LA ST-VALENTIN DES COCUS

La Binouze, #15

Vendredi 13 février 1998, 10 heures vingt-trois, Montréal, Café Chaos, rue St-Denis, saoul. Ainsi se présentait cette joyeuse soirée, somme toute fort mouvementée, qui fut consommée dans l'euphorie générale par quelque cinquante personnes fort alcoolisées, me dois-je de préciser. Sous la présidence d'honneur de Caféïne lui-même, l'événement se passerait de commentaires si je n'éprouvais à l'instant ce cuisant désir de tout raconter, ou du moins de rapporter au public ébahi qui n'a pas pu y être quelques anecdotes des plus cocasses. Le coup d'envoi fut donné après que j'eus discuté un brin avec Xavier, l'homme derrière le band.

-Je me suis toujours demandé pourquoi, il y a environ six mois, au Club Soda, tu avais dit, à la fin d'une chanson à laquelle personne n'avait réagi, "Merci Shawinigan".

-Euh... Tu viens de là ou quoi ?

-Ouaip.

-J'y ai des amis... Et il m'est arrivé à quelques reprises de visiter la ville...

-Tout finit par s'expliquer...

Aussi à la fin de la première chanson cria-t-il gaiement : "Merci Shawinigan !" Puis ce fut l'excellente "Bébé", et je ne pus me retenir de m'élancer sur la minuscule piste de danse pour y compétitionner avec de nombreux coudoyeurs professionnels. En revenant à ma table, après quelques chansons des plus mélodieuses, j'y trouvai quelques individus fort accorts qui daignèrent partager avec mon gosier assèché un peu de leur bière. Car malgré toutes mes bonnes intentions et ma gentillesse proverbiale, mes poches et mon porteuf' étaient toujours aussi vides. Je croisai en allant pisser une femelle aussi jolie que minuscule, en qui je reconnus Pâquerette Cocktail, chanteuse des estimées Secrétaires Volantes.

-Hello, dis-je de mon plus beau sourire de saoulon.

-Hello, me répondit-elle avec brio.

Puis elle s'enfuit à toutes jambes, sans doute effrayée par les puissants effluves de testostérone qui se dégageaient de mes aisselles. Je compris plus tard, durant "Oh chérie, ma chère chérie", en la voyant danser mains sur les fesses avec une fille plutôt bien roulée, que les mammifères bien membrés ne l'intéressaient plus du tout. Quelle perte pour les machos ! Quelle victoire pour la gent féminine homosexuelle ! De mon côté je dansais seul quand la pièce se termina et que, sans doute à cause des innombrables couples exclusivement féminins qui s'étaient avancés, enlacés, pour danser suavement, quelqu'un cria : "On aime ça nous, les gouines !" Ce qui, bien entendu, fit s'élever bien des sourcils. Au beau milieu de "Suicide pop song", un skinhead à l'air particulièrement abruti se mit à bousculer tous les occupants de l'hypothétique "mosh pit". Alex Jones, bon prince, voyant que les incitations au calme des femelles pacifiques ne portaient pas fruit, l'empoigna par les épaules et se mit à sauter en coeur. Le hoï ne comprit cependant qu'à force de coups de coudes et de poussées effrénées que ses conneries n'amusaient personne.

-C'est la St-Valentin !, cria Caféïne, s'empressant pour aussitôt embrasser à pleine bouche son guitariste ébahi.

-Les chinois !, criai-je.

Il ne tint pas compte de ma requête, bien entendu, et les premiers accords de "Fusils" s'élevèrent. Juste comme je sentais que ça allait venir, le punk tricolore qui m'avait offert un "lift" me toucha l'épaule et, contraint de le suivre, je laissai derrière moi un party des plus effervescents. Mais il y a toujours une prochaine fois. On ne se dit jamais adieu pour de bon. Les départs sont déchirants, mais les retrouvailles n'en sont que plus jouissives. Etc.

-Nelson Ovabitch

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