MANUEL DE FALLA ou Les Nuits Dans Les Jardins d'Espagne

Quel homme dans sa tendre jeunesse n'a pas rêvé d'être aimé d'une belle et chaleureuse andalouse aux yeux rêveurs et envoûtants? Ou se laisser transporter par une lente et plaintive cantilène qui doucement remplit l'air et l'âme d'une profonde et indicible nostalgie? Qui n'a vu Grenade ou Séville, Cadix ou Cordoue (je préfère de beaucoup les noms espagnols de Cadiz et Cordoba; ça fait plus romantique), et n'a revécu, du moins en songe, les nuits fiévreuses des seraglios où aux rêves de gloire mauresques se mêlent les fantaisies érotiques des hommes assoiffés d'amours et de conquêtes nuptiales?

  Lorsque j'ai vu l'Espagne pour la première fois, j'étais encore trop jeune pour en apprécier les charmes à leur juste valeur. À l'époque, je ne la connaissais que de la Catalogne, où se parlait le catalan, une langue assez distincte du castillan, et j'avais grand-peine à me faire comprendre. Barcelone m'avait ravi pourtant avec ses belles et très grandes avenues, et surtout les randonnées qu'on faisait des heures durant le long de Las Ramblas. Mais je voulais à tout prix voir l'Andalousie et goûter du vrai flamenco. Il m'a fallu attendre bien d'années avant que j'aie pu réaliser mon rêve. En 1986, accompagné de mon épouse, j'ai finalement mis les pieds sur le sol tant rêvé, la légendaire Andalousie. Et le rêve et la réalité s'entrechoquaient tour à tour dans un vrai kaléidoscope de merveilles inouies où l'imagination se plaisait à faire de chaque ruelle un poème et de chaque fontaine un jaillissement de vie et d'amour qui n'en finissait point. Il faisait déjà nuit quand on est arrivés à Séville en venant de Grenade, et rien ne me fera oublier les mille reflets de cette ville dans les eaux resplendissantes du Guadalquivir. On restait là figés devant cette beauté mystérieuse et presque irréelle, perdant toute notion du temps et de l'espace. Et puis tout à coup, comme par enchantement, je m'en souviens très bien jusqu'à présent, nous parvinrent quelques bribes d'une musique langoureuse, de celles qui vous pénètrent le coeur et l'âme jusqu'aux larmes, bref une musique qui n'avait pas d'âge, et d'où émanait tout le pittoresque de l'Espagne. Ce n'est qu'après que j'ai su qu'il s'agissait d'un extrait de «Les Nuits dans les Jardins d'Espagne» de Manuel de Falla, l'un des plus grands compositeurs que la péninsule ibérique ait jamais produits.

Le lecteur ne m'en voudra pas, je l'espère, de ce long prologue avant d'aborder le sujet qui nous concerne aujourd'hui: la vie et la musique de Manuel de Falla. Et je m'y attelle sans autre tergiversation. N'empêche qu'il fallait pour ainsi dire vous mettre dans l'ambiance des choses et vous préparer au pittoresque qu'on associe normalement à l'Espagne et surtout à l'Andalousie.

Manuel-Maria de Falla y Matheu est né dans le sud de l'Andalousie, à Cadix, le 23 novembre 1876 d'une famille de noble origine. Un vrai hidalgo, en somme. Tout enfant encore, il a un côté méditatif, taciturne et solitaire. Il viten imagination toutes sortes d'épopées légendaires et accompagne ces rêves imaginaires de promenades solitaires et de musique. À l'époque, dans les cercles de province où évolue Manolito, il n'y a pas de musique savante et ce n'est qu'à dix-sept ans qu'il entend pour la première fois un orchestre symphonique. Il en subit une telle influence qu'il décide sur le champ de se faire musicien. Écoutons ce qu'il en dit dans une de ses lettres, écrite en 1928: «Si forte (l'impression), que j'en ai même eu peur; les illusions qu'elle éveillait en moi étant trop au-dessus de ce que je me croyais capable de faire et sans l'aide puissante de mes convictions religieuses, je n'aurais jamais eu le courage de poursuivre un chemin dont les ténèbres emplissaient la plus grande partie.»

Il n'eut pas de grands maîtres, sauf plus tard à Madrid, sous la tutelle du célèbre pianiste Trago. Il se voit donc contraint d'être autodidacte pour la plupart, ce qui lui apprend bien vite qu'il y a beaucoup à apprendre et qu'il lui serait tout à fait impossible d'y arriver tout seul. Mais où s'adresser?

Un jour cependant, il entend un fragment des Pyrénées, de Pedrell, ce fameux artisan de la renaissance espagnole. C'est pour lui le coup de foudre. Mais, hélas! quand Falla rencontre Pedrell, il est très mal reçu car celui-ci ne sait ni ne peut comprendre Falla. Mais n'empêche que Falla écrira plus tard que ce sont les oeuvres et les leçons de Pedrell qui lui ont révélé sa vocation.

Au fait, ce que Manuel de Falla apprend de Pedrell c'est la nécessité d'épurer l'écriture à tel point qu'il n'en reste que l'essentiel;le mépris des formes fixes autres que celles qui fassent appel aux mouvements intérieurs de la race espagnole,; enfin et par-dessus tout le respect des traditions consacrées du génie national au-delà des prédilections et des caprices personnels. La sagesse castillane dirait plutôt: «Demander à l'originel le secret de l'original.

Armé de tels préceptes, Falla voit se présenter l'occasion de les remplir en 1904 lorsque l'Académie des Beaux-Arts de Madrid offre un prix au compositeur du meilleur ouvrage lyrique espagnol. Il tente sa chance en s'inspirant d'un médiocre livret de Carlos Fernandez Shaw intitulé La Vie brève, un drame d'amour en deux actes qui se passe dans les faubourgs de Grenade. La composition musicale de Falla prouve qu'il est un musicien-né qui n'a pas encore trouvé le langage qui puisse exprimer son élan intérieur. Manque de maturité à part, on chante pour la première fois en castillan sur les tréteaux espagnols sans trahir la langue et, de même le cante hondo, autrement dit, le chant profond, le chant andalou primitif par excellence. Il convient de noter à ce propos que La Vie brève s'accompagne de belles danses dont une a tant contribué à la renommée de son auteur. Malgré toutes les lacunes de son oeuvre, Falla décroche le prix de l'Académie des Beaux-Arts.

Mais c'était presque peine perdue car bien que couronnée, son oeuvre n'est pas représentée et Falla, à court de moyens et suffoquant en vase clos, décide d'aller chercher son avenir ailleurs. Mais où aller? Une fois encore, le destin se met de la partie et offre au jeune compositeur l'occasion de se rendre en France en qualité de mentor officieux d'un jeune ami qui va prendre les eaux de Vichy. De là, Falla gagne Paris où il compte passer quelques jours. Il y reste sept ans! Paris lui montrera la juste voie à suivre et lui permettra de parfaire sa formation musicale. On peut dire que c'est à Paris qu'il apprend à affûter son art et son talent de compositeur.

Dès qu'il arrive à Paris, Falla rend visite chez Claude Debussy. Ne parlant pas couramment le français, il balbutie quelques mots et lui exprime son amour de la musique française. Debussy lui claque presque la porte au nez en rétorquant: «Ah! vous aimez la musique française? Vous avez bien de la chance! moi, je ne l'aime pas...»

Mais Falla ne se laisse pas décourager et se remet d'aplomb. Le lendemain même, il se rend chez Paul Dukas qui derechef lui fait interpréter une partition de La Vie brève. La glace se rompt immédiatement sous les flammes du cante hondo et Falla s'extasie d'avoir finalement rencontré quelqu'un qui le comprenne et l'apprécie. Il retourne voir Debussy qui cette fois-ci l'accueille chaleureusement. De là les choses tournent bien pour Falla. Grâce aux efforts de Paul Dukas, l'Opéra-Comique accepte La Vie brève, il fait la connaissance de son compatriote, Albeniz qui, à son tour, lui fait connaître Ricardo Viñes. Et Vines lui présente Ravel qui devient son ami. Quel heureux concours de circonstances!

En somme, Falla doit beaucoup à Paul Dukas, et il s'en est toujours rappelé. Mais il ne faut tout de même pas croire que Falla a la vie facile en France malgré toutes ces belles amitiés. Il y mène une vie difficile, solitaire et retirée de 1907 à 1914. Ses amis devinaient ses pénuries sans pouvoir toutefois y remédier. Mais ils l'aident d'autres façons tout aussi importantes. Debussy, par exemple, lui montre comment parfaire l'enseignement qu'il a obtenu de Pedrell, à savoir comment «déchiffrer la musique inscrite dans la nature.». Ainsi, Debussy lui apprend à ne pas s'en tenir au texte populaire comme le faisait Pedrell, mais de pousser plus loin l'imagination pour n'en préserver que l'essence.

Falla ne se fait pas prier. Il s'inspire de tous ces conseils pour écrire ses sept Chansons populaires, et ce très beau poème pour piano et orchestre Les Nuits dans les jardins d'Espagne. Oui, en effet, cette oeuvre magistrale a été composée à Paris, bien qu'en vrai espagnol, Falla l'ait imprégnée de tous les parfums de l'Andalousie. C'est une musique lourde de nostalgie où l'on sent que l'Espagne manque beaucoup à Falla.

Survient la guerre en 1914 and Falla doit faire ses adieux à la France. Mais sa réputation est désormais assurée avec l'Amour sorcier,

né en 1915 d'un caprice d'une danseuse gitane, la Pastora Imperio, qui voulait une danse et une chanson. De toutes les oeuvres de Falla, l'Amour sorcier (El Amor Brujo) est de loin la plus connue et la plus célèbre peut-être. Elle n'est plus une simple chanson ni une simple danse mais un véritable ballet avec tout ce qu'il comporte de grandiose et de spectaculaire. C'est le chef-d'oeuvre de Falla de la manière andaloue qui captive le mieux l'imagination avec ses stridentes colonnes d'accords, ces rythmes véhéments et nerveux où prédominent les cuivres. Falla s'inspire de la tradition gitane la plus ancienne et met à rude épreuve cet orchestre de métal que les sonorités fluides et froides du piano soumettent à la trempe. En écoutant cette musique, de préférence la nuit, on succombe irrésistiblement aux sombres sortilèges des incantations maléfiques des gitans qui s'opposent à la poésie rafraîchissante des belles nuits de la romantique Andalousie. Dès lors, Falla est en pleine ascension et son étoile lumineuse attire l'attention de Serge Diaghilev, le directeur des ballets russes, qui lui commande un nouveau ballet andalou. Falla se met à la tâche et produit le Tricorne.

Par rapport à d'autres compositeurs plus prolifiques, Manuel de Falla n'a donné au monde que treize numéros d'oeuvres au total. Mais quelles oeuvres! On peut dire qu'elles sont toutes des produits de décantation tant elles ont été épurées pour n'en retirer que l'essentiel. Cet art de dépouillement dont Falla est passé maître le mène directement au Retable de Maître Pierre et au concerto pour clavecins et instruments, musique austère et sans chair mais qui émeut tellement l'âme.

Il est dit que pour mieux apprécier l'Espagne, qu'il s'agisse de ses richesses matérielles ou spirituelles, il faut toujours monter plus haut. Ganivet n'a-t-il pas dit un jour qu'il faut s'élever pour gagner le coeur de l'Espagne. Et le coeur de l'Espagne, même pour un Andalou pure laine comme Falla, c'est bien l'âpre Castille. Citons à ce propos un vieux dicton espagnol qui dit: «C'est Castille qui fit l'Espagne.» Et il semble que Falla ait choisi pour sa propre ascension au coeur de son pays le plus ardu et le plus rare des chemins: celui de la perfection dont parlent les grands mystiques castillans -- la voie étroite et toujours plus étroite, et, pour la suivre, il n'y a qu'une seule méthode: le dépuillement absolu, le vide ou presque.

Quiconque aime la musique de Falla saura mieux apprécier la philosophie de saint Jean de la Croix ou celle de Fray Luis de Leon et saura que Falla a été lui-même un grand mystique espagnol, un penseur réaliste qui marie le naturel au surnaturel, un espagnol bien enraciné dans son terroir natal mais avec les bras tendus vers le firmament. On ne serait pas loin de la vérité en affirmant que l'Espagne de sainte Thérèse d'Avila incarne également l'Espagne des corridas. Cette fascination qu'ont les Espagnols pour les courses des taureaux peut offusquer certaines âmes plus sensibles; mais, à bien y penser, n'est-on pas plus près d'une explication plus rationnelle si l'on admet que le sang n'est jamais trop éloigné de la sainteté car c'est bien dans la mort qu'il y a espoir d'ascension, de résurrection et de transfiguration. Falla a toujours eu foi en ce renouveau de l'âme humaine à travers une vie simple et dépouillée qu'il observa jusqu'à sa mort. Mais sa musique, toute débarrassée qu'elle soit de déchets et de superflu n'en reste pas moins riche d'immortalité.

Beaucoup de mystères ont entouré la dernière tranche de vie de Manuel de Falla. D'aucuns ont mal compris ou méconnu l'esprit de ce grand compositeur espagnol; d'autres se sont fait influencer par des racontars à son sujet. On a cru un temps qu'il s'était fait moine, qu'il était mort dans une maison d'aliénés sur l'île de Mayorque. Ces rumeurs devenaient d'autant plus persistantes qu'à partir de 1921, Falla ne sortait que rarement de sa solitude grenadine et le public ignorait presque tout de sa vie privée..

Nous avons vu comment il a fallu à Falla séjourner quelque temps à Paris pour affiner son art et réaliser l'Amour sorcier et le Tricorne, oeuvres d'inspiration andalouse. Et le voilà maintenant claquemuré dans l'historique Alhambra de Grenade pour chanter la Castille. Puis le destin intervient une autre fois dans sa vie, le contraignant à s'exiler par excès d'outrage et manque de respect à l'endroit de l'artiste. Le lâche assassinat de Federico Garcia Lorca, qu'il aimait beaucoup à titre de poète et comme son meilleur ami, l'incite à quitter l'Espagne pour de bon. Un autre pays, l'Argentine, lui ouvre ses portes et lui offre l'occasion de poursuivre sa vie. Il y meurt cependant en 1946 sans pouvoir parachever le plus grand oeuvre de son génie: L'Atlantide, un vaste oratorio pour soli, choeurs et orchestre auquel il a consacré quinze ans d'efforts.

On disait tantôt que la mystique castillane n'admet que ce qui dépouille, décharne et désosse même à la limite de la tolérance humaine pour que le Vide s'installe en soi, prêt à recevoir Dieu. Mais l'ironie veut que Dieu n'aime pas le Vide et qu'Il s'empresse de l'emplir dès que l'homme arrive au bout de son ultime dépuoillement. Comme preuve de ce que j'avance, on n'a qu'à se référer à l'expression de saint Jean de la Croix à ce sujet. La musique de Falla est, selon certains, une tentative de rejoindre Dieu précisément par un émondage du superflu, à l'instar de l'ermite qui se débarrasse des scories humaines pour ne laisser la place qu'au spirituel. Ce qui étonne toutefois, c'est que Falla, tout imprégné qu'il est de cette recherche essentiellement spirituelle, n'ait pas songé à composer de musique proprement religieuse. Il en exprimait le voeu mais une austère réserve, une dure humilité l'ont empèché de l'accomplir.

Manuel de Falla, ce pur musicien, cet austère artisan, n'est cependant pas un esthète. Il croit fermement que la musique n'est que le moyen qui lui a été donné pour se rendre utile à l'humanité et également, pour employer l'expression qu'on lui attribue: «comme une aide pour porter la vie». Mais la musique de Falla, précisons-le, exprime plus de choses qu'elle n'en dit. Espagne, patrie de Don Quichotte, est un pays qui instruit tout en amusant. En effet, si Don Quichotte est un récit plaisant et bouffon qui amuse enfants et adultes, il est et demeurera toujours l'un des plus grands livres de l'humanité. Et c'est précisément Don Quichotte que Falla rencontre quand il quitte le pittoresque et la nobilité andalouse pour s'élever vers la Castille, au coeur même de l'Espagne. De 1919 à 1922, Falla compose le Retable de Maître Pierre, qui n'est qu'une transposition scénique d'un épisode de Don Quichotte.

Le Retable de Maître Pierre est un opéra de chambre pour marionettes qui est fort plaisant mais dont le thème est très profond et sérieux. Le lecteur se rappellera l'épisode de Don Quichotte où le héros de Cervantès, convié dans une auberge au spectacle d'un montreur de marionettes, livre bataille aux acteurs de la comédie et met en pièces une armée de carton. Auprès de Maître Pierre et de l'ingénieux hidalgo, un jeune garçon muni d'une baguette, le Truchement, commente pour les assistants, l'histoire de Don Gaïferos qui rend la liberté à son épouse Mélisendre qui était captive des Maures dans la ville de Saragosse.

Pour conclure, on pourrait dire que ce Retable de Maître Pierre représente avec le concerto pour clavecin, la plus pure et la plus complète réussite de l'art de Falla. Sur le même théâtre, on peut apprécier dans toute leur ampleur la musique liturgique, les romances du moyen âge et la musique de cour des XVIe et XVIIe siècles castillans. La Castille est à l'honneur et l'Andalousie est vouée aux anges. Un petit orchestre de dur métal fait ressortir la pureté de ligne, l'harmonie concise et sobre de cette oeuvre parfaitement réussie. Quel plus grand hommage peut-on rendre au génie musical de Cadix si ce n'est de terminer ce bref rappel de la vie de Falla en reconnaissant l'originalité surprenante de son art et la valeur durable d'un style qui sort de l'idée comme la fleur du germe en harmonisant les beautés éparses qu'il recueille.

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