Les Anges Déchus


On est tous des anges déchus
Qui se souviennent du paradis;
On est tous des poètes maudits
À la recherche des temps révolus
Que la science voue à l'ultime oubli.
Il ne nous reste que l'attrait suranné
Des amphores que nous ont laissées
Ces dieux qui nous ont fait tant rêver!

On est tous attirés vers les nues,
Plaines célestes où nous courions jadis
Heureux de tout, les yeux éblouis
Par des rayons de miel, l'âme émue
N'ayant pour seul rêve qu'un lit
De nénuphars en fleur où nous reposer.
Est-il de landes et de vallées plus aimées
Que celles que nous ne verrons plus jamais?

Ainsi, le coeur sans cesse en émoi
Devant tout ce qui se nomme Beauté,
On ne sait comment ni pourquoi
On se pâme devant le regard bleuté
De l'être qui aime sans peur ni loi.
Des fois il ne suffit que d'un regard
Pour qu'un espoir jailli de nulle part
Nous fasse bénir l'heureux hasard!

L'Amour charnel, simulacre de bonheur
N'est que désir où s'oublient nos misères.
Mais existe-t-il de plus grand malheur
Que ce fiel immonde aux relents amers
Qui creuse un tel vide en nos coeurs?
Anges déchus, chassés pour toujours
De ce ciel dont il ne nous reste à ce jour
Que des étoiles où ensevelir nos amours!

On est tous des dieux taillés dans le roc
Consacrés par des vestales de marbre.
Leur regard baigné d'amertume évoque
L'exécrable supercherie du fruit de l'Arbre.
Que de siècles nous ont vus enchaînés
Dans la fange gluante de tous nos péchés
Pleurant en larmes de feu et de regrets
Le jardin idyllique aux fleurs parfumées!

La beauté ici-bas est aussi éphémère
Que la rosée matinale sur les prés.
Grasse et féconde comme la terre
Elle ne donne que pour mieux dérober.
Elle est la rose qui à l'aube embaume l'air
Et qui arrose autour d'elle de doux étés,
Des rêves d'enfance où règne la gaieté,
Mais que nous enlève l'impitoyable Fatalité.

Ainsi, dans cette nuit éternellement vouée
Aux nostalgies des jours de liesse disparus,
On s'acharne par maintes plaintes répétées
A pacifier les divinités qui se sont tues.
Se leurre-t-on à croire que tout ce qu'on a lu
Ou voulu soit l'oeuvre des dieux oubliés,
Déchus comme nous de leurs sommités.
N'entendons-nous pas le silence de l'Éternité!


Claudio Wye
28 juillet 1999
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