A - Les éléments constitutifs de la royauté
| Grégoire se
plaît à se dresser contre liniquité des princes et na de cesse se les
représenter avec son propre idéal ecclésiastique, dun guide parfait pour la
société chrétienne du VIème siècle. Le prisme déformant de
lévêque de Tours doit être mis de côté dans cette seconde partie, pour aborder
de manière objective la réalité, ou pour être plus exact les réalités de la royauté
mérovingienne.
1) Le legs de lempire romain Lors de linstallation des peuples francs en Gaule du Nord, à partir de lannée 406, les conquérants du monde romain en déliquescence trouvent une structure de société établie de longue date. La conquête romaine de la Gaule dite chevelue(76) par César date de lan 44 av. J.C. le vainqueur franc ne va faire que se glisser dans les structures préétablies. Les francs se servent de ladministration en place. Les rois vont donc apprendre le latin, qui est la langue administrative de lEmpire. La prise du pouvoir par Clovis et lexpansion franque qui sensuivit ont eu lieu dans ce cadre(77). Le roi disposa des institutions romaines quil fit fonctionner. Il sagit des impôts, de la monnaie et de larmée. Ladministration a établi un système complexe dimpôts permettant de compenser les services publics rendus : développement et entretien de la voirie, des adductions deau, de la poste impériale, des manufactures étatiques. Durant le Bas-Empire, lempereur romain exerce le pouvoir avec à ses côtés le sénat qui laide. La gestion publique de lÉtat est censée lui être confiée au nom du peuple, et pour le bien de tous. Il lui revient de désigner le futur empereur en vertu du choix du meilleur, puisquaucune règle de succession nest prévue par la loi. Le royaume franc est assimilable au patrimoine privé du roi. Le conquérant franc ne reprend pas ce système, mais il sattribue la titulature et les traits impériaux(78). Le roi est désigné par le titre de prince ( princeps ). Le titre de prince est issu du sénat de Rome : il sagit du titre officiel du premier des sénateurs, placé par ordre de mérite et de rang dans une liste appelée lalbum. Tant quil lui reste quelque pouvoir, le roi mérovingien est toujours désigné par ce titre. Cela signifie très précisément quil lui revient à la tête de son royaume de " faire exécuter " par son autorité ( auctoritas ) ce quil lui paraît bon à ceux auxquels il a délégué le pouvoir dagir. Il y a là un mécanisme profond du pouvoir royal. De même, le roi mérovingien reprend à son compte la terminologie des actes impériaux. Il entend suggérer par ce biais quil existe une profonde affinité entre le pouvoir impérial et le sien. Il semble que le codicille envoyé en 508 par lempereur Anastase à Clovis ait eu un grand retentissement par la suite(79). Le roi se fait donner à la façon impériale romaine les titres destinés aux illustrissimes tels que Votre Gloire, Votre Excellence, Votre Sublimité. Une tradition royale est mixte : il sagit de la patrimonialité du pouvoir royal. A sa mort, Clovis laisse quatre fils qui prirent le royaume et le divisent en quatre " aequa lance " . Le mot lanx signifie le plateau de la balance. Cest une coutume franque qui voit les fils de Clovis se partager ainsi le royaume. Le pouvoir passe aux mains des descendants mâles. Une fois cette génération épuisée, on passe aux oncles et aux neveux. Il ny a dautomatisme dans le mode de succession germanique que par le choix dans le lignage du roi. Les Grands choisissent un roi parmi les membres de la dynastie. La patrimonialité sattache à des éléments du pouvoir royal attachés au territoire. Le pouvoir royal est assimilé aux cas des alleux, qui dans la loi franque, définissent des terres possédées en toute propriété par une famille à titre héréditaire. La patrimonialité est franque dans son esprit et impériale dans son objet : elle sapplique désormais sur les éléments publics de la tradition impériale qui valaient à lempereur de recevoir des revenus. Il sagit en loccurrence de toute ladministration de limpôt lié à la terre et ladministration des grands domaines du fisc, hier propriétés de lempereur, maintenant dans lescarcelle du roi mérovingien. La patrimonialité du royaume fait que le roi a son pouvoir lié
étroitement au territoire auquel il sapplique. Les rois se considèrent comme des
compétiteurs et des rivaux. La patrimonialité du pouvoir mène le royaume vers son union
sous la coupe du roi le plus habile et le plus fort. Clotaire I réalise cette unité
durant les trois dernières années de sa vie (558-551). - 76 - Cet adjectif est utilisé en référence aux vastes étendues boisées couvrant la Gaule. - 77 - G. FOURNIER, Les Mérovingiens, coll. Que sais-je ?, n° 1238 , PUF, 1996 ; R. FOLZ, A. GUILLOU, L. MUSSET et D. SOURDEL, De lantiquité au monde médiéval, coll. Peuples et Civilisations, t. V, P.U.F., Paris, 1972, pp.115-120. - 78 - Lire O. GUILLOT, A. RIGAUDIÈRE, Y. SASSIER, Pouvoirs et institutions dans la France médiévale, t. I, A. Colin, Paris, 1989, pp. 68-90. - 79 - Voir page 38. 2) Les apports germaniques. Le roi franc est détenteur du pouvoir suprême. Ses prérogatives sont celles de limperator. Le roi est avant tout un chef de guerre puisque son trône est lié à son pouvoir de vaincre. La maîtrise de la paix découlant de celle de la guerre, il a le pouvoir de convoquer et rassembler larmée quand bon lui semble et den assurer le commandement. Le refus dy aller est sanctionné pénalement. Le préfet du prétoire dOrient Ménas(80) écrit en 533 sur le roi franc : " le peuple très puissant des francs a une loi qui reste en vigueur de nos jours et en vertu de laquelle aucun cavalier napparaît dans les rangs montant un cheval blanc, hormis le roi " . Lexhibition sur un cheval blanc est une preuve daudace et de hardiesse, mais plus encore de croyance en un charisme du chef de guerre. Le roi incarne le Dieu Wotan(81) qui chevauche Sleipnir, le cheval aux huit jambes, entouré de ses corbeaux qui nettoient les champs de bataille. Le roi est possédé par une puissance sacré qui déclenche une violence destructrice. Il sagit du Heil germanique, symbole de vie, de santé et de victoire. Il est lâme de ses troupes. Un descendant des dieux possédé par des puissances surnaturelles : il est invincible. Le roi porte les cheveux longs. Cest un signe de reconnaissance par rapport aux autres francs, qui ont les cheveux courts. La tonte de la chevelure est pour le roi le signe de sa déchéance de la dignité royale. La guerre est le fait du roi , qui défend ses terres et son patrimoine. Les motifs de guerre peuvent être plus fallacieux que celui qui consiste en une protection des intérêts supérieurs des royaumes. Childebert se bat en Italie. " Il avait reçu les années précédentes de lempereur Maurice 50.000 sous pour chasser les lombards dItalie. Lempereur ayant appris quil avait conclu la paix avec eux, réclamait la somme dargent, mais lui confiant dans ses forces, ne voulut pas même rendre une réponse à ce sujet "(82). Childebert répond à une attente impériale de prendre en tenaille le peuple lombard. Cependant le roi franc se permet de ne pas exécuter son contrat. Lépoque mérovingienne, et en particulier le VIème siècle, est riche dune multitudes de combats et dengagements militaires. Le roi Clovis soppose aux Alamans venus de lest à partir de 495. Ses successeurs se heurtent aux Saxons et aux Bretons de manière récurrente. Le roi est élu en cas de guerre par lassemblée des notables du clan . Au fils du temps, le roi devient le chef de guerre de plusieurs clans fédérés entre eux, mais aussi fédérés à lEmpire romain. Il faut un acte de reconnaissance pour compléter la prise de possession du pouvoir royal. Le rituel de nomination par les notables se suit dune montée vers le ciel : le roi est hissé sur un pavois, et acclamé. Le pavois est un grand et large bouclier rituel. Porter un homme sur ses épaules est une façon très explicite de témoigner la sujétion dans laquelle on se place à son égard. Clovis est proclamé roi(83) : " en entendant ces paroles ceux qui étaient là applaudirent tant de leurs boucliers que de leurs cris et ils le choisirent comme leur roi en lélevant sur un pavois. Ayant reçut le royaume de Sigebert avec ses trésors, il les [ les grands] soumit ainsi à sa domination " . Il faut ensuite prêter le serment de fidélité au roi ou à ses représentants, et nulle personne ne peut sy soustraire, quil fut dorigine franque ou romaine. Lorsquil s'agit dun prince enfant, comme Clotaire II, ses fonctionnaires parcourent les cités et obligent chacune delle à être fidèles : " ...pour exiger des cités qui avaient appartenu précédemment à Chilpéric le serment quelles seraient fidèles au roi Gontran et à son neveu Clotaire "(84). Les usurpateurs aussi usent de ce serment royal pour asseoir leur pouvoir sur les personnes(85). " Une foule rustique le [Mundéric] suivit donc comme cest souvent le cas de linconstance humaine ; on lui prêta serment de fidélité et on lhonora comme un roi " . Ce serment nest jamais ni spontané, ni volontaire, mais obligatoire et royal. Le roi assure la politique guerrière du clan. Le serment de fidélité est une tradition mixte : celle des liens dhommes à hommes. Dans une assez large mesure, le pouvoir du roi mérovingien se fonde sur des liens de fidélité personnelle. Le leude se reconnaît astreint à ne pas lui nuire , à lui obéir(86). Il sest engagé, à raison de ce serment ( le leudesamio) quil lui a prêté, à le suivre au combat et pour toute tâche incluse dans la fidélité due. Cest le serment public le plus général. Lantrustion prête au roi un serment plus ample qui loblige à le suivre constamment et à lui devoir un dévouement entier. Selon cette tradition, le pouvoir du roi touche personnellement ceux auxquels il est ainsi lié. Cest dans le prolongement de ce caractère personnel du lien établi entre le roi et ses fidèles que se situe la règle de loralité. Le trait de ce roi se distingue profondément de lempereur romain chez qui tout commandement peut sédicter par écrit. De tous ces éléments découle la confusion entre lÉtat et la
personne royale. La notion romaine de lÉtat na pas disparue. Les valeurs
étatiques sont concentrées dans la personne même du roi. - 80 - M. ROUCHE, Clovis, pp. 256-257. - 81 - Wotan est le Dieu de la guerre dans les peuplades germaniques ; il est un équivalent du Mercure romain. - 82 - HF, III, c. XIV, p. 155. - 83 - HF, II, c. XL, p. 133-34. - 84 - HF, VII, c. VII, p. 83. - 85 - HF, III, c. XIV, p. 155. - 86 - Voir le portrait de Gontran Boson. 3) Une application du pouvoir royal : la justice. Le roi franc est le juge et le législateur suprême(87).les droits de vie et de mort, ainsi que ses attributions judiciaires sont bien connues et assez explicites. Le rôle législatif du roi est plus ardu à appréhender, et ce en fonction du contexte. Les Francs, en tant que peuple germanique, ont un droit de traditions orales fait de coutumes ancestrales transmises par les anciens et les sages de la tribu. En Gaule franque, lessentiel de la population reste gallo-romain et les principes de justice qui sy appliquent sont ceux de Rome. Après la chute de lEmpire romain dOccident, les souverains germaniques se préoccupent de codifier leurs propres usages en transcrivant des coutumes de tradition orale et codifient pour les sujets gallo-romains les grands principes jurisprudentiels impériaux. Les Francs vont se contenter de mettre en forme leurs propres règles. Cela est entrepris dès le règne de Clovis. Le texte est appelé Loi salique(88). Ce texte primitif qui comporte moins de 80 articles est calqué sur le livre XVI du code théodosien pour un bon nombres darticles(89). En vertu de la coexistence en Gaule de plusieurs peuples, la loi sest adaptée. Le régime de la " personnalité des lois "(90) permet à chacun dêtre jugé selon son appartenance ethnique. La coexistence de régimes juridiques différents est en vigueur depuis lentrée des barbares dans lEmpire, avec le statut de fédérés. En principe, chaque personne, dans ce système, voit son statut de droit privé être réglé par toutes les dispositions spécifiques que comporte la loi de son peuple. En fait les germains reprennent pour eux une conception du code théodosien. Le principe essentiel nest plus celui des peines afflictives romaines, mais la composition pécuniaire, le Wergeld. Le tribunal agit comme un arbitre, qui fixe le montant de lamende due au roi, ainsi que les dommages-intérêts due à la victime ou à sa famille. Le wergeld comporte un tiers payé au titre damende pour rupture de la paix, au roi. Le principal organe de cette justice est le mallus. Le tribunal du palais se réunit là où se trouve le roi, et quand le roi le veut. Il est composé de membres de lentourage royal et présidé par le comte du palais. Il fonctionne directement, auprès du roi, pour juger les fautes commises contre le roi et les litiges impliquant les hommes de la cour ou les protégés du roi. Childebert I sexprime ainsi : " comme il faut que le peuple, sil ne suit pas les préceptes du prêtre, soit corrigé par notre autorité, nous avons décrété denvoyer cette lettre dans tous nos États, ordonnant que tout homme qui aura des idoles dans sa propriété, soit amené en notre présence pour être jugé par nous "(91). Dans ses Dix Livres, Grégoire nous nomme plusieurs exemples de justice royale. Il s'agit bien souvent d'affaires incluant un évêque déposé de manière irrégulière. Ainsi Saint Quintien est remis sur son siège épiscopal par le roi Thierry(92). Charibert rétablit Emeri, et condamne Léonce à verser 1.000 pièces d'or(93). Gontran juge les évêques Salonius et Sagittarius : " aussi, arriva-t-il que les clameurs de la population finirent par arriver jusquau roi et que le roi lui ordonna de comparaître "(94). Dans une affaire qui oppose le comte Leudaste à Grégoire lui-même, le roi Chilpéric rend une décision impartiale : " tous admirèrent la sagesse et en même temps la patience du roi "(95). A la base du système judiciaire, le roi soccupe de légiférer. Le pouvoir législatif appartient exclusivement au roi. De par son titre de prince, le roi mérovingien semble avoir eu la latitude, pour ses actes à portée particulière, de prendre seul ses décisions selon la forme impériale. Clotaire I publie une constitution vers 560 : " cest le propre de la clémence du prince de soccuper avec solitude des intérêts des provinciaux et de tous les autres sujets, et de faire écrire dans une constitution tout ce qui doit être observé dans lintérêt de leur repos. En conséquence, par la présente ordonnance qui sapplique à tous, nous prescrivons que [...] Que votre rôle pourvoie à ce que notre ordonnance soit complètement et toujours observée "(95bis) le pouvoir législatif est donc bien une prérogative royale. Le roi Chilpéric insère dans ses ordonnances cet avertissement : " si quelquun nobéit pas à notre ordre, nous lui ferons crever les yeux "(96). Gontran sadresse aux grands du royaume et leur dit : " toutefois si cest vous qui méprisez les ordres royaux et qui différez de remplir ce que je prescris, alors cest dans votre tête que la hache devra être enfoncée. Ce sera, en effet, une leçon pour toute larmée lorsquun des chefs aura été tué "(97). La désobéissance à une lettre royale est soumise à la même peine que le meurtre. Tout ce qui appartient au roi, qui en approche jouit dune distinction légale. Les rois ne dépassent pas leurs prérogatives dans le domaine de lèse majesté. Lépisode du Vase de Soissons est un cas particulier. Bien que le soldat ait eu droit de prendre le vase contre lavis du ro |