Les fruits de l'été
de
Claudio Wye
L'heure où le jour cède le pas à la nuit est pleine de mystères. Chaque fenêtre possède sa lumière et chaque lumière reflète son histoire. Mais, hélas! toutes ces histoires ne se ressemblent guère: les unes sont pleines de joies et de rires; les autres sont pleines de tristesses et de larmes. De même, chaque été qui passe recèle en lui des mystères que l'esprit poétique a beau sonder sans jamais parvenir à en dévoiler le secret. Le ciel si bleu, si fécond de l'été est à l'image de nos rêves d'enfance; il est chargé de promesses de grandes jouissances dans un temps et un espace illimités. Et pourtant, le coeur qui bondit comme une gazelle à chaque été comme à chaque printemps défaille et succombe à la mélancolie dès que se font sentir les premiers aiguillons maintes fois répétés de notre lucidité analytique.Tout homme qui naît s'achemine tout droit vers son propre anéantissement. Toute lumière, si brillante qu'elle soit, ne mène qu'à la plus profonde obscurité. Qu'on le veuille ou non, chaque germe de vie contient en son centre le gène de sa propre fatalité. Cogito, ergo sum, disait Descartes; il eût été mieux que l'homme fût comme mon petit oiseau qui dans sa cage, pour peu qu'on lui donne quelques graines de sésame, de colza ou de lin, chante à gorge déployée et sans soucis, tout heureux d'accueillir les premiers rayons du soleil levant. Il est heureux car il ne peut réfléchir sur les tenants et les aboutissants de la Vie, ce mystère insondable et incommensurable que les philosophes pré-socratiques, socratiques et post-socratiques ont essayé à qui mieux mieux d'élucider à gramd renfort de savantes cogitations et affabulations mentales sans qu'ils aient pu le moindrement en découvrir ni même déceler le fil conducteur qui mène à la Vérité transcendante. Mon petit serin n'a pas ce triste privilège qu'ont les humains de savoir qu'il va mourir un jour. La non-connaissance du néant qui l'attend lui permet une sérénité plus grande et nullement entachée de mélancolie. Dans son petit cerveau pas plus grand qu'une mite, il n'y a de place que pour la sérénade. Il se contente de peu, à l'opposé de son maître qui le nourrit et qui passe le plus clair de son temps à ressasser le passé et ses souvenirs, à fuir comme tant d'autres le présent qui lui pèse et scruter l'horizon blafard d'un avenir qui s'annonce précaire. Dites-moi, cher lecteur, vous qui m'accompagnez dans ce voyage millémaire depuis l'aube des temps sur Gaia, ce vaisseau spatial qu'est notre Terre et qui nous transporte tous les deux sous la protection d'Ouranos vers cette étoile inconnue, à la fois si proche et si lointaine qu'est notre destinée, dites-moi en toute sincérité, lequel de nous deux est plus sage ou plus heureux: moi qui pense ou mon petit oiseau qui ne fait que chanter?
Je disais tantôt que l'humain est peut-être la seule espèce à pouvoir concevoir et anticiper sa mort prochaine. Il se sait mortel et toute sa vie durant il s'acharne à éviter par tous les moyens possibles et imaginables les ailes de la Camarde qui le suit toujours de près de son regard implacable et ricaneur. Il invente toutes sortes de jeux pour se leurrer et abhorre la solitude et la dénudation de son âme en recherchant dans l'amitié ou dans l'érotisme l'élixir qui lui fasse oublier l'angoisse métaphysique qui l'assujettit dans un carcan de fer. Il s'offre des croisières dans les mers australes pour s'imprégner d'éternité, histoire d'oublier le non-sens de son existence quotidienne. Dans le désespoir insupportable de la condition humaine essentiellement mortelle où il se trouve, il s'agenouille parfois devant des dieux qui se taisent et implorent leur miséricorde tout en sachant qu'il ne pourra jamais se soustraire aux exigences de cette mortalité qui l'obsède. L'angoisse de la mort harcèle l'homme du berceau au tombeau et même au-delà car il nous arrive souvent dans nos rêves les plus psychiques de revivre des agonies hors du corps que l'on connaît. Il semblerait qu'on ne renaisse que pour remourir sans cesse et si l'on en doute par moments, il suffit d'observer la nature, de suivre en silence le cycle des saisons, la marche du soleil de l'aurore au crépuscule, de scruter les cieux et les planètes dans leurs évolutions et révolutions sidérales le long de l'écliptique, pour se rendre compte que notre vie telle qu'on la conçoit et qu'on veut immortelle ne dure que le temps d'un souffle, d'une étoile filante, d'une bulle de savon. Le Cosmos qui nous permet ce bref laps de temps pour contempler sa grande splendeur est peuplé de dieux qui sont jaloux de l'impudence et l'impudicité de nos regards indiscrets. La Beauté aime qu'on la regarde et qu'on la vénère mais chastement et pas pour longtemps. Tout comme les oiseaux à plumage de feu que l'on ne peut qu'entrevoir dans l'ombre entre deux feuilles qu'inonde un soleil fulgurant comme dans un mirage. Vous êtes-vous déjà demandés pourquoi les espèces les plus beaux sont aussi les plus rares?
Toutes ces réflexions sur la vie et la mort ont été les fruits de l'été qui déjà tire à sa fin. Ce ne sont nullement des élucubrations lugubres qui n'aboutissent à rien. Elles sont le grand atout du poète qui aime pénétrer les choses dans leur essence et quintessence primordiale. On a beau dire qu'il est inutile de sonder la nature qui fait partie du cosmos car tout au plus on ne réussira qu'à l'effleurer et ce au prix de grands labeurs. Maintes fois aussi on nous a dit qu'en pénétrant une femme on ne fait que chuter dans le vide car le sexe n'arrive jamais à frôler les ailes de l'invincible beauté féminine. Mais qu'importe! Cela n'empêche nullement l'humain à redoubler l'effort et de refaire le voyage cent fois millénaire au centre même des algues marines. C'est l'apanage de l'être pensant qui veut à tout prix emboîter le pas aux grands philosophes de tous les âges et de toutes les races. C'est Marc-Aurèle qui se savait tout puissant devant les hommes surlesquels il avait droit de vie ou de mort mais si impuisssant devant sa propre mortalité. Les Pensées de Marc Aurèle contiennent des graines de sagesse qu'on pourrait semer à tour de bras car elles sont les fruits de l'été en puissance mais aussi de l'automne et de l'hiver qui ne sont que son aboutissement inaltérable. Cet empereur-philosophe romain, grand par la sagesse de ses réflexions et par la magnanimité de ses actes, et reconnaissant jusqu'au bout l'inexorabilité des lois cosmiques en la confrontant de plein pied comme un plein-vent d'un stoïcisme admirable, a eu son mot à dire quant à l'inutilité de se plaindre de l'évanescence des choses humaines et de la déliquescence de la vie elle-même. La seule chose qui demeure, semble-t-il, c'est le fuit de la pensée humaine; l'on peut toutefois se permettre de poser la question philosophique: la pensée peut-elle survivre à la disparition de l'homme en tant qu'espèce? A quoi servent tous les livres qui ont été écrits à ce jour s'il n'existait des êtres pensants pour les lire? La raison qui réside en nous et qui raisonne nous dit pour nous rappeler à l'humilité qui nous manque que l'univers existe depuis toujours, qu'il a existé bien avant la venue de l'homme sur cette terre, et qu'il continuera toujours d'exister bien après que les hommes auront commis l'impardonable bêtise de se croire plus grands que Dieu lui-même et par voie de conséquence se détruire à tout jamais.
Hélas! l'été 98 tire tristement à sa fin. Mais les fruits de cette saison transcendante ont été des plus succulents. Il y a des étés fructueux comme il y en a de stériles. Chaque saison apporte son propre lot de suavités ou d'aigreurs. Il arrive parfois que des mots comme certains fruits hors saison qui s'échappent de nos lèvres laissent un goût bien amer sur nos glandes buccales. C'est la raison pour laquelle on doit bien chosir ses mots avant de les profférer à l'instar des fruits qu'on achète pour les offrir à des invités d'honneur ou tout simplement à des amis ou des parents qu'on aime bien recevoir. Les mots sont toujours à double tranchant, ont toujours un double sens, et peuvent des fois mener à une véritable logomachie qui ne contribue rien de positif aux rapports humains. Autrement dit, il faut bien peser ses mots en présence de ceux et celles qui sont portés à un jugement plutôt hâtif et sévère sans délibération préalable. En toutes choses il faut observer la règle d'or de la modération et du sens commun. Dans bien des cas, il est préférable qu'on nous lance la première pierre et qu'on s'abstienne à mépriser l'autre sans lui avoir donné la chance de s'expliquer. Dans un langage plus concret, on dira tout simplement qu'il ne faut jamais cueillir le fruit de l'arbre que lorsqu'il est tout à fait prêt, c'est-à-dire mûr.
En fin de compte, chaque saison offre à tous une chance de renouvellement. La renaissance de l'âme est toujours possible pour peu qu'on ait la volonté de faire abstraction de soi-même et de donner à autrui le chance de s'exprimer, ce petit pan de ciel bleu où l'on peut se regarder dans les yeux et s'aimer au-delà de nos imperfections si criantes. Après tout, sans qu'on le sache tout à fait, on est tous comme ces saumons à la remonte qui à chaque automne remontent les cours d'eau au prix de maints efforts et bravant mille obstacles pour frayer dans les eaux de leur naissance. Le frayage c'est le dépôt des oeufs à la source même de la naissance remontée à contre-courant par les saumones et les saumons. Ce rituel annuel qui surgit comme par miracle des eaux bouillonnantes de l'automne coincide en Amérique du Nord avec l'ultime endimanchement des arbres qui se meurent dans des parures multicolores qui au seuil même de la mort s'adonnent à une dernière danse orgiastique, signe avant-coureur du long repos de la sève sous l'écorce, telles les saccades effrénées d'étalons en rut ou les râles orgasmiques des hommes qui au fond de la vulve ancestrale retournent aux sources divines pour l'accouplement final. Ce qui donne la vie est aussi porteur de mort. Amour et mort dérivent du même mot; on y trouve également la dérivation de amma, mamma, mamilla. Il est curieux de constater la fine ligne de démarcation qui sépare l'amour de la mort, ce qui expliquerait la présence du râle chez l'homme au moment de l'extrême jouissance sexuelle. Au paroxysme du désespoir né de la solitude au sein d'un univers qui dépasse son entendement, l'homme pousse à fond son énergie viscérale jusqu'à la limite de la conscience dans l'irrésistible attrait de l'engloutissement primordial. Tout ce détour verbal pour dire que l'amour s'apparente à la mort et que les saumons et saumones qui remontent le courant se ruent à la source pour y frayer et mourir.
Moi qui n'habite qu'à une lieue à peine des cours d'eau où l'on assiste chaque automne à la remonte spectaculaire mais immensement triste des saumons vers l'ultime adieu séminal, je me dis à la fois chanceux de pouvoir m'extasier devant ce profond mystère de la nature et malheureux de voir mourir tant de vies pour la perpétuation de l'espèce. Eh oui! Il faut qu'il y ait des morts pour que les vivants soient. Et un jour, il faudra que nous aussi nous prenions finalement la route du grand départ, le seul qui compte vraiment. Croyez-moi, nos derniers adieux à la vie ne se feront pas sans chaudes larmes. A moins d'une défaillance cardiaque en belle et due forme qui nous terrasse tout court et nous entraîne sans tambour ni trompette dans l'autre monde, l'agonie râlante à laquelle on est tous appelés rempliera d'une sainte terreur tous ceux qui nous entoureront alors car ils auront vu dans l'oeil hagard de nos derniers instants de vie les reflets hallucinants de leur propre mort. Triste en effet le privilège de savoir qu'on va un jour mourir. Et le pire c'est qu'on ne sait pas au juste s'il y aura de porte à franchir. Qu'adviendra-t-il si l'on constate après sa mort qu'on est suspendu dans un espace inconnu et froid, sans guide quelconque pour nous indiquer la voie à suivre. Tout autour, aucun visage familier, sauf le froid et le silence. N'est-ce pas là une scène à vous donner la chair de poule? Y a-t-il de terreur plus grande que celle-là? D'où la nécessité de croire aux anges gardiens, à ce Dieu que l'on affuble d'une bienveillance inouie à notre égard, car quelle que soient les motivations qui nous poussent à prier, celle qui a force de loi en nous tous est qu'on espère de tout coeur et avec une foi grandissante au déclin de notre vie qu'il y aura quelqu'un qui viendra à notre rencontre sur l'autre rive. S'il n'y a rien de pire dans la vie que de se sentir abandonnés de tous au plus fort de la souffrance et de la maladie, sentiment plus pénible et plus aliénant que la solitude elle-même, on peut s'imaginer quel seront notre désarroi, nos terreurs ataviques et nos attentes cauchemaresques si l'on se sait perdus pour des millénaires dans l'Inconnu, dans le Vide incommensurable et le pire serait d'en être toujours conscients et de savoir que c'est ça l'Enfer qui nous a été préparé pour nos transgressions. La non-existence inconsciente est de bien loin préférable à un tel châtiment!
Après m'avoir suivi, avec quelle patience! dans les dédales de ces pensées quelque peu funestes aux derniers soubresauts de l'été finissant, je me ferai maintenant un devoir de terminer cette pérégrination philosophique sur une note plus gaie et plus rayonnante. Je dirais en toute humilité que l'été 98 m'a été plus que propice à plus d'un égard. Je ne peux énumérer tous les événements qui ont marqué ces quelques semaines estivales tout à fait inoubliables car cela vous ennuirait à coup sûr, vous qui avez tant de choses plus intéressantes et plus pressantes à faire. Il suffira de vous confier ma joie presque enfantine d'avoir pu recevoir sous mon toit, après plus d'une vingtaine d'années de silence et d'absence cruellement ressentie, une amie d'enfance, une italienne de Bergame, une Bergamasque pure laine, qui fut au fait ma première correspondante. C'est elle en somme qui m'introduisit à la langue italienne et à la culture de son pays. L'événement n'a rien d'étonnant en soi car il se répète presque tous les jours, je n'en doute pas, dans maints pays et dans de nombreux foyers. Mais, si je vous disais en toute sincérité que cette rencontre ou plutôt cette retrouvaille a été rendue possible par l'entremise de mon adorable serin auquel mon épouse a instinctivement donné le nom de Sunny car son chant est radieux comme le soleil des Tropiques, vous comprendrez alors qu'il s'agit là d'un phénomène unique en son genre. Je vous en parlerai un de ces jours car cela relève du domaine paranormal. La vie est pleine de mystères mais il en existe certains qui nous étonnent par leur incongruité, leur imprévisibilité et dont les conséquences en termes d'enrichissement moral et spirituel bouleversent notre vie comme l'on ne s'y attend pas. Restez branché à ce site! Nous en reparlerons sûrement à une prochaine occasion.