vision. Il permet notamment d’orienter le lecteur par l’utilisation de lieux communs. Tel le code des couleurs qui en est un élément aisément remarquable.

- 16 - Lire le petit livre de J. RIBARD, le moyen-âge, littérature et symbolisme, Honoré Champion éd., Coll. Essais, Paris, 1984.
- 17 - HF, II, c. XXI, p. 108.
- 18 - HF, VII, c. XVIII, p. 92.

 

 

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