L'idée que le passage à
la démocratie soit fatal et irréversible s'est révélé être une illusion à plusieurs
reprises dans l'Histoire. Ce fut le cas après la Première Guerre Mondiale en
Europe, et aussi plus récemment , après la chute des dictatures en Europe du
Sud et en Amérique latine , puis celle du communisme en Europe de l'Est et en
Afrique. On sait aujourd'hui que la chute des Empires n'engendre pas
automatiquement ni la liberté des
peuples, ni l'enracinement des Etats de Droit.
Il faut récuser la vision "néo-tocquevillienne, d'une marche
fatale, irrésistible de la Démocratie dans le monde. En fait l'auteur La
Démocratie en Amérique constatait (mélancoliquement) l'égalisation irréversible
des conditions sociales, sans dissimuler qu'elle pouvait être grosse de
nouveaux despotismes,"démocratiques" eux aussi, au sens (qui n'est
forcément le notre" qu'il donnait à cet adjectif. Ne tirons pas de lui,
comme certains orphelins de Marx ou de Lénine,l'idée d'un (autre) "sens de
l'Histoire". Constatons simplement, pour en revenir aux faits têtus , que
certaines expériences de "transition démocratique" se sont révélées
plus concluantes que d'autres . Aussi faut-il s'interroger sur ce
"concept" même de "transition" et sur ses conditions de
possibilité . La plus grande variété de thèses court à ce sujet. Certains
voient dans l'institution du "Marché libre" le préalable à toute
"sortie" du totalitarisme. Mais, outre qu'on doit observer que ledit
totalitarisme est avant tout un "Grenzbegriff", un concept-limite qui
n'est jamais donné "parfaitement" dans la réalité , on peut douter de
la possibilité d'un système libéral purement réduit à l'économique et
engendrant mécaniquement le Droit et la Démocratie. Il s'agit en fait d'un
marxisme retourné, avec le modèle imuable des infrastructures et des
superstructures . Mais la Démocratie n'est liée à aucun "mode de production",
pas davantage que ses contraires. En fait, le "marché" , dont la
définition n'est peut-être par ailleurs des plus universalisables ( voir les
travaux cl
Moteur, un
inconditionné, comme le montre avec éclat l'expérience russe. Un auteur comme Jacques Sapir se demande
qu'est ce qu'un marché non encadré par le Droit, où les contrats n'ont pas de
sens, Dans le "triangle d'or" de Pierre Hassner ( Etat de Droit,
Démocratie, Droits de l'Homme ), il n'y a pas de hiérarchie. Il faut , à partir de là, réfléchir au moyen de tracer les trois côtés du
triangle, ce qui peut très bien ne pas se produire. La modernisation peut très
bien les laisser en pointillé, magré toutes les théories optimistes du
"développement". On connaît
des cas classiques de Marché sans Démocratie ( Asie du Sud-Est). La Chine
d'aujourd'hui théorise le "socialisme de marché", alors-même que
"socialisme" est ici un euphèmisme pour parler du Parti-Etat! Le droit ( et son respect) serait-il le
talisman recherché ? On sait que c'est là la tendance de nombreux auteurs qui
reviennent des vulgates marxistes et libérales. Mais là aussi les apories sont
nombreuses . Ce Droit dont on parle est est-il universel? Peut-il jaillir
ex-nihilo de toute société?. Doit-il être imposé par la "Communauté
internationale". Est-il besoin de souligner qu'il n'en va pas ainsi, et
que le paradigme de l'Allemagne
post-nazie ne saurait servir de norme universelle, comme on l'a vu en
Irak, et plus récemment en Serbie. En fait il faut partir des exemples
historiques concrets . Il nous permettront de voir que l'événement qui ouvre la période de transition importe
peu, au fond. Il peut s'agir d'une révolution populaire, pacifique ou violente, d'un coup d'Etat militaire ( Portugal, Côte
d'Ivoire ), d'une évolution interne du régime non maîtrisée par les dirigeants
( Perestroïka ) ou , au contraire, d'un processus mûrement réfléchi
d'autodémocratisation ( Espagne après Franco). Et ce ne ce sont là que quelques
figures empiriques de la Transition, gouvernées , comme le vieux Machiavel l'a
dit une fois pour toutes, par le jeu dialectique de la Virtu et de la Fortuna
.D'autres sont peut-être à venir. Mais si l'événement est insaisiss
réfléchir aux
institutions . Ces dernières conditionnent l'accès plus ou moins rapide et plus
ou moins stable à la démocratie, du moins si cette dernière doit être plus qu'un mot. Mais les
institutions comme une Constitution (respectée , révérée, et surtout...
appliquée, une "religion civile" ( à la nord-américaine), un système
de contre-pouvoirs sociétaux ou religieux, ne tombe pas non plus du ciel. Les
institutions qui rendent possibles la démocratie, ou une "certaine"
démocratie ( tout comme le totalitarisme, son antonyme, la démocratie est un
concept-limite, jamais "incarné" complètement, toujours précaire,
cette précarité pouvant durer des générations, comme on l'a vu en France sous
la Troisième République )siont soit le produit d'une histoire en mouvement très
rapide ( Solidarnosc en Pologne ),
soit, plus fréquemment celui de de la longue durée des cultures politiques .
C'est à l'étude de ces dernières qu'il faut s'attacher. Il ne s'agit nullement
ici d'essentialisme culturaliste ou "religieux", comme dans le trop
fameux "choc des civilisations" à la Huntigton. Les cultures
politiques ne sont pas des monades leibniziennes sans portes ni fenêtres. Elles
connaissent de brusques ou lentes mutations. Mais en nier l'existence au nom
d'un universalisme absrrait ( ou , à l'opposé,
du refus de toute objectivation, est dérisoire. Ici aussi la Russie peut servir des cas
d'école, mais aussi l'Afrique ( arabo-berbère ou "subsaharienne" ).
En Russie, il n'existe pas de tradition
pour respecter le droit et considèrer
comme légitime, en dehors du charisme, le pouvoir politique. Celà ne
veut pas dire qu'un minimum démocratique et juridique ne soit pas posible en
russie. Celà veut dire que la transition sera longue, avec même des reculs
possibles, comme chacun s'en rend compte aujourd'hui. Les illusions
"libérales" de la Banque Mondiale et des antitotalitaires vertueux se
sont envolées, alors qu'n 1991, on voulait croire qu'une simple
"parenthèse" se refermait, ce qui permettait de sauver le schéma "néo-tocquevillie
quelle parenthèse? Le
tsarisme de 1914, qui présidait à une modernisation autoritaire, était-il la
"normalité" à laquelle il convenait de faire retour? Il auurait fallu
le dire. Aujourd'hui Sojenytsine soutient Pouti,ne en Tchétchènie, et le crime
organisé tient une bonne partie des pouvoirs. Faut-il pour autant dire que la
Russie est vouée "génètiquement", au césaropapisme et à l'anarchie
tempérée par par le despotisme. Faut-il lire et relire le Marquis de Custine ?
Nous ne le pensons pas. L'exemple de
ml'Afrique du Nord est aussi extrêmement révélateur. Des formes de
"démocratie" à l'antique y existent , comme on le sait depuis les
travaux de Jean-Emile Masqueray ( au XIXème siècle ) de Jacques Berque , de
Germaine Tillion, etc... Mais c'est l'unanimisme qui est postulé, et
l'obéissance aux Anciens. Quand au pouvoir central, c'est l'ennemi, et la Loi,
si elle n'est pas celle de Dieu, quelque chose à contourner. Par ailleurs les
idéaux de la Révolution Française ont profondément pénété les élites, mais
suouvent dans une forme retravaillée par la vulgate marxiste. Si l'on tient
compte aussi des bricolages "baathistes" ou "islamistes"
importés du Proche-Orient, qui sont en fait directement inspirées par le
romantisme politique allemand, on voit la complexité du problème. Comme en
Europe de l'Est ou ( dans un moindre mesure? ) en Amérique latine, le"
triangle d'or" apparaît, aux acteurs politiques qui peuvent être par
ailleurs très opposés, comme une
exigence de l'Occident, de la "mondialisation". Et par là même
délégtimés au profit de la force des armées ou de la "lutte armée".
La seule façon de bien
poser le problème des institutions qui peuvent pérenniser la culture politique
de la démocratie, c'est de considèrer qu'à côté du développement économique, il
existe un développement politique
autonome, qui a son rythme propre, et qui n'est ni univoque, ni
linéaire, mais qui nécéssite une lente éducation autant que des actes
forts, qui nécessitent courage
politique, et sens du symbole. La construction de la République et de son
Ecole, en France, en est un bon exemple. Cornélius Castoriadis parlait, on le
sait d'"institution imaginaire de la Société". Il y a certainement
lieu de parler d'une institution symbolique de la Démocratie, dont le déficit
se fait cruellement sentit dans les pays où cette dernière n'a été intrroduite
que de façon procédurale.
Daniel Lindenberg ( 29
mars 2000)