Carl-Maria von Weber

(Eutin, 1786 - Londres 1826)

Du plus loin que je me souvienne, la musique de Beethoven, de Mozart, de Mendelssohn, pour ne citer que ces trois géants de la musique allemande, a eu sur moi une très grande influence, au même titre que les aventures d'Ossian ou les batailles retentissantes de la Walkyrie. Imbu de romantisme comme je l'étais à l'époque, je rêvais comme les autres adolescents de voyages fantastiques dans des contrées lointaines, perdues dans les brumes du Nord, au paysage presque lunaire, ou vers des îles enchanteresses où se baignaient des nymphes aux charmes inouïs. En lisant Ossian je pris connaissance pour la première fois de l'erse, du gaélique et des divinités celtiques. Le lecteur pourrait se demander la raison d'un tel préambule et ce, en rapport avec la musique de Carl-Maria von Weber.

C'est précisément parce que, pour des raisons fort étranges, le seul nom de Weber éveille en moi un monde de brume et de brouillard peuplé de chevauchées noctures, d'aventures fantastiques, de fées et de lutins. Les nuits de l'enfance sont peuplées de rêves qui sont à la fois passionnants et terrifiants. La musique de Weber suffit parfois à peupler mes nuits des songes d'Obéron, roi des génies de l'air. Quel enfant n'aime pas s'imaginer ces elfes et ces lutins qui sont à sa mesure et qui comme lui aiment folâtrer du matin au soir, et lui réservent de belles surprises.

Claude Debussy, qui se disait «musicien français» par excellence, ce même Debussy qui attaquait Gluck et Wagner de ses sarcasmes acharnés et de sa hargne, aimait pourtant faire l'éloge de Weber que Wagner lui-même revendiquait pour l'Allemagne seule. Car n'a-t-il pas lui-même dit en parlant de Weber: «Je pensais à un homme à peu près oublié, au moins au théâtre. Je le voyais traînant dans les rues de Londres un corps usé par la lumière aiguë...Il allait, le front soutenu par un désir fiévreux de ne pas mourir avant d'avoir entendu cette oeuvre testamentaire, faite de la chaleur douloureuse des dernières gouttes de son sang. Par quel effort avait-il obtenu qu'elle contînt encore de cet emportement fougueux, de ces rythmes de chevauchées romantiques qui avaient si soudainement mis en valeur son jeune génie?»

Les critiques n'ont pas toujours les mêmes idées ni le même enthousiasme quant à la musique de Weber mais il y a un point sur lequel ils concordent: le romantisme de Weber, c'est le romantisme des légendes. C'est lui en effet qui a inspiré et donné naissance à l'École romantique allemande dont il est pour ainsi dire le père spirituel. Il a en même temps fécondé matériellement et spirituellement tout ce qui, dans la musique européenne, évoque légendes, rêves, lyrisme nocturne; bref, tout ce qui est irréel ou surnaturel. En d'autres mots, Weber a mis le fantastique au premier plan de la musique.

Le génie musical de Weber a inspiré d'autres compositeurs tel Rossini, qui créa Guillaume Tell, tel Meyerbeer, qui donna au monde musical Robert le Diable, par l'introduction dans l'art musical des sujets fantastiques. Sans oublier les effets sur Wagner et sur tout le répertoire moderne des poèmes légendaires. Mais qui plus est, le goût wéberien a élargi l'expressivité de tous les domaines de la musique. Son style innovateur a profondément influencé Berlioz, les Cinq Russes, Chabrier et Claude Debussy qui considérait Weber comme «le premier musicien qui ait été inquiété par le rapport qu'il doit y avoir entre l'âme de la nature et l'âme d'un personnage.» Ces paroles de Debussy sur Weber constituent la meilleure défnition qui existe sur le lyrisme romantique. Debussy voit en Weber le premier musicien romantique au même titre que Beethoven qui est, lui aussi, à l'origine du mouvement musical romantique, quoique Beethoven soit bien un classique d'intention et un romantique de tempérament. On ferait mieux de considérer Weber et Beethoven comme étant les deux faces opposées du romantisme musical.

Chez Weber, l'intention musicale est d'inspiration romantique. Ce grand rêveur démontre une discipline et une souplesse techniques qui font penser plutôt à son illustre cousin musical, Mozart, qu'à Beethoven. À propos, il est intéressant de noter que Weber reprochait à Beethoven d'être un monstre musical en ne respectant pas la nature des instruments, en passant outre aux idées et aux expressions claires et précises. On sait maintenant que Weber avait tort de faire des remonstrances à Beethoven mais on peut ne pas trop lui en vouloir si l'on tient compte des critiques traditionnelles que le romantique lance depuis toujours contre le classique. Il est cependant bien de noter que le jeu sensible et précis de Weber dégage à point nommé la touche pittoresque, le parfum exotique, l'harmonie mystérieuse.

Weber, compositeur de Freischütz (1821), d'Euryanthe (1823) et d'Obéron ((1826), et que l'Allemagne met à juste titre au premier rang de ses maîtres nationaux, est plus proche des Français et des Russes de par son tempérament, son jeu sensible et précis. Berlioz, Rimsky-Korsakoff, Chabrier, Debussy, Wagner et Richard Strauss ont reconnu l'influence positive que Weber a eu sur leur évolution musicale. Weber marie la rigueur classique à l'illustration du sujet romantique. Son écriture nette et sa virtuosité sous contrôle l'aident dans ses créations féériques. Le goût français aime son décoratif et sa lucidité intransigeante.

Il est souvent fait mention de la parenté qui existe entre Weber et Mozart. En effet, ces deux compositeurs se rapprochent l'un de l'autre non seulement par les femmes qu'ils ont connus dans leur vie mais également par leurs destins. Tous deux sont voués, dès leur naissance, à être des enfants prodiges. Ils ont tous deux eu des liaisons avec des cantatrices de théâtre. Leur professeur commun était Michel Haydn, le frère de Joseph Haydn. Mozart et Weber moururent jeunes : Mozart à l'âge de trente-cinq ans, et Weber à quarante. Quant à leurs prouesses musicales, Mozart semble avoir le dessus sur Weber car Mozart a une perfection, une étonnante aisance que Weber compense toutefois par les dons d'innovation qu'il apporte à l'activité du musicien et qui devient avec lui le poète des sons, le Tondichter.

Carl-Maria von Weber est né en 1786 à Eutin, dans le Holstein, en Allemagne du Nord. Sa mère, qui venait du sud, donna à son fils une certaine prédilection pour les contrées australes de son pays. Il connut une enfance solitaire, loin des jeux de ses camarades d'école, car il n'était pas physiquement fort comme enfant. Son père étant imprésario d'une troupe lyrique, il passa son enfance dans les coulisses des théâtres, au milieu des décors et des machines, des princesses de féeries et des rois d'opéras. Comme Mozart, il voyagea de pays en pays, visita Hambourg, Mannheim et Salzbourg. C'est à Salzbourg qu'il apprit le contrepoint de Michel Haydn.

Plus tard, à Vienne, Weber étudia sous la direction de l'excellent théoricien, l'abbé Vogler. Chef d'orchestre à l'opéra de Breslau à dix-sept ans, on le trouve ensuite à Carsruhe et à Stuttgart où il fut reçu par le duc de Wurtemberg. Le 8 juin 1821, date de la première représentation de Freischütz à Berlin, il fut acclamé par Hoffmann des contes fantastiques et par Mendelssohn, alors àgé de douze ans. Hoffmann salua en Freischütz l'opéra allemand le plus important qu'on eût le plaisir d'entendre depuis la Flûte enchantée de Mozart. En 1823, one le retrouve sur les tréteaux de Vienne avec son Euryante, alors que le public acclame toujours Rossini et le triomphe spectaculaire de Cendrillon. Weber eut ainsi du mal à faire apprécier son oeuvre et on dit même de cet opéra que ce n'était pas de la musique mais plutôt de la poésie. Schubert lui-même en disait autant et Weber, qui était déjà atteint de phtisie, en souffrit. Mais les Anglais lui commandent un opéra et il produisit le délectable Obéron, qui fut accueilli avec éclat à l'Opéra de Covent Garden au printemps de 1826. Mais Weber devait mourir peu après à Londres.

Qui ne connaît pas au moins l'ouverture d'Obéron, où l'on reconnaît facilement les reflets de la sensibilité romantique. Weber y démontre une telle prouesse orchestrale par cette merveilleuse façon qu'il a de traiter des accords instables qu'il inspira Debussy d'affirmer: « Notre époque , si riche en chimie orchestrale, n'a pas dépassé Weber de beaucoup ». Les trois grandes ouvertures de Weber : Freischütz, Euryanthe, Obéron ne cessent toujours de provoquer un certain ravissement chez tous ceux qui l'écoutent. Freischütz est l'oeuvre allemande par excellence; elle est après la Flûte enchantée de Mozart, ce que les Allemands ont accompli de plus belle en matière d'opéras. Dans cette oeuvre de Weber, drame et symphonie s'allient constamment avec grand bonheur.

Freischütz est l'histoire d'un chasseur qui s'assure de la victoire dans un concours de tir dont l'enjeu est la belle Agathe en demandant au démon des balles infaillibles. Il les obtient sous la condition qu'il laisse au diable le choix de disposer de la dernière de ces balles comme bon lui semble. Weber y accomplit un vrai miracle car la musique à elle seule réussit à poser le décor, en suggérant chaque détail sans dépeindre expressément les objets. Autrement dit, Weber y établit un lien entre « l'âme du personnage et l'âme de la nature ».

Bien sûr, Weber n'a pas écrit que des opéras. Il a pratiqué toutes les formes de musique. Il a composé deux messes, deux symphonies, des cantates, des concertos pour piano, pour clarinette, pour cor et même pour basson; une centaine de lieder très admirables; un quintette, un trio, un quatuor, des sonates pour violon, pour violoncelle, et aussi pour piano, dont la fameuse sonate en la bémol.

Il est à regretter que de nos jours les pianistes négligent quelque peu le magnifique répertoire wéberien au profit des autres compositeurs mieux connus et plus à la mode. Mais il semble qu'il y ait récemment un regain d'intérêt en faveur de Weber. Et cela serait de bon augure pour les amateurs de musique romantique!

Pour conclure, on ferait bien de citer Igor Stravinsky à propos des sonates pour piano de Weber car Stravinsky est bien connu pour être un formaliste terriblement exigeant. Dans sa Poétique musicale, il écrit: «... la parfaite tenue instrumentale des sonates de Weber, si sévère que les quelques rubati qu'elles se permettent à l'occasion ne parviennent pas à dissimuler le contrôle perspicace et constant du dompteur. » Voilà bien un éloge qui rend bien hommage à un génie musical qui a eu un si grand rôle à jouer dans l'évolution du langage musical en Europe.

Hosted by www.Geocities.ws

1